02/12/2005

Comment peut-on ne pas voir la Conscience ?

Le maître répond que la source ultime de la réalisation spirituelle est la "bonne compagnie" (satsang). En effet, "même en ce bas monde, il en va ainsi : de la valeur des gens avec qui on s'associe dépend celle des résultats que l'on obtient."
 
Le maître illustre cette loi par un récit, celui d'une princesse qui éveille à sa vraie nature son idiot d'époux.
 
Celle-ci commence par lui montrer combien nos goûts et nos opinions sont relatives. Ce qu'on désire est le bonheur. Mais que désire t-on vraiment ? Tout est relatif en ce domaine. On recherche "ce qui est agréable" dit-on. Mais ce qui est agréable pour l'un laisse l'autre indifférent, et fait souffrir un autre encore. De même "la beauté est seulement ce que l'esprit se figure". Comme dit Pascal "L'imagination dispose de tout".
 
En méditant ces propos, le prince parvient au "désenchantement", puis à la "connaissance". Autrement dit, la voie proposée est celle-ci : (1) On écoute ou on lit. (2) Puis on réfléchit. (3) Cette réflexion mène au détachement, (4) qui culmine dans la connaissance. Cette connaissance est la délivrance et l'expérience parfaite, ultime.
 
Mais en quoi consiste cette connaissance ? Elle consiste, paradoxalement, à être fermement convaincu que tout est Connaissance, justement. C'est-à-dire Apparence et Conscience.
De fil en aiguille, même les perroquets de la ville de ce couple princier bienheureux répètent la connaissance parfaite en ces termes :
"Ô gens, cessez de vous complaire dans les choses, et goûtez à vous-mêmes/ à votre Soi !" Car se complaire dans les choses est la cause principale de la souffrance, explique le commentateur.
Mais qu'est-ce que le Soi ? Il est la conscience, le fait d'être "conscient de", "présent à" soi ou aux choses.
"Il faut adorer le Soi". Adorer, c'est, normalement, célébrer un culte extérieur, visualiser, prier, etc. Mais l'adoration "du Soi, c'est demeurer en tant que 'je'". C'est se laisser aller dans le pur et simple acte de conscience "je-je", pareil au bourdonnement de la tampura. C'est évoquer délicatement et intensément "Je suis Lui", en accord avec le souffle et les mouvements des sens et du mental. C'est s'absorber dans cette certitude inébranlable et se laisser imprégner par elle. Cette conscience pure est "dépourvue de tout objet de conscience", en ce sens que ce dont on a conscience - le corps, les sensations, les gens et les choses... - sont aussi la Conscience, car ce sont de pures apparences. Les choses sont seulement Lumière, se confondant ainsi avec la transparence de la conscience qui les acueille.
 
Croire que le corps et le monde existent en eux-même, en dehors de la Conscience et de leur apparence, c'est comme de croire en l'existence des cornes du lièvre... Ce qui apparaît, c'est la Conscience elle-même, et rien d'autre !
 
Mais si seule la conscience se manifeste ("brille"), comment se fait-il qu'on s'identifie aussi au corps, etc ? Le texte répond : "à la manière d'un miroir". Le commentateur précise :
Tout se réduit à la Conscience. Car tout ce qu'on perçoit, tout ce qu'on pense ou imagine apparaît seulement "dans" et par la conscience. La conscience est donc notre Soi et le Soi de tous les objets. Parce qu'elle choisit librement d'ignorer cette vérité, elle s'identifie à des corps d'hommes, de dieux, etc. Mais toutes ces expériences ne sont possibles que dans la Lumière qu'est la Conscience ! Cette Apparence, cette Présence ininterrompue est le suprême Shiva dont parlent les Ecritures. Grâce à son absolue liberté, nommée Mâyâ ("Magie"), il apparait comme dualité, en faisant librement apparaître l'Ignorance qui consiste à cacher sa Présence alors qu'il est l'Apparence même ! Et il fait apparaître tout cela à partir de lui-même, en découpant sa propre Apparence. Il ne produit pas les choses comme la pousse surgit de la graine, ou comme un potier façonne des vases, ni même comme une corde apparaît illusoirement comme un serpent, car la dualité apparaît. Elle n'est donc pas une illusion. Ou plutôt, même l'Illusion est réelle, car elle est Apparence.
Cela est possible, "comme dans un miroir". Le miroir reste un seul miroir, une seule apparences, alors même qu'il accueil une infinité de reflets. Il est à la fois un et multiple, duel et non-duel. Cela est possible à cause de son extrême limpidité. N'ayant aucun forme propre, il peut acueillir toutes les formes. Le monde nous semble "extérieur" justement parce qu'il est "à l'intérieur" de la Conscience. Il semble séparé précisément parce qu'il n'est jamais séparé ! La Conscience est un pouvoir de manifestation absolument libre et indépendent, alors que tout le reste dépend d'elle.
 
 
"De cela surgit la Grande Délivrance."
 
Les chapitres suivants répondent aux questions que se pose le disciple, et qui sont souvent des questions que nous nous posons. 

11:53 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pratyabhijna |  Facebook |

Commentaires

La bonne compagnie Je prends le train en marche avec cette "étude de texte", donc dans cette approche on en revient à cette connaissance qui est aussi réflexion. Réflexion, comme celle du miroir, qui n'est que la prolongation de l'état de toutes les qualités du miroir (c'est du moins l'image donnée dans le dzogchen). Et l'extension corporelle : quelle approche pratique en a-t-on dans le shivaisme du Cachemire ou plutôt le yoga de l'approche de la sensibilité corporelle ? Je dois avouer que les trulkhors tibétains ne travaillent pas en finesse pour débuter ou alors il faut en avoir une pratique constante et le ressenti énergétique amène cette finesse par la suite, je ne sais trop.

Écrit par : mind | 06/12/2005

L'écoute corporelle Les yogas tibétains sont, en effet, assez rudes. C'est à cause du froid, sans doute...
Dans les textes de la Reconnaissance, il n'est pas question de pratique corporelle, sauf celle liée au souffle. Abhinavagupta ne parle pas non plus d'écoute corporelle. Dans le Shivaïsme, en générale, on parle de danse, de postures hiératiques (karanam) et de postures de yoga (âsana). Mais pas trop d'écoute corporelle. Peut-être quelques versets du Vijnâna Bhairava y font-ils allusion. Mais cette pratique de "l'écoute corporelle", chez Jean Klein, vient surtout de la Méthode Alexander.

Écrit par : anargala | 07/12/2005

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