05/02/2006

"L'idée de "lignée" n'est-elle pas toujours qu'un mythe ?" et autres problèmes du même genre

Un excellent ouvrage est paru sur l'histoire du Bouddhisme tantrique : Tibetan tantric Buddhism in the Renaissance Rebirth of Tibetan Culture, par R. M. Davidson, Columbia  University Press, New York, 2004.

 

 Un ouvrage exigeant mais passionnant sur les rapports entre Tantrisme, éthique et politique. Dans une première partie, il démontre que l'évolution du Bouddhisme en Inde reflète son évolution politique. Jusqu'à la fin de la période Gupta, le Bouddhisme ( dans le Vimalakîrt Sûtra, par exemple) est démocratique, car il est l'expression des tendances démocratiques des Etats du nord de l'Inde, tels celui des Licchavis. Puis, à partir du VIIème siècle, l'apparition des textes tantriques correspond à une nouvelle organisation politique, beaucoup moins stable, féodale et organisée en "mandalas", marquée par la recherche du pouvoir à tous prix.

Dès lors, l'on est en droit de se demander si, aujourd'hui que le gouvernement de type démocratique est reconnu par la majorité des Etats comme étant le seul légitime, le Tantrisme bouddhique ne devrait pas, lui aussi, se démocratiser. Il me semble que de plus en plus d'adeptes exigent cela, ou du moins peut-on l'espérer.

 

Si tel est bien le cas, alors nous devons nous interroger sur le caractère moral ou non de certaines pratiques. Par exemple, celles de la "libération des ennemis du Bouddhisme" - activité présente dans la plupart des sâdhanâs tantriques -, ainsi que celle de l'obéissance absolue au lama (ou gourou). L'histoire de la transmission du Bouddhisme tantrique de l'Inde au Tibet est, à cet égard, riche en exemples qui font réfléchir. La "deuxième vague" de traduction des tantras, débutée à la fin du IXème siècle, s'est voulut une réforme morale, un retour à l'éthique de la non-violence et de la compassion. Pourtant, certain traducteurs tibétains se sont servis des pratiques tantriques pour tuer (c'est, du moins, ce qu'ils ont cru). Ainsi Ra Lotsâwa, l'un des plus célèbres traducteurs tibétains du XIème siècle, a pu affirmer :

 

"J'ai tué treize adeptes du Bouddhisme tantriques [vajrins], en tête desquels figure Darma Dodé [le fils ainé de Marpa]. Même si je dois renaître en enfer pour cela, je n'en ai point de regrets.

J'ai pris cinq jeunes filles comme épouses [tout en étant moine pleinement ordonné], en tête desquelles figure Euser Boumé. Même si je suis égaré dans la luxure, je n'en ai point de regret". (cité p. 117).

 

Les tantras affirment en effet - conformément aux sûtras du Grand Véhicule - que tuer un être méchant en le faisant renaître dans une Terre Pure, c'est faire preuve de compassion en le délivrant. Car ici, délivrer, c'est anéantir. Mieux même, le bodhisattva doit anéantir les êtres méchants (entendez - ceux qui refusent de se laisser "dompter"), tout comme il anéantit les mauvaises pensées et les "vues perverves" (viparîtadrishti). On  voit suffisament comment l'obscurantisme et la volonté de "faire le bien des êtres" se combinnent ici pour légitimer le meurtre.

A ce sujet, voici quelques réflexions d'un lama guélougpa célèbre, à propos du cas où deux gourous donnent au même disciple des ordres contradictoires. Ce cas se présente au lama qui s'exprime ici, car l'un de ses gourous lui demande de pratiquer un rituel propitiant Shugden (une entité occulte ayant pour raison d'être l'extermination des contradicteurs de l'école Guélougpa), quand un autre, le Dalaï Lama, lui demande de cesser cette pratique.

D'un côté, ce disciple-lama-en-plein-dilemme conseil les autres disciples qui sont dans la même situation de recourir à la "sagesse discriminante" (prajnâ). D'un autre côté, comme l'idée du gourou infaillible doit bien être sauve, il invoque l'idée d'un "Bouddha unique" qui se cacherait derrière tous les gourous en conflits. Comme disait Bayle  à propos du monisme de Spinoza : "Curieuse théologie qui affirme que Dieu transformé en 100 000 Autrichiens s'en va trucider Dieu transformé en 100 000 Turcs"... Dr Jekyll et Mr Hyde, en somme. En effet, c'est là une bien curieuse harmonie. Quoi qu'il en soit de cette esquisse de théodicée bouddhique, ledit lama finit quand même par conseiller la modération et le bon sens : laissons les gourous à personnalités multiples aux adeptes du transformisme et sachons raison garder. (Notons au passage qu'il invoque l'exemple de Ra Lotsâwa).

 

http://www.lamayeshe.com/lamazopa/shugden.shtml


"It is said in the teachings, “Like an actor, the one Dharmakaya, the great bliss, the ultimate guru, manifests in many different forms.”

Therefore, from your side, you must look at the holy minds of all the gurus with whom you have made a Dharma connection as the great, blissful Dharmakaya. You must see them as being completely free of error and in possession of all good qualities. Your mind must look at all of them as Buddha. By keeping your mind in that view, you don’t lose your guru devotion. If continuously you keep in mind that your gurus are Buddha, non-devotional thoughts, such as disbelief, anger and so forth, do not arise. It is extremely important to avoid generating negative thoughts towards your gurus because such minds create enormous obstacles not only to gaining realizations but even to temporary success. However, the Vinaya teachings say, “If your guru tells you to do something that is not Dharma, do not do it.”

Also, the Fifty Verses of Guru Devotion says in verse 24, “If you cannot do what your guru suggests, you can request permission not to do it by explaining why you can’t.” Humbly, without arrogance, without thinking, “Oh, my guru doesn’t know this, he doesn’t know that,” by looking with devotion at your guru as Buddha, humbly explain how you are incapable of doing what he asks. As skillfully as you can, try to get permission from your guru not to do what he has asked you to do.

His Holiness the Dalai Lama has said, “Special disciples and special gurus, like Milarepa and Marpa or Naropa and Tilopa, are different. In such cases, every single word that the guru says to the disciple, even if it involves killing, stealing and so forth, has to be followed exactly.”

The great translator Ra Lotsawa, one of the main Yamantaka lineage holders, is supposed to have killed many people through his tantric power, but nobody regards Ra Lotsawa as bad. Tantric powers are attained on the basis of bodhicitta, the realization of emptiness and the generation and completion stages of Highest Yoga Tantra, and when you gain the powers that come with the clear light and the illusory body and do wrathful actions—for example, separating evil beings’ consciousness from their body—the main point is to transfer their consciousness to the pure land. That’s the end result of wrathful tantric actions. Wrathful actions like that are done to benefit other sentient beings. When dealing with evil beings through peaceful actions doesn’t benefit them the only way left to benefit them is through wrathful actions. If you possess the necessary powers and qualities you can benefit others in that way with no danger to yourself. Not only can you but you are supposed to. It’s part of your samaya."

 

De même, en lisant les analyses de Davidson, l'on s'aperçoit que la plupart des soi-disant "lignées" tantriques sont des fables. Ainsi, Marpa n'a jamais rencontré Naropa.

 

Dans le même temps, on sent une profonde sympathie de l'auteur pour ces jeunes Tibétains téméraires et ce mélange inextricable semble t-il, de profonde sagesse et d'humaine vanité. On en ressort avec un immense respect pour le monument qu'est le Bouddhisme tantrique, en même temps qu'avec un réel désir de s'approprier cet héritage, au lieu de le recevoir comme on reçoit l'hostie d'un curé.

 

16:20 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tibet, tantra, vajrayana, lignee, tantrisme, naropa, marpa |  Facebook |

Commentaires

on s'en doutait !!! Tout s’explique si est iznogoud, depuis le debut tu cherche à remettre en question les lignées.
Faut dire que effectivement c’est un sacré garde fou contre les gens comme toi qui veulent être calife à la place du calife,
C’est ça qui passera jamais, désolé florence, tu restera à ta place.
http://dzogchenparis.free.fr/

Écrit par : Christian | 08/02/2006

???!!?? Mais enfin, puisqu'on vous dit que Anargala n'est ni Izno, ni Flo !!!

Et pourquoi voulez-vous ternir l'image du centre Dzogchen, Christian ?? Pourquoi ne pas mettre votre adresse mail, au lieu de celle d'un centre que vous ne représentez apparement pas ??

Écrit par : Tenryu | 08/02/2006

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