27/10/2005

Les rues de l'Inde

Quand on se promène dans les ruelles de Bénares, on a peur. On a peur des fils électriques qui pendouillent, des nids de poule (quand il pleut), des singes affamés et des vaches. Les vaches sont omniprésentes, sans compter leur saintes reliques, les saintes bouses purificatrices. Quand c'est mort une vache, ça pourrit et sa sent mauvais. Et quand on traine le cadavre pour le jeter dans le Gange, ça fait des bruits insupportables.
A ce propos, j'avais observé un phénomène étrange lors de la mousson d'il y a deux ans. Je tentais de déjeuner sur la terrasse de ma pizzeria préférée (pas facile, vu que son four avait été englouti par la crue). Je contemplais l'autre rive, frappante par son apparence de campagne déserte, quand un fumet de bête crevée vint s'inviter à mon festin. J'aperçus quelques corbeaux picorants une sorte d'île flottante, qui s'avera être un cadavre de vache. Je me dis : sois patient, le courant l'emportera. Et en effet, aussitôt apparu, aussitôt disparu. Puis, quelques minutes plus tard, re-fumet. Je regarde, et je vois l'île revenir ! Je n'en crois pas mes yeux. Qu'est-ce c'est que ce fleuve qui change de sens toutes les cinq minutes ? En fait, c'est assez courant, lors de la mousson. A cette époque, le fleuve sacré est plus que plein. Or, à Bénares, le cours du fleuve s'incurve vers le nord. C'est d'ailleurs pourquoi ce lieu est particulièrement sacré. Le fleuve, parti de Shiva (au nord, vers le mont Kailash), retourne vers lui provisoirement. C'est faste pour qui désire la délivrance. Le nord étant, de toute façon, la direction de la délivrance. Mais ce virage freine le fleuve. D'ou un ralentissement, une stagnation et, parfois, des retours en arrière. Tout un symbole ! Le Gange est le courant de notre âme, traversant de multiples péripéties, comme le fleuve traverse maintes contrées. Pendant la mousson, autrefois, il arrivait que les fleuves de Bénares (Varunâ et Assî, en plus du Gange) voient leur courant inversés et interconnectés par les inondations. De sorte que l'eau du Gange traversait Bénares, remontait vers le sud, et retournait au Gange ! Une sorte de circuit fermé. Ce phénomène symbolise la dissolution des souffles dans le canal central du corps de l'adepte du yoga : son souffle s'arrête alors, et il "dévore le Temps", il devient immortel.
Ceci dit, même si Kâshî (la "Lumineuse", autre nom de Bénares) est trés sacrée, ses vaches sont sacrément dangereuses ! Combien de fois, moi et mes amis, avons faillis nous faire encorner ! La situation peut devenir dangeureuse, surtout lorsque la vache est avec un petit, ou entreprise par un taureau. Mieux vaut alors se planquer. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de place. Il m'est arrivé de rentrer chez des gens dans la précipitation. Ils me regardaient, éberlués ou vaguement méchants.
Mais les vaches, ce n'est rien à côté des buffles. Car ils sont noirs. Or, le soleil est couché vers 5 h 1/2 - 6 h. Sans éclairages (de toute façon, le courant est coupé la plupart du temps...). Donc, un troupeau de buffles noirs dans le noir, on le voit, mais trop tard. Et quant on sait qu'une seule de ces bêtes pèse plus de 600kgs... En plus, la moutarde leur monte aisément au muffle.
Bien sur, je ne parle pas des millions de cyclistes, charretiers, voituristes, motocyclistes, rickshawistes et autres madmaxs qui font de la circulation dans les rues indiennes un exercice de présence, où le principal signe de réussite (siddhi) est la survie. La rue indienne est, en effet, un maître.
J'en ai un cuisant souvenir. Il y a une dizaine d'année, dans une grande ville du Nord, je sortais d'une université, aprés un aprés-midi passé à pratiquer threkchöd sur un balcon, genre palais des milles et une nuits, en compagnie d'un lama. "Trekchöd" consiste, en gros, à se laisser aller, sans retenue, dans une sorte de présence spatiale qui se révèle peu à peu. Bref, ça détend. Sauf qu'en sortant, je me suis pris un scooter, en traversant une avenue embouteillée. Renversé, à terre, j'ai aperçu un gros camion. Heureusement, une moto Enfield m'a roulé dessus, s'interposant entre le camion et moi. Sonné, je me relève. Une foule se forme, et s'empresse d'attraper le conducteur du scooter. Celui-ci est encore plus amoché que moi. Mais la foule le tient solidement, pour que je puisse le tabasser moi-même, comme le veut la coutume. Je suis touché par tant d'égards, mais je ne me sent l'envie de frapper personne. Grâce à la pratique de l'aprés-midi, peut-être, je trouve la force de faire de grands sourires, je serre chaleureusement la main du monsieur, qui pleure, et qui part sans demander son reste. De plus en plus sonné, je m'échappe moi aussi. Et je continue mon programme, comme si de rien était. Quand j'arrive dans la boutique de musique où j'avais RDV, le type se prend la tête dans les mains (signe d'émotion). Je regarde mon reflet dans la vitrine : ma belle chemise en coton blanc, brodée, est en pièces, j'ai des traces de pneus et de sang. Sans parler de mon regard hagard... Je finis par rentrer, pour tomber dans les pommes chez le médecin.
De ce point de vue, j'ai eu plus de chance que d'autres (Occidentaux, s'entend).
 
 

14:01 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Un beau voyage Anargala, il ne manque que l'image...si jamais. Bon et comment s'est fini l'intégration de trekchöd dans la musique et le quotidien ? Est-ce que cela aura débouché sur thögel ? Mind est suspendu à ce récit !

Écrit par : mind | 27/10/2005

Moi pas Thogäl... Traditionnellement, on dit que Trekchöd est pour les paresseux, et Thogäl pour les adeptes diligents... Etant plutôt enclin au minimalisme, je n'ai plus guère de pratique sytématique de Thogäl. Toutefois, dans le Chöying Dzod, Longchenpa dit que Thogäl, ce sont les inervalles entre les sessions de méditation. Donc, s'il y a Trekchöd, il y a nécessairement Thogäl.

Écrit par : anargala | 29/10/2005

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