29/03/2006

Qu'est-ce que la méditation ?

On entend souvent dire que les textes "non-dualistes" (qui enseignent que nous sommes le Soi ou la Nature de Bouddha à laquelle nous aspirons) ne sont que des cartes indiquant le chemin à suivre et la manière de pratiquer. Le sommet de cette pratique serait le "samâdhi sans constructions mentales" (nirvikalpasamâdhi). D'où l'importance de la méditation, seule capable de nous amener à vérifier expérimentalement ce dont parlent les textes non-dualistes.

Or, comme le fait remarquer le sage auteur de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya) en son chapitre dix-septième, la vie quotidienne est pleine de circonstances où disparaissent spontanément les constructions mentales, sans pour autant entrainer la "disparition" de la conscience comme dans le sommeil profond où dans l'évanouissement. Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, une rencontre à couper le souffle, une mauvaise nouvelle. Bref, tous les intervalles, les dicontinuités, les ruptures : entre veille et sommeil, entre une pensée et la suivante... Car la vie mentale et corporelle est discontinue. Et dans ces intervalles, l'on est pas pour autant inconscient.

Pourtant, ces extases passent inaperçues. Pourquoi ? A cause de l'ignorance intellectuelle, consciente. En effet, tant que l'on est pas persuadé que dans ces intervalles se révèle notre Soi, on les vit sans les vivre. Au contraire, une fois informé de leur nature, on peut se laisser aller en eux, de manière à ce qu'ils imprègnent peu à peu toutes nos pensées et perceptions. Evidemment, les pensées sont variées, alors que ces intervalles ont une seule saveur, celle de la prise de cosncience émerveillée de ce "je-ne-sais-quoi" que l'on appelle le Soi.

Par conséquent, le "samâdhi sans constructions mentales" n'est pas, en lui-même, libérateur. Il ne le devient que s'il est cultivé par un intellect informé de sa nature. Alors la pensée se dissoud en lui, en Elle, dans le même temps qu'elle s'y trouve rénovée.

La méditation sans pensées ne suffit pas. Il faut au préalable lire et réfléchir. "Seule la re-connaissance (pratyabhijnâ), expérience qui comporte des constructions mentales (sa-vikalpa), peut tarir cette source de la transmigration qu'est la connaissance incomplète."

A la limite, comme dit plus loin le sage, aucune méditation délibérée n'est nécessaire. Cela peut même être une impasse, qui consiste à croire que les pensées et les sensations "cachent" la conscience sans pensées pleine de félicité.

En réalité, comme l'affirme ici le roi Janaka "Qu'est-ce donc que cette confusion qui s'empare encore de mon esprit ? Je ne fais qu'un avec la félicité absolue du Soi. Qu'ai-je donc à entreprendre ? Qu'y a-t-il, pour moi, à atteindre ? Où et quand pourrais-je obtenir quelque chose que je n'ai pas déjà obtenu ? A supposer que cela ait lieu, comment ce qain serait-il réel ?"

L'effort pour discipliner l'esprit est vain. Tout ce qui apparait, apparait dans la conscience et n'existe qu'à travers elle. De plus, toutes les apparences sont identiques à l'Apparence. Toute expérience, avec ou sans construction mentale, est donc expérience du Soi. Et cette diversité, aprés tout, n'est que l'effet de son libre désir. A quoi bon se fatiguer pour "stabiliser" un "état naturel" (svasthyâ) factice. Le véritable état naturel est le Soi, toujours déjà présent. En le re-connaissant par la lecture, la réflexion et le laisser-être, sans forger d'étapes arbitraires ou de dualité entre "théorie" et "pratique", toute activitée est graduellement transformée. Cette transformation se traduit par une paix intérieure et une certitude croissante. Elle ne peut se mesurer de l'extérieur ou par des expériences visionnaires ou soi-disant miraculeuses qui peuvent toujours être reproduites artificiellement. Le véritable "accomplissement" (siddhi), c'est la conviction que nous ne sommes rien de tout cela.

Voilà la véritable "délivrance-dès-cette-vie" dont parlent les textes non-dualistes.

 

14:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : pratyabhijna, tantra, meditation, eveil |  Facebook |

26/03/2006

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Il y a l'être (sat). Il y a la conscience (cit). Et il y a l'union des deux : félicité (ânanda).

Au départ, cette extase est pur mouvement. Tout est possible, fluide. Puis, ce baîllement de plaisir (vijrimbhana), cette délectation émerveillée (camatkâra) se crystallise (âshyânîkrita). L'origine première, le commencement du commencement de cette perturbation est insondable, comme l'illustre cette magnifique suite mathématique mise en couleur :

 

Cette photo donne une idée des la manière dont les phénomènes s'engendrent les uns les autres dans la continuité. Il n'y a pas rien d'abord puis, soudainement, quelqque chose. Tout existe toujours. Tout est l'être. Mais l'être se connait par touche successives, suscitant ainsi le monde et le temps, un peu comme dans l'histoire de l'éléphant dans le noir. Il n'y a donc pas de commencement absolu. Seulement une succession d'aperçus, d'inspirs et d'expirs, d'éveils et d'assoupissements. Et si l'être se connait ainsi partiellement, successivement, c'est parce qu'il est doué de conscience (caitanya), synonyme de souveraine indépendance (svâtantrya). Ce monde est illusion (mâyâ); l'illusion est ignorance (ou plutôt connaissance incomplète), et cette ignorance est, finalement, liberté. 

La première originalité de la Reconnaissance, c'est de penser le Principe comme mouvement, alors que la plupart des métaphysiques occidentales comme orientale dévalorisent le mouvement. Il va sans dire que ce pur mouvement originel est décrit également en termes sexuels, puisque ce mouvement est issu de l'étreinte du couple être-conscience ou sujet-objet. Autrement dit, et sans vouloir choquer personne, notre monde est, primordialement, l'orgasme éternel du Dieu et de la Déesse. Puis apparaissent les univers et les créatures, comme autant d'embryons en gestation jusqu'à la prochaine extase.

La seconde originalité, c'est d'affirmer que cette extase continue, jusqu'à maintenant et pour toujours. Le plaisir originel semble se cristalliser, se fragmenter, la conscience et le monde se séparent. En réalité, c'est un jeu. La diversité des phénomènes est le divertissement du couple. Et la douleur, dira t-on ? La douleur physique, répond la Reconnaissance, est elle aussi une forme pervertie de l'extase originelle, atemporelle, qui affleure à chaque instant. La succession des plaisiss et des douleurs baigne dans l'extase éternelle. Si je reconnais que tous les phénomènes sont moi, que toute expérience est reconnaissance de soi, alors l'harmonie (sâmya) prédomine. Il y a des souffrances, mais elles sont qualitativement différentes. Sinon, si l'on ne reconnait pas en chaque phénomène, en chaque acte de conscience, un épisode de l'étreinte éternelle, alors règne la disharmonie (vaishâmya). D'un seul être surgissent le samsâra et le nirvâna, selon que l'être est reconnu (se reconnait) en son intégralité ou non. Un peu comme les dessins ambigus d'Escher.

Troisième originalité, enfin. L'Advaita Védânta nie l'objet : seul le Sujet (la conscience) est réel. Le Bouddhisme nie le sujet : seuls les phénomènes (les dharmas) sont réels. Or, il est certain que chacun de ces points de vue comporte sa part de vérité. Donc, unité ou multiplicité, dualité ou non-dualité : faut-il vraiment choisir ? Non, déclare la Reconnaissance, car la réalité ultime, ce n'est ni l'unité ni la dualité, ni la conscience ni les phénomènes, mais plutôt la relation entre le sujet et l'objet. Il n'y a pas à exclure le Dieu au détriment de la Déesse, ou l'inverse. Ce qui est créateur, c'est leur relation. Dès lors, le yogi est celui qui est constament attentif à cette relation entre le sujet et l'objet. Si cette relation est ressaisie en sa globalité, elle engendre une expérience harmonieuse, sinon c'est le devenir ordinaire.

Note : cette idée de relation est bien évidemment à rapporcher de celle, bouddhiste, d'interdépendence des phénomènes (pratîtyasamutpâda).

 

17:12 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti, abhinavagupta, tantra |  Facebook |

22/03/2006

Que signifie l'expérience du sommeil profond ?

Le Soi, notre vraie nature, n'est pas un objet connaissable comme cette table, et pourtant il n'est pas inconnaissable. Les choses que l'on peut connaître ne constituent pas la vraie connaissance. La vraie connaissance, c'est connaître ce par quoi tout est connu, et que l'on peut appeler "conscience" (cit) ou "connaissance" (jnâna). Elle est Manifestation, Existence et Lumière, car tout brille dans sa Lumière, tout apparaît et disparaît dans son Apparence. Elle est l'être de ce qui est, et aussi l'être de ce qui n'est pas. Alors que la table n'existe que dans et par l'acte de conscience qui l'illumine, la conscience est connue elle-même par elle-même, comme une lampe. Ce qui nous empêche de la reconnaître dans sa pureté, c'est notre tendance à objectiver, à réifier : nous sommes habitués depuis si longtemps à ne voir que les reflets ! La conscience est le miroir, ce vaste espace sans limite dans lequel nous voyons, espérons et craignons. Elle voit les choses et les pensées, elle est le Témoin. Tout ce qui peut être connu sur le mode du "cela" - tout ce qui peut-être objectivé - n'est pas la conscience. Pour l'appréhender, il suffit donc d'écarter les choses, les objets.

Mais alors, objecte (!) le jeune Ashtavakra au sage roi Janaka, dans le chapitre XVI de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ : "S'il suffit, Ô roi, de ce retrait de l'esprit dont tu as parlé pour que se manifeste la suprême conscience, celle-ci doit aussi bien être révélée dans le sommeil profond [et l'évanouissement et tous les "blancs mentaux"] car l'esprit s'est alors détourné des objets. Dès lors, à quoi bon utiliser d'autres moyens ? Le sommeil, à lui tout seul, permettra d'atteindre le but !"

Le roi répond, en substance, que dans le sommeil profond, sans rêve, le Soi reste obnubilé par l'inconscience, qui est comme l'objet le plus subtil.Cette hébétude est, en effet, encore une forme d'objet, c'est le "rien" qui forme la toile de fond de toutes les autres expériences. C'est une épure de l'objectivité. La pure Manifestation indivise qu'est la conscience commence par se nier elle-même avant de se prendre pour "ce corps face à cette table". L'insconcience, ce voile de torpeur, est le résultat de cet oubli de la plénitude. Cette absence est le prélude nécessaire à la Manifestation divisée et fragmenté. Cet état de vide est un état et un objet connu. On s'en souvient en disant "j'étais inconscient". C'est un objet, une chose, une construction, alors que la conscience ne peut jamais être appréhendée ainsi. Elle est "ce qui connait" cette absence, cette insconscience. Croire que la conscience disparaît réellement lors du sommeil profond est une illusion. Habitués que nous sommes à nous identifier aux sensations, aux pensées et aux objets limités, nous coryons que nous disparaissons lorsqu'ils disparaissent ! En réalité, ils se fondent dans la conscience, en nous, dans l'être pur, qui est l'acte de percevoir. Les objets perçus apparaissent et disparaissent, mais la perception elle-même ne disparait jamais, tout comme l'océan ne disparait pas lorsqu'une vague se résorbe en lui !

La conscience, notre vraie nature, n'est donc ni le sommeil profond ni aucun autre état, mais "ce qui perçoit" ces état changeants. Voilà pourquoi elle est immortelle. Elle est le Souverain Bien : tout ce qu'on peut désirer n'est en effet qu'un fragment de sa Manifestation. Elle est absence de peur, car tout ce que je perçois, c'est moi, pure Manifestation. La mort, la souffrance, gains et pertes n'existent qu'en moi. Voir cela, voir ce qui voit, c'est voir tout ce qu'il y a à voir, et la souffrance s'en trouve transfigurée. Comme un drame. La souffrance est toujours là mais, éclairée à la lumière de l'Eternelle, elle change de visage.

Cette pure conscience est accessible entre deux pensées, entre veille et sommeil, au moment où l'on éternue, où l'on est surpris, perdu, endormis, réveillé, choqué, contrarié, paralysé, stupéfait, etc. On peut cultiver ces "samâdhi furtifs", ces moments atemporels pour nourrir les autres moments. Peu à peu, cet émerveillement imprègne tout, le plaisir comme la souffrance, la légèreté comme la lourdeur.

Ou bien, on peut simplement "retourner" l'attention vers soi, dans un acte de pure conscience de soi. Dire "je". "Je", et non pas "je suis la conscience, je ne suis pas le corps". "Je" est le mantra ultime. Un "je" sans contraires, sans ennemis, un "je" qui n'est ni ceci ni cela, mais qui embrasse tout en lui, sans divisions, mais sans exclure non plus les formes infiniement variées. L'énoncer doucement, de manière vivante, c'est se reconnaître comme Seigneur, dit la Reconnaissance. Enoncez-le et il s'enoncera tout seul, comme une sorte d'extase permanente à l'arrière-plan de toutes les autres pensées et paroles.

 

 

11:28 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : pratyabhijna, soi, atma |  Facebook |

20/03/2006

Les gens du gange

Une image rare : la maison de Mark S. G. Dycckowski, celui qui fut mon principal professeur durant ces deux années passées à Bénares. Le rez-de-chaussez est occupé par des shivalingas. Le triangle blanc, c'est un yantra. Au premier étage, il y a la petite pièce où Mark nous recevait, assis par terre. Il parlait pendant des heures, ou jouait du sitar. Le plus souvent, nous lisions ensemble le Tantrâloka ou les hymnes aux Kâlî, avec le commentaire de son gourou, Swami Lakshman Joo. Depuis 30 ans qu'il vit à Bénares, Mark a transcrit plusieurs dizaines de manuscrits des tranditions tantriques kaulas. Aujourd'hui, il est certainement l'un des plus grands spécialistes du Tantrsime. Cet endroit, contrairement à d'autres, est trés calme à la nuit tombée :

 

  On lave tout dans le Gange, même sa bicyclette :

 

Sur les ghats, on peut méditer...ou pêcher ! :

 

Je n'oublierais jamais les innombrables aller-retours sur ces berges, les nuits d'hiver, avec un brouillard à couper au couteau et une petite lampe de poche... brrr.

16:30 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : varanasi |  Facebook |

Que deviennent les offrandes ?

A Bénares, il y a deux champs de crémation : Mânikârnikâ et celui-ci, Harishchandra, du nom d'un roi légendaire. Comme on voit, les crémations consumment beaucoup de bois. Pour lutter contre la déforestation, le gouvernement a fabriqué un crématorium électrique à cet endroit, mais personne ne l'utilise...:

 

En dehors, des chiens et des vaches, il y a aussi des chèvres : elles adorents les fleurs qu'on offre aux lingas de Shiva :

 

16:15 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : varanasi, assi ghat |  Facebook |

Pourquoi l'autre rive est-elle inhabitée ?

Cela va bientôt faire un an que je suis rentré de mon dernier séjour en Inde. Pour fêter ça, quelque souvenirs :

Une vue du Gange depuis la terrasse de ma pizzeria préferrée, sur Assi ghat :

 

Ma première rencontre avec la Vache Cosmique, à l'Aube, sur les rives du Gange ! :

 

Je me suis toujours demandé pourquoi la rive opposée à la ville de Bénares était inhabitée. On dit que ce côté n'est pas auspicieux, mais tout de même... remarquez, le résultat est fort agréable. On peut être dans une ville de deux millions d'habitants et se croire à la campagne !

16:06 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : varanasi, assi ghat |  Facebook |

18/03/2006

Y a t-il des limites à l'humaine bêtise ?

Ces temps-ci le shivaïsme du Cachemire a le vent en poupe, sous toutes les latitudes. En témoigne ce gourou auto-proclamé, le maaaaaître Ki-shin-dé-sous, "Suprême Avatar de Shiva, suprême yogi shivaïte, océan de sagesse incarné pour éveiller notre kundalinî", etc. Plein d'humilité, "Sa Sainteté" ajoute "I'm the smallest prouting seed !". Pouiit ! In english itself:

"The healer of mankind, the liberator of common masses, the ruler of rich and poor, the wisest of the wise, the imparter of true knowledge, the destroyer of evil forces, co-operator of the deliverance of the world and alleviator of the darkness of duality, is coming to New Zealand in January 2006 for a two week retreat.(...)

In India He is considered to be the highest Shaiva Yogi, yes, the Avatar Shiva Bhairava Himself"

Allez l'ouya ! Allez l'ouya ! Vive l'ouya ! Youpiiiiiiiiiiiii!!! Râaaaaa!!! Quel bonheur !

Spécialisé il est, semble t-il, dans l'élevage des moutons néo-zélandais. Belle barbe aussi, et fort jolie sa compagne est. (bémol politiquement correcte : cet avatar combinné de Bhairava et de Babaji-poile-au-kiki a beau être un mégalo aux ambitions cosmiques, il n'arrive pas à la cheville d'Adidam, alias "le plus grand avatar de tous les temps", qui a lui aussi fait du shivaisme du Cachemire son fond de commerce depuis les années 70.)

Le plus drôle - ou le plus triste - c'est que ce drôle de barbu s'est fait faire une lettre de louange par un authentique maître du shivaïsme cachemirien, le pandit Koukilou. C'est normal faut dire. Si vous n'avez pas un faciès tibétain ou indien, la seule solution pour vous faire entendre des dévots potentiels, c'est de vous déguiser en Indien (la barbe ça marche trés bien) ou de trouver un vieux pandit à moitié sénile pour vous recommander. Ensuite, c'est une affaire de mise en scène et de marketing.

 

En attendant, le Shivaïsme du Cachemire, le vrai, demeure à l'ombre des textes...

09:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : tantra, shivaisme, gourou, guru |  Facebook |

16/03/2006

A quoi bon s'interroger sur la signification du mot "est" ?

Paroles directrices pour la méditation se rapportant à l'être

 

L'être est ce qu'il y a de plus vide tout en étant profusion

L'être est ce qu'il y a de plus commun tout en étant l'unique

L'être est ce qu'il y a de plus compréhensible tout en étant le retrait

L'être est ce qu'il y a de plus galvaudé tout en étant origine

L'être est l'appui le plus sûr tout en étant abîme

L'être est ce qui est sans cesse redit et en même temps ce qui garde le silence

L'être est ce qui est le plus oublié tout en étant la mémoire

L'être est la contrainte la plus contraignante tout en étant libération

 

Profonde récapitulation des paradoxes de ce que la Reconnaissance appelle l'Apparence (prakâsha) ! tirée du Concept fondamentaux de Heidegger (p.71sqq.).

17:56 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : heidegger, pratyabhijna, etre |  Facebook |

15/03/2006

En quel sens la conscience est-elle "inconnaissable" ?

La conscience n'est pas connaissable sous la forme d'un objet. L'on ne peut appréhender la conscience de la même façon que l'on perçoit une table. Tel est, du moins, l'enseignement de la Doctrine secrète jusqu'à présent.

Mais alors, se demande le disciple, comment peut-on connaître la conscience ? Auparavant, le maître a évoqué la nécessité d'écarter tous les phénomènes pour la saisir en sa pureté, puis il a démontré que tous les phénomènes n'étaient que des illusions projetés sur elle comme des reflets sur un miroir. Mais alors, la connaissance de la conscience ultime, pareille à un ciel vide, est-elle compatible avec la vie quotidienne ? S'il faut que tout disparaisse pour la connaître et se délivrer de la souffrance, le sage cessera de vivre ! Et puis, sans phénomènes, sans objets, à quoi peut bien "servir" cette conscience pure ? N'est-ce pas encore ce "culte du néant" dénoncé par certains ?

Le chapitre 15 de la Doctrine secrète, intitulé La femme-ascète, élucide ces difficultés.

Comme à son habitude, le maître répond par une histoire. Le fils du dieu de la mer, déguisé en brahmane, débat contre une assemblée de brahmanes. Ils perdent chacun leur tour, et le faux brahmane envoie alors ces infortunés rejoindre son père au fond des océans. Ce faux barhmane, c'est Ashtavakra, le "Huit-fois difforme" selon la traduction d'Alain Porte (voir sa traduction de l'Ashtavakra Gîtâ).

Débarque alors une mystérieuses femme-ascète. Elle interroge Ashtavakra sur l'Inconnaissable : "Le connais-tu ?" Il répond que oui, et répète l'essentiel de l'enseignement donné jusqu'ici dans la Doctrine secrète : la conscience est la Déesse qui crée et contient tous les univers comme une cité reflétée dans un miroir.

Mais la vieille femme le questionne sur les difficultés que l'on vient d'évoquer, justement : "Tu affirme d'une part que la conscience est inconnaissable, et d'autre part que c'est en la connaissant que l'on parvient à l'immortalité". Tu te contredis ! En fait, "tu perçois directement la totalité des reflets, mais tu ne perçois pas directement le miroir." Autrement dit, tu te paie de mots.

Ashtavakra, plein de honte, s'en remet à la sagesse de cette femme: "Tant que cette connaissance n'aura pas été intériorisée  dans les profondeurs du Soi elle pourra être proclamée et entendue des milliers de fois, ce sera toujours en vain."

La conscience est inconnaissable au sens où elle n'est pas connaissable par un autre moyen qu'elle-même. Elle se connait elle-même, par elle-même. Pour la connaître, il suffit donc de retourner son attention vers "ce qui regarde". Cette conversion est la connaissance directe du Soi. Cette conscience de soi est le sens véritable du mot "je". C'est une Parole qui s'énonce spontanément à l'arrière-plan de toutes nos paroles.  Personne ne peut l'énoncer délibérement, mais personne ne peut non plus l'empècher de "parler". Elle est à la fois silence et récapitulation de tous les discours possibles.

"La suprême Puissance qu'est la conscience est la Déesse et le fondement de l'univers. Elle qui manifeste toutes choses, en quel temps et en quel lieu n'est-elle pas manifestée ? Là où elle ne se manifeste pas, rien ne serait manifesté. La Puissance qu'est la conscience se manifeste à travers la non-manifestation elle-même !" Comme dit Abhinavagupta dans la Lumière des tantras (I, 53) : "Même la non-existence des choses a (elle aussi) nécessairement pour fondement l'expérience du '(Tiens, la table n'est pas ici!'). La notion 'ceci n'existe pas' diffère, en effet, de (l'état d'inconscience propre à) un objet inanimé, tel un mur." L'inexistence n'existe qu'à l'intérieur de l'existence.

Vous direz peut-être que retourner son attention vers soi, vers le Soi, demande des efforts énormes incompatibles avec une vie ordinaire. Mais "le regard intérieur est dépourvu de toute tension : comment pourrait-il appartenir à un intellect tendu dans l'effort ? C'est pourquoi tu dois approcher ta propre essence en abandonnant toute espèce de tension. Alors, pendant un instant, tu rejoindras ta propre essence et tu t'y maintiendras sans pensée. Puis tu te souviendras (de la question précédente) et tu comprendras en quel sens la conscience est à la fois inconnaissable et parfaitement connue." 

Se laisser aller dans le "je", comme on se laisse bercer par une musique, est possible.

10:13 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : pratyabhijna, abhinavagupta, tantraloka |  Facebook |

11/03/2006

Qu'est-ce que la rudra-vînâ ?

Le Tantrisme, c'est aussi la musique. En dehors des oeuvres new age plus ou moins inspirées, il reste que la religion shivaïte prescrit "le chant et la danse" (gîtanritya) dans tous ses textes (les tantras, justement) comme moyen de célébrer le divin.

J'ai entendu la rudra-vînâ  pour la première fois en 1996. Des sons venus de nulle part, des sonorités nuancées, graves, pour une musique à la fois sobre et sensuelle. Instrument à cordes et ancêtre du sitar, la "vînâ de Shiva" existe sous sa forme actuelle depuis le XIVème siècle environ. Cependant, il existait depuis longtemps déjà des formes de vînâ sans frettes. Plusieurs tantras sont consacrés exclusivement au culte de "Shiva-joueur-de-vînâ" (Tumburubhairava). En voici une magnifique représentation du sud de l'Inde, c. XIème siècle. La vînâ a disparu, mais on peut facilement l'imaginer:

 
La Déesse joue, elle aussi, de la vînâ, sur cette sculpture du Xème siècle, où l'on peut voir une forme de vînâ plus ancienne, sans frettes :
Cette musique extrêmement prestigieuse a connue ses heures de gloire dans les cours des Moghols. Sur cette peinture du grand peintre Govardhana, influencée manifestement par le style flamand, on peut admirer un joueur de rudra-vînâ ou bîn. Ses boucles d'oreilles montre qu'il est un yogi adepte du hatha-yoga répandu de nos jours dans le monde entier :

Presque disparu au XXème siècle, cet instrument a été sauvé par l'immense musicien Zia Mohiuddin Dagar :

 
Aujourd'hui, son fils perpétue cette musique, ainsi que Philippe Bruguière, par ailleurs conservateur à la Cité de la Musique à Paris :

Pour écouter quelques extraits de cet instrument, cliquez sur les liens en haut à droite.

15:57 Écrit par David Dubois dans Musique | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : dhrupad, tantra, tantrisme, dagar, rudra vina |  Facebook |

Cosmic Cow On Air !

Meuh ! Ceux d'entre-vous qui se sont levé trés tôt hier matin ont peut-être eu la surprise d'entendre la Vache Cosmique meugler sur France Inter, dans la chaleureuse chronique qui lui a été consacrée par David Abiker dans le cadre de l'émission quotidienne "Blog à part".

15:36 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : vache cosmique |  Facebook |

10/03/2006

Y-a t-il une philosophie des tantras ?

Depuis quelques années, on voit régulièrement le thème du "Tantra" apparaître dans la presse occidentale. Il y est présenté comme une méthode reposant sur la sexualité, et donc sur le ressenti. Ce n'est pas faux et c'est merveilleux, mais le Tantrisme, ce sont aussi des philosophies et des manières de penser.

La formulation la plus aboutie du Tantrisme est sans doute la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ). Exposée dans un poème en sanskrit, elle a donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée centrale en est aussi simple qu'inouïe : nous sommes Dieu, parce que la conscience est l'attribut divin par excellence. Et le monde est engendré, à chaque instant, par l'union de Dieu et de la Déesse, celle-ci personnifiant la conscience que Dieu a de lui-même. La conscience (la déesse) et le monde (le Dieu). Pour nous convaincre de cette idée assez extravaguante à première vue, l'auteur analyse nos expériences les plus quotidiennes, telles que le souvenir ou le sommeil. Découvrir l'extra-ordinaire dans l'ordinaire, telle est la voie que nous propose cette pensée à la fois exotique et parfaitement d'actualité. Une traduction inédite vient de paraître chez l'Harmattan : les Stances sur la re-connaissance (de soi comme étant) le Seigneur, avec des commentaires, des notes et une introduction au contexte de l'oeuvre, disponible sur Amazon. Vous pouvez également découvrir cette phlosophie et la religion dont elle est issue en allant sur ce site.

09/03/2006

Qu'en est-il des dâkinîs népalaises ?

On l'oublie trop souvent : le Népal est aussi un pays où le bouddhisme tantrique est bien vivant. Malgré l'avancée des Maoïstes, les pratiques continuent, même si elles s'affaiblissent. Cependant, certains travaillent à préserver les arts de la scène assiociés depuis toujours au Tantrisme, comme ce maître qui enseigne une danse de la déesse Târâ à une fillette :

 

Un certain Prajwal s'emploie aujourd'hui à transmettre cet art en Occident, art qui met en scène les divinités du panthéon bouddhique. Ici, on peut admirer quelque dâkinîs, sorte d'équivalent tantrique des fées : 

 

16:19 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dakini, tantra, nepal |  Facebook |

Le Tantrisme "vivant"

En Inde, l'état du Bihar est connu pour plusieurs raisons : c'est l'état le plus pauvre, le plus illettré, le plus corrompu et le plus "tantrique". C'est en effet dans cet état du nord de l'Inde - et terre natale du Bouddha - que le nombre de sorciers et guérisseurs tantriques est le plus élevé. L'un de mes gourous était originaire du Mithila, une région du Bihar où les tantriques pullulent. Sauf qu'il ne s'agit pas là du Tantrisme raffiné d'Abhinavagupta (voir la colonne de gauche) ni même du néo-tantra occidental. Pour tout dire, ça fait plutôt penser à Indiana Jones. Vous vous rappelez, le "temple maudit", avec le fada aux allures de Kojak, qui arrache le coeur de ses victimes pour l'offrir à Kâlî ? Bon, évidemment, c'est un peu de la vilaine propagande mais, d'aprés cet article, ce n'est pas complètement faux : "According to an unofficial tally by the local newspaper, there have been 28 human sacrifices in western Uttar Pradesh in the last four months. Four tantrik priests have been jailed and scores of others forced to flee." "L'Uttar Pradesh occidental", c'est la région voisine du Bihar, et c'est là où se trouve Bénares. Bénares, ville martyrisée par les extrémistes  musulmans, aujourd'hui encore (cf. les trois attentats du mercredi 8 mars). Sauf que les tantriques n'ont pas fait grand'chose pour améliorer la situation. Ils ont truffé la ville et ses environs d'images des divinités tantriques courroucées (style Bhairava ou Kâlî) censées terrifier les envahisseurs. Mais ça n'a rien fait de plus que les dispositifs magiques qui étaient censés "protéger" le Tibet.  Sauf, peut-être, le pont de Bénares. Il paraît qu'on a sacrifié un enfant pour s'assurer qu'il tiendrait debout, et apparement, ça fonctionne (je rigole). De fait, à Bénares, les histoires tantriques sont omniprésentes. Bénares est la mecque de l'Hindouisme superstitieux, avec ses astrologues et ses marabouts au point que ça en déteint sur tout le reste. Je me souviens d'un attelier "Shivaïsme du Cachemire" organisé sur le campus de la BHU de Bénares par mon gourou K. et sponsorisé par le Siddha Yoga. Plusieurs centaines d'Indiens (plutôt des classes moyennes) avaient payé les 800 rupies pour assister à ces trois jours "d'introduction à la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ)". Aprés la première journée qui fut consacrée aux remerciements et aux enguirlandages mutuels, le second vit l'intervention d'un pandit astrologue qui nous expliqua qu'il détenait les mantras secrets permettant d'avoir "à coup sur un garçon", et que l'on pouvait venir le voir le lendemain matin à son cabinet. Là, quelques Indiens ont protestés, trouvant sans doute que c'était un peu gros. Mais bon, c'est juste pour donner une idée du pouvoir de ces gens.

Au total, j'ai rencontré de nombreux tantriques. En fait, rien n'est plus facile lorsqu'on connait quelque mots de Hindi. Et même sans cela, l'odeur des dollars suffit à en attirer beaucoup... Il y a également des gens plus consciencieux. Mais même ces tantriques-là n'ont pas grand'chose de commun avec ce qu'on imagine en Occident. C'est que les rituels auxquels j'ai pu assister ne cultivaient pas vraiment une esthétique "nature et découverte", voyez-vous. Ces cérémonies impliquant des sacrifices et la consommation d'alcool se déroulent souvent la nuit, dans des coins déserts si possible, ce qui n'est pas évident à trouver en Inde. En plus, il fait trés chaud ou trés froid, l'air est lourd, il y a des moustiques, des grosses fourmis, des criquets qui hurlent (avec des millions de grenouilles dès qu'il pleut). Bref c'est loin d'être de tout repos. Les adeptes ont tendance à débiter les mantras comme des mitraillettes, et vu la quantité de trucs à réciter, la kundalinî monte en 10 secondes, guère plus. On a pas trop le temps de rêvasser sur ses cakras ! C'est l'ambiance bihârî, sicilienne quoi.

 

Tout cela serait amusant si tant de personnes ne souffraient dans leur chair de cet obscurantisme arriéré.

 

 

 

16:10 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, tantrisme |  Facebook |

08/03/2006

Tout est relatif... mais relatif à quoi ?

Le monde "objectif" est le résultat d'un consensus entre les points de vue "subjectifs". Tout est affaire de croyance, et la "réalité" n'est que la croyance dominante. Tel est l'enseignement donné par le yogin au prince égaré, aprés être sortis du "monde à l'intérieur du rocher", au chapitre XIV de la Doctrine secrète.

Chacun imagine, et influence les autres par voie télépathique (non pas au sens occultiste; simplement, si j'ose dire, chaque rêve influence les autres). L'univers est le résultat de cette interaction des imaginations. Plus une croyance ou une création mentale est constante et forte, plus elle a de chance de s'imposer.

S'ensuit une énnumération d'exemples tirés des règnes animaux et humains qui montrent le caractère subjectif de nos perceptions. Le monde surgit des modifications de nos organes sensoriels. Une eau tiède pour untel est froide pour un autre. Rien ne peut être définit objectivement, c'est-à-dire indépendamment de sa relation à notre corps. Et cette multiplicité de points de vue se déploie "dans" l'espace de la conscience infinie. Les choses sont perçues par le corps. Le corps est perçu par le mental, qui est perçu par la conscience. Quant à la conscience, elle se perçoit elle-même par elle-même. "Tout ce qui est manifesté, intérieurement ou extérieurement, est inclus d'avance dans cette essence même de la manifestation (qu'est la conscience). Cette pure essence de la lumière, en laquelle le monde entier est comme résorbé, se manifeste librement à l'intérieur d'elle-même, partout et toujours."

"Quant aux éléments dogmatiques que les uns et les autres surajoutent à cette pure essence, ils sont de peu d'importance. Tout ce qu'elle manifeste demeure contenu en elle, comme les reflets dans le miroir."

On compare souvent la conscience à un espace. Mais la Reconnaissance (qui est la philosophie professée dans la Doctrine secrète) distingue espace et conscience : "L'espace a la nature d'un vide. Aussi est-il capable de contenir autre chose que lui-même, à savoir le monde sensible. Mais la conscience absolue n'est partout et toujours que plénitude indivise. Comment tolérerait-elle en son sein ne serait-ce que l'ombre de la dualité ? Aussi est-ce de manière spontanée, par la surabondance même de sa liberté et sans avoir recours à un quelconque matériau, qu'elle fait apparaître dans le miroir de sa propre essence uniforme la prodigieuse variété des êtres mobiles et immobiles. De même que l'unité du miroir n'est en rien compromise par la diversité de ce qui se reflète en lui, de même l'unité de cette Puissance unificatrice qu'est la conscience n'est en rien compromise ou altérée par le foisonnement des apparences cosmiques."

La conscience se prend librement pour l'espace infini dans lequel apparaissent les univers. Elle se nie elle-même dans le sommeil profond et elle devient le psychisme (citta, sem en tibétain) lorsqu'elle parait recouverte par les traces inconscientes (vâsanâ, bagshag en tibétain).

"Mais la pure conscience 'Je' demeure l'énergie suprême de la conscience, celle qui jamais ne se divise." L'apparence de division est adventice. La conscience cosmique imagine d'abord un univers commun, puis elle s'identifie à une infinité d'êtres limités qui chacun projettent leurs images mentales sur cet univers "objectif" : un rêve dans un Rêve. "Le proche et le lointain, le long et le bref ne sont que pures créations mentales réfléchies dans le miroir intérieur de la conscience. Médite là-dessus et défais-toi de tes illusions en t'appliquant à réaliser mentalement la pure conscience. Tu deviendras alors aussi libre que je le suis."

Pour ma part, je ne crois guère aux miracles. Les "pouvoirs surnaturels" (siddhi), omniprésents dans la culture indienne, sont plutôt une manière de décrire des expériences intérieures autrement difficilement communiquables. Le vrai "troisème oeil", c'est l'oeil unique à partir duquel je perçoit tout ce qui apparaît en lui, tel ce "miroir sans cadre ni support" dont parle le maître Chan Houeï Neng. Au-delà des fariboles et de l'aspect "contes pour enfants" et autres adolescents attardés de ces textes, ces accomplissements expriment des intuitions et des découvertes qui nous concernent tous, quelques soient les temps et les lieux.

 

19:22 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : pratyabhijna, relativisme |  Facebook |

06/03/2006

Les évangiles chrétiens sont-ils dérivés des soutras bouddhistes ?

Chers amis Bouddhistes et Chrétiens, la Trinité n'est-elle pas une déformation du Triratna, etc. etc ? On se le demande, en lisant le site bien argumenté Jesus is Buddha, par un bouddhologue des plus compétents.

 

PS trés trés important : Aprés avoir écrit ce billet, je retourne sur le site de ce monsieur, histoire de déguster mon Smack au lait entier en bonne companie, avant que ma copine ne revienne et que je doive pour de bon faire la vaisselle. Et là, sur la page "liens", je lis, tout en bas :

"Are we to believe, like most people do, in the rumours about some physically and technically impossible gas chambers in which millions of Jews were killed - even though no one to this day has been able properly to locate such places of horror on the map? Even though not even one victim can be mentioned by name? Even though there be no Hitler order?"

Gasp. Méga-gasp, archi-gasp, re-gasp, hyper-gasp, en fait. Comme quoi, il ne faut jamais céder aux belles apparences sans réfléchir. Il faut toujours revenir, vérifier, douter, même si c'est pénible. De toutes façons, cela ne nous empêchera pas de méditer et de profiter de la vie, non ?

17:30 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Dépasser l'ego, ou bien tout dépasser par l'ego ?

Quel est le message des sagesses de l'Inde ? S'agit-il d'anéantir son ego pour continuer une existence toute impersonnelle ? La plupart des formes populaires de sagesses dérivées de l'Hindouisme ou du Bouddhisme prétendent que oui.

 

Pourtant, lorsqu'on lit les sources indiennes, à savoir les textes comme les upanishads ou les tantras, le message est loin d'être aussi unanime... Comme si, au-delà du renoncement à son "petit" moi, il y avait un autre horizon qui, lui, passe par le moi comme par le centre de tout. Un moi qui dépasse tout en embrassant tout. Au lieu de fuir.

 

J'ai trouvé une confirmation de cette idée dans un texte non-dualiste écrit au Cachemire vers 950 Ap. J.-C: le Yogavâsishta (traduction française malheureusement épuisée). C'est un peu comme les Mille et une Nuits, mais dans une version non-dualiste et d'une profondeur spirituelle sans pareille. Sur la forme, cela ressemble aussi beaucoup à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. Bref, c'est un vrai régal.

Voici le passage en question :

 

1  La forme suprême de l'ego (ahankâra) est celle qui est associée à cette compréhension : "Je suis tout cet univers. Je suis le Soi suprême impérissable. Il n'y a rien d'autre."Cette forme d'ego mène à la délivrance, et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant (jîvanmukta).

2  Une seconde forme de l'ego, elle aussi auspicieuse, s'exprime ainsi : "Je suis différent de tout. Je suis plus subtil qu'un centième de la pointe d'un cheveux." Elle mène aussi à la délivrance et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant.

3  "Je suis seulement le corps fait de bras, de jambes, etc." : cette conviction correspond à la troisième forme de l'ego. Elle est imaginaire et non réelle. Cette dernière forme de l'ego est profane (laukika). Elle est absolument sans valeur. L'on doit à tout prix la délaisser. Elle est mauvaise et l'on doit la considérer comme notre ennemi.  (Sthitiprakarana, sarga 33, shlokas 49-54)

 

Le dépassement de l'ego enseigné par la plupart des sages correspond à la seconde forme de l'ego : c'est le "je ne suis rien, je n'existe pas, je suis une illusion" [=dépassement de l'ego grossier], suivit du "je ne suis rien de perceptible ni de pensable, je ne suis aucun phénomène, je suis seulement la pure conscience impersonnelle" [=identification à l'ego subtil].

Mais, au-delà de ces deux formes de l'ego, il y a l'ego "suprême" qui à la fois dépasse et inclus tous les phénomènes auquels on pourrait s'identifier. Au lieu de se dire qu'on est ceci ou cela, ou bien même que l'on est la conscience pure pareille à l'espace infini, on se reconnait comme ego qui est à la fois le Tout et au-delà du Tout. Autrement dit, "je" suis à la fois le sujet (la conscience qui perçoit) et l'objet (le corps, le monde...).

 

Donc, plutôt que de renoncer au "je", il s'agit de l'étendre à l'infini pour lui faire inclure toutes choses.

11:39 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yogavasistha, ego, eveil |  Facebook |

02/03/2006

La vie est-elle autre chose qu'un songe ?

Est-il vraiment possible de démontrer une réelle différence entre l'état de veille (celui que vous vivez en ce moment-même) et le rêve ?

Selon le yogi qui a fait visiter au prince égaré le monde qu'il avait créé à l'intérieur d'un petit rocher, cela est impossible. C'est ce qu'il lui enseigne au chapitre XIII de la Doctrine secrète: ils sortent du rocher. Et là, le prince ne reconnaît plus rien. Le yogi lui annonce alors qu'en une journée passée à l'intérieur du rocher, 12 millions d'années se sont écoulées "à l'extérieur" ! Le prince est effondré. Mais le yogi insiste : "Tout va sans cesse se transformant. Le monde se modifie d'instant en instant. A travers une longue évolution la face même de la terre, avec ses montagnes, ses lacs et ses rivières, est devenue différente. Telle est la loi qui préside au cours du monde. Les collines s'aplanissent et les plaines se soulèvent. Les déserts se mettent à regorger d'eau et les montagnes se transforment en plages de sables (...) Tantôt ce sont les hommes qui se multiplient sur la terre et tantôt les quadrupèdes, ou les vers et les insectes."

Le prince pleure en vain la perte de ses parents. Car "tout se transforme, mais rien ne se perd".  "Il est clair, en effet, que les parties constitutives du corps de tes parents se retrouvent aujourd'hui dans la terre et les autres éléments."

De plus, l'on a coutume de parler de "notre corps", comme si nous étions autre chose que lui. Mais notre moi, notre identité sociale, n'est qu'une construction imaginaire, de même que le monde "réel" dans lequel elle semble exister. Nous n'avons pas "un" moi, mais bien plusieurs. Car tout est magie de l'imagination - mâyâ.

Au prince qui objecte que le monde est réel parce que "stable et jamais démenti", le yogi rétorque que ce monde "réel" n'est qu'un rêve à l'intérieur d'un rêve. Il n'y a aucune différence "objective" entre veille et rêve. En effet :

1/ Les choses vues en rêves produisent certains effets. L'eau étanche la soif.

2/ Si l'on dit que le rêve est démenti au réveil, il faut alors s'aviser que la "réalité" de la veille est elle-même démentie par le sommeil profond, sans rêves ni perception d 'aucune sorte.

3/ Si l'on dit que la veille est davantage réelle parce qu'elle reprend son cour "le lendemain", eh bien l'on peut remarquer que cela est également possible pour le rêve. Certains rêves ont aussi un arrière-plan stable.

4/ De plus, notre soi-disant réalité se modifie d'instant en instant : comment pourrait-elle être réelle ? "Les montagnes elles-mêmes ne demeurent pas intactes d'un instant sur l'autre, érodées qu'elles sont par l'activité incessante des torrents, des sangliers, des multots, des fourmis, etc."

 

Conclusion : "L'expérience du rêve et celle de la veille sont sur le même plan." Il n'y a pas de durée plus réelle qu'une autre : "Lequel des deux temps est vrai, lequel est faux ? Comment en décider ? Il y a là comme deux rêves différents. Tu vois bien que le monde n'est que la croyance que nous projetons sur lui."

 

Etonnantes paroles venues des Indes médiévales ! L'on croirait entendre parler un géologue ou un chercheur en sciences cognitives.

Nous rêvons tous le même monde parce que nous avons tous plus ou moins la même imagination. Enfin, presque. Quand on voit le "choc des civilisations" actuel (qui est plutôt un choc des idéologies), l'on constate aussi à quel point chacun reste enfermé dans sa bulle. Cependant, nous avons un "sens commun" qui nous permet de communiquer tant bien que mal.

 

N.B. : a/ L'imagination qui projette le monde "réel", publique, n'est pas seulement individuelle. Il y a aussi une sorte d'imagination "transpersonnelle". Je veux dire par là que, lorsque nous voyons une table, nous ne l'imaginons pas délibérément et consciemment.

b/ De plus, selon la Reconnaissance, il ne faut pas oublier que tout ce que nous percevons est Shiva ("Dieu"), et la manière dont nous le percevons est sa Shakti (la Déesse). Le monde n'est pas une projection de la conscience, mais plutôt la manière dont l'être (Shiva) se connait lui-même. Evidemment, le plus souvent l'être, l'univers se perçoit de manière trés incomplète. Lorsque par exemple, je me dis "Oh, une table", en fait, c'est l'être (Shiva) se percevant, se reconnaissant lui-même, mais de façon incomplète et erronée. C'est la Mâyâ. Mais c'est aussi la liberté (svâtantrya). L'ignorance n'est donc pas un défaut (dûshana), mais un ornement (bhûshana) de l'être et de la conscience inséparables.

12:24 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : realite, pratyabhijna, reve |  Facebook |