30/10/2005

Le Grand et le petit

La question du "je suis" est centrale. Décisive par son enjeu.
Cette question est : Le "je suis" (ou "je-je") est-il l'état ultime, ou bien un indicateur de l'ultime, ou bien carrément une illusion ?
 
Chez Ramana ou Nisargadatta, deux sages indiens du XXème siècle, on peut lire des conseils du genre : "Absorbez-vous dans le 'je', laissez-vous aller, et ce sera la connaissance absolue, et tout irra bien". Mais parfois, chez Nisargadatta, on entend également qu'il faut dépasser le "je suis", source de toutes les illusions.
Le pur "je suis" est ainsi profondément ambivalent : On peut tantôt le considérer comme l'état le plus haut, la dernière étape avant l'absolu; ou bien, au contraire, comme cet état qui porte en germe tout le devenir douloureux du samsâra. Le "je suis" est-il presque l'absolu, ou bien le début de la chute ? La dernière étape, ou bien la première déviation ? Tout cela est une question de point de vue.
Quoi qu'il en soit, il est vrai que le "je suis" porte en lui une certaine ambiguïté. Une sorte d'instabilité. Ce qui peut paraître problématique, dans la mesure où j'affirme en même temps qu'il est ultime et éternel.
 
En fait, voilà comment je vois la chose :
 
Le "je suis" est éternel. En effet, quand je retourne l'attention de 180°, ce que "je vois" est toujours identique. Que je sois débutant ou expert en cette matière, que je sois en retraite ou bien bombardé par de glauques néons d'une sation de RER de banlieue, cette vive conscience demeure identique, telle un miroir inaltéré par les reflets qu'il accueil. A cet égard, le "je suis" est l'absolu se connaissant toujours-déjà absolument, parfaitement. 
 
D'un autre côté, il y a les effets de cette vision sur ma personne, et sur mon rapport au monde et aux autres. Dans ce domaine, tout dépend de mon ardeur à m'absorber dans le "je suis". Les fruits que j'en tire, qui sont des fruits temporels, dépendent assez étroitement de ma fidélité à cette essence de moi-même et de tout. C'est là que la dévotion, l'amour, et toutes ces choses trés intimes ont leur importance. C'est aussi dans ce domaine que des progrès sont possibles. Et, ajouterais-je, que des progrès sont toujours encore possibles. On peut et on doit toujours progresser. Comme disait Rousseau, l'homme est perfectible à l'infini. Autrement dit, il n'y a pas d'être parfait (siddha), "réalisé", "éveillé". Pas de perfection absolue en ce domaine. Seulement des progrès relatifs. De plus, rien n'est jamais définitivement acquis.
 
Pour récapituler donc, il y a d'un côté le "je suis", le "Grand", éternel et éternellement parfait, qui est toujours déjà ce qu'il doit être et ce qu'il peut être. De l'autre, il y a la personnalité et le monde, le "petit", temporel et temporaire, jamais encore parfait.
 
Quant au rapport entre les deux, c'est un mystère. Un mystère que l'on peut penser comme liberté. En d'autres termes, je ne vois pas la "non-dualité" comme la panacée. Le réel, c'est à la fois de l'un et du multiple, de l'identité et de la différence, de l'éternel et du temporel, de l'immuable et de l'évanescent : la liberté.
Mais tout cela est matière à réflexion, et doit constament être remis à l'épreuve du quotidien.
 

11:20 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

28/10/2005

Conscience de soi ou vacuité ?

Assez rapidement, j'ai rencontré les textes de Ramana Maharshi. Grâce à cela, j'ai découvert le "je suis". Pratiquement, il suffit de penser "je-je" sans interruption, pour avoir accès à une conscience océanique s'accompagnant du pressentiment que "tout est bien". Elle perdure ensuite, un peu comme une basse continue dans une mélodie. 
Mais trés vite aussi, j'ai rencontré le bouddhisme, qui s'est toujours méfié de l'idée d'un "je suis" libre et, en quelque sorte, absolu. Pour le Bouddha, toute pensée ou sensation de "je" est un faux semblant cause de souffrance. Grâce à zazen (la méditation assise enseignée dans le bouddhisme zen), je découvrais donc un état de présence vide de tout "je", qu'il soit séparé et malheureux, ou "océanique". 
Mais quand j'ai rencontré le Shivaïsme du Cachemire, le "je" est revenu, pour ainsi dire. Aprés encore, avec le Dzogchen bouddhiste, j'ai de nouveau eu des doutes sur ce "je". Est-ce bien ce que cela semble être, un état de plénitude sans défaut, ou bien même seulement une voie suffisante vers l'accomplissement ?
 
Ces deux "atmosphères" spirituelles me sont longtemps apparues comme un dilemme. Il fallait alors choisir entre une voie "naturelle", celle qui va du "je" limité au "je" éternel, et une voie "à contre-courant", celle du Bouddha et de la dé-construction du "je" sous tous ses masques. Quand je m'absorbe dans ce "je-je", pareil au bruit de fond de l'océan, je sens et pressent tout ce qu'il y a de meilleur. Faut-il faire confiance à ce "je" ? Ou bien faut-il le soupçonner, le tester ?
 
Au cours des années, j'ai fait tout cela. Et ce qui m'apparaissait comme un dilemme a finit par apparaître comme les deux facettes d'une seule et même réalité, deux mode de ma vie contemplative.
Car la réalité a deux versants. En effet, dans toute expérience, il y a deux dimensions ou "pôles", si vous voulez. Il y a, d'une part, ce dont j'ai conscience : ce qui existe ou apparaît (c'est le pôle "objet"); et il y a la conscience de ce qui apparait ou existe (le pôle "sujet").
 
Expérience, ou "réalité"= conscience de (sujet) - quelque chose (objet).
 
Atrement dit, ces deux dimensions sont présentes dans toute expérience. 
 
Or, cela ouvre à deux grandes sortes d'expérience contemplative. 
 
D'une part, on peut laisser la conscience sur les choses, telles quelles, se laissant aller dans cette apparence, sans discriminer, sans saisir ceci plus que cela. De cette façon, on arrive à une sorte d'existence ou d'apparence pure. Il y a présence, sans aucun retour sur soi. On est complèment fluide, sans support, flottant, dissoud, décroché, vacant, ouvert, planant. D'une expérience fragmentée par mille préférences, on arrive à une manière d'être qui est existence indivise, ou apparaître, ou apparence indicible. C'est la méditation vipassana, le zazen, la mahâmudrâ de Gampopa, le trekchöd de certains maîtres Dzogchen. C'est l'Etre pure et simple, la "pure conscience" de l'Advaita Védânta, la "suspension du jugement" des philosphes sceptiques et de la phénoménologie.
 
D'autre part, on peux retourner l'attention sur elle-même. En pensant ou disant "je" ou autre chose, c'est sans grande importance. La présence devient alors beaucoup plus vive. Surtout, il y a une dimension de félicité, de plaisir, voire d'extase bien plus prononcées. En se laissant aller dans cette sorte d'écoulement de soi en soi, on obtient les mêmes effets que dans la méditation précédente. Mais l'absence ou la présence des objets, le silence, etc. perdent de leur importance. Car pour me laisser aller dans la présence spatiale, la pure Apparence ou pure existence, j'ai besoin de certaines conditions. En effet, cette méditation est une forme - essentielle certes - de relaxation, de détente, de libération. J'observe tout ce qui survient sans intervenir, et tout se libère, me libérant par là-même. Je peux m'arranger pour cela, évidemment, et développer cette habitude du lâcher-prise. Mais le "je suis" est, en ce sens, plus direct. Dans le "je suis", il y a de surcroit détente et transparence. Inutile d'observer ce qui se présente. Il suffit de se laisser absorber en soi. Même si les pensées, les compulsions ou les tensions subsistent, elles perdent alors de leur poid et y gagnent une transparence indéfinissable. Surtout, il n'est pas nécessaire de faire attention aux pensées etc., de se tenir tel un chat guettant la souris. La distraction n'est plus un problème. D'autant plus que le "je suis" est plaisir immédiat. Toute l'attention est donc naturellement attirée, unifiée. Il y a comme une fascination qui libère de tout le reste. Nul besoin de se forcer à "ne pas se forcer". Néanmoins, cela demande une sorte d'effort, mais un effort singulier, comparable à nul autre.
Telle est la méditation de la Re-connaissance proposée par les Upanishads, Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaja, Abhinavagupta et Longchenpa, peut-être.
 
Ces sont deux modes, deux manières de la vie contemplative. Davantage une différence d'accent que de réalité. Et l'on gagne sans doute à alterner entre le^pôle "conscience de soi" et le pôle "existence pure".
Les bouddhistes tantriques guelougpas appellent cela "la félicité (l'aspect subjectif de l'Eveil) et la vacuité (sa dimension objective)", respectivement. Le Dzogchen dit "l'Intelligence (rigpa) et l'Espace". Abhinavagupta dit la "Conscience (vimarsha) et la Lumière/Manifestation (prakâsha)". Il y a analogie de rapports.

19:20 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

27/10/2005

Hyiiyuuuummmmm !!!

Ce soir, exceptionnellement, j'écris un second billet. Juste pour signaler une trouvaille. Une authentique perle de chez Perles. Jugez plutôt : www.humuh.org. Enfin une tertön à la hauteur des rêves nos plus fous ! J'adore son terma, nettement plus jouissif que ceux de Chögyam et Traktung (aka "le petits fils de Schubert" et "le fils caché d'Henry Kissinger" respectivement...). Ajoutons, pour le public débutant en ces matières, qu'un terma ("trésor" en tibétain) est généralement un cycle d'enseignement et de pratiques réputé caché au VIIIème siècle dans l'esprit de ses disciples par le superman du Vajrayâna, Padmasambhava, . Ils sont censés s'en souvenir durant leurs réincarnations successives. Pour les nouveaux toujours, je tenais à préciser que je suis moi-même un grand tertön. Si on me voit dans un supermarché, j'ai l'air de n'importe quel crétin, mais en fait, je suis Pay-pal Pas-glop Rimpoché, de la lignée Ripou-pa. Je ne rigole pas. Et vous non plus d'ailleurs, sinon vous irrez en enfer ! Mais je ne prend pas les chèques, conformément au "Sutra Exposant Directement les Points Essentiels du Vajra-Bizz" (rDor-jes Biz-a gyi Nad ki sg'rel-ba [prononcer "wa"] mDo Shes-bya-ba), texte important de mon propre terma.
Sur ce, bon soir (j'ai du boulot, je dois en effet transcrire rapidement, avant qu'elle ne s'efface de mon esprit béni, une nouvelle pratique, spécialement émanée des Bouddhas des Trois Temps pour enfumer les êtres de l'âge sombre que nous sommes : "La Pratique Essentiel du Don [skt : dâna] de Plaisir, Instruction Secrétissimes et Profondes pour Offrir Son Corps au Maître", inspiré du Kâlacakra).

20:02 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Les rues de l'Inde

Quand on se promène dans les ruelles de Bénares, on a peur. On a peur des fils électriques qui pendouillent, des nids de poule (quand il pleut), des singes affamés et des vaches. Les vaches sont omniprésentes, sans compter leur saintes reliques, les saintes bouses purificatrices. Quand c'est mort une vache, ça pourrit et sa sent mauvais. Et quand on traine le cadavre pour le jeter dans le Gange, ça fait des bruits insupportables.
A ce propos, j'avais observé un phénomène étrange lors de la mousson d'il y a deux ans. Je tentais de déjeuner sur la terrasse de ma pizzeria préférée (pas facile, vu que son four avait été englouti par la crue). Je contemplais l'autre rive, frappante par son apparence de campagne déserte, quand un fumet de bête crevée vint s'inviter à mon festin. J'aperçus quelques corbeaux picorants une sorte d'île flottante, qui s'avera être un cadavre de vache. Je me dis : sois patient, le courant l'emportera. Et en effet, aussitôt apparu, aussitôt disparu. Puis, quelques minutes plus tard, re-fumet. Je regarde, et je vois l'île revenir ! Je n'en crois pas mes yeux. Qu'est-ce c'est que ce fleuve qui change de sens toutes les cinq minutes ? En fait, c'est assez courant, lors de la mousson. A cette époque, le fleuve sacré est plus que plein. Or, à Bénares, le cours du fleuve s'incurve vers le nord. C'est d'ailleurs pourquoi ce lieu est particulièrement sacré. Le fleuve, parti de Shiva (au nord, vers le mont Kailash), retourne vers lui provisoirement. C'est faste pour qui désire la délivrance. Le nord étant, de toute façon, la direction de la délivrance. Mais ce virage freine le fleuve. D'ou un ralentissement, une stagnation et, parfois, des retours en arrière. Tout un symbole ! Le Gange est le courant de notre âme, traversant de multiples péripéties, comme le fleuve traverse maintes contrées. Pendant la mousson, autrefois, il arrivait que les fleuves de Bénares (Varunâ et Assî, en plus du Gange) voient leur courant inversés et interconnectés par les inondations. De sorte que l'eau du Gange traversait Bénares, remontait vers le sud, et retournait au Gange ! Une sorte de circuit fermé. Ce phénomène symbolise la dissolution des souffles dans le canal central du corps de l'adepte du yoga : son souffle s'arrête alors, et il "dévore le Temps", il devient immortel.
Ceci dit, même si Kâshî (la "Lumineuse", autre nom de Bénares) est trés sacrée, ses vaches sont sacrément dangereuses ! Combien de fois, moi et mes amis, avons faillis nous faire encorner ! La situation peut devenir dangeureuse, surtout lorsque la vache est avec un petit, ou entreprise par un taureau. Mieux vaut alors se planquer. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de place. Il m'est arrivé de rentrer chez des gens dans la précipitation. Ils me regardaient, éberlués ou vaguement méchants.
Mais les vaches, ce n'est rien à côté des buffles. Car ils sont noirs. Or, le soleil est couché vers 5 h 1/2 - 6 h. Sans éclairages (de toute façon, le courant est coupé la plupart du temps...). Donc, un troupeau de buffles noirs dans le noir, on le voit, mais trop tard. Et quant on sait qu'une seule de ces bêtes pèse plus de 600kgs... En plus, la moutarde leur monte aisément au muffle.
Bien sur, je ne parle pas des millions de cyclistes, charretiers, voituristes, motocyclistes, rickshawistes et autres madmaxs qui font de la circulation dans les rues indiennes un exercice de présence, où le principal signe de réussite (siddhi) est la survie. La rue indienne est, en effet, un maître.
J'en ai un cuisant souvenir. Il y a une dizaine d'année, dans une grande ville du Nord, je sortais d'une université, aprés un aprés-midi passé à pratiquer threkchöd sur un balcon, genre palais des milles et une nuits, en compagnie d'un lama. "Trekchöd" consiste, en gros, à se laisser aller, sans retenue, dans une sorte de présence spatiale qui se révèle peu à peu. Bref, ça détend. Sauf qu'en sortant, je me suis pris un scooter, en traversant une avenue embouteillée. Renversé, à terre, j'ai aperçu un gros camion. Heureusement, une moto Enfield m'a roulé dessus, s'interposant entre le camion et moi. Sonné, je me relève. Une foule se forme, et s'empresse d'attraper le conducteur du scooter. Celui-ci est encore plus amoché que moi. Mais la foule le tient solidement, pour que je puisse le tabasser moi-même, comme le veut la coutume. Je suis touché par tant d'égards, mais je ne me sent l'envie de frapper personne. Grâce à la pratique de l'aprés-midi, peut-être, je trouve la force de faire de grands sourires, je serre chaleureusement la main du monsieur, qui pleure, et qui part sans demander son reste. De plus en plus sonné, je m'échappe moi aussi. Et je continue mon programme, comme si de rien était. Quand j'arrive dans la boutique de musique où j'avais RDV, le type se prend la tête dans les mains (signe d'émotion). Je regarde mon reflet dans la vitrine : ma belle chemise en coton blanc, brodée, est en pièces, j'ai des traces de pneus et de sang. Sans parler de mon regard hagard... Je finis par rentrer, pour tomber dans les pommes chez le médecin.
De ce point de vue, j'ai eu plus de chance que d'autres (Occidentaux, s'entend).
 
 

14:01 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

26/10/2005

On a pas toujours les vaches qu'on veut...

"Voici la recette des 'cinq produits de la vache', qui détruit les plus grands péchés : Un demi-pouce de bouse de vache, 100gr d'urine [de vache, évidemment], 200gr de beurre clarifié, 300gr de lait caillé, 500gr de lait et 100gr d'eau [trempée dans de l'herbe] kusha.
On doit prendre la bouse d'une vache noire, l'urine d'une vache grise, le beurre d'une vache brune, le lait caillé d'une vache blanche, et le lait d'une vache cuivrée.
Mais, si on ne dispose pas [de vaches] de toutes ces couleurs, on recommande de choisir une vache brune..." (Somashambhupaddhati II 110-113, trad. H. Brunner)
 
On secoue, et on boit (je simplifie). Pourquoi ? Pour se purifier. De quoi ? Des manquements aux observances (samaya, vrata), des fautes (bhanga, pâpa, pâtana).
Exemples : "Si le linga de [l'adepte] est détruit, perdu, brûlé ou emporté, ou bien emmené par des souris, des corbeaux, des chiens ou des singes, il faut [...] installer un autre linga. [...] Si le linga est touché par des personnes qui suivent le vâmamârga ou le dakshinamârga [=les rituels des tantras de Bhairava], on récitera 10 000 [mantras] 'Aghora'. [...] Lorsqu'un [adepte de la classe] brahmane est touché par un marchand ou un serviteur (shûdra), il doit jeûner deux jours dans le premier cas, trois dans le second..."
Ces exemples sont extraits d'un manuel composé par un shivaïte libéral du Cachemire, un peu avant Abhinavagupta. A la lecture de ces sympathiques préceptes, on comprendra qu'il n'était pas exactement du même bord qu'Abhinavagupta. Contrairement à ce qu'ont écrit Daniélou et d'autres, le Shivaïsme n'est pas une religion 'égalitaire'. Les shivaïtes furent intolérants. Dans le sud de l'Inde, les pieux shivaïtes commémorent chaque année l'empalement de 10 000 jains (adeptes de la non-viloence qui ont inspiré Gandhi) par un roi shivaïte, sur les conseils du grand saint que fut Sambandhar (on en a une jolie statue à Guimet). Il y a même des bas-reliefs de l'époque, témoignages d'une étonnante virtuosité dans l'art de l'empalement : par en bas, par en haut, en travers, etc.
 
La religion de ce Somashambhu fut la principale religion shivaïte de l'Inde (et de l'Indonésie et de la péninsule indo-chinoise, car les shivaïstes aussi sont des "civilisateurs/colonisateurs") : le Shaiva-siddhânta ou "Dogme de Shiva". Aujourd'hui encore trés vivant dans le sud de l'Inde, ce courant prétend être une révélation supérieure aux Védas. Mais, comme on le voit, le système des castes, le système brahmanique, s'y trouve transposé et bien conservé.
C'est, en fait, une gnose ritualiste: Shiva a révélé la connaissance des rituels à accomplir pour être délivré du samsâra ou renaître dans un paradis, etc.
 
Ceci dit, cette religion est essentielle pour comprendre Abhinavagupta. Car ce dernier appartient à une forme de Shivaïsme "ésotérique" qui dépasse le Shaivasiddhânta, tout en l'intégrant. Ainsi, il faut connaître cette "grammaire du rituel" pour comprendre La Lumière des Tantras (Tantrâloka) d'Abhinavagupta. Car cette lumière veut être celle de tous les tantras, ceux de Bhairava, mais aussi ceux du Shaivasiddhânta. C'est, dit Abh, le "tronc commun" du shivaïsme. Dans la synthèse d'A, dans une optique "non-dualiste", donc, on retrouve le rituel, le sectarisme et la mysoginie. Tout y est rituel. Sauf qu'au lieu d'apserger le linga avec du lait etc (comme dans le shivaïsme "commun"), on lui fait oblation d'alcools, par exemple. Du côté sectarisme, on a une division en d'innombrables sous-sectes, chacune plagiant les autres tout en trétendant détenir LE mantra "plus blanc que blanc". Et pour éviter les mélanges accidentels (grande peur des Indiens), chaque "loge" à un code gestuel secret. Du côté de la mysoginie, on est pas en reste. La femme y est toujours considérée comme naturellement impure, et c'est cette impureté qui la rend intéressente et, éventuellement, adorable. Car qui dit impureté dit puissance (shakti). La femme est donc un instrument. Il s'agit, par les rites sexuels notamment, d'attirer des démonesses, des "femmes-vampires" pour, grâce à des "moyens habiles", les vampiriser à leur tour. C'est le thème de la "conversion des démons", qui deviendra central dans le Bouddhisme tibétain.
 
A ce propos, on dit souvent que les histoires de démons sont, dans le Bouddhisme tibétain, des restes du shamanisme tibétain, comme si rien de tel n'existait en Inde. On cite souvent le "chöd" en exemple. Mais rien n'est plus faux. Les tantrismes de l'Inde sont perclus de shamanisme. Et faut-il rappeller que l'Inde abrite des centaines de tribus animistes, parfois "cannibales", qui ont toujours fait fantasmer les indiens "urbanisés". Le tantrisme est, en grande partie, le résultat de l'interaction entre la mentalité brahmanique et des fantasmes sur les "sauvages" aborigènes (âdivâsî). Car, bien évidemment, tous les rituels, les tantras etc, y-compris bouddhistes, furent composés par des brahmanes se faisant des idées sur les "femmes sauvages" (dâkinî).
 
Bref, tout cela est un peu embrouillé, certes. Mais on ne peut pas se contenter de dire shivaïsme égal "luxe, calme et volupté". Tout est compliqué, rien n'est simple, surtout si l'on en veut rien savoir. Personne n'est tout blanc. Il n'y a pas de "lignée" idéale.
 
Ceci étant, je ne crois pas que ce constat doive nous rendre comfortablement cynique. La compléxité - humaine - du tantrisme, bien comprise, me le rend plus précieux encore et plus estimable.
 
Et puis les vaches sont certes des animaux sympathiques. Mais reservons cela à une prochaine fois.

18:04 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, gourou, dualite, abhinavagupta |  Facebook |

25/10/2005

Un tu l'as vaut mieux que deux tu l'auras (pas).

"Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux."
 
"Aide-toi, et le ciel t'aidera."
 
Depuis quinze ans que je connais le shivaïsme du Cachemire, je n'ai jamais rencontré aucune personne détenant une transmission inninterrompue depuis Abhinavagupta, ni en Inde, ni ailleurs.
 
Mais peu importe. Nous n'avons pas besoin d'être des Shivaïtes du Cachemire. L'absence de maître est peut-être même une bénédiction. Et puis Abhinavagupta est toujours présent, sous la forme de ses oeuvres. C'est un peu comme pour Ibn Arabi. Pas de lignée de maîtres à disciples, mais une continuité à travers son oeuvre écrite. De toutes manières, même dans le cas des traditions "vivantes et intactes", comme le Dzogchen, l'enseignement oral est rarement à la hauteur des textes. Chogyam Trungpa avait une distance critique, certes. Mais la plupart des lamas que j'ai eu la chance de rencontrer se contentent, au mieux, de réciter des réponses toutes faites. Il y a là quelque chose comme une langue de bois. Parfois, comme Nyoshul Khenpo, ils savent insuffler de la poésie à leurs discours. Et une certaine substance, paradoxalement. Se retrouver seul face aux textes, ce n'est donc pas plus mal. On y retrouve ce que disent les lamas et autres gourous, mais en plus clair, en plus profond. On peut aussi tranquillement comparer les points de vue et autres actes critiques quasiment impossibles dans le cadre bigot des centres bouddhistes et néo-hindous. Sans oublier que, même dans le cas du Dzogchen, le caractère "inninterrompu" de la transmission est lui aussi peu crédible. Quand on considère les choses d'un point de vue historique, on s'aperçoit que tous les enseignements sont bricolés. On retrouve d'ailleurs dans le bouddhisme contemporain l'opposition entres les enseignants occidentaux qui revendiquent des origines surnaturelles, et ceux qui assument leur statut simplement humain. Cela étant, tout est possible et les cas individuels sont souvent plus nuancés que ce genre d'opposition. La vie est sans doute plus complexe.
En fait, la "pureté" des enseignements et des transmissions, c'est un peu comme la pureté raciale. Un vieux fantasme. Les enseignements, les pratiques sont faites d'idées, de représentations, de mots, le tout en perpétuelle évolution. Or, les idées évoluent un peu comme les gènes. Si je me souviens bien, c'est Richard Dawkins qui, dans Le Gène égoïste, parut en 1976, a lancé cette idée (!). C'est que les idées, comme les gènes, cherchent avant-tout à se propager. L'étude de l'évolution des idées comparée à des gènes ou des virus s'appelle la mémétique. Son slogan pourrait être "Nous croyons avoir des idées, mais ce sont les idées qui nous possèdent". La raison d'être des animaux humains serait alors de véhiculer et transmettre les idées, tout autant que le patrimoine génétique. Et, de même que la "pureté" du patrimoine génétique est un avantage pour sa reproduction (bien qu'en réalité il n'y a pas de pureté), de même la "pureté" de l'enseignement est un facteur qui attire d'autres sujets, dans lesquelles les idées vont pouvoir s'implanter, etc. D'ailleurs, on voit clairement, dans le tantrisme, une volonté délibérée de calquer la transmission spirituelle sur la transmission génétique. Dans les initiations Kaulas, tout comme dans leur équivalents bouddhistes (Hevajra, par exemple), le candidat doit ingérer un peu de la semence du maître (censée venir de Bhairava ou Vajradhara), en même temps qu'il reçoit un exemplaire des textes, plus une partenaire. On pourrait difficilement être plus explicite !
 
Quoi qu'il en soit, les livres, je m'en contente et je vais trés bien, merci beaucoup.
Une dernière chose. J'ai peut-être donné l'impression, dans ma critique des oeuvres d'Odier, d'être une sorte de fanatique du shivaïsme du Cachemire. Mais il n'en est rien. Dans ce blog, je compte bien partager un peu des merveilles qu'on trouve dans les textes de cette tradition, mais sans craindre de décripter également ses travers.
Enfin, malgré ce qui a été dit plus haut, tout n'est pas simplement bricolé. Un peu comme dans l'art de l'improvisation, les traditions évoluent autour d'archétypes, de sorte qu'au coeur des fabrications humains, il reste toujours possible de découvrir des gemmes.

12:00 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : memetique, tantra |  Facebook |

24/10/2005

Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, même quand ils ont de beaux seins (désolé)

Je n'invalide l'autorité d'aucun "maître". Je ne juge pas, par exemple, la personne de M. Odier. Seulement certains de ses propos. Peut-être est-il quelqu'un de bien, capable de venir en aide à son prochain, de le rendre indépendent, le le faire naître à sa vraie nature, etc.
 
Par contre, quand lui et d'autres disent "J'enseigne le shivaïsme du Cachemire", c'est inexact, car ils n'enseignent pas le shivaïsme du Cachemire. Leur enseignement est peut-être "meilleur", plus adapté. Mais le shivaïsme du Cachemire, où la philosophie de la Reconnaissance, c'est bien autre chose !
 
De même, je ne conteste aucunement que chacun a le droit d'interpéter l'oeuvre Abhinavagupta à sa guise. Lui-même encourage cela. Mais il faut le dire et l'assumer.
 
Reprenons le cas de M. Odier :
- Il enseigne des choses dont on ne trouve pas trace dans les textes. Le massage, par exemple. Sauf dans le Florilège pour s'éveiller soi-même (Svabodhodayamanjarî, attribuée à un certain Vâmanadatta). Pas question non plus, dans les textes, de ne pas éjaculer. Or, lui en fait grand cas. Mais ne pas éjaculer, dans le rituel Kaula (nom de la tradition suprême selon Abhinavagupta), "c'est péché", comme disent nos amis du Sentier. Tout simplement parce que le sperme est le principal ingrédient de l'offrande qui est l'acte principal du rituel. Les Bouddhistes, par contre, n'éjaculent pas. Le tantra de la Roue du Temps (Kâlacakra), composé au Cachemire du vivant même d'Abhinavagupta, condamne les Shivaïtes qui croient honorer le Seigneur Bhairava en lui offrant leurs sécrétions sexuelles. Ce tantra ajoute, à maintes reprises: "Les gens transmigrent dans le samsâra parce qu'ils éjaculent. Conserver sa semence, c'est purifier ses tendances karmiques". C'est d'ailleurs une idée intéressante. Mais ce n'est pas le shivaïsme du Cachemire.
- Inversement, on ne trouve pas chez Odier des éléments essentiels de la pratique Kaula . Par exemple, il n'y a ni sakalîkarana, ni nyâsa, ni ârghyapâtrâvidhi, etc. En clair, il n'y a pas de shivaïsme du Cachemire sans rituels. Toute la vie y est ritualisée, même l'absence apparente de rituels. D'autre part, Odier se réclame de la philosophie de la Reconnaissance, formulée par Utpaladeva. Mais les idées d'Odier contredisent ce philosophe génial et sublime dévot sur des points essentiels. En effet, Odier met les concepts, tous "faux", d'un côté; et les percepts, tous "vrais", de l'autre. A l'entendre, le langage et la pensée ne sont que des constructions imaginaires sans rapport avec la réalité. Mais c'est exactement la thèse des Bouddhistes qu'Utpaladeva cherche à réfuter dans ses Stances pour la reconnaissance du Seigneur !
- Odier affirme que le shivaïsme du Cachemire et le bouddhisme tantriques sont d'accord sur l'essentiel. C'est une intuition trés juste... sauf pour les adeptes de ces deux religions ! Ils n'ont cessé de se combattre et de se plagier mutuellement. De même, Odier cite un certain Yogi Chen, comme étant un exemple d'adepte des deux religions : un adepte du Chan et d'Abhinavagupta à la fois. Mais quand on lit l'opuscule dudit Yogi sur le Vijnâna Bhairava (un texte essentiel du shivaïsme du Cachemire), on s'aperçoit qu'il cherche justement à réfuter l'idée selon laquelle shivaïsme et bouddhisme enseigneraient, au fond, la même chose !
- M. Odier prétend traduire des textes du shivaïsme du Cachemire. Mais en réalité, il prend les traducion anglaises de Jaideva Singh, en les transformant quand il ne comprend pas le texte, ou que celui-ci ne va pas dans le sens de ses idées.
 
N'est-ce pas profondément malhonnête ?
 
Pour connaître la pensée d'Abhinavagupta, mieux vaut se confronter à ses textes, certes difficiles, plutôt qu'aux gens qui s'en prétendent les héritiers autorisés.
Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'on a pas le droit d'interpréter. Au contraire ! Mais ayons le courage de le dire ! Un exemple d'interprétation plus responsable est l'oeuvre de Pierre Feuga . Il "s'inspire" du Shivaïsme du Cachemire. Voilà qui est honnête. Ou bien, dans le domaine de la traduction et de la bonne vulgarisation, on peut citer Jean Papin.
 
Bref, le Shivaïsme du Cachemire, ce sont d'abord, concrètement, les textes.
Le reste, ce sont nos interprétations. Que veut-on de plus ? Quand au sens des textes - que la conscience est le Seigneur Bhairava parce qu'elle est omnisciente et omnipotente comme lui - il est immédiatement accessible ! Comme il est dit, les textes d'Abhinavagupta, c'est notre propre conscience elle-même, en personne, qui apparaît sous la forme de questions et de réponses.

15:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, odier, gourou, autorite spirituelle, shivaisme |  Facebook |

22/10/2005

Extases fugaces et conscience éternelle

Dans le shivaïsme tel que le présente Abhinavagupta (dans la grande synthèse, La Lumière des Tantras), la pratique suprême est dite "kaula". Littéralement, cela veut dire, "pratique relatique aux clans (kula) de yoginîs". En effet, vers le IVème siècle, se forme peu à peu dans l'imaginaire indien, une "culture des champs de crémation". En gros, c'est un courant de la société indienne qui cultive une esthétique un peu "gothique". On va dans les cimetierres (les "champs de crémation"), pour y rencontrer des yoginîs, des sortes de sorcières à la fois effrayantes et trés puissantes. En leur offrant ce qui leur plait, à savoir de l'alcool, des sécrétions sexuelles, du sang et de la chair fraiche, on les séduit. Ceci fait, elles accordent des dons, des pouvoirs extraoodinaires : séduire toutes les femmes que l'on veu, tuer les importuns, tout réussir, voler, être invisible, immortel, etc. En fait, l'adepte espérait devenir "le Seigneur des Yoginîs", à l'image de Shiva-Bhairava.
Dans la pratique, les yoginîs se manifestaient en prenant possession des partenaires féminines de l'adepte. Celles-ci, selon Abhinavagupta, peuvent être des prostituées, des courisanes, des femmes de basse extraction, ou des femmes de sa propre famille, à l'exception de son épouse. Bref, c'est une sorte d'occultisme.
Mais plus profondément peut-être, tout cet imaginaire symbolise ce que nous sommes. Le cimetierre, c'est la conscience, en laquelle tout nait et tout meurt, et ainsi de suite. Abhinavagupta décrit les pratiques Kaula un peu partout, en les interprétant à la lumière de la philosophie de la Reconnaissance de la conscience comme étant Shiva-Bhairava. Ces rituels, particulièrement choquants pour la conscience de l'Indien orthodoxe, sont décrits plus spécialement dans le chapitre 29 de la Lumière des Tantras, récemment traduit en anglais par... un prêtre catholique australien ! Le commentateur, Jayaratha, explique les propos assez obscurs d'Abhinavagupta.
Dans ce rituel Kaula, on consomme "les Trois Brahmans", les Trois "Absolus", appelés ainsi parce que ces trois éléments sont comme une porte vers l'infini : alcool, viande et sperme (plus sang menstruel, considéré comme semence féminine). Le Brahman, l'Absolu, est définit comme "félicité" (ânanda) depuis les Upanishad au moins. Ces trois ingrédients sont appellés "Brahmans", parce que les deux premiers engendrent la félicité, et le dernier en résulte.
Parmis eux, l'alcool (sûra) est "Bhairava en personne", Bhairava-comme-félicité (ânandabhairava). Les vertus du vin sont personnifiés sous les traits de la "Déesse-vin" (sûradevî). Il y a des vins "masculins", "féminins" ou "androgynes". Le meilleurs est celui fermenté naturellement, précise Jayaratha, citations à l'appui.
Evidement, ces pratiques sont obligatoires. Sinon, l'adepte rompt ses serments (samaya), et risque l'enfer !
 
L'ivresse rituelle est, certes, temporaire. Certains s'en féliciterons. Mais du moins est-elle l'occasion de reconnaître la conscience, au-delà des préjugés habituels. Or la conscience est éternelle. Cette reconnaissance, comme toute expérience, laisse des traces, un "parfum" (vâsanâ), qui dure même aprés l'ivresse. L'adepte "titube et tourne de l'oeil" (ghûrnibhûta). Le rituel Kaula, comme tous les rituels, est une sorte de mise en scène symbolique de ce à quoi ressemble les choses du point de vue vrai, du point de vue d'un "Eveillé" (buddha). Ensuite, l'adepte se laisse aller dans ce regard. Pour lui, tout apparence est l'ivresse de la conscience. Il est alors "entièrement éveillé" (suprabuddha).
 
Dans le bouddhisme tantrique on dit que, lors de la troisième initiation, le plaisir sexuel et alcoolique est un exemple, ou un symbole de la réalité ultime. C'est une initiation. Littéralement, une manière de rentrer dans notre vraie nature, une introduction, où une présentation symbolique.
 
Tout cela répond au principe qui anime toutes les pratiques tantriques : Ce qui conditionne l'imbécile libère le sage. Tout est une question de point de vue ou de contexte (upâdhi, vyaktisthâna, dit Abhinavagupta).
 
L'Indien moyen le sait bien : la consommation d'alcool est l'un des cinq péchés capitaux selon le droit hindou. Pour se purifier, il faut boire de l'alcool bouillant... Les moralistes bouddhistes comme Kshemendra se moquent également de ces ivrognes que sont, selon lui, les "tantriques". Mais, selon Abhinavagupta, la morale est justement le lien qui nous retient dans le samsâra. En fait, il ne fait pas de différence entre les coutumes et ce que les Modernes appellent la "conscience morale". Pour lui, toutes les règles morales sont conventionnelles et relatives. Toutes sont basées sur l'ignorance du fait que tout est conscience, et que donc tout est pur et bon.

17:06 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, morale, trasngression |  Facebook |

20/10/2005

Le vin est-il Dieu ?

Dans les philosophies de l'Inde, en général, on entend dire que l'ignorance (a-jnâna) est la cause du samsâra. Le samsâra, c'est le cycle des renaissances et des morts, dans lequel on transmigre depuis des temps sans commencement. C'est le devenir foncièrement douloureux dénoncé par le Bouddha.
 
Mais qu'est-ce que l'ignorance ? Et l'ignorance de quoi ? La réponse de la philosophie du shivaïsme du Cachemire est originale. Le samsâra, c'est être égaré (mohita) par les dieux. Qui sont les dieux ? Les organes de notre corps (oeil, etc.) et nos facultés mentales. Plus la plus grande déesse, la déesse suprême : la conscience. Et nous-mêmes sommes le grand dieu, le Seigneur suprême. Mais, faute de savoir cela, faute de le reconnaître ou de le connaître pleinement, nous sommes pour ainsi dire les victimes de nos propres pouvoirs, de notre puissance infinie, c'est-à-dire de notre liberté. Tout ce que nous vivons est notre libre création, d'instant en instant. Mais, faute de le reconnaître, cette rêverie tourne au cauchemard. Nous nous identifions au produit de notre imagination, tel un peintre effrayé par ses propres toiles.
 
Cette peur, cette crainte (shankâ) sont omniprésentes dans notre vie. Transmigrer, dit Kshemarâja, c'est errer, hanté par des doutes sans fin engendrés par les enseignements religieux, eux mêmes engendrés par la peur. Ainsi, la crainte nourri la crainte, et les aveugles guident les aveugles. Les enseignements religieux, en Inde mais aussi ailleurs, sous des formes certes différentes, divisent l'Etre en pur et impur, bon et mauvais, entre ce qui est à adopter et ce qui est à rejeter. Autrement dit, le shivaïsme du Cachemire critique la religion établie et sa fonction sociale. Ayant son origine dans l'ignorance, elle ne peut que la perpétuer. Cette critique sociale est aussi une critique des hiérarchies.
 
C'est pourquoi, les adeptes du shivaïsme du Cachemire utilisaient l'alcool dans leur pratiques. L'inhibition est ce qui nous retient dans l'aliénation, dans la rigidité et l'étroitesse d'esprit. L'alcool désinhibe, temporairement. Il favorise une percée à travers les nuées de la peur.
 
Je me souviens avoir assisté à un rituel dédié à Bhairava sous sa forme juvénile (Bhairava est la forme terrible de Shiva, à l'origine des enseignements non-dualistes) à Bénares. Une des conditions pour y assister était de boire au moin trois coupelles de whisky. Les adeptes aspergeaient généreusement le sol de vodka, ainsi que les ingrédients à offrir (oeuf, poisson, poulet, grains, et une fleur d'ibiscus rouge symbolisant le sang menstruel). Inutile de préciser que toutes ces choses sont plus qu'impures aux yeux des brahmanes orthodoxes. D'ailleurs, je me souviens qu'un jeune brahmane cachemirien (!) refusa poliment de boire de l'alcool, ainsi qu'un juif assez pratiquant. Ceci dit, les chrétiens boivent (censément) du vin à chaque messe...
 
Les tantras réputés révélés par Bhairava sont clairs : l'alcool est Bhairava en personne. On trouve de nombreuses précisions sur les manière de préparer différentes variétés de vins. Et Abhinavagupta, sans doute le plus grand maître du shivaïsme du Cachemire, est dépeint par l'un de ses disciples, enseignant au millieu des vignes de la vallée du Cachemire...
 
Ceci dit, je n'aime pas l'alcool. Et une dernière chose : l'alcool a été remplacé à partir du XIIème siècle par le cannabis. D'où l'image d'Epinale du sâdhu fumant son chilum...

22:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, alcool, dualite |  Facebook |

19/10/2005

Se concentrer, c'est être distrait

Plutôt que de relater mes déambulations de manière linéaire, je préfère procéder par touches, dans le désordre. Ce style impressionniste est d'ailleurs tout à fait celui des textes indiens. Il y a un certain ordre des pensées, mais il n'a rien à voir avec l'ordre des matières !
 
L'autre soir, je réflechissais sur les instructions du Dzogchen et du Mahâmudrâ (autre tradition bouddhiste trés voisine, mais d'origine plus nettement indienne). Selon elles, tous les préceptes se résument à un seul: "Ne pas méditer, ne pas être distrait". Mais, en fait méditer et être distrait, cela revient au même. Méditer, en effet, c'est se concentrer sur quelque chose, sur un objet grossier ou subtil. Mais cela, c'est ce que nous faisons à longueur de journée. Nous passons notre temps à saisir tel objet, telle image mentale, telle sensation. Ou bien, nous cherchons à nous en dé-saisir en la repoussant, ce qui revient au même. Dans tous les cas, il y a "saisie", c'est-à-dire contration de la conscience et de l'attention. Or, c'est cela la cause fondamentale de toutes les souffrance. On se replie, on devient rigide, immobile, pétrifié, inerte, mécanique. Le "but" de la contemplation, assise ou non, est justement de relâcher cette emprise, de relaxer cette tendance à fixer notre attention sur telle ou telle chose, à se fragmenter, se compartimenter, se diviser. Se délivrer, c'est simplement s'affranchir du réflexe de se focaliser sur un point, sur une zone, en excluant le reste. L'attention redevient alors spatiale, ouverte, sans point de référence, sans but ni repère.
Par conséquent, méditer, se concentrer, c'est être distrait de cette ouverture, de ce regard panoramique, flottant.  
Il s'agit donc de laisser cette compulsion à saisir se détendre, en se laissant aller, et en laissant aller tout ce que l'on sent, imagine ou pense.

15:13 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dzogchen, mahamudra, meditation |  Facebook |

18/10/2005

Où je découvre la Grande Complétude

Parallèlement au shivaïsme du Cachemire, je découvrais le Dzogchen, la "Grande Complétude". Il s'agit d'une tradition contemplative bouddhiste extrêmement riche, élaborée au Tibet depuis le Xème siècle. Selon ses adeptes, c'est la voie vers l'Eveil la plus relevée. Comme l'indique son nom, selon cette tradition, nous sommes déjà éveillés, nous sommes déjà des Bouddhas. Il suffit de le re-connaître pour que toutes nos souffrances disparaissent, comme par enchantement.
 
Manifestement, il y a une profonde parenté entre le Dzogchen et le shivaïsme du Cachemire. Selon la philosophie de la Reconnaissance - qui est le coeur conceptuelle des traditions regroupées sous l'appellation "shivaïsme du Cachemire" - la conscience est le Seigneur, Shiva, ou Dieu omniscient et omnipotent, comme vous voudrez. Il suffit, pour s'épanouir, de le re-connaître. De même, dans le Dzogchen, la conscience est un Bouddha, doué de qualités infinies, dont l'omniscience n'est pas la moindre.
 
Dans les deux traditions, il n'est pas question de rechercher un nouvel état, d'atteindre une condition inédite, mais simplement de changer notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. Le bonheur ou la souffrance ne sont pas déterminés par notre corps et notre envirronnement, mais plutôt par le regard que l'on porte sur eux. 
 
Au début des années 90 donc, j'ai rencontré tous cela. Mais, à l'époque, il y avait encore fort peu de textes. Et comme la nature a horreur du vide, je me faisait beaucoup d'idée sur ce que pouvait être "en réalité" le shivaïsme du Cachemire et le Dzogchen. J'avais, en gros, deux préjugés liés nourris par cette ignorance : 1) Qu'il doit exister des pratiques secrètes fabuleuses, en plus de la simple re-connaissance de notre conscience comme étant Dieu ou Bouddha; 2) Que ces techniques secrètes, on ne peut les reçevoir que d'un maître, oralement, et que les livres ne comptent pas vraiment. Ils nourrissent l'intellect, pas le coeur. Ce sont, en quelque sorte, des publicités pour donner l'envie de passer à la pratique.
 
Du coup, je passais certes du temps à m'émerveiller de cette conscience, exactement la même que celle qui lit ces lignes en ce moment, mais je me sentais également frustré d'aventures spirituelles et exotiques. Je voulais absolument passer de la "théorie" à la "pratique". En plus de méditer dans mon coin, je voulais absolument rencontrer des maîtres pleins de sagesse et d'expérience, et d'autres pratiquants.
 
Vu que le Shivaïsme du Cachemire semblait une tradion à peu prés morte, je me suis davantage tourné vers le bouddhisme tibétain, et le Dzogchen. Lilian Silburn, la grande traductrice des textes du shivaïsme du Cachemire (dont le Vijnâna Bhairava), était alors trés agée, malade, ayant perdu l'usage de ses yeux. Par timidité, je décidais de ne pas la déranger, ce que j'ai eu l'occasion de regretter par la suite.
 
J'ai donc cherché un lieu où l'on pouvait "apprendre" la pratique du Dzogchen, la Grande Perfection...

19:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

17/10/2005

Une découverte décisive : le Vijnâna Bhairava.

Par hasard donc, je tombais sur une traduction du Vijnâna Bhairava Tantra par cette femme hors du commun que fût Lilian Silburn.
 
Depuis, je n'ai jamais cessé de le lire et de le relire. C'est un texte absolument unique dans la littérature de l'Inde. Une sorte de "catalogue" des méthodes et des approches possibles de la connaissance de soi, chacune étant évoquée ou suggérée en une seule stance de deux petites lignes. Ce sont des supports idéaux pour la méditation et la contemplation.
 
Toutes les expériences de la vie quotidienne, sans exception, sont des occasions de découvrir, ou de re-découvrir la conscience avec ses bienfaits.
 
La réalité "ultime", "l'Eveil", n'étaient plus une affaire de pratique, d'effort et de techniques plus ou moins douloureuse. C'était désormais une question de regard sur les choses, sur les personnes et sur soi. Trouver l'extra-ordinaire dans le plus ordinaire, telle est la devise de ce texte et de la philosophie de la Re-connaissance, inspirée par lui.
 
La conscience est toujours présente. Elle est pour ainsi dire notre élément le plus familier. Mais, pour notre plus grand malheur, nous avons tendance à la sous-estimer. Elle nous semble banale. Or, ce qui est toujours là finit par disparaître du champ de notre conscience. Autrement dit, la conscience s'oublie elle-même.
 
Or, la conscience est une "chose" extraordinaire. Pour en profiter, il ne suffit pas de croire, il faut vérifier ses qualités, par soi-même, encore et encore.
 
Grâce à ce texte donc, j'avais fait une découverte essentielle. Par la suite, je me suis aperçu que beaucoup d'autres avaient fait la même découverte. Plusieurs personnes ont également mis ce texte à leur profit, avec sa tradition et son aura "tantrique", pour asseoir leur réputation de "maître tantrique".
 
Le mot tantra est à la mode dans les pays dits développés. Il suffit de taper le mot sur un moteur de recherche, pour tomber sur des milliers d'offres, depuis le développement personnel jusqu'à la prostitution, en passant par la sexologie, l'alchimie, le management et le féminisme. Même en Inde, dans les classes moyennes, le phénomène est tout à fait visible.
 
J'ai eu la chance de tomber directement sur un texte. Cela m'a donné une grande autonomie. Quoi qu'il en soit, cette découverte m'a donné l'envie d'en savoir plus sur ces tradition "du Cachemire". Je me suis donc mis au sanskrit au début des années 90...

10:22 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

16/10/2005

Comment en suis-je arrivé là ?

Le propos de ce blog est de proposer des réflexions sur le shivaïsme du Cachemire, mais aussi sur mon parcours, ou à travers lui (mais ceci n'est pas un journal intime !).
 
Comment donc en suis-je arrivé là ?
Quand j'avais douze ans, ma mère m'a prêté un exemplaire Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc. Je n'ai pas compris grand'chose à cette histoire, celle d'un allemand séjournant au Japon. Il y est question de "tirer sans intention de tirer", etc. Mais j'étais fasciné. Ensuite, j'ai lu tout ce que je trouvais sur le zen, les arts martiaux, le yoga... Je lisais Mircéa Eliade, Deshimaru. Surtout, je découvrais Ramana Maharshi et le Dzogchen, à travers une traduction de la Prière de souhaits du Bouddha Primordial Samantabhadra. De fort beaux textes assurément. Contrairement aux textes zen de Deshimaru ou à ceux sur le yoga, ils décrivaient un état de sérénité au-delà de tout effort délibéré. Une sorte de paix naturelle. Un espace qui serait déjà là. Qu'il suffirait de découvrir, de re-connaître, pour recevoir ses bienfaits. Malheureusement, ces textes ne m'offraient que des aperçus fugitifs. Aucune certitude. Au contraire, j'étais certain que seul l'effort et la pratique d'une concentration systématique pourraient "produire" cet état de sérénité limpide, comparée à un ciel vierge de tout nuage. Je m'efforçais donc de "pratiquer" la méditation zen (zazen), le "contrôle du souffle" (prânâyama) et la concentration sur divers supports.
En fait, avec le recul, je me dis que j'étais assez heureux. Du moins, je me berçais d'images exotiques sur les yogins (pratiquants du yoga), les samouraïs, les ninjas, les shamans, etc. Je rêvais de partir, à pied, vers les himalayas. Je pratiquais toutes sortes d'art martiaux, japonais, indiens puis chinois.
Le monde me paraissait alors divisé en deux : les actifs et les contemplatifs. Paradoxalement, le désir d'être un de ces "contemplatifs" me rendait assez actif, voire inquiet. Toujours en quête de nouvelles initiations et de meilleures techniques.
C'est alors que je suis tombé sur le Vijnâna Bhairava Tantra, traduit par Lilian Silburn...

13:55 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, zen, vijnana bhairava |  Facebook |

Déambulations

En Inde, il est de coutume de commencer avec une stance de bon augure. Et comme la notion de plagiat est pour ainsi dire absente de la mentalité indienne traditionnelle, voici une stance composée par Rameshva Jha, l'un des derniers "maîtres" du Shivaïsme cachemirien:
 
"La noble conscience, une, éternelle,
Apparaît en se déployant de tous côtés.
Elle procure toutes les félicités.
Limpide, c'est elle qui crée et résorbe (tout) !" 
 
Puisse cette Déesse, notre propre conscience, nous donner la force et l'intelligence de l'examiner à fond et sans partialité, elle qui est la moelle de toute intelligence et de toute force !
 
"Shivaïsme du Cachemire" désigne, faute de mieux, un ensemble de traditions religieuses et philosophiques, nés en Inde entre le VIIIème et le XIIème siècle. Il s'est ensuite diffusé, en évoluant, dans toute l'Inde, jusqu'à nos jours, où il suscite de plus en plus d'intérêt en Occident.
L'image de Shiva "roi de la danse (cosmique)", par exemple, est inspiré par une école de pensée originaire du Cachemire, la "reconnaissance" (pratyabhijnâ). Voici une photo d'une statue de cette forme de Shiva, provenant du sud de l'Inde, et actuellement visible au musée Guimet.
 
En gros, selon cette philosophie, nous sommes l'absolu, Shiva, c'est-à-dire Dieu, en somme. Et la conscience est la Déesse (devî), le pouvoir (shakti) de Dieu, définit comme liberté absolue (svâtantrya) ou souveraineté. L'univers - tout ce que nous voyons, sentons, pensons, etc. - est une extension, une manifestation de cette liberté. Y compris notre apparente absence de liberté.
Bref, il s'agit de re-connaître que la conscience est le Seigneur car, comme lui, elle est omnisciente, omniprésente et omnipotente.
La pensée de la Reconnaissance s'attache à démontrer que notre conscience possède ces attributs, en se fondant sur l'expérience commune et la raison.
 
 


13:00 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra |  Facebook |