02/11/2005

Abus et généralisations, suite

(Suite de quelques unes de mes avantures avec les lettrés de l'Inde)

 

Donc, j'ai appris que je devais chercher un nouvel appart. J'ai trouvé un splendide 1er étage, chez une riche veuve joaillère vivant seule avec sa fille, conservatrice au musée des tissus de la BHU. J'ai mal à la gorge. Elles m'offrent un remède à base de Tulsi (basilic). Je m'attendris. Je paie d'avance le loyer. Quelques jours plus tard, je finis de trimballer, en sac-à-dos-cyclette, mes précieux bouquins. A peine assis sur le canapé de leur salon, m'efforçant de redresse mon cou torticolisé, elles m'apprennent que "No", finalement, elles ont changé d'avis. J'ai 15 mn pour évacuer. Encore un revirement inexplicable. Avec les brahmanes, c'est la coutume, je commence à m'y faire, c'est normaaaaaaal. J'ai de la fièvre. Y fait chaud. Rien à boire, jour férié. Je re-débarque, avec mon caravan-sérail (deux cycle-rickshaws spécials trimballage), chez mon gourou. Comme il déménageait récemment encore, mon bordel plus son bordel, ça passait bien. Il a sourit, a dit qu'il était content que Shiva joue ainsi. Youpi. J'étais au bord de l'évanouissement, mais heureux d'avoir un sol sur lequel m'effondrer. Là, je découvre que "l'ami" qui a pris mon appart est en fait un jeune indien, originaire du Gujarat. Je l'avais déjà recontré aux "cours". Il s'occupe du tel portable du gourou. Il a fait un MBA, puis a découvert "qu'il n'y a pas que l'argent dans la vie", et veut maintenant devenir gourou. Il n'y connait rien en sanskrit ni en Shivaisme du Cachemire. Mais il est diplômé en biz, et surtout, il vient de l'ashram de Ganeshpuri... Muktânanda, le Siddha Yoga, ça vous dit quelque chose ? Faites une recherche sur le net. Je préfère ne pas en parler, vu qu'ils ont pleins d'avocats. En gros, le Siddha Yoga, c'est la scientologie, version hindoue. Bref, je commence à comprendre pourquoi le gourou lui a refilé l'appart. Le Siddha Yoga, c'est une multi-nationnale américaine. Pleins aux as. Le gourou, ça lui a fait perdre les pédales. Maintenant, dans son cours, il passe des heures au tel avec "les américains". Du coup, un autrichien qui s'est inscrit à un cursus de deux ans sur "Tantrisme et yoga", se barre. Les autrichiens aiment l'ordre. Le "cursus de deux ans" aura donc duré 3 semaines. Aprés, on a bu du thé pendant encore un moi environ. Et puis, je crois qu'on a fini par laisser la place aux corbeaux et aux écureuils. Le would-be gourou donc, me fait visiter son "appart du 1er étage". Je le met au courant. Le gourou m'avait dit "Tu comprends, mon amis, il est trés pauvre, tu comprends... et il vit avec une femme. Il ne peut pas rester au rez-de-chaussez ave nous. Tu comprends, un homme, une femme, moi, ma femme, ensemble, ce serait mal vu dans le quartier..." J'apprend qu'en fait il est riche. Mais son caprice, c'est d'être là (avec sa soeur, qui n'est pas sa femme, comme aide ménagère). Il me dit, d'un aire mielleux "J'ai besoin de silence pour ma pratique, tu comprend. J'ai une mission, je dois devenir gourou. Ayant éveillé ma kundalinî, je comprend les textes sans efforts". Oui oui. J'ai une forte fièvre. Je ne comprend plus rien. Juste que je me suis bien fait pigeonner comme d'habitude avec les brahmanes. Trés généreux, le disciple humble me propose de dormir par terre, dans sa [ma !!!] chambre, "Il y a un ventilateur, c'est bien contre les moustiques". Ah bon ? Je ne savais pas ! En plus, sitôt arrivé, il met des photos des gourous du Siddha Yoga partout. Il vire mes belles images de Kâlî, Shîtalâ Devî (ma préferré, avec son petit âne)... Le lendemain, je vais voir le seul médecin à 20km à la ronde. Un brahmane, disciple d'Anandamayî. Au bout de 4 heures, quand j'en ai marre de laisser les gens passer devant, je fonce, j'ouvre la porte du cabinet. Il me diagnostique une jaunisse. Deux mois et pleins d'analyses et de médicaments plus tard, j'apprendrais par un autre médecin que je n'ai jamais eu de jaunisse...
Quoiqu'il en soit, je me retrouve au rez-de-chaussez, avec mon gourou et sa famille. J'ai une pièce. La cuisine est dehors, 100 vers la droite. La salle d'eau (1m30 de plafond) est à 100 sur la gauche. Vu que le nuit tombe vers 17h, c'est un vrai plaisir. La pompe à eau est dans ma "chambre". On l'allume tous les matins vers 4h. Ca se marrie bien avec les bhajans techno-shivaïste de notre voisin brahmane. En plus, comme ça, les chiens s'y mettent (vous ais-je parlé de la joie inoubliable de croiser chaque jour, dans les ruelles incourtournables, les mêmes chiens crevés ?). C'est une ascèce multi-dimensionnelle et poli-culturelle. Un peu comme à Sarcelles, mais avec l'humidité en plus, et l'électricité en moins. Je me fais livrer un "lit" (=une plache moisie). Le gourou a alors la bonne idée d'organiser une grande Puja. Une cérémonie pour Shiva. Le jeu consiste à confectionner 150 000 petits Shiva-linga en 24h. On commence à minuit. On roule ces boudins en boue du Gange le plus vite qu'on peut. On les aligne, on en fait les pyramides, on les compte. Puis on s'apperçoit qu'on est pas assez. Le gourou appelle alors ses copains gourous pour qu'ils envoient leurs disciples à la rescousse. Puis tout foire. C'est la coutume. On a fait 50 000 boudins. C'est bien. On les regarde, puis on les jette discrètement dans le terrain vague d'à côté. Avec les mantras (formules rituelles) adéquates, bien sûr.
Je suis parti, définitivement, le lendemain matin, en laissant le lit (1800 roupies, tout de même). Je crois que ce fut la dernière fois que je me suis fait "viré" par un brahmane. 

12:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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