13/11/2005

La re-connaissance de soi comme étant le Seigneur n'est-elle pas une pensée ?

La "délivrance" (moksha) n'est pas une question d'expérience, mais de pensée.
 
Telle est, du moins, la thèse d'Abhinavagupta et des autres philosophes de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ).
 
En effet, la délivrance des liens du samsâra est une idée, de même que le samsâra lui-même n'est qu'un enchaînnement d'idées. Dès lors, l'exercice de la réflexion sert à contrer les idées fausses. On remplace ainsi peu à peu l'idée que "je suis untel, voué à la mort", par la conviction que "je suis conscience, je omniprésent, omniscient et omnipotent".
 
On peut se demander comment la conscience, qui est au-delà des pensées, peut être réalisée par la pensée. Abhinavagupta répond que c'est possible, parce que la conscience est omniprésente, et parce que la conscience est libre : pour elle en effet, l'impossible est possible. L'intellect permet de réaliser l'absolu, car il en est une manifestation, au même titre que le corps, l'imagination, etc. Cependant, selon Abhinavagupta, l'intellect est plus proche de la conscience que le corps et la sensation. Quand au vide de l'état de sommeil profond, il est une simple expérience, dans lequel toute faculté de compréhension est paralysée. Il est donc sans intérêt.  
 
En effet, la délivrance n'est pas une question d'expérience. Car toute expérience est déjà cet Apparaître lumineux qu'on appelle, métaphoriquement, Shiva. Ce qui est décisif, en revanche, c'est la manière dont on se représente ce qui apparaît. Et cette "conscience de" est la Puissance, Shakti.
 
Autrement dit, il y a l'Etre, qui ne change pas. Et il y a la manière dont l'être se connait lui-même. C'est cela la conscience, la pensée, le langage et les représentations en générale. Et c'est là que la notion de "délivrance" (ou d'Eveil, ou de Réalisation) intervient.
 
Quand l'Etre se connaît lui-même parfaitement (sur le mode du "je") c'est la "délivrance".
Quand il se connaît lui-même imparfaitement (sur le mode du "oh, une table", "tiens, je suis riche", etc.), c'est le samsâra.
 
Evidemment, en un autre sens, la pensée "je suis Shiva" est elle-même une expérience.

20:33 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : abhinavagupta, utpaladeva, pratyabhijna, tantra |  Facebook |

Commentaires

Suppose, Mâlunkyâputta, qu'un homme soit blessé par une flèche fortement empoisonnée. Amis et parents amènent le chirurgien, mais l'homme s'exclame:
"Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir qui m'a blessé: si c'est un guerrier, ou un brahmane, ou un marchand ou un artisan ?"
Puis il dirait: "Je ne laisserai pas retirer cette flèche avant de savoir qui m'a blessé: quel est son nom? Quelle est sa famille? Cet homme qui m'a blessé est-il grand, petit ou de taille moyenne, est-il noir, ou brun, ou de couleur d'or ? D'où vient cet homme qui m'a blessé: de quel village, de quelle ville, de quelle cité ? Avec quelle sorte d'arc il a tiré sur moi ? Quelle sorte de corde a été employée sur l'arc: était-elle en coton, en roseau, en chanvre ou en écorce, un tendon? De quelle manière était faite la pointe de la flèche: était-elle en fer ou d'une autre matière? Quelles plumes ont été employées pour la flèche ?" [...]
Ô Mâlunkyâputta, cet homme mourrait sans le savoir. De même, si quelqu'un dit :"Je n'adopterai pas une conduite pure sous la direction du Bienheureux tant qu'il ne m'aura pas expliqué si l'univers est éternel ou non éternel, si l'univers a une limite ou s'il est sans limite [...] ", il mourra avec des questions laissées sans réponse par le Tathâgata.
La vie dans la conduite pure ne dépend pas des opinions:"L'univers est éternel. L'univers est non éternel", etc. Bien qu'il existe une opinion selon laquelle l'univers est éternel et une opinion contraire, il existe avant tout la naissance, la vieillesse, la mort,le malheur, les lamentations, la douleur, la peine, la détresse. Moi, j'enseigne leur cessation ici-bas, dans cette vie même. [... ]
Ainsi, ô Mâlunkyâputta, qu'ai-je expliqué? J'ai expliqué la souffrance. J'ai expliqué la cause de la souffrance. J'ai expliqué la cessation de la souffrance. J'ai expliqué le chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Pourquoi cela, ô Mâlunkyâputta ? Parce que c'est utile, fondamentalement lié au but de la conduite pure, que cela conduit au renoncement, au détachement, à la cessation, à la tranquillité, à la vue profonde, à la réalisation complète, au nirvâna. C'est pour cela que je les ai expliquées.

Écrit par : | 13/11/2005

L'expérience de l'illusion La délivrance survient quand la déclaration "Je suis Shiva" devient une expérience et non un concept.

Et c'est une expérience lorsque cela est déclaré en pleine conscience de la véritée qu'elle exprime.

Cette déclaration est une reconnaissance, ce qui suppose une connaissance, qui renvoie à un état de conscience partant de la racine du "Je".

La déclaration est seulement le "Re" de la reconnaissance.

La pensée seule n'est rien, elle manifeste seulement la connaissance du déclarant, faisant de lui ce qu'il est déjà.

L'llusion fournit seulement un "contexte" où il est possible d'en faire l'expérience.

Écrit par : Iboga | 16/11/2005

"Cette phrase est fausse" Cette phrase est-elle vraie ou fausse ??? "La délivrance survient quand la déclaration "Je suis Shiva" devient une expérience et non un concept" nous dit Iboga.
Soit. Mais pourquoi une concept ne serait-il pas aussi une expérience ? Et toute expérience n'est-elle pas un concept, une construction imaginaire ?

Il faut peut-être distinguer plusieurs sens du mot "expérience" ? De même pour "concept".

La thèse de la Reconnaissance - que j'essaie d'exposer ici - est que
Tout ce qui est, est Shiva, que cela soit réel ou imaginaire. Et toute forme de connaissance - conceptuelle ou non, directe ou indirecte, vraie ou fause - est Shakti, la Puissance du dieu.

Le discours d'Iboga est plus proche du Bouddhisme qui pose une dualité entre la connaissance "directe" non conceptuelle, et la connaissance par concepts.

Mais, selon Abhinavagupta, cette dualité est une erreure car, toujours selon lui TOUTE connaissance est de l'ordre de la pensée et du langage. Y-compris "l'expérience directe".

De plus, si l'on dit, comme les Bouddhistes, que toute pensée est fausse, alors on se contredit et on se réfute soi-même !

Écrit par : anargala | 16/11/2005

Cette phrase est vraie... J'utilise le mot concept (donc le concept du concept) comme une manière d'interpréter la réalité unique, d'en séparer des parties ou aspects.

Ce n'est donc pas une expérience, qui correspond à un vécu, mais c'est un ingrédient nécessaire à toutes expériences.

Car ce n'est pas tout à fait la même chose le concept "Je suis Shiva" et d'en faire vraiment l'expérience.
Dans le premier cas, c'est tout au plus un savoir purement mental qui ne suffit pas à briser l'illusion de l'égo (même si cela peut être un bon départ).

Mais ce savoir est aussi une expérience (purement mental) car tout est une expérience.

Cette réalité relative dans laquelle nous vivons est en quelque sorte la rencontre de la réalité ultime avec l'imaginaire conceptuel, entre ce qui existe et ce qui n'existe pas. Ce qui produit un monde où ce qui existe apparait autrement, c'est l'illusion.

Mais bien sur, tout est Shiva, y compris les concepts, donc les concepts existent bien mais pas ce à quoi ils se réfèrent.

Comme pour l'illusion : il y a réellement une illusion !

Concernant, la connaissance directe, celle-ci précéde la pensée, la chose est connue ou comprise avant que la pensée ne soit formée.
Mais elle a besoin de la pensée et des concepts pour être formulée, manifestée et "réfléchie".

Les pensées ne sont ni vraies, ni fausses en elles-mêmes, cela dépend du contexte, de celui qui la formule.

La phrase du titre de ton message se référant à elle-même est son propre contexte mais en fait si tu observes bien toutes les phrases dépendent d'un contexte qui dépend d'un contexte et ceci finit généralement par boucler à un moment ou à un autre. Donc leurs véracités ou leurs faussetés est toute relative.

Sauf si elles se réfèrent à un contexte absolue comme la phrase "Il existe quelque chose et non pas rien". Cette phrase n'est pas niable en aucune façon. Pourtant, elle repose sur le plus grand mystère.

Et si on prend la phrase "cette phrase est vraie", on a une phrase qui peut être à la fois vraie et fausse.

Tout ceci n'est possible que parce que les mots et les concepts ne sont pas ce qu'ils désignent.

En fin de compte, les concepts sont utilisés pour connaitre les attributs de la réalité, sachant que la réalité n'est pas réductible à ses attributs car le Tout est plus que la somme de ses parties.

Écrit par : Iboga | 18/11/2005

N'y a t-il pas des concepts profonds et des vécus superficiels ? Iboga dit "J'utilise le mot concept (donc le concept du concept) comme une manière d'interpréter la réalité unique, d'en séparer des parties ou aspects."
La pensée analyse la réalité en plusieurs aspects, certes. Mais c'est aussi la pensée qui permet de les unifier. C'est la pensée qui se trompe, et c'est la pensée qui corrige ses erreurs. Comme dit Abhinavagupta, il est impossible d'établir la non-dualité sans s'appuyer sur la dualité. Cette affirmation rappelle celle du Madhyamaka et de l'Advaita Védânta : Pour atteindra la Réalité ultime, il faut s'appuyer sur les réalités conventionnelles de l'entendement. Mais l'Advaita établit la non-dualité en excluant la dualité, au motif que cette dernière est une illusion. Alors que la Reconnaissance établit la non-dualité en montrant que la dualité est une manifestation inséparable de la non-dualité, comme le miroir et ses reflets. Dans un cas, on exclue, dans l'autre on intègre. On arrive donc pas au même résultat.

"Ce n'est donc pas une expérience, qui correspond à un vécu, mais c'est un ingrédient nécessaire à toutes expériences."
En disant cela, vous avez l'air de penser que le "vécu" est nécessairement plus vrai que "les concepts". Mais l'expérience, justement, prouve que c'est loin d'être toujours le cas ! Ce n'est pas parce qu'un vécu est "immédiat" qu'il livre accès au Réel. Au contraire, le vécu est bien souvent illusoire. J'ai vu des dizaines de gens "réaliser" l'Eveil, l'Evidence, etc. le matin, et vouloir se suicider le soir même. Si si. Et vous aussi, sans doute. Au contraire, c'est souvent en réfléchissant, en pensant (ne pas confondre avec "avoir des pensées") que l'on se fait un jugement plus juste. De plus, pourquoi donc une connaissance par concepts serait-elle moins profonde qu'une connaissance intuitive et immédiate ? Et pourquoi, aprés tout, une connaissanc intellectuelle ne serait-elle pas aussi une forme de connaissance immédiate ? Dans les millieux spirituels, on entend souvent que "La connaissance intellectuelle est une illusion de connaissance, car elle ne résiste pas à l'épreuve des circonstances". Je dis que si cette connaissance s'évapore, c'est qu'elle n'était tout simplement pas une connaissance.
Par ailleurs, le mot "intellectuel" n'a aujourdh'ui qu'un usage péjoratif. Mais à l'origine, dans la philosophie néo-platonicienne, l'intellect est la fine pointe de notre âme, la partie de nous-mêmes qui connaît Dieu de façon innée. Et pourquoi même la connaissance discursive ne pourrait-elle déboucher sur une connaissance profonde et faisant corps avec nous ? Nous constatons bien que les mots peuvent détruirent complètement l'image que nous avons de nous. Il suffit d'entendre certains mots pour se sentir anéanti ou transformé. Pourquoi alors dire que la connaissance par les mots et les concepts est superficielle ? Pourquoi ce qui est possible dans le sens de l'illusion ne le serait-il pas dans le sens de la réalité ?

"Les pensées ne sont ni vraies, ni fausses en elles-mêmes, cela dépend du contexte, de celui qui la formule".
Là, je suis tout à fait d'accord : aucune représentation n'est vrai ni fausse en elle-même. Elle le devient plus ou moins, en la comparant aux autres représentations. Ainsi, c'est parce que l'apparence du serpent est "réfutée" par celle de la corde qu'elle est fausse.
Par contre, je ne vois pas en quoi cela dépend de celui qui parle. Le théorème de Pythagore est vrai (cohérent), quelque soit l'individu qui l'énonce, même s'il n'en comprend pas le sens !

Enfin, le titre du commentaire faisait allusion au fait que les phrases comme "Cette phrase est fausse" sont des "contradictions perfomatives. En effet, le simple fait de l'énoncer implique contradiction. C'est une phrase impossible. Car si elle est vraie, elle est alors fausse, et si elle est fausse, elle est vraie... Il me semble que les discours bouddhistes et né-advaitistes des gens comme Poonja, Gangaji, etc., souffrent de ce défaut.
Surtout, je pense qu'entre la connaissance "directe"

Écrit par : anargala | 18/11/2005

Concepts et illusions. "Alors que la Reconnaissance établit la non-dualité en montrant que la dualité est une manifestation inséparable de la non-dualité, comme le miroir et ses reflets."

Absolument, la dualité fait partie de la non-dualité et l'illusion est nécessaire à la réalité pour se connaitre d'une manière expériencielle.


"Ce n'est pas parce qu'un vécu est "immédiat" qu'il livre accès au Réel. "

Pourtant, l'accès au réel ne peut se faire que dans l'immédiat. Le concept ne devient profond que lorsqu'il est relié au réel, c'est à dire au sujet.
Pour prendre un exemple récent, le concept "Je suis Dieu" est profond simplement parce qu'il est relié à la réalité ultime et que si j'en fais l'expérience, je suis un Bouddha.


"Au contraire, c'est souvent en réfléchissant, en pensant (ne pas confondre avec "avoir des pensées") que l'on se fait un jugement plus juste".

Si l'on se fait un jugement plus juste en réfléchissant, c'est qu'on a fait une expérience de compréhension en réfléchissant. Mais la compréhension profonde provient en fait du silence au delà du mental. Quand on réfléchit, c'est dans les instants qui séparrent les pensées.

Sinon, il s'agit d'un simple raisonnement théorique qui n'implique pas le sujet. Tu peux l'observer en essayant de convaincre en vain certaines personnes sur un point de vue autre que le leur avec des arguments parfaitement logiques. Le fait de lire et même d'apprendre par coeur tous les textes sacrés de la planète ne fera probablement pas de toi un saint, un illuminé ou un maitre.


"Et pourquoi même la connaissance discursive ne pourrait-elle déboucher sur une connaissance profonde et faisant corps avec nous ?"

Elle le peut mais la clarté se situe bien au-delà du mental. Le mental va mettre en forme cette connaissance profonde, il n'est pas le fond et c'est pour ça qu'il n'est pas profond par lui-même même si ses manifestions peuvent exprimer cette profondeur.


"Pourquoi alors dire que la connaissance par les mots et les concepts est superficielle ?"

Uniquement dans le cas d'un savoir purement théorique car celui-ci est déconnecté de la réalité vécue par ton être. Et à nouveau, si ce savoir théorique devient profond, c'est que tu viens d'en faire l'expérience à un niveau plus profond au moyen de ce savoir.

"Par contre, je ne vois pas en quoi cela dépend de celui qui parle. Le théorème de Pythagore est vrai (cohérent), quelque soit l'individu qui l'énonce, même s'il n'en comprend pas le sens !"

Au niveau le plus simple, cela dépend du sujet parce que le sujet fait partie du contexte, en fait il est le contexte. Par exemple, selon le sens qu'il donne aux mots, le sens de la phrase change.

Pour aller plus loin, s'il n'en comprend pas le sens du théorème, comment pourrait-il être cohérent ? Il faut au moins une personne qui le comprenne pour savoir que ce théorème existe et qu'il est cohérent. Ce théorème existait-il avant pythagore ? A-t-il même une existence propre ? C'est à dire, existe-t-il en l'absence d'univers ?
Certains mathématiciens attribuent ainsi une existence propre aux concepts mathématiques, aux nombres, etc...
Pour moi, il ne s'agit que d'une façon de voir les choses, une façon de découper la Réalité Unique, de découper Dieu qui est indivisible en morceaux, et c'est justement ça l'illusion.
En fait, le concept est une création et non quelque chose de réel.
Le concept n'a pas plus de substance que ton ombre et comme les vagues ne peuvent exister sans l'océan, les concepts ne peuvent exister sans la Réalité.
Puisque ce concept n'a pas de substance en lui-même, c'est bien du sujet (la Réalité) que tout provient.
On touche là à la structure même de l'illusion, comment ce monde est créé, comment une réalité unique apparait multiple, comment un unique instant présent apparait comme un flux temporel qui s'écoule, etc...
Ces question fort complexes nous renvoient toutes à la question de base "Qui suis-je ?".

Écrit par : Iboga | 19/11/2005

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