25/10/2005

Un tu l'as vaut mieux que deux tu l'auras (pas).

"Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux."
 
"Aide-toi, et le ciel t'aidera."
 
Depuis quinze ans que je connais le shivaïsme du Cachemire, je n'ai jamais rencontré aucune personne détenant une transmission inninterrompue depuis Abhinavagupta, ni en Inde, ni ailleurs.
 
Mais peu importe. Nous n'avons pas besoin d'être des Shivaïtes du Cachemire. L'absence de maître est peut-être même une bénédiction. Et puis Abhinavagupta est toujours présent, sous la forme de ses oeuvres. C'est un peu comme pour Ibn Arabi. Pas de lignée de maîtres à disciples, mais une continuité à travers son oeuvre écrite. De toutes manières, même dans le cas des traditions "vivantes et intactes", comme le Dzogchen, l'enseignement oral est rarement à la hauteur des textes. Chogyam Trungpa avait une distance critique, certes. Mais la plupart des lamas que j'ai eu la chance de rencontrer se contentent, au mieux, de réciter des réponses toutes faites. Il y a là quelque chose comme une langue de bois. Parfois, comme Nyoshul Khenpo, ils savent insuffler de la poésie à leurs discours. Et une certaine substance, paradoxalement. Se retrouver seul face aux textes, ce n'est donc pas plus mal. On y retrouve ce que disent les lamas et autres gourous, mais en plus clair, en plus profond. On peut aussi tranquillement comparer les points de vue et autres actes critiques quasiment impossibles dans le cadre bigot des centres bouddhistes et néo-hindous. Sans oublier que, même dans le cas du Dzogchen, le caractère "inninterrompu" de la transmission est lui aussi peu crédible. Quand on considère les choses d'un point de vue historique, on s'aperçoit que tous les enseignements sont bricolés. On retrouve d'ailleurs dans le bouddhisme contemporain l'opposition entres les enseignants occidentaux qui revendiquent des origines surnaturelles, et ceux qui assument leur statut simplement humain. Cela étant, tout est possible et les cas individuels sont souvent plus nuancés que ce genre d'opposition. La vie est sans doute plus complexe.
En fait, la "pureté" des enseignements et des transmissions, c'est un peu comme la pureté raciale. Un vieux fantasme. Les enseignements, les pratiques sont faites d'idées, de représentations, de mots, le tout en perpétuelle évolution. Or, les idées évoluent un peu comme les gènes. Si je me souviens bien, c'est Richard Dawkins qui, dans Le Gène égoïste, parut en 1976, a lancé cette idée (!). C'est que les idées, comme les gènes, cherchent avant-tout à se propager. L'étude de l'évolution des idées comparée à des gènes ou des virus s'appelle la mémétique. Son slogan pourrait être "Nous croyons avoir des idées, mais ce sont les idées qui nous possèdent". La raison d'être des animaux humains serait alors de véhiculer et transmettre les idées, tout autant que le patrimoine génétique. Et, de même que la "pureté" du patrimoine génétique est un avantage pour sa reproduction (bien qu'en réalité il n'y a pas de pureté), de même la "pureté" de l'enseignement est un facteur qui attire d'autres sujets, dans lesquelles les idées vont pouvoir s'implanter, etc. D'ailleurs, on voit clairement, dans le tantrisme, une volonté délibérée de calquer la transmission spirituelle sur la transmission génétique. Dans les initiations Kaulas, tout comme dans leur équivalents bouddhistes (Hevajra, par exemple), le candidat doit ingérer un peu de la semence du maître (censée venir de Bhairava ou Vajradhara), en même temps qu'il reçoit un exemplaire des textes, plus une partenaire. On pourrait difficilement être plus explicite !
 
Quoi qu'il en soit, les livres, je m'en contente et je vais trés bien, merci beaucoup.
Une dernière chose. J'ai peut-être donné l'impression, dans ma critique des oeuvres d'Odier, d'être une sorte de fanatique du shivaïsme du Cachemire. Mais il n'en est rien. Dans ce blog, je compte bien partager un peu des merveilles qu'on trouve dans les textes de cette tradition, mais sans craindre de décripter également ses travers.
Enfin, malgré ce qui a été dit plus haut, tout n'est pas simplement bricolé. Un peu comme dans l'art de l'improvisation, les traditions évoluent autour d'archétypes, de sorte qu'au coeur des fabrications humains, il reste toujours possible de découvrir des gemmes.

12:00 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : memetique, tantra |  Facebook |

Commentaires

Du nouveau Croisons les courants : Odier - ngak chang RINPOCHE ("nagpa chögyam" ça date un peu, depuis il s'est rebaptisé en grimpant d'un échelon à l'occasion et a fait des "petits") et Feuga - Batchelor. La pureté dans ces exemples, comme vous le développez si bien, Anargala, n'a vraiment pas grand sens.

Que l'on soit tenté d'osciller vers une appréciation d'une vision délirante ou rigoureuse et intelligente, la problématique demeure : on doit passer par où on passe. Par exemple savoir si le nouille age est de la daube ou une nécessité chacun répondra selon sa sensibilité et, il faut bien l'avouer, selon une attirance fondamentalement indiquée sur le moment. Donc avançons en toute simplicité et les vaches seront bien gardées.

Écrit par : mind | 25/10/2005

gene egoiste Ce n´était pas Anthony Hopins mais Richard Dawkins.

Écrit par : Christophe | 12/08/2006

L'enseignement oral des maitres Je crois que votre texte sous estime l'enseignement oral des maîtres. Je vous recommanderais de lire le livre de Trungpa, Chogyam; Cutting Through Spiritual Materialism.
Souvent, l'esprit humain est tellement tordu et peut tellement interpréter tout à l’envers tout ce qu'on lit qu'avoir un maître qui nous guide est quelque chose de très important.

Écrit par : Claire | 27/12/2008

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