16/12/2005

Meuh ?

Il y a une des 4 pattes (de la Vache) dont je n'ai par encore parlé. Il s'agit de la Philosophie Intégrale de Ken Wilber.
 
Or, il y a une raison à cela : plus le temps passe, moins cette patte me semble viable telle quelle. Comme je l'indique trop brièvement dans la colonne de gauche, chaque patte a ses points faibles. Certes. Mais la papatte wilberienne paraît s'affaiblir au point de mettre en danger la survie de l'organisme tout entier.
 
En effet, sa philosophie m'a d'abord enthousiasmé: Enfin un philosophe (: quelqu'un qui aime réfléchir) qui médite et lit les textes des pensées orientales non-dualistes. De plus, il cherche à réconcilier le plus de point de vue possible. Plus exactement, il recherche le point de vue qui enveloppe le plus de perspectives différentes. Il pense ainsi qu'il existe un "point de vue" à partir duquel toutes les philosophies, les religions, les sciences, sont vraies, chacune à sa façon. C'est pourquoi il affirme que son système est "intégral". Il souhaite de cette façon réconcilier la science et la religion, l'Orient et l'Occident, les sagesses antiques et la pensée moderne, le matérialisme et le spiritualisme. Selon lui, ces points de vue contraires ne sont que différents regard posés sur une seule et même réalité. Il propose alors une grille de lecture "intégrale", qui prend en compte les attitudes objectives et subjectives, ainsi que les différents stades de développement présent selon chacun de ces points de vue. Ainsi, selon lui, la matière n'est pas inférieure à l'esprit, ni l'inverse : la matière et l'esprit sont simplement deux regards (objectif et subjectif, respectivement) portés sur la réalité. A chaque état subjectif correspond un état de la matière, et inversement. De sorte que science et religion sont réconciliées.
Je trouve cette idée de réconciliation, d'unification, trés intéressante et fort utile. Car aujourd'hui, un des problèmes qui se pose à nous est justement celui de la fragmentation des savoirs. Chacun se spécialise, et du coup "on sait presque tout sur presque rien, et presque rien sur presque tout". Dans une démocratie, c'est un grave problème, car cela veut dire que l'on ne peut pas se prononcer sur une question (le nucléaire, par exemple) sans s'appuyer sur l'opinion d'un expert-spécialiste... Par ailleurs, comme je vis depuis longtemps dans un univers de pensée "oriental", cette pensée-là, qui voulait jeter des ponts entre des savoirs qui, au mieux, s'ignorent, était bienvenue. En lisant son best-seller Une brève histoire de tout, j'avais le sentiment de retrouver une certaine harmonie, d'avoir remis un peu d'ordre entre mes différents domaines de savoir. Bref, j'y avais gagné en unité. Quant à l'allure du personnage - 45 ans, super musclé, "méditant 4 h par jours", "le génie américain", crâne rasé, ermitte avec toujours de belles femmes au bras, etc. - , je l'acceptais de bon gré, me disant que c'était simplement la culture américaine, et qu'on ne doit pas juger un philosophe sur sa garde-robe ou l'expression de son visage. 
 
Mais ensuite, j'ai pris de plus en plus pris conscience de certains défauts du personnage qui se retrouvent dans ses écrits. Le principal est sa tendance à se lancer dans de grandes affirmations, en prétendant qu'il y a "des centaines d'études qui ont prouvé cela", alors qu'il n'y a rien. Par exemple, dans la dernière version de sa philosophie ("post post-moderne"), il s'appuit sur ce qu'il nomme le "karma cosmique". Cela signifie entre autres choses que, plus un évènement se produit, plus il aura tendance à se produire aisément, et cela indépendament des distances. Or, il s'agit en fait d'une reformulation de la thèse de la "résonnance morphogénétique" du pseudo-biologiste new-age Rupert Sheldrake. Le hic, c'est qu'aucune étude, aucun protocole expérimental n'a jamais confirmé cette thèse selon les critère de la "bonne science" (tels que définits par Wilber lui-même). La théorie de Wilber n'est donc pas corroborée "scientifiquement", contrairement à ce qu'il prétend. Et il nous fait le même coup à propos des effets "merveilleux" et "indubitables" de la méditation transcenddentale, etc. Par ailleurs, il a apporté son soutient à des gourous comme Adi Da, un psychopathe de premier ordre inspiré (encore un !) par le Shivaïsme du Cachemire. Il croit à la folle sagesse, aux êtres "parfaits" (siddha). Bon, il est vrai qu'il revient parfois sur ses avis, mais il finit toujours par retomber dans les mêmes travers. Evidemment, il a tendance à lui-même devenir l'un de ses gourous...
Je vous conseille de lire cet article instructif, et ceux à propos d'autres gourous que l'on trouve sur le même site :
 
http://www.strippingthegurus.com/stgsamplechapters/wilber.asp
 
Alors, que faire de cette patte ? Et bien j'en conserve la superstructure, c'est-à-dire la grille de lecture "intégrale", mais dans un esprit sceptique. Faisons comme le cygne (hamsa) indien : buvons le lait sans boire l'eau, laissons les gourous dans leurs délires monomaniaques et goûtons seuls, comme des adultes, aux joies de la méditation, de l'observation et de la réflexion. Youpi !

15:55 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : guru, ken wilber, integral, gourou |  Facebook |

Commentaires

Wilber : pas si boiteuse cette patte ! Le plus important est d'être son propre maitre, me semble t-il ?
Avoir du discernement pour Ken Wilber ou n'importe qui d'autre est essentiel, c'est notre propre sagesse, c'est notre vérité qui compte et non celles des autres.

Merci pour le site strippingthegurus, j'ai pu moi aussi exercé mon discernement. Rien ne m'a vraiment convaincu :
- des propos hors-contexte, un assemblage de références diverses
- aucun argument sur le fond, on parle du personnage Ken Wilber et non de la philosophie intégrale.
L'auteur du site n'a vraisemblablement pas cherché à comprendre la philosophie intégrale et visiblement il ne la comprend pas, il cherche seulement tout ce qui pourrait ressembler à des failles, tout ce qui a pu être dit ou écrit en désaccord avec Wilber.
La vérité ne l'intéresse pas, seulement d'avoir raison. et D'après ce que j'ai pu en lire, pour les autres gourous, ce n'est pas plus objectif.
Ce site pourra quand même être utile à ceux qui pense que les "maitres" sont infaillibles et n'ont jamais fait ou ne font jamais d'erreurs.

Concernant Ken Wilber, l'essentiel est sa philosophie et non l'histoire de sa deuxième femme morte d'un cancer.
Sa philosophie évolue constamment et prend en compte des remarques et critiques sur le fond qui lui ont été adressées. C'est ainsi que plusieurs remarques du site strippingthegurus sont caduques.
L'intérêt de sa philosophie n'est pas que l'on y adhère ou non, mais bien de nous faire réfléchir en profondeur, de nous ouvrir à de nouvelles idées.

Dans l'exemple que tu prends sur la théorie de "résonnance morphogénétique", elle n'est pas prouvée mais elle repose par contre sur des faits bien établies.
Les scientifiques connaissent ces faits fort bien. L'un d'entre eux m'a dit qu'il avait constaté qu'à chaque fois qu'un des laboratoires de recherche trouvait quelque chose en premier, d'autres labos trouvaient la même chose peu après et indépendemment.

Une théorie n'est jamais "vraie", même celle qui sont prouvées scientifiquement, ce ne sont toujours des modèles qui approximent plus ou moins bien l'illusion de la réalité apparente.

Écrit par : Iboga | 17/12/2005

Usurpateur(trice) Je pense que c’est l’effort, le vrai qui pose problème, je lis souvent que la réalisation est une sorte de miracle qui vous tombe dessus, et qu’il n’y a pas de chemin, que l’humain est illuminé depuis toujours, a la condition bien sur qu’il sache qu’il n’y a pas de moi, de ne pas croire en sa propre existence.

Comme c’est évident ! , il suffit d’y penser !..., et vous voila libéré.

Que c’est triste, cette confusion sur l’absolu, l’oubli du chemin qui permet cette progression subtile vers l’absolu, l’oubli du chemin de satipathanna.

Trop difficile ce chemin, beaucoup préfèrent partir du résultat final (le fameux raccourci), et faire de la broderie par-dessus.

Que recherchent, que cherchent à prouver, ces personnes qui pratiquent cette confusion ? Quel est leur but ?

Lama kiki sur votre post, votre nom semble être un blague, mais le contenu est merveilleux… l’humour est la différence…Merci à vous aussi..

Écrit par : Nagado | 17/12/2005

L'Eveil est éternel où il n'est pas C'est justement pour tenter de clarifier cette histoire d'effort que je propose une lecture de la "Doctrine secrète".
Ma position, c'est qu'il y a à la fois toujours un effort à faire et que tout effort est inutile. En fait, nous "pratiquons" tous la méditation vipassana, etc. La question sur laquelle nous divergeons est celle de savoir dans quelle perspective nous pratiquons : Pratiquons-nous pour atteindre un état de perfection hypothétique ? Ou bien pratiquons-nous parce nous avons à la fois le pressentiment de notre perfection intemporelle, en même temps qu'il nous est clair que nous ne serons jamais parfait sur le plan humain ?
Mais si nous sommes parfait, me direz-vous, pourquoi pratiquer ? Cette question est posée au pratiquant du Dzogchen, Lama Shabkar, dans son autobiographie. Il y répond, en substance, que s'il pratique, c'est parce qu'il a éternellement atteint l'Eveil, et non en vue de l'atteindre. C'est pourquoi aussi on dit dans le Mahayana que le Bouddha Shâkyamuni avait atteint l'Eveil avant même de naître ! C'est également le point de vue du Vajrayâna, du Zen de Dôgen et d'Abhinavagupta. Il n'y a pas réellement pratique, mais seulement célébration de ce que nous sommes éternellement. Et l'effort fait partie de cette célébration, sous la forme qui correspond à nos idéaux du moment.

Écrit par : anargala | 17/12/2005

le lama cosmique Ma position, c'est qu'il y a à la fois toujours un effort à faire et que tout effort est inutile. En fait, nous "pratiquons" tous la méditation vipassana, etc.
Réponse :
Oui et malheureusement d’une façon qui fait plus de dégâts (renforcement de l’ego) que de bien. Si tu me le demandes Anargala, je peux expliquer le pourquoi de vipassana et remettre certaines choses en place.
La question sur laquelle nous divergeons est celle de savoir dans quelle perspective nous pratiquons : Pratiquons-nous pour atteindre un état de perfection hypothétique ? Ou bien pratiquons-nous parce nous avons à la fois le pressentiment de notre perfection intemporelle, en même temps qu'il nous est clair que nous ne serons jamais parfait sur le plan humain ?
Mais si nous sommes parfait, me direz-vous, pourquoi pratiquer ?
Réponse :
La pratique est intimement liée à la souffrance, au désir de ne plus souffrir, et au désir de bonheur. On doit d'abord explorer ce qu'est le désir et ce vers quoi tend le désir. Sous des apparences diverses, un thème lancinant revient sans cesse : la quête du bonheur - non pas d'un bonheur temporaire, mais d'un bonheur total, définitif. Sous l'emprise de cette quête incessante, le bonheur est d'abord recherché dans les objets "extérieurs" : profession, sentiments, aliments, sexe, objets de natures diverses….Lorsque l'objet désiré est obtenu, il y a un moment de satiété, qui peut durer plus ou moins longtemps. Mais tôt ou tard, la quête reprend. Lorsque l'objet désiré ne peut être obtenu, il renvoie à un sentiment d'insatisfaction, de manque. D'autres objets sont alors recherchés comme substituts, vient un moment où le bonheur apporté par les objets n'apparaît plus suffisant. Une période de désarroi vient alors. Ce désarroi, s'il persiste, peut se transformer en véritable détresse. Il faut bien comprendre la nature de cette détresse. Le bonheur est recherché dans les objets, mais ceux-ci n'apparaissent plus suffisants pour apaiser la "faim", pour masquer un sentiment profond de manque, une souffrance. Cet état de manque n'apparaît généralement pas dans les périodes "où tout va bien", c'est-à-dire dans les périodes où les situations génèrent un bien-être relatif. Il apparaît surtout quand ce sur quoi repose le bien-être vient à manquer : satisfaction professionnelle, personne aimée, image de soi valorisante ... C'est dans ces moments de rupture de rythme, de changement imprévu, qu'apparaît brutalement une douleur qu'on croyait oubliée.
Si cette souffrance est intense ou trop prolongée, et qu'aucun moyen extérieur ne semble pouvoir l'apaiser, l'idée de la méditation peut jaillir comme une révélation subite, un espoir de ne plus souffrir.

Cette question est posée au pratiquant du Dzogchen, Lama Shabkar, dans son autobiographie. Il y répond, en substance, que s'il pratique, c'est parce qu'il a éternellement atteint l'Eveil, et non en vue de l'atteindre. C'est pourquoi aussi on dit dans le Mahayana que le Bouddha Shâkyamuni avait atteint l'Eveil avant même de naître ! C'est également le point de vue du Vajrayâna, du Zen de Dôgen et d'Abhinavagupta. Il n'y a pas réellement pratique, mais seulement célébration de ce que nous sommes éternellement. Et l'effort fait partie de cette célébration, sous la forme qui correspond à nos idéaux du moment.

Réponse : et que dit le bouddhisme des anciens ?

Écrit par : Lama Kiki | 17/12/2005

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