06/03/2006

Dépasser l'ego, ou bien tout dépasser par l'ego ?

Quel est le message des sagesses de l'Inde ? S'agit-il d'anéantir son ego pour continuer une existence toute impersonnelle ? La plupart des formes populaires de sagesses dérivées de l'Hindouisme ou du Bouddhisme prétendent que oui.

 

Pourtant, lorsqu'on lit les sources indiennes, à savoir les textes comme les upanishads ou les tantras, le message est loin d'être aussi unanime... Comme si, au-delà du renoncement à son "petit" moi, il y avait un autre horizon qui, lui, passe par le moi comme par le centre de tout. Un moi qui dépasse tout en embrassant tout. Au lieu de fuir.

 

J'ai trouvé une confirmation de cette idée dans un texte non-dualiste écrit au Cachemire vers 950 Ap. J.-C: le Yogavâsishta (traduction française malheureusement épuisée). C'est un peu comme les Mille et une Nuits, mais dans une version non-dualiste et d'une profondeur spirituelle sans pareille. Sur la forme, cela ressemble aussi beaucoup à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. Bref, c'est un vrai régal.

Voici le passage en question :

 

1  La forme suprême de l'ego (ahankâra) est celle qui est associée à cette compréhension : "Je suis tout cet univers. Je suis le Soi suprême impérissable. Il n'y a rien d'autre."Cette forme d'ego mène à la délivrance, et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant (jîvanmukta).

2  Une seconde forme de l'ego, elle aussi auspicieuse, s'exprime ainsi : "Je suis différent de tout. Je suis plus subtil qu'un centième de la pointe d'un cheveux." Elle mène aussi à la délivrance et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant.

3  "Je suis seulement le corps fait de bras, de jambes, etc." : cette conviction correspond à la troisième forme de l'ego. Elle est imaginaire et non réelle. Cette dernière forme de l'ego est profane (laukika). Elle est absolument sans valeur. L'on doit à tout prix la délaisser. Elle est mauvaise et l'on doit la considérer comme notre ennemi.  (Sthitiprakarana, sarga 33, shlokas 49-54)

 

Le dépassement de l'ego enseigné par la plupart des sages correspond à la seconde forme de l'ego : c'est le "je ne suis rien, je n'existe pas, je suis une illusion" [=dépassement de l'ego grossier], suivit du "je ne suis rien de perceptible ni de pensable, je ne suis aucun phénomène, je suis seulement la pure conscience impersonnelle" [=identification à l'ego subtil].

Mais, au-delà de ces deux formes de l'ego, il y a l'ego "suprême" qui à la fois dépasse et inclus tous les phénomènes auquels on pourrait s'identifier. Au lieu de se dire qu'on est ceci ou cela, ou bien même que l'on est la conscience pure pareille à l'espace infini, on se reconnait comme ego qui est à la fois le Tout et au-delà du Tout. Autrement dit, "je" suis à la fois le sujet (la conscience qui perçoit) et l'objet (le corps, le monde...).

 

Donc, plutôt que de renoncer au "je", il s'agit de l'étendre à l'infini pour lui faire inclure toutes choses.

11:39 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yogavasistha, ego, eveil |  Facebook |

Commentaires

Cela fait du bien de lire que l'égo peut être utilisé intelligemment au lieu d'être anéanti comme le prétendent pas mal de "pseudo-guides".
Bon, je continue à lire ce blog tellement intéressant.
Malika :-)

Écrit par : Malika | 12/03/2006

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