06/11/2005

Des inconvénients d'être idolâtré

Aujourd'hui, les lamas semblent unanimes : le bouddhisme Tchan (ou Zen), jadis enseigné au Tibet par un certain Hashang, est une voie erronée. Ce Hashang aurait prôné une pratique de la méditation molle, proche de la torpeur et, pour tout dire, du sommeil. Le contraire de l'Eveil, en somme.
Mêmes les lamas tibétains qui enseignent le Dzogchen professent à présent cette opinion sur le Tchan/Zen. Il est vrai que le Dzogchen fut souvent accusé d'être une survivance déguisée du Tchan de ce Hashang.
 
Pourtant, Longchenpa, que les maîtres Dzogchen tiennent unanimement pour le plus grand maître Dzogchen a dit, dans Le trésors de joyaux du Réel tel quel, sa dernière oeuvre :
 
"Le soleil de la réalité ultime, la connaissance principielle qui surgit spontanément, est voilée autant par les nuages de la vertu - les actes positifs -  que par ceux du vice - les actes négatifs".
Il commente lui même ce vers: "Le grand maître Hashang parla en des termes semblables, et bien que ceux dont l'entendement était moins développer ne purent l'admettre alors, en réalité ce qu'il a dit est vrai."
 
Et oui, Longchenpa, le "saint maître", l'a bien dit, et pourtant ceux qui s'en réclament aujourd'hui disent le contraire ! Voir, par exemple Tulku Tondhup dans Dzogchen Practice, ou bien même Namkhai Norbu...
 
Saviez-vous qu'il n'existe aucun commentaire aux "Septs Trésors" composés par Longchenpa ? Celui-ci est soit divinisé, soit ignoré, à tel point qu'on peut se demander si on ne l'a pas divinisé pour mieux l'ignorer...
Deux des Septs Trésors, les plus importants relativement au Dzogchen, viennent d'être traduit en anglais. Les lamas se gardent bien d'en parler ou de s'en servir comme support pour enseigner, alors que par ailleurs, ils se plaignent de manquer de traductions. A titre d'exemple de l'attitude des maîtres Dzogchen d'aujourd'hui vis-à-vis de leur icône, voici ce qu'on peut lire dans la préface à l'un des Septs Trésors, préface écrite par feu le grand maître Dzogchen Chagdud Tülku : "It should be understood that works of this kind are not casually read and easily comprehended.[...] However, simply having these books in one's home is more valuable than having statues or stupas [...] Such holy works carry powerful blessings and are worthy objects of faith and devotion." En clair : pas la peine de lire le texte, vous pourriez vous créer des obstacles inutilement. Par contre, achetez ce livre, et placez-le sur votre autel bouddhiste. Un objet de décoration : voilà comment un maître Dzogchen nous présente le texte Dzogchen "le plus profond" !
 
Pauvre Longchenpa. L'adoration dont il fait l'objet empêche son message de se répandre.
Un peu comme la Bible, qui ne fut traduite en langues vulgaires qu'au XVème siècle.
 
Cela me rappelle un phénomène semblable qui s'était produit autour d'un célèbre disciple de Ramana Maharshi, qui enseignait dans les années 90 dans une grande ville du nord de l'Inde.
Agé, il était a demi paralysé à cause de son diabète. Il parlait de moins en moins, se contentant de lire des livres durant les satsangs (réunions spirituelles), ou bien des lettres d'admirateurs. Et moins il parlait, plus les gens déliraient sur la puissance de ses "bénédictions". Des femmes entraient en trance, pleuraient ou riaient. Les hommes fondaient aussi en larme, jouaient de la guitarre, du djembé à tout rompre (j'aime beaucoup le djembé), écrivaient des poèmes s'ils avaient eu l'impression d'avoir reçu la grâce d'un regard du Maître. Or, cette hystérie était inversement proportionnelle au silence, involontaire, dudit maître. Il était littéralement empaillé vivant, sur un trône de plus en plus kitsch, avec gardes du corps et ambiance de court avec cabbales façon Versailles. Bref, tout le monde (moi y-compris) semblait avoir oublié la sobre pratique de la réflexion, pourtant prônée comme étant la seule méthode de libération directe par le grand Ramana. Je me souviens que cette atmosphère d'hystérie collective attirait toutes sortes de prophètes. Il me revient notamment le souvenir d'une intervention haute en couleur par une réincarnation de Moïse, venue d'Israel, avec bâton et panoplie complète. Sans parler des Hare Krishnas, qui sont pourtant les ennemis traditionnels des approches non-dualistes. Je me suis farçi pendant 10 jours les élucubrations "personnalistes" d'un prosélyte débarqué de Norvège avec sa Râdhâ rousse et ses disciples Danois. Jolies adaptations des Beatles, effet garanti. Parler de méditation ou de quoi que ce soit en rapport avec la non-dualité ou la connaissance de soi était presque devenu un blasphème. Il fallait chanter, pleurer, lancer des fleurs, bref gagatiser nuit et jour.
 
De tout cela, je conclus que ce sont les disciples qui font le maître, le plus souvent pour neutraliser son enseignement.

15:08 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, longchenpa |  Facebook |

Commentaires

voies erronées "Aujourd'hui, les lamas semblent unanimes : le bouddhisme Tchan (ou Zen), jadis enseigné au Tibet par un certain Hashang, est une voie erronée. "
Toutes les voies qui veulent traiter le mental sans s’occuper du physique sont erronées, quand le corps est maîtrisé le mental est maîtrisé : L’indifférencié dans le mental est acquis, lorsque l’indifférencié dans la sensation est acquis.

Écrit par : Vibrant | 09/11/2005

Vouloir maîtriser, n'est-ce pas une erreur ? Le Zen est-il une vois spirituelle qui s'occupe seulement de l'esprit en laissant le corps de côté ? Il me semble qu'au contraire, la méditation zen (zazen), c'est "incarner" l'Eveil. C'est du moins la thèse du plus célèbre maître zen japonais, Dôgen.
Par contre, je ne suis pas d'accord avec vous quand vous dites qu'il est possible de maîtriser le corps et le mental. Je pense que, sur ce plan, rien n'est jamais acquis. Des progrès sont toujours possibles.

Écrit par : anargala | 10/11/2005

Vouloir maîtriser, n'est-ce pas une erreur ? " Le Zen est-il une vois spirituelle qui s'occupe seulement de l'esprit en laissant le corps de côté ? Il me semble qu'au contraire, la méditation zen (zazen), c'est "incarner" l'Eveil. C'est du moins la thèse du plus célèbre maître zen japonais, Dôgen. "
Alors si c’est cela le zen, je pense que ce sont les "lamas unanimes" qui disent des bêtises ou qui manipulent, et c’est pas nouveau d’après ce site
Je pense que l’éveil ne peut être qu’incarné, l’éveil est pour moi la libération de son corps (et par conséquent de son esprit), des sensations qu’ils provoquent .
" Par contre, je ne suis pas d'accord avec vous quand vous dites qu'il est possible de maîtriser le corps et le mental. Je pense que, sur ce plan, rien n'est jamais acquis. Des progrès sont toujours possibles. "
Des progrès sont toujours possibles, sûrement, mais pour atteindre ce que j’appelle la dissolution, et qui me satisfait pleinement, il ne s’agit pas d’avoir une maîtrise de son corps, permettant de laisser sa main sur le feu, mais d’abandonner la sensation du moi, qui fait agir. Pour celui qui médite correctement, il y a un pic dans la douleur (posture de méditation), après lequel (quand il n’a plus cette entité qui ressent la douleur), la sensation lâche, le corps est dans un état de béatitude, refroidi, n’est plus alimenté par les réactions, puisqu’il n’y a plus d’entité qui ne les produises.


Rappel de mon post précédent :
Il y a un moment dans le Je suis attentif où toutes les sensations se résorbent d'elles mêmes, disparaissent, toutes lâchent d’un seul coup (soudaine dissolution du corps dans son aspect quantique, une sorte de grande anesthésie consciente).
Dans le corps, disons entre les poumons, il y a une sensation particulière qui est celle du MOI, celle qui fait qu'il y a un agissant, un acteur qui aime, déteste, ne supporte plus une douleur par exemple et qui fait agir. C'est elle qui nous permet de survivre (retirer la main du feu par exemple).
Et pourtant…, c'est cette même sensation qui empêche d'atteindre la libération, car seuls ceux qui abandonnent cette sensation se libèrent.
L’abandon de cette dernière, permet de voir la naissance et la mort des autres sensations corporelles et mentales.D'atteindre la dissolution.
Alors il y a un chemin entre laisser sa main sur le feu et abandonner cette sensation de MOI.
Observer confortablement son petit ou son grand Je suis, (ou comme sur un autre site d’observer de belles visions colorées) ne suffit pas à se libérer, si l’on n’agit pas au niveau de toute la structure psychophysique et si l’on n’a pas parfaitement mémorisé tout son schéma corporel.

Écrit par : Vibrant | 11/11/2005

Contempler ou agir ? Merci pour ces précisions. Effectivement, les lamas disent (parfois seulement) des bêtises. Pour diverses raisons, bonnes ou moins bonnes.

Vous semblez considérer que le "moi agissant" est un obstacle qui s'oppose au bien-être. Je n'ai pas d'opinion définitive sur le sujet. Mais Utpaladeva, le philosophe "fondateur" de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), dit ceci : "Conscience privée de liberté, ou liberté sans conscience : cette souillure qu'est la finitude est de deux sortes..." Autrement dit, tant que l'on considère qu'il faut renoncer à l'agir pour être pure conscience libre de toute entrave, on est pas vraiment libre. Il y a "freedom from", mais pas "freedom for". On est certes pas touché par les sensation, puisqu'on a réalisé qu'il n'y a personne qui puisse être touché. Mais c'est une forme de liberté purement passive, négative. On est "au-delà". Et puis, c'est une liberté conditionnelle, puisqu'on est libre "à condition" de ne pas agir, de rester libre du dualisme agent/objet de l'action. Selon Utpaladeva, être pleinement libre, c'est être agent (kartâ). C'est ce qui distingue le "quatrième" état et "l'au-delà du quatrième". Le 4ème état, c'est cet état de pure conscience, affranchie de toute saisie d'un moi substanciel. Puis, on sort de cette contemplation (samâdhi) dés que l'on est distrait, ou que des pulsions reviennent. C'est "l'aprés samâdhi" (vyutthâna). Pour le Shivaïsme du Cachemire, comme pour le Bouddhisme Mahâyana, ces deux phases alternent, jusqu'à la pleine délivrance, ou jusqu'à "l'état de Bouddha". Toute expérience (bhoga, samsâra) est réconciliée avec la délivrance (moksha, nirvâna). C'est "l'au-delà du quatrième état" (turyâtîta).
Je ne soutiens pas que le "je suis" est l'état ultime. Mais il est la voie qui y mène. De plus, ce "je suis" n'est pas "le mental qui adopte et rejette". C'est l'équivalent de la "présence éveillée" (rigpa) dont parle le Dzogchen. Ce "je-je" inninterrompue est comme une sorte de voix ou de mélodie silencieuse, affranchie de tout contenu particulier. Ce n'est pas un objet de la conscience, mais la conscience même. Mais les objets, les sensations, etc., doivent être reconnus comme des manifestations de la conscience. Sinon, ils seront toujours perçus comme des obstacles et des "ennemis" (comme disent les tibétains).

Écrit par : anargala | 11/11/2005

Les commentaires sont fermés.