29/03/2006

Qu'est-ce que la méditation ?

On entend souvent dire que les textes "non-dualistes" (qui enseignent que nous sommes le Soi ou la Nature de Bouddha à laquelle nous aspirons) ne sont que des cartes indiquant le chemin à suivre et la manière de pratiquer. Le sommet de cette pratique serait le "samâdhi sans constructions mentales" (nirvikalpasamâdhi). D'où l'importance de la méditation, seule capable de nous amener à vérifier expérimentalement ce dont parlent les textes non-dualistes.

Or, comme le fait remarquer le sage auteur de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya) en son chapitre dix-septième, la vie quotidienne est pleine de circonstances où disparaissent spontanément les constructions mentales, sans pour autant entrainer la "disparition" de la conscience comme dans le sommeil profond où dans l'évanouissement. Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, une rencontre à couper le souffle, une mauvaise nouvelle. Bref, tous les intervalles, les dicontinuités, les ruptures : entre veille et sommeil, entre une pensée et la suivante... Car la vie mentale et corporelle est discontinue. Et dans ces intervalles, l'on est pas pour autant inconscient.

Pourtant, ces extases passent inaperçues. Pourquoi ? A cause de l'ignorance intellectuelle, consciente. En effet, tant que l'on est pas persuadé que dans ces intervalles se révèle notre Soi, on les vit sans les vivre. Au contraire, une fois informé de leur nature, on peut se laisser aller en eux, de manière à ce qu'ils imprègnent peu à peu toutes nos pensées et perceptions. Evidemment, les pensées sont variées, alors que ces intervalles ont une seule saveur, celle de la prise de cosncience émerveillée de ce "je-ne-sais-quoi" que l'on appelle le Soi.

Par conséquent, le "samâdhi sans constructions mentales" n'est pas, en lui-même, libérateur. Il ne le devient que s'il est cultivé par un intellect informé de sa nature. Alors la pensée se dissoud en lui, en Elle, dans le même temps qu'elle s'y trouve rénovée.

La méditation sans pensées ne suffit pas. Il faut au préalable lire et réfléchir. "Seule la re-connaissance (pratyabhijnâ), expérience qui comporte des constructions mentales (sa-vikalpa), peut tarir cette source de la transmigration qu'est la connaissance incomplète."

A la limite, comme dit plus loin le sage, aucune méditation délibérée n'est nécessaire. Cela peut même être une impasse, qui consiste à croire que les pensées et les sensations "cachent" la conscience sans pensées pleine de félicité.

En réalité, comme l'affirme ici le roi Janaka "Qu'est-ce donc que cette confusion qui s'empare encore de mon esprit ? Je ne fais qu'un avec la félicité absolue du Soi. Qu'ai-je donc à entreprendre ? Qu'y a-t-il, pour moi, à atteindre ? Où et quand pourrais-je obtenir quelque chose que je n'ai pas déjà obtenu ? A supposer que cela ait lieu, comment ce qain serait-il réel ?"

L'effort pour discipliner l'esprit est vain. Tout ce qui apparait, apparait dans la conscience et n'existe qu'à travers elle. De plus, toutes les apparences sont identiques à l'Apparence. Toute expérience, avec ou sans construction mentale, est donc expérience du Soi. Et cette diversité, aprés tout, n'est que l'effet de son libre désir. A quoi bon se fatiguer pour "stabiliser" un "état naturel" (svasthyâ) factice. Le véritable état naturel est le Soi, toujours déjà présent. En le re-connaissant par la lecture, la réflexion et le laisser-être, sans forger d'étapes arbitraires ou de dualité entre "théorie" et "pratique", toute activitée est graduellement transformée. Cette transformation se traduit par une paix intérieure et une certitude croissante. Elle ne peut se mesurer de l'extérieur ou par des expériences visionnaires ou soi-disant miraculeuses qui peuvent toujours être reproduites artificiellement. Le véritable "accomplissement" (siddhi), c'est la conviction que nous ne sommes rien de tout cela.

Voilà la véritable "délivrance-dès-cette-vie" dont parlent les textes non-dualistes.

 

14:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : pratyabhijna, tantra, meditation, eveil |  Facebook |

Commentaires

Vraiment pas bandant ! Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, ...

Pourquoi vouloir attendre cet "Etat", la vie est si belle, les filles si jolies et l'EN si peu attrayant . Le désir est bien plus jouissif ! Sans désir pas de satisfaction inesperée, Quel plaisir peux tu avoir avec les duplots que tu adores si tu en as pas le désir avant? Ce que tu propose semble bien plat!

Vives les jolies filles, on est pas des curés!

Écrit par : jesus | 30/03/2006

Contresens Jésus:
La Reconnaissance ne parle jamais de suppression du désir. Le texte sur lequel je m'appuie ici affirme même que le désir est une porte vers le Soi ! Non seulement il ne s'agit pas de renoncer au désir, mais encore il est plutôt question de savourer chaque expérience !
De plus, "l'état naturel", c'est le Soi qui est félicité. Comme dit la Brihad Âranyaka Upanishad, tout désir est, en réalité, désir du Soi. Tout plaisir naît d'une prise de conscience du Soi, même si ordinairement cela passe inaperçu. Par conséquent, le plaisir est une expérience du Soi, dans la mesure ou il fait s'épanouir la conscience.
"Là où l'esprit trouve satisfaction, que là même il s'établisse" dit le Vijnâna Bhairava. "En vérité la révélation proclame que l'amour à l'égard de toute chose est pour l'amour du Soi. De ce fait le Soi, libre ou asservi, a pour nature la félicité", ajoute la Maharthamanjarî.

Écrit par : anargala | 30/03/2006

faut quant même lancer la machine. Je pense que c'est vrai ce que tu dis mais les textes non-dualistes sont déjà des textes avancés et il est difficile de travailler directement à un tel niveau parce que bien souvent les consciences sont prises dans des habitudes mentales source d'émotions conflictuelles qui elle n'ont rien de joyeuses. Donc il faut parfois je pense, en tout cas c'est comme ça que j'ai vécu les choses et que je les vis toujours, il faut un minimun de travail de mise à distance par la pratique de samatha pour que la conscience reprenne un petit peu d'aisance et alors là en effet elle peut commencer à voir qu'il n'y a pas de différence entre elle et ses manifestations comme les pensées ou le désir. Kalou rinpoché dit aussi qu'il n'y a aucun mal dans le désir que du contraire il est de la nature de la félicité et se présente comme tel lorsqu'il est reconnu dans son essence non-duelle. c'est très bien ce que tu dis mais parfois j'ai un peu peur que ce genre de présentation laisse croire à une sorte romantisme spirituel ou le but serais de se laissser aller à toute les incitations qui se manifeste en nous, il faut se laisser aller à la spontanéité mais il ne faut pas se tromper de spontanéité.
Je pense que tu n'as rien avoir avec ce genre de conception mais parfois on voit des gens qui vont à travers tout sans chercher à respecter les autres ou de faire des efforts pour se comprendre et qui disent "oui mais moi je suis un tantrikas". Bon je suis pas dans l'intention des gens peut-être bien qu'ils disent vrai mais j'ai un doute sur le fait qu'on puisse se lancer dans une voie spirituelle sans produire aucun effort du moins au départ parce que c'est vrai qu'au fil du temps on est de plus en plus soutenu par la conscience elle-même. Mais enfin si tu as pu dépasser ce stade et arriver immédiatement à la reconnaissance, pourquoi pas... chapeau! En tout cas très beau site je reviendrais.

Écrit par : Djilo | 30/03/2006

Faudrait vous entendre En vérité, dès l' origine la conscience est incomplète sans la sensation, elle a besoin des sensations.
Alors vouloir revenir dans la pure conscience, c’est enlever à cette dernière son jouet, sa complétude, c’est pour cela que tout cela est ambigu, …………..

Écrit par : Znana | 31/03/2006

Faudrait vous entendre En vérité, dès l’origine la conscience est incomplète sans la sensation, elle a besoin des sensations.
Alors vouloir revenir dans la pure conscience, c' est enlever à cette dernière son jouet, sa complétude, c’est pour cela que tout cela est ambigu.

Écrit par : Znana | 31/03/2006

Oui, oui, et oui !!! Bien d'accord, Znana, voilà un argument qui sonne fort bien !!

Ou, Anargala, cet argument me plaît car la sensation pure, simple influx de nos organes sensoriels est le témoin de la présence du monde.

Cette sensation, me diras-tu, est elle-même conscience, et en tout cas elle n'est viable que dans le cadre d'une interprétation perceptive, certes, mais ce n'est pas la conscience qui crèe les sensations, ce sont bien les objets, ou quoique ce soit que nous supposons être en-dehors.

Écrit par : Tenryu | 31/03/2006

Méditation, Tantrisme et éthique. Djilo :
Je suis tout à fait d'accord avec toi. Une pratique de méditation formelle est un terrain favorable pour la reconnaissance du Soi.
Et, c'est vrai aussi, l'approche tantrique qui prétend viser un au-delà du Bien et du Mal offre de nombreuses tentations à qui voudrait justifier son égoïsme (voir les billets sur ce sujet). Je pense que la reconnaissance du Soi ne donne aucun passe-droit. Au contraire, on réalise que la personne est toujours imparfaite et qu'elle n'existe qu'en dépendance des autres personnes, comme dit le Dalaï Lama. Conscience absolue et conscience morale sont, au fond, inséparables. Le Soi n'est pas au-delà de toute morale, mais seulement au-delà des coutumes et des conventions.

Écrit par : anargala | 31/03/2006

Toute expérience est reconnaissance du Soi Le point de vue de la Reconnaissance n'est pas celui de l'Advaita Védânta.
Il n'est pas question de supprimer quoi que ce soit, et surtout pas les sensations. La Reconnaissance est INCLUSIVE. Unité, oui, mais unité qui INCLUT la dualité, les dualités, tout.
"Supprimer les objets", cela veut alors dire se détendre. Il ne s'agit pas d'écarter les objets eux-mêmes, mais de se déssaisir d'eux, de dé-focaliser l'attention. La conscience a toujours un objet, l'Apparence pure, la Lumière, inséparable d'elle. Tout est Apparence. Dès lors, à quoi bon rejeter une chose pour en adopter une autre ?
Sur ce point, la Reconnaissance dit la même chose que le Dzogchen ou le Mahâmudrâ. Laisser les pensées et les sensations aller et venir sans saisie. C'est "l'attitude de Shiva" (shâmbhavîmudrâ), les sens ouverts, l'esprit à l'aise et sans référence.

Écrit par : anargala | 31/03/2006

Oui aussi Tenryu :
Tout à fait d'accord. L'être, ou ce je-ne-sais-quoi, est Shiva, la réalité. Pas de conscience sans l'Objet, pas de Shakti sans Shiva. La Reconnaissance n'affirme pas que seul existe la conscience, sans objet. Simplement, cet objet - Shiva - n'est pas réellement séparé d'elle.

Écrit par : anargala | 31/03/2006

Ceci dit, j'apprécie fortement ton billet, car c'est là, au niveau du vécu méditatif, que ta philosophie bien-aimée prends toute sa pertinence, son sens.

Et, contrairement à Djilo, je ne pense pas que l'effort progressif et graduel doit la précéder, mais plutôt aller de pair. En effet, sans prétendre à de grandes transformations de notre vie intérieure, on peut faire l'expérience de ce que cette philosophie présente lors de nos débuts dans la méditation, même si cela reste bien modeste. Dès notre premier week-end de méditation, nous pouvons faire l'expérience flagrante de la discontinuïté de nos états, nous pouvons nous rendre compte que lorsque nous piquons du nez pour un assoupissement de quelques fractions de secondes, nous étions inconscients mais pas absents ...

L'avantage de cette re-connaissance précoce, c'est qu'elle introduit le but dans les moyens, ce qui est plus qu'excellent, et peut nous éviter de voir en la voie un chemin de croix pénible, fait d'efforts et de douleurs.

Mais prétendre cheminer dans cette voie sans les supports auxquels fait référence Djilo, c'est se complaire dans les tendances égotiques, dont la plus flagrante est "je suis ceci" "je suis cela", et de s'attribuer les qualité de ces spiritualités si agréables à l'oreille, tout en ne re-connaissant pas notre ignorance flagrante.

Cependant, il faut dire que nous n'avons pas besoin de telle ou telle philosophie non-dualiste pour parader deci delà en piaillant "je suis ceci" "je suis cela", toute chose pouvant servir à l'ego pour s'inflater. Donc on ne saurait te reprocher de déclamer tes ardeur envers ta préférée, d'autant plus que ce billet brille par la beauté de son langage.

Écrit par : Tenryu | 31/03/2006

Fabrice Midal et le désir Une fois, Fabrice Midal, qui a l'habitude de parader en gloussant "je suis trungchenpa" "je suis trungchenpa", préparait un enseignement qu'il allait donner sur le désir.

Son propos était de dire que seul Trungpa avait rétabli le désir dans sa vocation d'unique énergir salvatrice, comme opposé à la colère, la jalousie, l'orgueil et l'ignorance, en ceci qu'elle nous portait à l'extérieur de notre petite conscience, ouverture vers les autres et le monde, précurseuse de la re-connaissance.

Il disait justement que tous les autres maîtres bouddhistes tenaient le désir pour le poison à éviter, celui qui causait notre perte. Il citait son interview avec Drukchen Rimpoche, et citait Kalou Rimpoche qui disait " le désir, c'est comme l'eau salée, plus on en boit, plus on a soif". Donc pour lui, Trungpa détenait l'exclusivité de la conception du désir tel que tu le présentes, ce qui est on ne peut plus faux.

L'objectif de Fabrice étant alors non point de penser juste, mais de glousser fort et coloré, on peut bien sûr le pardonner, et même le laisser continuer, mais enfin nous qui discutons entre amis, nous nous devons de parler juste.

Re-connaitre le désir comme l'étreinte éternelle du sujet de l'objet, ce n'est pas se vautrer dans les tendances telles quelles, ni se gaver de l'objet du désir jusqu'à gâter le relation et l'objet lui-même. Re-connaître le désir comme la source jaillissante de ce monde, c'est surfer humblement et délicatement sur les vagues qui nous en parviennent, et si ainsi nous faisons, c'est notre être entier qui fondra, qui s'embrasera et mourra, pour renaître et re-connaître encore, comme une prière, une louange, une vénération du sacré.
Donc ce n'est pas le désir qui est poison, mais plutôt la manière dont nous ruons, barbares grossiers, à nous en satisfaire goulûment avec aveuglement, avec ce que nous trouvons devant notre nez. Cette manière de se satisfaire est un poison, car elle fige et solidifie la relation sujet-objet, et donne plus de réalité à nos souffrances samsariques, et prépare les solidifications futures en semant les graines du karma.

Donc le désir est voie de libération, mais pas sans re-connaissance, et pas de re-connaissance sans effacement de soi.

Il est évident que c'est la position des maîtres du vajrayana, ainsi que bien d'autres voies non-dualistes.

Et toc.

Écrit par : Tenryu | 31/03/2006

Merci Znana.............. et tenryu et bien sur anargala..... En vérité, dès l'origine la conscience est incomplète sans la sensation, elle a besoin des sensations.
Alors vouloir revenir dans la pure conscience, c'est enlever à cette dernière son jouet, sa complétude, c'est pour cela que tout cela est (énormement) ambigu.

DONC:
Il ne s'agit pas d'écarter les objets eux-mêmes, mais de se déssaisir d'eux, de dé-focaliser l'attention. La conscience a toujours un objet, l'Apparence pure, la Lumière, inséparable d'elle. Tout est Apparence. Dès lors, à quoi bon rejeter une chose pour en adopter une autre ?
Sur ce point, la Reconnaissance dit la même chose que le Dzogchen ou le Mahâmudrâ. Laisser les pensées et les sensations aller et venir sans saisie.

SAISIR :
Donc ce n'est pas le désir qui est poison, mais plutôt la manière dont nous ruons, barbares grossiers, à nous en satisfaire goulûment avec aveuglement, avec ce que nous trouvons devant notre nez. Cette manière de se satisfaire est un poison, car elle fige et solidifie la relation sujet-objet, et donne plus de réalité à nos souffrances samsariques, et prépare les solidifications futures en semant les graines du karma.

SAISIR : s'approprier, s'identifier, cela est mien, cela est moi.....cela est permanent...

Écrit par : discret | 31/03/2006

expérience Et bien voilà des réflexions de qualité! passons à l'expérience!

Écrit par : Djilo | 31/03/2006

les nouvaux textes revus et corrigés par anargala !!

Quel experience? tout les textes disent qu'il n'y a rien à faire, tous affirment que l'on est déjà libéré, on ne va pas reinventer le shivaisme du cachemire!!

Alors si les texte affirment certaines choses pourquoi anargala invente le rien à faire mais en faisant un petit peu..........
ou un petit peu beaucoup ............... etc...

Écrit par : yenamarre | 31/03/2006

Eveil, graduel et subit Le Soi est toujours déjà atteint, par définition. Toute expérience est expérience du Soi, puisque le Soi est Expérience.
Cependant, le Soi est doué de conscience, c'est-à-dire de liberté. Il peut se reconnaître ou bien se méconnaître. La Reconnaissance peut être graduelle ou non. Une fois le Soi reconnu comme Seigneur, on peut encore distinguer des degrés dans la connaissance, selon que cette connaissance est plus ou moin continue. Eveillé, on devient ensuite "parfaitement éveillé" (suprabuddha, cf. Spandakârikâ Svacchanda Tantra).
L'Eveil est donc à la fois instantané et progressif. Du point de vue du Soi, on est toujours déjà éveillé, car l'éveil est notre essence. Du point de vue du corps ou (ce qui revient au même), de la personne, des progrès restent toujours à faire.

Écrit par : anargala | 01/04/2006

L'infini beauté C'est bien ca le plus génial. Étant illimité, la redécouverte de soi-même ne peut pas avoir de fin. Pas d,accumulation, Un renouveau perpétuel sans fin.

Écrit par : Seb | 01/04/2006

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