28/10/2005

Conscience de soi ou vacuité ?

Assez rapidement, j'ai rencontré les textes de Ramana Maharshi. Grâce à cela, j'ai découvert le "je suis". Pratiquement, il suffit de penser "je-je" sans interruption, pour avoir accès à une conscience océanique s'accompagnant du pressentiment que "tout est bien". Elle perdure ensuite, un peu comme une basse continue dans une mélodie. 
Mais trés vite aussi, j'ai rencontré le bouddhisme, qui s'est toujours méfié de l'idée d'un "je suis" libre et, en quelque sorte, absolu. Pour le Bouddha, toute pensée ou sensation de "je" est un faux semblant cause de souffrance. Grâce à zazen (la méditation assise enseignée dans le bouddhisme zen), je découvrais donc un état de présence vide de tout "je", qu'il soit séparé et malheureux, ou "océanique". 
Mais quand j'ai rencontré le Shivaïsme du Cachemire, le "je" est revenu, pour ainsi dire. Aprés encore, avec le Dzogchen bouddhiste, j'ai de nouveau eu des doutes sur ce "je". Est-ce bien ce que cela semble être, un état de plénitude sans défaut, ou bien même seulement une voie suffisante vers l'accomplissement ?
 
Ces deux "atmosphères" spirituelles me sont longtemps apparues comme un dilemme. Il fallait alors choisir entre une voie "naturelle", celle qui va du "je" limité au "je" éternel, et une voie "à contre-courant", celle du Bouddha et de la dé-construction du "je" sous tous ses masques. Quand je m'absorbe dans ce "je-je", pareil au bruit de fond de l'océan, je sens et pressent tout ce qu'il y a de meilleur. Faut-il faire confiance à ce "je" ? Ou bien faut-il le soupçonner, le tester ?
 
Au cours des années, j'ai fait tout cela. Et ce qui m'apparaissait comme un dilemme a finit par apparaître comme les deux facettes d'une seule et même réalité, deux mode de ma vie contemplative.
Car la réalité a deux versants. En effet, dans toute expérience, il y a deux dimensions ou "pôles", si vous voulez. Il y a, d'une part, ce dont j'ai conscience : ce qui existe ou apparaît (c'est le pôle "objet"); et il y a la conscience de ce qui apparait ou existe (le pôle "sujet").
 
Expérience, ou "réalité"= conscience de (sujet) - quelque chose (objet).
 
Atrement dit, ces deux dimensions sont présentes dans toute expérience. 
 
Or, cela ouvre à deux grandes sortes d'expérience contemplative. 
 
D'une part, on peut laisser la conscience sur les choses, telles quelles, se laissant aller dans cette apparence, sans discriminer, sans saisir ceci plus que cela. De cette façon, on arrive à une sorte d'existence ou d'apparence pure. Il y a présence, sans aucun retour sur soi. On est complèment fluide, sans support, flottant, dissoud, décroché, vacant, ouvert, planant. D'une expérience fragmentée par mille préférences, on arrive à une manière d'être qui est existence indivise, ou apparaître, ou apparence indicible. C'est la méditation vipassana, le zazen, la mahâmudrâ de Gampopa, le trekchöd de certains maîtres Dzogchen. C'est l'Etre pure et simple, la "pure conscience" de l'Advaita Védânta, la "suspension du jugement" des philosphes sceptiques et de la phénoménologie.
 
D'autre part, on peux retourner l'attention sur elle-même. En pensant ou disant "je" ou autre chose, c'est sans grande importance. La présence devient alors beaucoup plus vive. Surtout, il y a une dimension de félicité, de plaisir, voire d'extase bien plus prononcées. En se laissant aller dans cette sorte d'écoulement de soi en soi, on obtient les mêmes effets que dans la méditation précédente. Mais l'absence ou la présence des objets, le silence, etc. perdent de leur importance. Car pour me laisser aller dans la présence spatiale, la pure Apparence ou pure existence, j'ai besoin de certaines conditions. En effet, cette méditation est une forme - essentielle certes - de relaxation, de détente, de libération. J'observe tout ce qui survient sans intervenir, et tout se libère, me libérant par là-même. Je peux m'arranger pour cela, évidemment, et développer cette habitude du lâcher-prise. Mais le "je suis" est, en ce sens, plus direct. Dans le "je suis", il y a de surcroit détente et transparence. Inutile d'observer ce qui se présente. Il suffit de se laisser absorber en soi. Même si les pensées, les compulsions ou les tensions subsistent, elles perdent alors de leur poid et y gagnent une transparence indéfinissable. Surtout, il n'est pas nécessaire de faire attention aux pensées etc., de se tenir tel un chat guettant la souris. La distraction n'est plus un problème. D'autant plus que le "je suis" est plaisir immédiat. Toute l'attention est donc naturellement attirée, unifiée. Il y a comme une fascination qui libère de tout le reste. Nul besoin de se forcer à "ne pas se forcer". Néanmoins, cela demande une sorte d'effort, mais un effort singulier, comparable à nul autre.
Telle est la méditation de la Re-connaissance proposée par les Upanishads, Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaja, Abhinavagupta et Longchenpa, peut-être.
 
Ces sont deux modes, deux manières de la vie contemplative. Davantage une différence d'accent que de réalité. Et l'on gagne sans doute à alterner entre le^pôle "conscience de soi" et le pôle "existence pure".
Les bouddhistes tantriques guelougpas appellent cela "la félicité (l'aspect subjectif de l'Eveil) et la vacuité (sa dimension objective)", respectivement. Le Dzogchen dit "l'Intelligence (rigpa) et l'Espace". Abhinavagupta dit la "Conscience (vimarsha) et la Lumière/Manifestation (prakâsha)". Il y a analogie de rapports.

19:20 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Commentaires

Milieu Il y a aussi un autre Je attentif, qui ne passe plus par ce point unique : le Je ou pensée discursive ou imagination.
Un Je intelligent, qui réfléchi, attentif à toutes les sensations, qui ne se laisse plus emmener dans l’agréable, le désagréable et qui est vigilant quant à la sensation neutre.
Un je qui s’entraîne dans la démystification des sensations qui sont imaginées comme duelles et qui sont pourtant exactement identiques : les sensations du corps et les sensations de l’esprit ou pensées.
Un Je renonçant qui existe sans les sensations, à cause des sensations.
Un Je qui produit un fruit temporaire pendant la méditation assise, la grande dissolution, la fin de la souffrance physique, la fin des sensations.

Écrit par : vibrant | 28/10/2005

+++ Comme qui dirait, c'est là que les Athéniens s'atteignirent... Il me semble qui si tu allais exposer tout ça au lopön, il ne serait pas d'accord du tout, mais après tout, chacun fait comme il veut.

Écrit par : flo | 29/10/2005

L'absolu est-il connu par lui-même ou par autre chose ? Le Lopön Tenzin Namdak a reçu une formation philosophique Guélougpa, trés différente de celle du Dzogchen ou de l'école Nyingma.
Donc, je suppute qu'il serait à la fois d'accord et pas d'accord.

En termes philosophiques tibétains, le versant "subjectif" de l'Eveil est la Connaissance Principielle (ye-she). Cela correspond à ce que la Reconnaissance nomme la "conscience" (vimarsha). Son versant "objectif" est l'Elément Réel (chos-bying) ou "vacuité parée de toutes les qualités", correspondant à la Lumière ou Manifestation (prakâsha) dont parle la Reconnaissance.
Selon les Guélougpas, ces deux aspects doivent être unis. Car, toujours selon eux, il est possible d'être dans l'état de Ye-she (ou claire lumière, c'est pareil), sans pour autant connaître la vacuité, la réalité telle qu'elle est. Au contraire, selon le Dzogchen, quand on est dans l'état de ye-she, il y a forcément connaissance de la réalité absolue. Parce que ces deux versants sont inséparables. Il n'est pas nécessaire d'atteindre l'état de Claire Lumière, pour ensuite méditer sur la vacuité. La Claire Lumière est, en elle-même, l'absolu et la connaissance de l'absolu. Plus exactement, c'est l'absolu se connaissant lui-même absolument. Et c'est précisément ce que dit la Reconnaissance. Le "je" ultime n'est rien d'autre que la connaissance que l'absolu a de lui-même. Le Sens (gongpa) du Dzogchen et celui de la Reconnaissance se rejoignent donc.

Écrit par : anargala | 30/10/2005

Recette Perplexité !

Comment comprendre trois voies non-duelles dans leurs approches, développements et "aboutissements" ? Il semble que la plus belle et la plus sûre des possibilités est de laisser, comme vous le suggérez Anargala, parler la beauté intrinsèque des textes. Discourir des aspects purement techniques, voire rapporter les effets des pratiques appliquées, si l’on est concerné et connaisseur est très enrichissant. Rapporter les spécificités des aspects rituels et leur raison d’être ne l’est pas moins.

Par contre, sans aucun esprit "peau de vache", où la pente pourrait devenir glissante et nous le savons – et pas que de Marseille - c’est lorsque on aborde une espèce d’étude comparative de la "fruition" en tentant de l’objectiver ou de la subjectiver.
Ca me fait penser à de la pâtisserie. Comme si l’on comparaît trois sortes de farine, de la farine de blé, de maïs et de manioc qui servent toutes trois à élaborer de bons entremets. La particularité de chacune demeurera jusqu’au bout et la preuve en est qu’on ne pourra jamais réaliser le même type de dessert. Saveur, consistance, couleur, aspect et odeur seront toujours différents et ce jusqu’à la Grande Intégration Stomacale, qui ensuite finira dans la Grande Répartition (ou réalisation au choix) permettant de retourner dans le Grand Tout ou Rien selon les besoins organiques en substances du corps ou directement dans les égouts. Il s’avère donc que de vouloir comparer les résultats premiers est certes faisable, mais seulement d’un aspect purement mental, voire imaginaire et que pour bien comprendre la chimie interne de chaque réalisation (culinaire), il vaut mieux, sauf cas exceptionnel, avoir suivi entièrement le « process » (même si la rapidité d’exécution ou de compréhension varie d’un sujet à l’autre, tout comme l’ordre d’exécution de certaines étapes) de fabrication.

Écrit par : mind | 30/10/2005

Maldonne On n'est pas sur la même longueur d'onde...

"Lopön Tenzin Namdak est né en 1926 à Khyungpo Karu dans la province du Khams au Tibet Oriental. En 1933, à l'âge de sept ans, il entra au monastère de Tengchen dans le même district et en 1941, il se rendit à Yungdrung Ling, l'un des deux plus importants monastères Bönpos du Tibet Central. D'une famille célèbre pour ses artistes, Lopön y œuvra essentiellement pour aider à exécuter une série de peintures murales dans le nouveau temple de ce monastère.
En 1944, il se rendit en pèlerinage au Népal et plus particulièrement à Solu-Khumbu, Kathmandu, Pokhara et la vallée du Mustang. En 1945, il retourna à Yungdrung Ling pour commencer ses études de logique (mtshan-nyid) et de 1945 à 1950, il vécut plus ou moins une existence d'ermite avec son maître et tuteur Gangru Rinpoche Tsültrim Gyeltsen auprès duquel il étudia la grammaire (sgra), la poésie (snyan-ngag), la discipline monastique ('dul-ba), la cosmologie (mdzod-phug), ainsi que les étapes de la voie vers l'Eveil (sa-lam). Obéissant au conseil de son maître, il se rendit en 1950 au Monastère de Menri (sMan-ri ; litt. Mont des Panacées) dans la province du Tsang au Tibet Central, pour y achever les études préparatoires à son examen de Geshe, l'équivalent tibétain du Doctorat de troisième cycle. En 1953, il obtint ce titre à Menri...."

..."Lopön Tenzin Namdak est l'auteur du premier livre exposant les pratiques Dzogchen de la tradition Bön:

"L'interprétation ésotérique donnée par le Lopon de ce texte nous permet de déclarer que c'est la première fois que des pratiques de ce niveau soit disponibles à un aussi large public de lecteur. Le texte est divisé en quatre livrets: les pratiques préliminaires, la pratique de Trekchö, la pratique de Tögel, et les pratiques de Phowa et de Bardo. Les pratiques préliminaires décrites dans ce livre sont des techniques dzogchen qui sont des compléments indispensables pour réaliser la Nature de l'Esprit, après avoir effectué les pratiques du traditionnel ngondro.
Cependant Le lecteur, ne devra se lancer dans ces pratiques sans avoir reçu les instructions d'un maître qualifié, ce n'est pas un manuel du genre: "faites-le vous-même!"... "




Écrit par : mind | 30/10/2005

Viva el approcha comparativa !!! Le Lopön Tenzin Namdak a, en effet, reçu sa formation au monastère de Menri. Mais c'est un fait bien établit que ce monastère, comme la plupart des autres monastères Bönpos, suivait un curriculum Guélougpa (c'est encore le cas aujourd'hui d'ailleurs)... Ce qui se voit nettement à la lecture de certains enseignements du Lopön. Ceci n'est pas une critique.

Quand à spéculer sur le "fruit", sur l'état de Bouddha, c'est ce que font les textes indiens et tibétains dans des centaines de traités. Car, comme dit Mipham, le grand maître Dzogchen, l'éveil-dès-cette-vie, c'est aussi une certitude rationnelle (nge-she, nishcaya). D'où l'utilité de la philosohpie Madhyamaka et des traités discutants des détails "des voies et des terres" (sa-lam). On peut certes penser que ça ne sert à rien, que ce ne sont que des chicanes sur le sexe des anges. Mais, à mon humble avis, ce serait une lourde erreur.
Quant à l'approche comparative entre différentes voies, c'est également ce qu'on fait de grands maîtres Dzogchen (comme Nubchen Sangye Yeshe, dans L'oeil de la contemplation) ou autres (comme Gorampa, le plus grand philosophe tibétain selon Stéphane Arguillère). C'est aussi ce que fait le Lopön lui-même. Et puis, comparer, c'est ce qu'on fait tout le temps, de toute façon. C'est "intellectuel, mental, et imaginaire", certes. Mais dans ce domaine, qui est celui de l'humain, tout ne se vaut pas. Il y a des pensées "conventionnellement" plus valides que d'autres (des illusions dans l'Illusion). Et pour les démêler, rien de mieux que la réflexion et l'expérimentation.

Et s'il fallait attendre d'avoir parcourues toutes les voies pour en parler, si seuls les Bouddha sont qualifiés pour parler des Bouddhas, alors cela revient à dire que les enseignements des Bouddha ne sont que verbiage inutile.

De plus, comme que soutient que le "je suis" est rigpa, ou nature de Bouddha, je soutient également que toute personne est, a priori, également qualifiée pour parler de la Base, de la Voie et du Fruit.

Écrit par : anargala | 30/10/2005

+++ Merci, d'avoir éclairé les caractéristiques du cursus des bön, qui n'a donc rien à voir avec celle du dzogchen. Mais alors à quel moment cette approche est-elle introduite dans leur apprentissage ? Quant au cursus de formation dzogchen pur, je ne sais de quelle façon il est amené. Est-ce en tout premier par cette fameuse confrontation à l'EN ?

Nous sommes bien d'accord que l'étude et la compréhension sont une bonne chose mais il semble que des approches très simples débouchent aussi. Pour exemple Humkara, pour les temps anciens et Changchub Dorjé (le maître de Chögyal Namkhai Norbu)pour un cas récent étaient presque analphabètes, et d'autres nomades ou graveurs de mani, d'extraction très simple se sont permis de montrer leur réalisation.

D'autre part concernant l'advaita de Maharaj ou du Maharshi, on ne les entend pas trop parler de favoriser l'étude. Bien sûr l 'enseignement traditionnel est là, derrière leur discours, mais en même temps on ne ressent pas le caractère d'urgence.
Cette discussion est très interessante et me montre justement mon manque de connaissance !

Écrit par : mind | 31/10/2005

La scolastique Dzogchen, ça existe ! L'étude n'est sans doute pas une necessité, mais c'est une possibilité. Il y a, dans le Dzogchen Nyingma par exemple, une voie du "paresseux" (kusulu), et une voie "de l'érudit" (pandita), exposées respectivement dans le Khandro Nyingthig (de Padmasambhava) et le Sangwa Nyingthig (de Vimalamitra).
En revanche, la réflexion me semble indispensable. Pas la simple accumulation d'informations, évidemment. La "voie" montrée par Nisargadatta, Ramana et d'autres, est bien celle de la réflexion, de la pensée spéculative. Le maître de Nisarga parle de "la voie de l'oiseau" de la réflexion, à côté de "la voie de la fourmi". Ce qu'ils critiquent et condamnent, c'est la vaine érudition ou le jeu du "prouve ta preuve". Pas l'examen critique. Bien au contraire !

Les Bönpos on un cursus trés composite. Un peu comme les Nyingmas. Namkhai Norbu en est un bon exemple. Son cursus philosophique (pas trés enthousiasmant, semble t-il) fut Sakyapa. Mais les Bönpos on un cursus Dzogchen, bien sûr. Ils sont même les seuls a avoir un texte de philosophie Dzogchen : avec arguments, débats, etc. Ce texte est traduit en anglais et paraîtra en janvier 2006 sous le titre "Wholeness Unbounded".

Écrit par : anargala | 31/10/2005

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