14/11/2005

"Quand dire, c'est faire"

Un sympathique lecteur a répondu a mon dernier billet en livrant un extrait d'un sermon du Bouddha. Celui-ci dit, en substance, que lorsqu'on souffre, ce qui compte c'est d'abord de se libérer de cette souffrance. A côté de cette urgence-là, les spéculations métaphysiques sont totalement secondaires. Lorsque nous serons enfin libérés de la souffrance, nous aurons tout le loisir, si nous y trouvons encore quelque intérêt, de spéculer sur les causes ultimes et le sens de la souffrance. Donc, soyons pragmatiques, et gardons-nous du "fourré des opinions" (dixit le même Bouddha).
 
Ce discours est trés sage.
Sauf si notre souffrance tient à des opinions, justements. Si la souffrance n'a rien à voir avec la manière dont nous pensons, dont nous nous représentons le monde, alors effectivement, il est inutile de perdre son temps a penser.
Mais si, au contraire, c'est notre manière même de penser qui est à l'origine de nos souffrances, alors nous ferions bien d'y réfléchir à deux fois.
 
Or, je pense, avec la Reconnaissance (pratyabhijnâ), que nous sommes déjà cet être libre de toute souffrance que nous rêvons d'être. La seule chose à faire est de le re-connaître. Et cette reconnaissance est une certitude en forme de pensée. C'est une représentation, un "vikalpa". Un vikalpa vrai, certes, mais c'est tout de même une construction mentale. Car la souffrance (au contraire de la douleur) est une construction mentale, une imagination. On s'imagine être souffrant : c'est un cauchemard, au propre comme au figuré. Notre vraie nature nous apparaît alors sous la forme d'un maître sage, ou d'un texte sage, ou de ce qu'on voudra, et nous parle : "Tu rêves. Tu n'est pas cet être là. Comprends que tout n'est qu'un rêve." Et il le persuade à travers divers moyens (yoga, rituels, raisonnements), qui sont tous des constructions imaginaires. Un peu comme dans Matrix. Si vous voulez sortir quelqu'un de l'illusion, il faut jouer son jeu. Faire semblant d'y croire. On se libère donc des illusions par d'autres illusions. Telle est, du moins, la doctrine des Bouddhas eux-mêmes. C'est également la pensée de la Reconnaissance et de bien d'autres sages.
 
Cependant, je ne crois pas que l'on puisse s'affranchir entièrement de l'humaine condition, ni même que cela soit souhaitable. Comme je l'ai déjà dit, nous sommes à la fois toujours déjà libérés et jamais encore parfaits.

20:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : pratyabhijna, yoga, vikalpa |  Facebook |

Commentaires

A http://www.cafe-eveil.org/forum/ftopic20.html

Écrit par : café | 15/11/2005

Problèmes illusoires. Sortir de l'illusion n'est pas nécessaire, reconnaire l'illusion en tant qu'illusion est suffisant.

L'illusion est pas un problème mais tous les problèmes sont des illusions.

Quant au sermon du Bouddha, j'y vois avant tout une invitation à sortir de notre mental et à aller au-delà en remontant à la source de tous les phénomènes.
La réponse à nos questions métaphysique se trouvent au plus profond de ce que nous sommes vraiment. A partir de là, le mental pourra les déclarer.

Écrit par : Iboga | 16/11/2005

S'éveiller, c'est penser "...reconnaire l'illusion en tant qu'illusion est suffisant."
Certes, mais cette reconnaissance est nécessairement un raisonnement, un acte mental complexe. Ce n'est pas une conscience non discursive. Car on peut parfaitement demeurer longtemps dans cet état calme, sans pour autant comprendre quoi que ce soit à la nature des choses...

Écrit par : anargala | 16/11/2005

S'éveiller, c'est voir la clarté de la pensée et de la sensation Bon, j'ajoute mon grain de sel, mais je fournirai un développement plus approffondi dans mon blog. Selon moi, il s'agit effectivement de ne pas séparer " sensation" et "concept", mais de voir la clarté qui est inhérente aux deux. Cette clarté est à la racine et de l'expérience, et de la pensée, mais n'est pas en elle-même une pensée, plutôt un acte intuitif ni discursif, ni non-discursif. Quant au langage, il est "véridique" selon moi en tant qu'il "contient" cette clarté, mais pas en tant qu'il reflète un état de chose. Les mots tirent leur sens de leur usage, (même s'il s'agit de discourir sur l'ultime) et non de leur conformité à l'être. Je sais que c'est en soi tout un débat...

Écrit par : Plinejunior | 17/11/2005

Pas de conventions sans une référence absolue ! Pline dit "Les mots tirent leur sens de leur usage, (même s'il s'agit de discourir sur l'ultime) et non de leur conformité à l'être".
Oui, le langage est conventionnel. Mais l'établissement de ces conventions serait impossible sans une intelligence innée qui est une Reconnaissance de l'Etre.
Dans la philosophie de la Pratyabhijnâ, l'Etre est personnifié par Shiva. La parfaite connaissance que Shiva a de lui-même est Shakti, la Puissance, la Déesse. Toutes les conventions linguistiques viennent de ce Verbe intemporel personnifié par la déesse Parole (vâgdevî).
Cette théorie, développée en particulier par Abhinavagupta, ressemble à ce que dit Augustin dans "Du Maître" (De magistro). Evidemment, ça rappelle aussi Platon...

Écrit par : anargala | 18/11/2005

Comprendre sans raisonner "Certes, mais cette reconnaissance est nécessairement un raisonnement, un acte mental complexe."

Cette reconnaissance a lieu au-delà du mental par la simple connaissance de ce qui est, on peut aussi l'appeler clarté, il n'y a pas à raisonner.

"Ce n'est pas une conscience non discursive. Car on peut parfaitement demeurer longtemps dans cet état calme, sans pour autant comprendre quoi que ce soit à la nature des choses..."

L'intention est importante. Médite t-on pour se consoler, pour fuir dans quelque paradis ou bien pour connaitre notre véritable nature ?

La question "Qui suis-je ?" est fondamentale, c'est celle qui est à l'origine de la création de cette univers. Et la déclaration "Je suis Dieu et je le sais" est ce qui l'a fait apparaitre.

C'est pour cela que ces 2 points constituent des voies expresses vers la réalisation. Et qu'une méditation faite dans ce contexte amménera rapidement à la compréhension de la nature des choses et pas seulement au calme...

Écrit par : Iboga | 19/11/2005

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