27/02/2006

Ô joie ! Un blog sérieux sur le Tantrisme !

Je viens de découvrir le blog de Somadeva Vasudeva, un excellent indianiste spécialiste du Tantrisme. C'est en anglais bien sûre, mais c'est plein d'informations pour faire réfléchir (par exemple sur le statut des femmes dans le Tantrisme) à partir des textes sanskrits. En voilà de la bonne herbe à vache !

20:09 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : somadeva vasudeva |  Facebook |

25/02/2006

La mémétique ou "comment les idées acquièrent des hommes"

L'autre jour, en me balladant à la FNAC, je prend un livre et lis une page, au hasard : "Pourquoi lisez-vous ce livre ? Vous avez étudié la philosophie [... s'ensuit une liste des philosophes que j'ai effectivement étudiés...] Avec George Berkeley, vous vous êtes finalement demandé si le monde était réel. Vous êtes allé jusqu'en Orient, vous avez grimpé l'Himalaya et vous vous êtes baigné dans le Gange. Vous avez rencontré des hommes sages, des jnani, et tranquillement, tout seul, sans que personne vous voie, tôt le matin, vous vous êtes assis en tailleur et vous avez essayé de méditer sur cette idée simple : "Je suis".

Et puis vous êtes revenu vers les contrées de la rationalité et de l'investigation. Probablement par nécessité de discuter, ou par nostalgie de l'enfance. Car vous aimiez les sciences. On y jouait bien. Vous avez gardé ce goût pour la modélisation, pour la dualité, pour la coexistence des mondes, et particulièrement pour le vertige de l'auto-référence qui vous saisit par exemple lorsque vous lisez avec amusement : "Cette phrase a vingt-huit lettres" ou, mieux encore : "Ceci n'est pas une phrase." [...] Faisons un pari : je dis que si vous n'avez pas lu vous-même l'incroyable Gödel, Escher, Bach : les brins d'une guirlande éternelle, de Douglas R. Hofstadter, quelqu'un dans votre entourage connaît sans doute quelqu'un qui l'a lu, sinon c'est vous qui ne liriez pas ceci. Ai-je raison ?"

"- Argh !" me dis-je aprés avoir lu ces lignes. "Qu'est-ce ? Comment est-ce possible ? Serait-ce un livre commis par une Madame Soleil, omnisciente qui plus est ?"

Eh bien pas du tout. Ce livre, je l'ai trouvé dans le rayon "science". Il s'intitule Comment les systèmes pondent : Une introduction à la mémétique. La mémétique est l'étude de la manière dont les idées se propagent et évoluent. Cette quasi-discipline scientifique part d'une analogie simple : les idées se reproduisent et évoluent comme les gènes (d'où le terme de "même"), comme si elles avaient leur vie propre. Un même est une représentation ou un ensemble d'idées qui détermine notre comportement, comme le fait un gène. Certains biologistes du comportement pensent que les individus ne sont que des véhicules au service de leurs gènes. N'en va t-il pas de même pour les idées ? Est-ce qu'on "a" des idées, ou bien ne faut-il pas plutôt admettre que ce sont nos dées qui nous "possèdent" ? Comme le dit un méméticien (cité ib. p. 41):

"L'important n'est pas de savoir comment un homme acquiert des idées, mais de savoir comment une idée acquiert des hommes."

Ce livre est lui même un "même", mais un même anti-mêmes, car l'une des ambitions de la mémétique est de nous faire prendre conscience de l'emprise de certaines idées ou représentations, de manière à commencer à nous désintoxiquer. La mémétique, même si elle n'est sans doute pas une science "dure", est du moins un outil pour se déconditionner et penser par soi-même. A ce titre, elle rejoint le Bouddhisme et le Shivaïsme du Cachemire dans l'effort de l'homme pour défendre son autonomie.

13:42 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : memetique |  Facebook |

23/02/2006

La relativité de l'espace et du temps

Comment un monde peut-il exister à l'intérieur d'une vulgaire pierre ? Parce que tout est imagination. Tel est l'enseignement du chapitre XII de la Doctrine secrète, Le monde à l'intérieur du rocher. Au disciple Râma qui se demande pourquoi le monde continue à lui apparaître comme réel, même aprés avoir compris qu'il n'est qu'une apparence dans la conscience, le vieux sage répond : le monde persiste tel quel à cause de la stabilité de la croyance en sa réalité. Sa réalité, c'est-à-dire son existence indépendante de la conscience dans laquelle il apparaît. Autrement dit, le monde est un produit de l'imagination tellement ancien, qu'il possède une inertie énorme. Voilà pourquoi il continue de nous apparaître comme avant. Par conséquent, il faut opposer à cette imagination réaliste une imagination déréalisante. Comment ? Par le récit. Par LES récits, plutôt, emboîtés les uns dans les autres à la manière de poupées russes. Cette mise en abîme a le pouvoir de nous liberer de la croyance immémoriale en la réalité de ce monde, qui n'est en réalité qu'un songe bien lié. Le récit a, en effet, plus de force que le simple concept. D'ou le recourt aux rituels symboliques, aux contes et aux paraboles.

Ici, le maître raconte l'histoire de la rencontre entre un yogin et un prince égaré. Le yogin accomplis mène le prince dans le monde qu'il a créé dans un gros rocher, par le seul pouvoir de son imagination. Plus qu'un monde, c'est un cosmos, à la fois semblable au notre et subtilement différent. Un univers dans un univers, car notre univers "infini" est un rêve à l'intérieur d'un rêve. Ce n'est pas que le rocher devienne immense, ni que cet univers intérieur soit compressé. De même qu'un vaste paysage peut se reflèter dans un petit miroir (comme dans notre oeil), de même un milliard d'univers reposent à l'aise dans un grain de poussière. Car tout est imagination. Mais notre imagination est limitée, parce que nous nous identifions à un corps, à des sensations, à une histoire. Cela est certes merveilleux, mais si nous nous identifions à la conscience pure et simple, notre pouvoir sera alors celui qui faconnent les univers : une imagination illimitée.

Voilà la pratique proposée par la philosophie de la Reconnaissance :

Nous reconnaître comme conscience infinie, transparente, mystérieuse et évidente à la fois, pareille à l'espace omniprésent et insaisissable. "Là", nous sommes au centre de tout, à la source de tout. "Là", nous avons mille visages, mille yeux, mille mains. Nous nous sentons en communion avec tout.

Evidemment, cela ne règle pas tous les problèmes de l'individu, loin s'en faut. Mais, d'une façon surprenante et incomparable, cela rend notre existence magique.

12:49 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : pratyabhijna |  Facebook |

20/02/2006

La philosophie intégrale de Ken Wilber

La philosophie intégrale de Ken Wilber

 

La philosophie intégrale prend le meilleur de :

 

PREMODERNE

MODERNE

POSTMODERNE

M
O
D
E
R
E

Nombreux nieaux d’existence

origine divine de l’homme

La Grande Chaîne de l’Être

L’apparition de la science

autonomie de l’ego

progrès culturel

Le sens est basé sur le contexte

l’ego humain n’est pas absolu

multiculturalisme

 

Mais il rejette leur version extrême :


E
X
T
R
E
M
E

conservatisme rigide

systèmes des castes

 oppression hiérarchique

Vision du monde du type “plat-pays”[1]

hyper-individualisme

Euro-centrisme

relativisme culturel

“Mort de l’auteur”

Acharnement contre l’Occident

 

[1] Cette expression désigne la manière qu’à la science positiviste de tout réduire à un simple objet, négligeant ainsi la dimension subjective – la profondeur – de l’expérience humaine, à laquelle seul le dialogue permet d'accéder.

 

Reproduit d’après le tableau du site de Frank Visser

 

21:23 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ken wilber, integral |  Facebook |

18/02/2006

Est-il inévitable que les extrêmes se rejoignent ?

La tentation obscurantiste

 

L'affaire des caricatures de Mahomet me confirme dans l'idée qu'il existe au moins deux gauches ( intuition confirmée et argumentée par Caroline Fourest dans son ouvrage remarquable La tentation obscurantiste :

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/10/29/362 ). L'une défend d'abord les valeurs républicaines contre les totalitarismes quels qu'ils soient. L'autre se veut avant tout anti-colonialiste, quitte à s'allier avec les islamistes. Ainsi voit-on le MRAP intenter un procès à Charlie-Hebdo pour "incitation à la haine raciale". Le président du MRAP considère que critiquer l'islam, c'est faire preuve de racisme. Contre quelle race ? Nul n'a réussi à le lui faire dire. Le fait que l'islam n'est ni une race, ni une ethnie, ni une nationalité ne semble pas l'avoir effleuré. Qu'il apporte ainsi de l'eau au moulin des terroristes islamistes ne semble pas gravement le troubler non plus. Non : il préferre être "révolté contre cette manifestation de haine raciste" qui consiste a représenter un homme, en l'occurence Mahomet - ce sympathique chef militaire et religieux de l'Arabie du VIIème siècle. En revanche, ce monsieur du MRAP ne dit pas un mot sur les violations des droits élémentaires de millions d'hommes, de femmes et d'enfants au nom de cette idéologie morbide. Pas une parole pour se révolter contre les caricatures de l'islam que sont les hommes, les femmes et les enfants qui se font exploser à travers le monde entier au nom de cette "religion de paix". Rien, non plus, à propos des manifestations antisémites de plus en plus fréquentes en France. Sans parler de la haine de la République affichée plus ou moins ouvertement par certains "intellectuels musulmans modérés" comme Tariq Ramadan.

 

Et le soufisme ?

 

Certes, il y a le soufisme, ce courant musulman spirituel, plus ouvert semble t-il et plus tolérant. Mais n'oublions pas que Hassan Al-banna, fondateur des Frères musulmans ( ancêtre des organisations intégristes), était un soufi. Et puis, l'on peut être un grand spirituel et se montrer arriéré sur le plan moral. Prenons le cas d'Ibn Arabî, cet immense penseur de la "doctrine de l'Unité de l'Existence", réputé pour son "intelligence du coeur". Dans La sagesse des prophètes (Albin Michel, p.126), il professe pourant ceci : "Jésus manifesta de l'humilité jusqu'à ordonner à sa communauté qu'ils donnent la dîme en s'humiliant, et que si quelqu'un est frappé sur sa joue, il tende l'autre à celui qui l'a frappé et ne se révolte pas contre lui ni ne cherche vengeance." Morale de l'histoire selon le grand soufi : "Ceci Jésus le tint du côté de sa mère, car c'est à la femme de se soumettre tout naturellement, puisque la femme est légalement et physiquement sujette à l'homme." Et que l'on ne croit pas que tous les soufis ont adopté l'égalité des sexes depuis l'époque Ibn Arabî. J'ai moi-même assisté à des réunions soufies à Paris, dans une tradition pourtant réputée pour son ouverture d'esprit. Mais, au moment de la prière, l'on m'ordonna de passer devant les femmes (qui avaient revétu leur voile par-dessus leur jean pour l'occasion), conformement à l'ordre "légal et physique".

De même, à Bénares, j'ai pu constater chez les Occidentaux alter-mondialistes une certaine complaisance avec les injustices de la société de caste. Toute critique de cette société était accueillie comme un propos "colonialiste", et toute référence aux valeurs universelles de liberté et d'égalité, comme des idées "passéïstes".

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

L'histoire a l'habitude de ces mouvements de balanciers. De l'extrême d'un Occident ethnocentriste et arrogant, l'on est passé en quelques dizaines d'années au culte des cultures et des religions pré-modernes. Le nouveau mot d'ordre est : "Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'exotisme".

Un des éléments qui ont sans aucun doute concouru à ce revirement est la philosophie "post-moderne". On désigne ainsi ce courant qui, depuis Nietszche jusqu'à Derrida, à entrepris de remettre en questions les fondements mêmes de la modernité : la démocration, la raison, les valeurs universelles des droits de l'homme, le progrès, la science. A ces idées, ils opposent celles de relativisme culturel, ainsi que le fait que toute idée est subjective, située historiquement, que la "recherche de la vérité" cache toujours une soif de pouvoir, qu'il n'y a pas de critères universels de justice ou de bonté, que la science n'est qu'un mythe comme un autre, que l'idéal démocratique n'est qu'un instrument au service des puissances impérialistes.

Ce faisant, le post-modernisme a permis à l'Occident de prendre du recul par rapport à lui-même, de relativiser ses projets ambitieux, de se livrer à un salutaire examen de conscience en apprenant à se mettre à la place de l'Autre.

Mais certains post-modernistes ont voulu - et veulent toujours - aller plus loin. Ils sont devenus des "intégristes post-modernes". Selon eux, le Coran, la Bible et les théories scientifiques ont la même validité. De même, les droits de l'homme ne sont pas plus légitimes que la charia, etc. Autrement dit, ces gens veulent être post-modernes en ne conservant rien de la modernité. Pour eux, la démocratie devrait appartenir au passé. Ce faisant, ils font le jeu des intégristes. En effet, la seule façon d'évoluer de façon saine, c'est de dépasser une étape, mais en l'incluant dans la nouvelle construction. Si l'on détruit l'étage que l'on peut dépasser, on se retouve simplement à l'étage du dessous! De même, en rejetant complètement la modernité, certains post-modernistes se retrouvent au niveau-pré-moderne (celui de l'islamisme et de l'Inde des castes), alors qu'il faut certes depasser la modernité, mais en conservant ce qu'elle avait apporté : les droits de l'homme, etc. En voyant partout des complots impérialistes, ils font le lit des terroristes. (Voir, par exemple, la critique du livre de Caroline Fourest sur les pages du "Réseau Voltaire" (!), ainsi que les pages sur le 11 septembre qui exposent la thèse selon laquelle ces attentats n'auraient été qu'un coup monté par la CIA alliés des "sionistes" : http://www.voltairenet.org/article130948.html )

Voilà comment, aujourd'hui, une partie de la gauche et de la droite extrême se retrouvent régulièrement pour faire alliance avec les intégristes et pour condamner la liberté d'expression. Il est temps de réagir, en réaffirmant que les droits humains sont bels et bien universels et intangibles, quoi qu'en disent le Coran , la Bible et autres textes "sacrés". 

 

 

Sur la collusion des intellectuels post-modernistes avec les intégristes hindous, lire aussi l'excellent article (en anglais) de Meera Nanda :

http://www.humanscape.org/Humanscape/1999/Aug/hs8998t.htm

15:37 Écrit par David Dubois dans Islam | Lien permanent | Commentaires (1879) | Tags : caroline fourest |  Facebook |

16/02/2006

Toute conscience est-elle conscience de quelque chose ?

Le chapitre XI de la Doctrine secrète, intitulé Le miroir spirituel, précise en quoi l'univers n'est qu'une illusion dans la conscience. Tout ce que nous expérimentons, c'est nous-mêmes, mais d'une façon erronnée comme une illusion. Toutes les consciences individuelles sont des fragments de la conscience indivise, la Déesse. Une conscience de hibou est une manière pour le Soi de se méprendre. De même pour toutes les autres sortes de consciences. Mais cette fragmentation de la conscience - et donc du Soi - est librement assumée par elle. Tout est illusion inconsistante, mais c'est un jeu, un divertissement tout à la gloire de la conscience.

De plus, même si c'est une illusion, il reste que cette fantasmagorie est perçue dans la conscience et n'existe pas sans elle. La conscience est ainsi l'inimaginable Auteur des milliards d'univers - subjectifs et objectifs, privés et communs - qui apparaîssent et disparaissent en elle comme autant de songes. La cause de tous ces miracle n'est autre que la liberté de la conscience, c'est-à-dire le pouvoir de réaliser l'impossible. En la conscience, émergent spontanément une infinité de formes et de noms, sans pour autant que la conscience/Soi s'en trouve réellement fragmentée. Ni une - car elle apparait sans cesse -, ni multiple, elle est un Etonnement abyssal (gambhîracamatkâra).

"Tu est une pure conscience distincte du corps et, pareillement, le Seigneur est la pure essence consciente, impérissable et dégagée du monde".

"En l'absence de la conscience pure, rien ne peut jamais exister nulle part. L'idée même d'un "lieu" d'où la conscience serait absente est contradictoire." En effet, si ce lieu n'est pas appréhendé par un acte de conscience, même en imagination, alors il est absolument rien. Et encore, même ce "rien" n'existe que dans, pour et par la conscience.

Petit rappel terminologique :

"Apparence" ou "Être" ou "Existence" ou "Lumière" désignent Shiva, c'est-à-dire le versant "objet" du réel, de toute expérience.

"conscience" ou "représentation" désignent la Déesse, le versant "sujet" de toute expérience.

Ces deux versants ou aspects sont inséparables en réalité, comme les deux faces d'une même pièce, ou comme le soleil et sa lumière. Shiva est ce qui est; Shakti, la Déesse, est la connaissance de ce qui est.

Plus Shiva se fragmente, plus la conscience qui l'appréhende se fragmente également. Et inversement, plus la conscience se fragmente, plus la réalité qu'elle appréhende lui apparaît fragmentée. Au début, la Déesse connaît Dieu en sa totalité, de manière indivise. Puis, tout cela se différencie peut à peut en noms (du côté conscience) et en formes (du côté Apparence). Mais toute cette multiplicité n'est qu'un spectacle suscité librement. Le couple divin conscience-Apparence demeure un, tout comme le miroir qui acceuille d'innombrables reflets.

"Tu estimes peut-être que les choses réelles [la table, etc.] existent sans avoir besoin pour cela d'être perçues. Mais réfléchis à ceci : s'il en allait ainsi, il serait impossible, même au niveau de l'expérience quotidienne, de déterminer ce qui "est" est ce qui "n'est pas". L'existence empirique des choses se confond donc avec leur illumination par la conscience. De même que l'existence du miroir conditionne celle des reflets, de même l'existence de la conscience conditionne celle des choses. Et si l'univers est manifesté avec une évidence suprême cela tient à la pureté infinie de la conscience. Ce sont en effet la densité et la pureté de la surface réfléchissante qui déterminent l'aspect flou ou net des reflets, comme chacun peut le constater dans le cas des eaux ou des différents types de miroirs. Cependant les miroirs, choses matérielles et dépourvues de liberté, ont besoin que des objets viennent de l'extérieur se refléter en eux, tandis que la conscience, dans sa liberté infinie, suscite directement en elle-même ses propre reflets. (...) Celle-ci, semblable à un miroir, peut refléter une multitude de formes et de teintes sans que son essence propre subisse la moindre altération. Mais alors que le reflet dans le miroir a pour origine une chose extérieure, l'univers-reflet a pour origine la seule liberté intrinsèque de la conscience.

(...) Le miroir est immobile est le reflets mobiles. (...)

Ce qu'un miroir reflète comme perdu dans les lointains réside, en tant que reflet, dans le miroir même."

 

Ainsi, l'univers n'est que conscience de part en part.

17:43 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti |  Facebook |

11/02/2006

Accouplements

Toute expérience nait de l'interaction du sujet et de l'objet.

Voici un tableau qui mentionne quelques une des manières d'envisager cette interaction entre deux pôles distincts, mais inséparables. Il y a quelques mots sanskrits (pas toujours traduits vers la fin), de même que quelques parallèles avec le Dzogchen. L'intérêt de ce petit jeu est, me semble t-il, qu'il permet d'appréhender de quoi parle la Reconnaissance, au-delà des mots et des symboles changeants :

 

Shiva

Possesseur

Prakâsha

Être

"cela"

Apparence

Manifestation

Expérience "donnée"

Monde connu

Soi

Objet connu/saisi/désiré

Signifié

Chose

Formes

Evènement

Manifestation pure

Manifestation impure

Nirvâna

Samsâra

 

Divinité d'élection

Voyelle

Bindu

 

Samantabhadra

Espace

Vacuité

 

Processus de manifestation,

"versant objet" :

 

Rûpa/Artha-stha - "formes"

      -

Kalâ- Para - 1

      -

Tattva- Sûkshma - 2

      -

Bhuvana- Sthûla - 3

Shakti

Puissance, pouvoir

Vimarsha

Pensée

"je"

Conscience

Représentation

Interprétation, jugement

Connaissance

Reconnaissance

Sujetconnaissant/saisissant/désirant

Signifiant

Mot

Noms

Réaction

Science pure

Science impure

Connaissance complète

Connaissance incomplète

 

Mantra

Consonne

Nâda

 

Samantabhadrî

Conscience éveillée (rigpa)

Sagesse primordiale (yéshé)

 

Processus de prise de conscience,

"versant sujet" :

 

Pada/Nâma-stha - "noms"

    -

Varna- Pashyantî - 1

    -

Pada- Madhyamâ - 2

     -

Mantra-Vaikharî - 3

 

 

14:01 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti |  Facebook |

10/02/2006

Est-ce la réalité qui détermine le langage, ou bien est-ce le langage qui modèle la réalité ?

Quel rapport y a t-il entre le langage et la réalité ? Tel est l'un des problèmes qui reviennent régulièrement, ici comme ailleurs. A l'instar de tous les problèmes philosophiques, l'on ne saurait sérieusement prétendre lui donner une solution définitive. Pourtant, y réfléchir et en prendre la mesure est un travail - une pratique - indispensable pour tous ceux qui se sentent concernés par la connaissance d'eux-mêmes et du monde.

Un ouvrage assez complet vient de paraître à ce sujet. Il s'intitule Catégories de langue et catégories de pensée en Inde et en Occident, textes réunis par François Chenet, Coll. "Ouverture philosophique", L'Harmattan.


http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2747596214/qid=1139589223/sr=1-1/ref=sr_1_8_1/402-6765198-3528902

 

Il regroupe plusieurs réflexions sur le langage en Inde, explorant la question de savoir en quel sens le langage permet-il une connaissance de la réalité - conventionnelle (vyavahâra) ou ultime (pâramârtha).

 

En ce qui concerne la Reconnaissance, une traduction des Stances sur la reconnaissance du Seigneur, oeuvre fondatrice de cette philosophie, sortira chez le même éditeur (L'Harmattan) vers la fin du mois.

Sur ce blog, je souhaite éviter de devenir trop technique. C'est pourquoi je propose une lecture d'extraits de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, qui constitue une excellente introduction à la philosophie de la Reconnaissance.

 

Toutes les questions sont bienvenues, dans le respect des personnes, mais pas nécessairement des opinions ! Le seul respect qui soit du est en effet le respect de la personne humaine. Quant aux opinions et croyances desdites personnes, elles n'ont droit, dans une société démocratique, à aucun respect a priori. Evidemment, chacun comprendra qu'il vaut mieux éviter les propos vulgaires ou confus, qui ne ridiculisent que leur auteur et démontrent seulement le peu de respect dans lequel il tient sa propre personne.

 

18:20 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : pratyabhijna |  Facebook |

08/02/2006

La Cité de la Connaissance

Revenons à présent à la Doctrine secrète de la Déesse Tripurâ (traduction Michel Hulin, Fayard, 1979). La Doctrine est, rappelons le, un exposé de la philosophie de la Reconnaissance à travers des récits emboités les uns dans les autres. Avec le Vijnâna Bhairava, c'est sans doute l'une des oeuvres les plus attachantes du Shivaïsme cachemirien.

 

Dans le chapitre précédent, la princesse avait mené le prince à la révélation du Soi - définit par défaut comme ce qui ne peut absolument pas être connu sur le mode du "ceci". Le Soi n'est pas une chose - fut-elle subtile - mais plutôt cette Lumière en laquelle toutes choses apparaissent.

 

A présent, dans le chapitre X, nous  retrouvons le prince, désireux de se retirer du monde : en effet, il a compris que rien - aucune situation, aucune personne - ne peuvent lui procurer cette paix qui est le Soi. Il reste donc à l'écart, les yeux fermés.

 

La princesse vient le voir, et lui explique, "avec un léger sourire", ceci :

"Cher époux, il semble que le domaine de la suprême pureté demeure inconnu de toi (...) Tout ce que tu as appris jusqu'ici ne vaut pratiquement rien. Ce n'est pas l'ouverture ou la fermeture des yeux qui permet de contempler la Plénitude. Ce n'est pas en faisant quelque chose, ou en t'en abstenant, que tu l'obtiendras. (...) Comment considérer comme absolu un état dont l'accès serait conditionné par la fermeture des yeux, un déplacement ou une activité quelconque ? (...) Dis-moi, comment l'élévation de ces paupières larges comme le doigt pourrait cacher cette conscience dans l'immensité de laquelle les milliards d'univers sont comme égarés ?"

 

Sur ce, la princesse entreprend de dénouer les "noeuds" qui empêchent encore le prince de goûter la parfaite plénitude. Car tout est Apparence - le pur et simple fait d'apparaître. Et toute pensée, parole et représentation est Conscience. L'état sans pensées est Apparence - pure lumière -, l'état avec-pensée l'est aussi. Si l'Apparence cessait, tout cesserait. Les pensées, etc. ne peuvent voiler cette Lumière car, si elle venait à être voilée, les pensées ne pourraient apparaître ! Comme cette Lumière n'est rien de particulier, nous sommes tous un seul et même Sujet connaissant. Celui qui écrit ces lignes et celui qui les lit, sont simplement deux manières différentes dont l'Apparence  se connaît elle-même. Cette Apparence est Dieu, et cette connaissance - pure conscience - est la Déesse installée dans tous les coeurs. Ainsi, chaque perception, chaque pensée, chaque réaction est un acte d'amour entre la Déesse et le Dieu.

 

"Cesse donc de chercher à atteindre ce dommaine en fermant les yeux ! Il est ta nature propre elle-même. Il est l'indépassable conscience absolue. Il est la surface du grand miroir où vient se reflèter le cours du monde dans toute sa diversité. Indique-moi quand, où et sous quel aspect il n'existe pas !

Si tu en venais à dire que sous telle forme, en tel lieu, à tel instant cette conscience propre n'existe pas, alors cette forme, ce lieu, cet instant seront (aussi inexistant que) le fils d'une femme stérile. Sans le miroir, aucun reflet ne peut exister. De même, si l'on élimine cette (conscience), plus rien au monde ne subsiste. (...) Cher époux, où donc est-elle absente cette vaste conscience éclatante comme l'incendie de la fin du monde ? Elle rend semblable à elle-même (en le consumant) le combustible accumulé de nos mille et une pensées. Pour celui qui a connu cette suprême Réalité il ne reste absolument plus rien à faire. Débarasse-toi de ce noeud implanté en toi et consistant à croire qu'" il faut d'abord contrôler (l'activité mentale) pour voir ". Dénoue aussi cet autre noeud, bien serré, en forme de "je ne suis pas cela". Contemple alors le Soi partout présent et débordant de félicité. Vois l'univers entier reflété dans le Soi, comme en un miroir."

 

Aprés cela, nous dit-on encore, la connaissance du Soi se propagea comme une trainée de poudre dans toute la cité où vivait ce couple royal, si bien que la cité devint la "Cité de la Connaissance". La "Cité", c'est Dieu, c'est l'univers. La "Connaissance", c'est la Déesse, la conscience. Car l'histoire de l'univers, c'est l'histoire de Dieu et de la Déesse se séparant pour mieux se réunir. Cette parfaite fusion est-elle, du moins, le point vers lequel tendent l'univers et la vie.

 

21:55 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : pratyabhijna, deesse |  Facebook |

05/02/2006

Le beau n'est-il pas un chemin vers l'Etonnement ?

Une exposition de chefs-d'oeuvre de la sculpture tantrique d'Oddyana, du Cachemire et du Tibet ancient  :

http://www.asianart.com/exhibitions/nyingjei/

 

20:37 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

"L'idée de "lignée" n'est-elle pas toujours qu'un mythe ?" et autres problèmes du même genre

Un excellent ouvrage est paru sur l'histoire du Bouddhisme tantrique : Tibetan tantric Buddhism in the Renaissance Rebirth of Tibetan Culture, par R. M. Davidson, Columbia  University Press, New York, 2004.

 

 Un ouvrage exigeant mais passionnant sur les rapports entre Tantrisme, éthique et politique. Dans une première partie, il démontre que l'évolution du Bouddhisme en Inde reflète son évolution politique. Jusqu'à la fin de la période Gupta, le Bouddhisme ( dans le Vimalakîrt Sûtra, par exemple) est démocratique, car il est l'expression des tendances démocratiques des Etats du nord de l'Inde, tels celui des Licchavis. Puis, à partir du VIIème siècle, l'apparition des textes tantriques correspond à une nouvelle organisation politique, beaucoup moins stable, féodale et organisée en "mandalas", marquée par la recherche du pouvoir à tous prix.

Dès lors, l'on est en droit de se demander si, aujourd'hui que le gouvernement de type démocratique est reconnu par la majorité des Etats comme étant le seul légitime, le Tantrisme bouddhique ne devrait pas, lui aussi, se démocratiser. Il me semble que de plus en plus d'adeptes exigent cela, ou du moins peut-on l'espérer.

 

Si tel est bien le cas, alors nous devons nous interroger sur le caractère moral ou non de certaines pratiques. Par exemple, celles de la "libération des ennemis du Bouddhisme" - activité présente dans la plupart des sâdhanâs tantriques -, ainsi que celle de l'obéissance absolue au lama (ou gourou). L'histoire de la transmission du Bouddhisme tantrique de l'Inde au Tibet est, à cet égard, riche en exemples qui font réfléchir. La "deuxième vague" de traduction des tantras, débutée à la fin du IXème siècle, s'est voulut une réforme morale, un retour à l'éthique de la non-violence et de la compassion. Pourtant, certain traducteurs tibétains se sont servis des pratiques tantriques pour tuer (c'est, du moins, ce qu'ils ont cru). Ainsi Ra Lotsâwa, l'un des plus célèbres traducteurs tibétains du XIème siècle, a pu affirmer :

 

"J'ai tué treize adeptes du Bouddhisme tantriques [vajrins], en tête desquels figure Darma Dodé [le fils ainé de Marpa]. Même si je dois renaître en enfer pour cela, je n'en ai point de regrets.

J'ai pris cinq jeunes filles comme épouses [tout en étant moine pleinement ordonné], en tête desquelles figure Euser Boumé. Même si je suis égaré dans la luxure, je n'en ai point de regret". (cité p. 117).

 

Les tantras affirment en effet - conformément aux sûtras du Grand Véhicule - que tuer un être méchant en le faisant renaître dans une Terre Pure, c'est faire preuve de compassion en le délivrant. Car ici, délivrer, c'est anéantir. Mieux même, le bodhisattva doit anéantir les êtres méchants (entendez - ceux qui refusent de se laisser "dompter"), tout comme il anéantit les mauvaises pensées et les "vues perverves" (viparîtadrishti). On  voit suffisament comment l'obscurantisme et la volonté de "faire le bien des êtres" se combinnent ici pour légitimer le meurtre.

A ce sujet, voici quelques réflexions d'un lama guélougpa célèbre, à propos du cas où deux gourous donnent au même disciple des ordres contradictoires. Ce cas se présente au lama qui s'exprime ici, car l'un de ses gourous lui demande de pratiquer un rituel propitiant Shugden (une entité occulte ayant pour raison d'être l'extermination des contradicteurs de l'école Guélougpa), quand un autre, le Dalaï Lama, lui demande de cesser cette pratique.

D'un côté, ce disciple-lama-en-plein-dilemme conseil les autres disciples qui sont dans la même situation de recourir à la "sagesse discriminante" (prajnâ). D'un autre côté, comme l'idée du gourou infaillible doit bien être sauve, il invoque l'idée d'un "Bouddha unique" qui se cacherait derrière tous les gourous en conflits. Comme disait Bayle  à propos du monisme de Spinoza : "Curieuse théologie qui affirme que Dieu transformé en 100 000 Autrichiens s'en va trucider Dieu transformé en 100 000 Turcs"... Dr Jekyll et Mr Hyde, en somme. En effet, c'est là une bien curieuse harmonie. Quoi qu'il en soit de cette esquisse de théodicée bouddhique, ledit lama finit quand même par conseiller la modération et le bon sens : laissons les gourous à personnalités multiples aux adeptes du transformisme et sachons raison garder. (Notons au passage qu'il invoque l'exemple de Ra Lotsâwa).

 

http://www.lamayeshe.com/lamazopa/shugden.shtml


"It is said in the teachings, “Like an actor, the one Dharmakaya, the great bliss, the ultimate guru, manifests in many different forms.”

Therefore, from your side, you must look at the holy minds of all the gurus with whom you have made a Dharma connection as the great, blissful Dharmakaya. You must see them as being completely free of error and in possession of all good qualities. Your mind must look at all of them as Buddha. By keeping your mind in that view, you don’t lose your guru devotion. If continuously you keep in mind that your gurus are Buddha, non-devotional thoughts, such as disbelief, anger and so forth, do not arise. It is extremely important to avoid generating negative thoughts towards your gurus because such minds create enormous obstacles not only to gaining realizations but even to temporary success. However, the Vinaya teachings say, “If your guru tells you to do something that is not Dharma, do not do it.”

Also, the Fifty Verses of Guru Devotion says in verse 24, “If you cannot do what your guru suggests, you can request permission not to do it by explaining why you can’t.” Humbly, without arrogance, without thinking, “Oh, my guru doesn’t know this, he doesn’t know that,” by looking with devotion at your guru as Buddha, humbly explain how you are incapable of doing what he asks. As skillfully as you can, try to get permission from your guru not to do what he has asked you to do.

His Holiness the Dalai Lama has said, “Special disciples and special gurus, like Milarepa and Marpa or Naropa and Tilopa, are different. In such cases, every single word that the guru says to the disciple, even if it involves killing, stealing and so forth, has to be followed exactly.”

The great translator Ra Lotsawa, one of the main Yamantaka lineage holders, is supposed to have killed many people through his tantric power, but nobody regards Ra Lotsawa as bad. Tantric powers are attained on the basis of bodhicitta, the realization of emptiness and the generation and completion stages of Highest Yoga Tantra, and when you gain the powers that come with the clear light and the illusory body and do wrathful actions—for example, separating evil beings’ consciousness from their body—the main point is to transfer their consciousness to the pure land. That’s the end result of wrathful tantric actions. Wrathful actions like that are done to benefit other sentient beings. When dealing with evil beings through peaceful actions doesn’t benefit them the only way left to benefit them is through wrathful actions. If you possess the necessary powers and qualities you can benefit others in that way with no danger to yourself. Not only can you but you are supposed to. It’s part of your samaya."

 

De même, en lisant les analyses de Davidson, l'on s'aperçoit que la plupart des soi-disant "lignées" tantriques sont des fables. Ainsi, Marpa n'a jamais rencontré Naropa.

 

Dans le même temps, on sent une profonde sympathie de l'auteur pour ces jeunes Tibétains téméraires et ce mélange inextricable semble t-il, de profonde sagesse et d'humaine vanité. On en ressort avec un immense respect pour le monument qu'est le Bouddhisme tantrique, en même temps qu'avec un réel désir de s'approprier cet héritage, au lieu de le recevoir comme on reçoit l'hostie d'un curé.

 

16:20 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tibet, tantra, vajrayana, lignee, tantrisme, naropa, marpa |  Facebook |

Desipere est juris gentium

Aux dires de certains, je suis auteur de "répliques à la con" (Chenille), "bavard" (Lama Kiki), "malsain" (isa), pratiquant la "masturbation" intellectuelle (Pierre), manipulateur, sectaire, vain, sans expérience de la méditation, prétentieux, arrogant, naif... Est-ce tout ?

 

Tenter de discréditer celui qui parle au lieu d'argumenter contre ce qu'il dit, cela s'appelle un argument ad personnam ou ad hominem. Ecoutons ce qu'en dit Arthur Schopenhauer dans son Art d'avoir toujours raison :


" ULTIME STRATAGEME :
Si l'on s'aperçoit que son adversaire est supérieur et qu'on va perdre la partie, que l'on prenne un ton personnel, offensant, grossier. Devenir personnel, cela consiste à passer de l'objet du débat (puisqu'on a perdu la partie) au contradicteur lui-même et a s'en prendre à sa personne, d'une manière ou de l'autre : on pourrait l'appeller argumentum ad personam, afin de le distinguer de l'argumentum ad hominem : celui-ci s'écarte de l'objet proprement dit pour s'attacher à ce que l'adversaire en a dit, ou en a concédé. Mais, lorsqu'on devient personnel, on laisse complètement de côté l'objet et concentre son attaque sur la personne de l'adversaire; on devient donc désobligeant, hargneux, offensant, grossier. C'est un appel des facultés de l'esprit à celles du corps ou à l'animalité. [...]

On se tromperait fort si l'on imaginait qu'il suffit d'éviter soi-même toute allusion personnelle. Car, en démontrant à quelqu'un, sans jamais l'irriter, qu'il a tort et que par conséquent, il juge et pense de travers - et il en va ainsi de tout triomphe dialectique - on l'agace encore plus que par quelque tournure grossière et offensante.

[...] comme dit Thémistocle à Eurybiade : "Frappe, mais écoute".

[...] La seule parade infaillible est donc celle déjà recommandée par Aristote au dernier chapitre des Topiques : ne pas s'engager dans une controverse avec le premier venu, mais seulement avec ceux que l'on connaît et dont on sait qu'ils on assez de raison pour ne pas étaler au jour des absurdités et se rendre ainsi ridicules [...] Il en résulte que de cent hommes, on en trouvera à peine un seul qui soit digne que l'on discute avec lui. Quand aux autres, qu'on les laisse dire ce qui leur passe par la tête car desipere est juris gentium [c'est un droit de l'homme que d'être un idiot], et qu'on médite ce conseil de Voltaire : La paix vaut encore mieux que la vérité. Et un proverbe arabe dit : "C'est à l'arbre du silence que pend son fruit : la paix". Il est vrai que la controverse est souvent bénéfique à l'un comme à l'autre, du fait qu'ils frottent leurs têtes entre elles, et lui sert à rectifier ses propres pensées, et aussi à concevoir des vues nouvelles. Simplement, il faut que les deux duellistes soient à peu près égaux en savoir et en intelligence. Si le premier fait défaut à l'un d'eux, il ne comprend pas tout, n'est pas au niveau. Si la seconde lui fait défaut, l'aigreur qu'il en ressentira l'amènera à faire usage de faux-fuyants, d'astuce ou de grossièreté."

 

Par conséquent, je rappellerais aux lecteurs de ce blog qui souhaitent commenter l'un de ses billets, qu'ils doivent d'abord prendre la peine de lire ce qui a été écrit, et qu'ils doivent, s'il veulent apporter la contradiction, s'en prendre exclusivement à l'objet du billet, et non à son auteur, ou aux auteurs d'autres commentaires. Et cela, sous peine de voir leur intervention ignorée, voire supprimée.

14:20 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : schopenhauer |  Facebook |

01/02/2006

Une synthèse du Bouddhisme tantrique et du Shivaïsme du Cachemire est-elle possible ?

L'idéal, ce serait de garder le meilleur de tout.

Le meilleur du meilleur : le meilleur du Dzogchen, de Mahamudrâ, de Vipassana et de la Reconnaissance.

Du point de vue du Shivaïsme du Cachemire, cela ne pose a priori guère de problèmes. Il n'est que de lire le Vijnâna Bhairava Tantra pour s'apercevoir qu'il a existé, dans cette religion, des courants ecléctiques.

Vu du côté boudhiste, la chose paraitra peut-être moins facile, voir choquante. Les adeptes du Vajrayâna clament en effet que, contrairement aux apparences, le Bouddhisme tantrique n'a en réalité rien de commun avec le Tantrisme shivaïte. La raison principale invoquée est que le la Reconnaissance - le Shivaïsme du Cachemire - affirme que la conscience existe en elle-même, absolument et réellement, alors que le Bouddhisme soutient qu'aucun phénomène n'existe absolument, c'est-à-dire indépendament des causes et des conditions qui concourent à sa production. Tout est vide d'existence propre, même la conscience, même la connaissance propre à un Buddha (yéshé, rigpa).

Mais, à mon sens, cela n'est pas exacte.

En effet, plusieurs passages des tantras shivaïtes affirment que la conscience, personnifiée sous les traits de la Déesse, est "sans nature propre" (nihsvabhâva). Cela est vrai, en particulier dans les textes de la tradition Kâlîkrama, tradition trés influencée par l'idéalisme bouddhique. Outre cette idée que la conscience est vide de nature propre, on y retrouve des idées typiquement bouddhiques, de l'identité du Samsâra et du Nirvâna, de l'essence absolue et des phénomènes relatifs, du vide et des apparences, de la production des univers à la manière d'un rêve, etc.

De plus, lorsque le Shivaïsme du Cachemire dit que la conscience est "réelle", il veut dire qu'elle n'est pas une illusion, qu'elle n'est pas une connaissance erronée, tout comme la connaissance d'un Bouddha est dite sans erreur. Elle n'est pas existente, au sens où elle n'est pas saisissable sur le mode du "ceci". Elle n'est pas une chose. Elle n'est donc ni existente, ni inexistente, comme l'affirment de nombreux textes du Bouddhisme tantrique. De son côté, celui-ci affirme de fait que la connaissance vraie (yéshé), qui est aussi la vraie nature des choses, n'est pas produite en dépendance de causes et de conditions. Au contraire, elle existe spontanément (rangjung). Elle n'est donc pas inexistante. Quand, d'un autre côté, un texte Dzogchen affirme que cette connaissance n'est pas existente, il veut simplement dire qu'elle n'est pas une chose connaissable objectivement. Elle se connait elle-même par elle même, de manière "non-duelle", ou comme "de l'eau versé dans de l'eau". Le Shivaïsme du Cachemire ne dit pas autre chose de la conscience.

Je ne vois donc pas de différence essentielle ni d'incompatibilité entre les messages de ces traditions.

Par ailleurs, la Reconnaissance affirme que tout est engendré par la relation entre l'Apparence (Shiva) et la conscience (Shakti). Le Dzogchen (ou l'Anuyoga) professe, quant à lui, que tous les phénomènes naissent de l'union du Réel (dharmadhâtu - Samantabhadrî) avec la Connaissance (jnâna - Samantabhadra). Certes, ce qui est personnifié par le masculin dans le sytème shivaïte est symbolisé par une déesse (Samantabhadrî) dans le schéma bouddhiste. Mais l'essentiel est que, dans les deux cas, on explique que tout nait de l'union entre un objet passif (l'Apparence-Existence - Vacuité -Espace) et un sujet actif (la Conscience - Intelligence - Connaissance primordiale). Voilà tout ce qui compte.

 

Mais alors, demandera t-on, si les deux systèmes ont le même sens, pourquoi vouloir en faire la synthèse ? C'est que, même s'ils se rejoignent sur l'essentiel, ils se distinguent sur certains autres points. Par exemple, le Tantrisme shivaïte affirme que le "je" est une manifestation de l'Absolu susceptible, à ce titre, de nous ramener à lui, tandis que le Bouddhisme tantrique, conformément à ses origines, se méfie de toutes les habitudes et représentations "naturelles". De même, le Bouddhisme tantrique prescrit de retenir sa semence, alors que le Tantrisme shivaïte fait davantage confiance au cours naturel des choses. En inversement, le Bouddhisme apporte au Shivaïsme ses analyse détaillées des expériences de méditation et sa culture du doute. De sorte que les deux systèmes gagne plus à partager, qu'à s'ignorer.

 

De la même manière, il faudrait conserver le meilleur des traditions anciennes, avec le meilleurs de ce que la modernité nous a apporté : les Droits de l'Homme, l'égalité, l'idée de progrès, etc. Et si l'on nous reproche de vouloir fabriquer une spiritualité selon notre fantaisie, nous répondrons que toute tradition "ancienne" est, en réalité, le produits de maints croisements passés et de moultes réaménagements incessants. La seule chose qui n'est point composée ni fabriquée, c'est ce qui n'existe pas !