26/03/2006

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Il y a l'être (sat). Il y a la conscience (cit). Et il y a l'union des deux : félicité (ânanda).

Au départ, cette extase est pur mouvement. Tout est possible, fluide. Puis, ce baîllement de plaisir (vijrimbhana), cette délectation émerveillée (camatkâra) se crystallise (âshyânîkrita). L'origine première, le commencement du commencement de cette perturbation est insondable, comme l'illustre cette magnifique suite mathématique mise en couleur :

 

Cette photo donne une idée des la manière dont les phénomènes s'engendrent les uns les autres dans la continuité. Il n'y a pas rien d'abord puis, soudainement, quelqque chose. Tout existe toujours. Tout est l'être. Mais l'être se connait par touche successives, suscitant ainsi le monde et le temps, un peu comme dans l'histoire de l'éléphant dans le noir. Il n'y a donc pas de commencement absolu. Seulement une succession d'aperçus, d'inspirs et d'expirs, d'éveils et d'assoupissements. Et si l'être se connait ainsi partiellement, successivement, c'est parce qu'il est doué de conscience (caitanya), synonyme de souveraine indépendance (svâtantrya). Ce monde est illusion (mâyâ); l'illusion est ignorance (ou plutôt connaissance incomplète), et cette ignorance est, finalement, liberté. 

La première originalité de la Reconnaissance, c'est de penser le Principe comme mouvement, alors que la plupart des métaphysiques occidentales comme orientale dévalorisent le mouvement. Il va sans dire que ce pur mouvement originel est décrit également en termes sexuels, puisque ce mouvement est issu de l'étreinte du couple être-conscience ou sujet-objet. Autrement dit, et sans vouloir choquer personne, notre monde est, primordialement, l'orgasme éternel du Dieu et de la Déesse. Puis apparaissent les univers et les créatures, comme autant d'embryons en gestation jusqu'à la prochaine extase.

La seconde originalité, c'est d'affirmer que cette extase continue, jusqu'à maintenant et pour toujours. Le plaisir originel semble se cristalliser, se fragmenter, la conscience et le monde se séparent. En réalité, c'est un jeu. La diversité des phénomènes est le divertissement du couple. Et la douleur, dira t-on ? La douleur physique, répond la Reconnaissance, est elle aussi une forme pervertie de l'extase originelle, atemporelle, qui affleure à chaque instant. La succession des plaisiss et des douleurs baigne dans l'extase éternelle. Si je reconnais que tous les phénomènes sont moi, que toute expérience est reconnaissance de soi, alors l'harmonie (sâmya) prédomine. Il y a des souffrances, mais elles sont qualitativement différentes. Sinon, si l'on ne reconnait pas en chaque phénomène, en chaque acte de conscience, un épisode de l'étreinte éternelle, alors règne la disharmonie (vaishâmya). D'un seul être surgissent le samsâra et le nirvâna, selon que l'être est reconnu (se reconnait) en son intégralité ou non. Un peu comme les dessins ambigus d'Escher.

Troisième originalité, enfin. L'Advaita Védânta nie l'objet : seul le Sujet (la conscience) est réel. Le Bouddhisme nie le sujet : seuls les phénomènes (les dharmas) sont réels. Or, il est certain que chacun de ces points de vue comporte sa part de vérité. Donc, unité ou multiplicité, dualité ou non-dualité : faut-il vraiment choisir ? Non, déclare la Reconnaissance, car la réalité ultime, ce n'est ni l'unité ni la dualité, ni la conscience ni les phénomènes, mais plutôt la relation entre le sujet et l'objet. Il n'y a pas à exclure le Dieu au détriment de la Déesse, ou l'inverse. Ce qui est créateur, c'est leur relation. Dès lors, le yogi est celui qui est constament attentif à cette relation entre le sujet et l'objet. Si cette relation est ressaisie en sa globalité, elle engendre une expérience harmonieuse, sinon c'est le devenir ordinaire.

Note : cette idée de relation est bien évidemment à rapporcher de celle, bouddhiste, d'interdépendence des phénomènes (pratîtyasamutpâda).

 

17:12 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti, abhinavagupta, tantra |  Facebook |

Commentaires

Pour Tenryu ( aspect quantique) vers une théorie de la conscience "PR en a-t-il connaissance ?"

Il y a les leçons que l'on peut tirer de la physique quantique et l'impact que cette théorie a eu sur notre vision du monde.

Ces diverses approches, apparemment disparates, ont en commun la remise en cause du réalisme ontologique, de l'idée de Cause première ou de l'Objet premier considérés sur le modèle trivial de l'expérience objective ordinaire.

Mais aussi la remise en question d'une vision linéaire de la notion de causalité au profit d'une perspective d'interdépendance et de rétro-action entre cause et effet.

Le Réel doit être considéré comme un fond vide.

Cette notion de vide ne doit pas être interprétée comme une absence de toute propriété, un néant ontologique ou un zéro d'existence mais plutôt comme un vide de tout conditionnement ou de toute limite.

Ce serait en quelque sorte une universalisation de ce que les physiciens appellent le vide quantique : un "trop plein'' énergétique d'où émanent les particules élémentaires.

Donc, on va établir une logique qui au lieu d'être conçue à partir de la notion d'individu, d'éléments de base distincts et comptables, sera fondée sur un Réel vide de toute définition mais "plein'' de possibilités non-actualisées, sans pour autant que ce Réel soit identifiable à ce rôle de réservoir de potentialités.

Ces possibilités non-actualisées seront non-déterminées.

Bien entendu, cet univers de possibilités non-actualisées ne pourra pas être traité comme une collection à l'instar de ce qui se fait pour des collections d'objets connus.

En effet, le but de la manoeuvre est d'établir une théorie du processus par lequel la notion d'objet de la connaissance se crée à partir d'une potentialité de production ; c'est le processus de détermination ou simplement, la détermination.

Si l'on s'en tient à une application cognitive, entre le Réel et ses représentations existe un écart incommensurable, une part de non-représentable dans laquelle se tient l'activité connaissante ou consciente du sujet, au sens le plus général du terme.

À l'idée de représentation comme reflet adéquat d'un monde objectif préexistant, la notion de détermination dans lequel l'événement vécu ainsi que sa représentation se présentent comme une polarisation du Réel dont ils ne sont pas séparés.

Car, en fait, dans l'idée de détermination, il n'y a pas réellement de production à partir et hors d'un milieu de potentialités, la détermination doit plutôt être considérée comme un processus de différenciation au sein du même milieu, ce que philosophiquement on appelle le Réel.

L'existence d'un objet déterminé quelconque, une chose ou un événement connaissable et perceptible, est dépendante de tout un contexte et, plus universellement, de tous les objets existant.

L'univers des choses et des événements est donc considéré comme un immense réseau où tout se tient et interagit plutôt qu'une collection d'éléments individuels séparés .

Bien entendu, il s'agit là d'un point de vue théorique qui prend en compte un domaine universel, mais qui inclut la possibilité de concevoir et d'étudier des domaines plus restreints afin de retomber sur des conceptions classiques du monde : un des buts étant justement d'expliquer la genèse de ces conceptions classiques.

Écrit par : PR | 26/03/2006

Merci Merci PR pour ce développement, je ne manquerai pas de le relire.

Écrit par : Tenryu | 27/03/2006

détail vous dîtes :

" Donc, unité ou multiplicité, dualité ou non-dualité : faut-il vraiment choisir? Non, déclare la Reconnaissance, car la réalité ultime, ce n'est ni l'unité ni la dualité, ni la conscience ni les phénomènes, mais plutôt la relation entre le sujet et l'objet. Il n'y a pas à exclure le Dieu au détriment de la Déesse, ou l'inverse. Ce qui est créateur, c'est leur relation."

ce qui m'inspire ces réflexions :
Cette formulation semble dire implicitement que le sujet et l'objet existent préalablement, entités métaphysiques irréductibles. Est-ce bien ce que vous voulez dire? Si c'est le cas je m'élève contre cette conception, en effet :
L'absolu ineffable paramashiva est la source jaillissante et vibrante, source du Sujet et de l'Objet. Il n'est pas Rien, ni Vide.
Le Vide à avoir avec le mouvement, la vibration : Vide transcendant avant Shiva, Objet ultime qui est une obscurité, illusion, non soi, peur, doute, première oscillation cosmique, puis le Sujet universel arrive Shiva : Je.
Il n'y a dons pas de Sujet ni d'Objet dans l'ineffable...... même universels, unique, multiples. Pas d'espaces, de temps. C'est la Conscience mais avant la pure Conscience....... ineffable.......... Source de tout.

Écrit par : cousin | 27/03/2006

être L'existence est nymphomane, la conscience, clitoris

Écrit par : Seb | 27/03/2006

Hhmmm Et que dire, à la lumière de ce que dit PR, des réflexions qu'inspirent la théorie du Big Bang, ne nous ramène-t-elle pas à des conceptions anciennes, théistes ou non théistes, ou tout ce qui est discuté içi s'y reflète ?

Écrit par : Tenryu | 28/03/2006

Puis-je rapprocher... ... ce que je viens de lire et qui m'a appris quelque chose, à la relation entre l'étant et l'être telle que Heidegger nous l'explique, à savoir l'étant qui naît du voilement de l'être ou, si l'on préfère, l'étant qui se dévoile (alètheia), alors que l'être se voile et l'étant qui au bout de sa temporalité retourne à l'être qui est non-étant (néant).
Il y a là aussi, me semble-t-il un mouvement de va et de vient qui met ce dernier en valeur. Un peu comme les relations entre le Yin et le Yang chez les taoïstes.
Je raconte des bêtises, là ?

Écrit par : mitso | 28/03/2006

Apparaître toujours, c'est souvent disparaître M. Cousin :
Sujet (conscience-Shakti) et objet (objet-Shiva) sont inséparables, comme le soleil et sa lumière.
Comme vous abordez un point technique, il serait utile que vous illustriez votre interprétation par une citation d'un texte de la Reconnaissance.

Mitso:
Oui, tout à fait. L'être de dévoile en se voilant. Apparence pure, il est occulté par son Apparence même, tout "comme le plus beau des rubis est voilé par son propre éclat". C'est à la fois le plus grande des mystères (mahâ-guhya), et la plus évidente des évidences (mahâ-a-guhya).
C'est bien pourquoi j'ai cité les pensées directrices pour une méditation sur l'être.
Quant au rapport être-étants, il correspond au rapport entre l'Apparence et les apparences. Je ne peux entrer ici dans les détails, mais les apparences sont dans l'Apparence "comme les reflets bleux dans l'opale (bleue elle aussi)".

Écrit par : anargala | 28/03/2006

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