23/01/2006

On n'a pas toujours les Eveils auxquels on s'attendait...

Par la suite donc, j'ai visité de nombreux centres. J'ai découvert également le yoga (sur un vieux paquebot russe), la magie à l'occidentale (la Wicca, Crowley and C°), le monastère-zen-d'à-côté-de-chez-moi, les méthodes de castagne indiennes (Varma Kalai, Kalaripayat), les arts internes chinois (sur les toits de Paris, avec l'excellent Wong Tun Ken), etc, mais je revenais toujours au Shivaïsme du Cachemire et au Dzogchen.

 

Je fis une première retraite auprés de Namkhai Norbu à Mérigar en 1992. Aprés avoir installé ma tente en la camouflant soigneusement, j'écoutais les premiers enseignements sur "la Base de Santi Maha Sangha", première étape du cursus mis au point par ce maître. J'étais trés heureux, porté par la vision de cet homme charismatique. Bon, c'est vrai, la nuit je me les gelais grave : j'avais sorti tout le contenu de mon sac - même les slips - pour me réchauffer. J'avais beau essayer de mettre en pratique les instructions sur la Chaleur Intérieure (une version simplifiée, certes), rien n'y faisais. De plus, il n'y avait pas moyen de prendre une douche, et un seul repas par jour : une semaine à la tibétaine ! Mais l'ambiance était sympathique et solidaire. Seulement, tout cela me semblait un brin trop formel.

A la retraite d'Orléan, en 1994, Namkhai Norbu nous parla longuement des "Gardiens". Ce sont des Bouddhas censés protéger les pratiquants. Mais s'adresser à eux est, pour diverses raisons, réputé être une tache dangereuse. Les pratiques qui leur sont consacrées sont donc longues et complexes. Aprés plusieurs années de réflexion sur la question, j'en vins à la conclusion que ces choses-là n'étaient pas pour moi. Certes, je sens la force des rituels, et j'apprécie de m'y plonger, mais cela reste une mise en scène symbolique, plus encore en ce qui concerne les Gardiens, les esprits et les rituels "violents" ou magiques en général. Surtout, cela me touche infiniement moins que les textes Dzogchen. Je décidais donc de ne garder qu'eux et, par respect pour Namkhai Norbu, qui nous demandais de croire que ces gardiens n'étaient pas QUE des personnifications mais aussi des personnes bien réelles, je cessais d'aller à ses retraites.

 

En 1995, je participais à ma dernière retraite bouddhiste : la transmission du Nyingthig Yabshi par Pénor Rimpoché à Lérab Ling.

Lérab Ling, c'est un peu comme le Titanic : tout en haut, il y a les cabines individuelles pour les riches, et tout en bas, il y a des tranchées dégagées au bulldozer. Une vraie mise en espace du samsâra français. Moi, évidement, j'avais la dernière place, tout au bout de la dernière rangée. N'empêche, j'ai bien rigolé. Le chemin de terre avait tendance, malgré la présence des arbres qui nous entouraient, à glisser lentement mais surement vers la rivière en contrebas. Chaque soir, je racommodais donc discretement mon lopin de terre avec les pieds, en plantant ici et là des bouts de bois. En fait, ces opérations paysagères m'intéressaient plus que les enseignements : la plupart du temps, Sogyal Rimpoché nous faisais son show, ou bien il fallait réciter des prières en tibétain translitéré des heures durant. Sogyal Rimpoché, c'est le Garcimore du Vajrayâna. Symphatique et jovial : "Hey men, yes, we have coooosmmic eeeeeegooo.... yes ! hi hi hi ! Look, you don't feel something ? Like something has changed with me, yeah ? Don't you feel this difference now ? Hi hi hi !": en fait, il venait de finir une retraire "solitaire" et faisait allusion aux Accomplissements Spirituels qu'il avait atteint depuis. Pour être clair, il ajoutait : "You know, I prefer to teach you every day, rather than Khenpo [Namdrol, disciple érudit du "vrai" Sogyal], because, you know, for you I'm the Door to the Teachings, yeah... No ? Hi hi hi !". Et effectivement, seule une fraction des enseignements de Pénor Rimpoché fut traduite par Sogyal . Pénor nous montra les postures pour Thögal (dont celle de l'éléphant : je vous laisse imaginer !), mais personne n'expliqua aux gens présents de quoi il s'agissait. On nous réparti en petits groupes, avec des "anciens", pour nous expliquer les choses "plus en détail". Le type de mon groupe n'y connaissait pas grand'chose, où bien il ne voulait pas. Je proposais qu'on lise, au moins, la traduction du chapitre V du Miroir du Coeur de Vajrasattva, par P. Cornu et publiée au Seuil. Ce chapitre décrit précisément les rituels d'initiation auquels nous étions censé participer, mais non, rien n'y fît. Une dame posa alors une question du genre "Mais alors, on est bien dans un centre bouddhiste, ici?", et le type fûr ravi de l'informer.

Ce qui m'a un peu chagriné, c'est l'ambiance radine : il fallait attendre une heure pour avoir une assiette de nouille, et on avait presque pas d'eau, alors que le tarif était celui d'un club touristique !

En revanche, voici ce qui m'a durablement interpelé : un matin, je surpris une conversation dans le secrétariat. Une jeune femme était là, face à un membre du staff. Elle n'avait pas de quoi régler la totalité de la somme pour la "retraite". Elle expliqua qu'elle était seule, avec sa petite fille. Le type ne voulut rien entendre. Il dit, textuellement : "Soit vous payez tout, soit vous partez". Du coup je fus, moi aussi, trés heureux de quitter ce lieu.

 

Depuis, j'ai assité à quelques enseignements de Tenzin Namdak, quelques bricoles à droite à gauche. Mais chacune de ces visites me confirme dans ma réaction initiale : hiérarchies, institutions, pouvoirs, superstitions, violences : injustice. Franchement, cette colère terrible qui m'a envahi face à la violence brute qui se voit dans les centres tibétains en Inde, je ne l'ai ressentie ailleurs que face au système des castes. Entre les textes poétiques des mahâsiddha, de Longchenpa ou de Shabkar, et ces réalités révoltantes, j'ai choisi. Mais j'y reviendrais.

 

Plus tard, en Inde, je retrouverais encore et encore cette reconnaissance insolente de la richesse et de la hiérarchie sociale dans les centres tibétains. Par exemple, à Dharamsala. Opulence et, parfois, arrogance des Tibétains; et pauvreté des Indiens, qui ont pourtant eu la gentillesse d'accueillir les Tibétains dans leur pays pauvre et surpeuplé. J'ai entendu des Tibétains parler des Indiens : ils n'ont que mépris pour eux. A Dharamsala, les seuls Indiens présents lors des enseignements du Dalai Lama sont les mendiants et les ouvriers (presques esclaves), en dehors des sempiternels Cachemiris dans leur boutiques de tapis. Comment ne pas être frappé par cela ?

 

Voilà. En résumé donc, je suis bouleversé par les textes de Longchenpa. Mais je suis aussi bouleversé par l'obscurantisme, le sectarisme et une certaine méchanceté qui ne se cachent même pas. Même chose du côté du shivaïsme du Cachemire (avec en particulier le Siddha Yoga). A mon sens, il faut garder le meilleur de ces traditions, avec le meilleur de la modernité.

17:35 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : tantra, vajrayana, sogyal, tenzin namdak |  Facebook |

Commentaires

je pense de même Mes propres observations rejoignent complètement vos propos.
J'ai fait une "retraite" en 96 à Lérad Ling et je suis parti avant la fin ...

Écrit par : cousin | 23/01/2006

Cours Bonsoir Anargala,
Où peut on vous voir physiquement ?
Quels sont les lieux, universités ou association que vous frequenter dans votre démarche spirituelle.

Écrit par : henri | 23/01/2006

Ben ouais .... Z'avez eu de la chance, Cousin et Anargala, moi ils m'ont pas laissé entrer.

J'ai connu Sogyal à Paris de 1988 à 1991, juste avant Lerab Ling. Le senseignements qu'il donnaient à Paris étaient bien comme introduction au bouddhisme, et il faut dire que pour le son, il a fait un effort pour bien faire chanter sa sangha.

Un jour je voyageai en voiture vers le sud, en vacances, je décide de passer à Lerab Ling et d'y dormir une nuit, avec des frères et soeurs du dharma. J'arrive, sauvage en tenue trellis avec un chien malamut gigantesque, et ceux qui m'ont accueilli n'avaient pas l'air à l'aise, ils sont chercher la chef du lieu, qui est arrivée pour me dire "c'est pas un hotel içi".

J'ai eu peur qu'elle m'assomme d'un coup de buste, avec la grosse poitrine qu'elle avait, alors j'ai fait gloups, je suis parti.

Écrit par : Tenryu | 24/01/2006

Courage Une fois, à un enseignement de Sogyal à Paris, une dame a eu le courage de venir pour lui dire devant tout le monde, au moment des questions, qu'elle avait fini une retraite faite avec Sogyal à l'asile psychiâtrique. Il avait l'air bien embêté et il a commencé par dire "je ne savais pas..."

Écrit par : Tenryu | 24/01/2006

Greatest con Un ami, disciple de longue date de Trungpa Rimpoche, a commencé a se rapprocher de Sogyal, qui lui était intéressé par mon ami pour que ce dernier le renseigne sur certaines pratiques de l'école de Trungpa. Il est allé à un programme (retraite ?) à lerab ling, et à un moment, par petits groupes, les gens se regroupaient autour de Sogyal. Chacun son tour, ils se levaient pour dire à quel point Rigpa avait changé leur vie, comme le guru leur avait ouvert le coeur, pendant que Sogyal, se balancant sur son fauteuil, souriait de ces flateries.
Mon ami est parti en courant.

Plus tard il m'a dit "Rigpa is the greatest con going around", et par con (prononcer caune) les américains veulent dire arnaque.

Écrit par : Tenryu | 24/01/2006

Sacrés Tulkus Quant à Penor Rimpoche, il est l'auteur des deux belles farces, qui sont la reconnaissance de Stephen Seagal et de Akhong Lhamo comme des tulkus. De quoi donner une idée du système de tulkus (personnes reconnues comme réincarnations).
Il semble d'ailleurs que le problème avec Sogyal, c'est qu'il n'est pas vraiment un tulku. Remarquez, peu importe, mais la réalisation n'a pas l'air de rattrper la chose non plus ......

Tout ça pour dire que cette branche du Dzzogchen, vaut mieux laisser de côté ....

Écrit par : Tenryu | 24/01/2006

Merci a vous. C est bien sympathique que ce type d histoire commence a devenir publique.
le vieux marketing pereclitant a l Est essaie de se refaire une nouvelle sante a l Ouest.

Écrit par : Amadeus | 24/01/2006

Trop souvent "amour & compassion" rime avec argent! je me garderai de faire des commentaires sur Sogyal Rinpoché je tiens trop à mon futur karma! Mais les vôtres ont été appréciés après avoir vu les prix exhorbitants demandés pour les retraites et les inégalités faites aux moins fortunés!
Beaucoup ont oublié ce que moine signifie et que don vient de donner!
Peut-être vaut-il mieux le lire que de le voir?

Écrit par : Aleia | 30/08/2006

tout cela est bien vite jugé ! j'ai effectué plusieurs retraites à Lérab Ling avec Sogyal Rinpoché et je n'ai jamais autant appris sur la méditation !

Écrit par : Gilles | 27/02/2007

Bonjour,
je cromprends bien votre témoignage, je vous soutiens tout à fait dans votre discernement, celui-ci étant d'ailleurs demandé par le Bouddha à tous ceux qui écoutent sa doctrine.

Votre témoignage est hallucinant, surtout la seconde partie.

J'étudie dans une autre lignée tibtaine (je ne la cite pas parcque mon objet n'est pas de faire de pub) ,
où je n'ai encore jamais vu de tels détournements éthiques.

Je vous apporte un message d'amitié, et je vous incite à garder confiance , tant que vous avez du discernement tout est ok vous avez les pieds sur terre,
multipliez les approches , il y a d'autres ligéne, et d'autres véhicules !

L'important, il me semble, c'est de trouver le moyen d'être suffisament en paix avec soi-même pour en apporter une valide à autrui ... pour cela, autant de véhicules que d'auditeurs sur cette terre !
mais j'ai peut-être encore long à apprendre !!

Ce n'est pas facile de trouver un chemin, c'est plein d'embuches et il y a peut-être des escrocs, j'en sais rien.

Mais il faut garder nos buts en vue, et du courage dans le coeur.

Bonne route !
SG

Écrit par : SG | 02/03/2007

Rappel Juste pour rappeler aux lecteurs de ce blog que je ne suis pas bouddhiste, ni aspirant à l'être. Ces billets, malgré leur ton souvent caustique, n'ont d'autre but que de faire réfléchir. Il ne s'agit en aucun de décourager quiconque de s'engager dans une des voies que je critique ici. Le bouddhisme, tibétain en particulier, est sans aucun doute un immense territoire empli de trésors spirituels. Simplement, il est également indispensable de réfléchir pour faire son "discernement", comme disent les Chrétiens, et pour ensuite avancer sur ces voies. Les premiers modèles que j'ai a l'esprit quand j'écris, ce sont les Tibétains, grands adeptes de la critique de leur propre religion.

Écrit par : anargala | 12/03/2007

autre vue ... Tombé là à la recherche d'une sonorité, j'ai lu avec amusement vos commentaires.
Bouddhiste pur malte mais pas aveugle, j'ai trouvé vos réflexions suffisamment respectueuses pour y ajouter quelques lignes ... certainement les choses, phénoménologie du déclaré réel, se passent parfois ainsi. Dans les faits c'est toute le sens de ce qu'est le dharma, pour ma part et dans ma folle sagesse je n'ai jamais été rejeté parce que je n'avais pas d'argent pour un enseignement / retraite, au pire (s'il en est) j'ai épluché les légumes. Aucun des obstacles dont vous parlez ne me sont advenus et pourtant les conditions pouvaient sembler identique ou tout du moins similaire ... sauf l'énergie émanant du continuum peut être. Mais n'est pas cela qu'il est précisément à découvrir ? ... deux ans après ces quelques réflexions en avez vous tirer la véritable substance ?

Mahabodhichitta frère humain
Sönam

Écrit par : Sönam | 28/10/2009

question de perception Je pense vraiment quand je lis ces commentaires relatifs à Sogyal Rinpoche en particulier que tout est affaire de perception et que l'on ne voit que ce que nos propres conditionnements nous permettent de voir Le libre-arbitre existe et la liberté d'expression aussi mais bon parfois je lis des commentaires qui en disent plus long sur ceux qui les donnent que sur celui à qui ils sont adressés ...

Écrit par : JACQUES | 01/02/2010

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