01/04/2006

Soyons fous et disons que l'éveil est à la fois éternel et progressif

Les Stances sur la reconnaissance de (soi comme étant) le Seigneur exposent une voie nouvelle, celle de la Re-connaissance. Sa méthode, ce sont des raisonnements pour se défaire de l'idée (fausse) que nous ne sommes que ce corps et cette personne, face à un monde étranger. Le seul effort à fournir sur cette voie est intellectuel : avoir la curiosité d'examiner notre situation sans préjugés.

Cependant, n'oublions pas que cette voie n'est qu'un moyen parmis d'autres enseigné par Shiva dans les tantras. Elle s'inspire de quelques vers du Vijnâna Bhairava. Mais ce tantra révèle bien d'autres possibilités. Au fond, tous les moyens sont bons. Si quelque chose, quelqu'un ou une situation stimulent en nous l'intuition du "je" synonyme d'émerveillement, alors c'est un moyen, c'est notre "divinité d'élection" (ishtadevatâ, yidam). Tout phénomène est une porte, sans exception. Les "méthodes" (upâya) mentionnées ne sont que des stratagèmes (yukti), des outils. De toute façon, quelle que soit la "pratique" choisie, au bout de cinq minutes on se retrouve dans le même émerveillent, la même stupéfaction, n'est-ce pas ? 

De plus, toutes ces approches sont aussi des manifestations, identiques à la Manifestation qu'est Shiva. Rien n'est exclu. Même les constructions mentales peuvent mener à la réalisation de notre souveraineté, car nous sommes doués d'une liberté capable de réaliser l'impossible. Les rituels, les mantras, tout est une occasion d'éveil. En fait, tout est une manifestation de l'éveil, car l'éveil n'est rien d'autre que la texture même de toute expérience. Notre conscience est le disciple questionnant. Tout ce qui se présente est alors le maître et la réponse. Par conséquent, toute expérience, dans la mesure ou elle comporte nécessairement ces deux pôles du sujet et de l'objet, est un dialogue entre le Dieu et la Déesse. Tout est le Grand Tantra qui surgit spontanément ! De même, toute pratique est une manifestation de l'éveil. C'est pourquoi Abhinavagupta, dans la Lumière des tantras, commence par dire que nous sommes toujours déjà éveillés, avant d'exposer les méthodes qui vont amener une manifestation graduelle de cet éveil toujours-déjà-là.

Mais il y a une différence immense entre pratiquer "pour atteindre l'éveil", et laisser l'éveil pratiquer en nous. Entre vouloir s'absorber en Shiva à coups de "techniques" basées sur des "cartes précises", et se laisser posséder par l'évidence de la conscience il y a une différence pratique, justement. La voilà peut-être, la vraie différence entre voies volontaristes et voies de la spontanéité. Par conséquent, la théorie et la pratique du Shivaïsme du Cachemire ne se contredisent nullement. La voie est une manifestation graduelle du fruit éternel, car ce que nous sommes est l'optimisme et la générosité même. 

Mais comme chacun sait, la pierre de touche de tout cela, c'est la vie quotidienne !

 

Commentaires

ben dit donc En gros on fait dire aux textes ce qui nous arrange, comme cela nous arrange.Nous sommes toujours déjà éveillés, mais des fois fois que cela ne serait pas vrai, voici les methodes........ Moi j'appelle cela de la politique du cachemire

Écrit par : lustucru | 01/04/2006

vie quotidienne La vie quotidienne est certe pas toujours facile a integrer, Mais la vie onirique est encore pire.

Écrit par : seb | 01/04/2006

Dixit Dakshinamûrti "Dans (notre tradition), la diversité (des voies de libération), qu'elles soient proches ou lointaines, est l'oeuvre la liberté (du Seigneur), car cette (diversité) dépend de la conscience, qui est liberté
Ainsi, comment le suprême Seigneur, qui dans sa parfaite liberté est capable d'accomplir l'impossible, n'apparaîtrait-il pas sous n'importe quelle forme ?
Il apparaît sans voile; Il apparaît en se voilant lui-même; il apparaît à la fois voilé et dévoilé, car suabondante est la variété de ses aspects." (La lumière des Tantras, I, 91-93, Abhinavagupta)
"Puisqu'il resplendit en d'innombrables modalités, certains pénètrent en Lui graduellement, et d'autre, d'emblée.
Etre possédé (par le Seigneur) peut donc avoir lieu avec voie ou sans voie, et l'absence de voie n'exclut pas l'existence de voies variées." (La lumière des Tantras, II, 5-6 Abhinavagupta)
Pour plus de détails, lire la totalité de l'oeuvre jusqu'à la fin des temps.

Écrit par : anargala | 02/04/2006

Hic !!!!! Le vrai problème dans ce que tu dis Anargala, si il y a vraiment quelque chose a faire comme tu l'affirme depuis le début de ce site, c'est comment repèrer la "bonne" Conscience de la "mauvaise" Conscience, surtout que depuis toujours tout est conscience .

Écrit par : lustucru | 03/04/2006

Haha !! Et toc !!!

Très bonne question de lustucru, je suis impatient de lire la réponse de notre bon Anargala.

Et s'il répond mal, va-t-il nous rembourser ?

Écrit par : Tenryu | 03/04/2006

Effort et grâce L'idée qu'il y a "quelque chose à faire" est le symptôme typique du samsâra, selon la "Doctrine secrète de la déesse".
Maintenant, il y a une voie, plusieurs mêmes. Mais le point de départ, le chemin et le but sont également Apparence et conscience indivise.
Seulement, je ne tient pas la conscience pour une sorte de "Témoin" inactif. La réalité est Apparence (Shiva) ET conscience (Shakti). Or la conscience est liberté, ce qui implique qu'elle peut embrasser l'Apparence en son intégralité ("Je suis tout"), ou bien seulement en partie ("Je suis ce corps"). La conscience, "contractée" par cette identification à un fragment seulement de l'Apparence, est l'individu voué à la mort. Décontractée, elle est "délivrée".
Qu'elle soit contractée ou intégrale, la conscience demeure foncièrement illimitée, sans quoi aucune expérience ne serait possible. Il n'y a qu'une seule conscience, un seul être, qui se comprend plus ou moin bien. "Bonne" ou "mauvaise", ces formes de conscience sont autant de libres expressions du Soi. Il se perd pour mieux se retrouver. La seule chose à faire est de le re-connaître. Reconnaître que la conscience est absolument libre, éternelle, une et illimitée, permet d'actualiser progressivement ces qualités. L'essentiel, c'est de voir que même ce cheminnement "vers" la liberté est une expression de notre éternelle liberté. Vu de l'extérieur, cela revient au même. En revanche, le vécu est trés différent. Méditer "pour" se délivrer, ou bien parce qu'on est délivré de toute éternité... L'un progresse à coups d'efforts, pour l'autre une progression se produit spontanément, en vertu de sa re-connaissance du caractère absoluement illimité de la conscience. Faire ou comprendre : telles sont les deux options. Il suffit de comprendre pour que ce qui est à faire se fasse tout seul. Ce qui est vrai "en soi" devient alors vrai "pour soi". C'est, du moins, le point de vue de la Reconnaissance.
Pour ma part, je trouve qu'il y a des efforts à fournir. Mais cet effort est surhumain. Heureusement, la conscience est une énergie surhumaine !
Concrètement, qu'est-ce qui rend la pratique de l'absorption dans le "je" continue ? L'effort volontaire va et vient. L'energie propre à la conscience prend le relais une fois seulement que l'on a consenti à un minimum d'efforts. L'élément qui fait que l'on s'absorbe de plus en plus, c'est le plaisir, ou le bien-être, disons. L'absorption dans le Soi, la conscience de soi "je" laisse en effet des traces profondément agréables qui se répercutent dans toutes les parties du corps et de l'esprit. Du coup, un cercle vertueux s'instaure rapidement. Bref, ç'est tellement bien que ça donne envie de recommencer !

Écrit par : anargala | 03/04/2006

argghh! Donc il y a des notions de bien et de mal, de cercle vertueux dans le shivaisme du cachemire ?

Écrit par : lustucru | 03/04/2006

Namo namah Pas de Bien et de Mal, mais du bon et du mauvais, oui. Et ce sont là différentes manières dont l'Absolu se connait lui-même. Evidemment, cela ne change rien à ce qu'Il est : pure Apparaître, Lumière, Manifestation, sans accroissement ni déclin. Bon ("délivrance") et mauvais ("servitude") sont donc également Manifestation, ils sont identiques à leur Apparence (prakâsha). Se croire imparfait au moment même où il est parfait, telle est la liberté de Shiva, telle est la conscience, "qui peut accomplir même l'impossible" (atidurghatakâritva).
Bref, c'est un peu comme dans l'Advaita Védânta. Bon et mauvais, ainsi que tous les couples de contraire, sont Illusion (mâyâ). Sauf que la Reconnaissance considère que cette Illusion est Liberté (svatantrya). En pratique, cela fait une différence : pas de renoncement ni de volonté de "détruire" l'Illusion. Elle n'est pas un défaut (dûshana), mais un ornement (bhûshana). D'où la valorisation des arts, de l'amour et de tout ce qui est beau et bon.
Maintenant, si vous désirez vous prendre pour une pierre insensible "sans bien ni mal ni aucune notion", faites comme bon vous semble. Vous êtes le Seigneur, aprés tout. Salutations à ce Souverain suprêmement habile à se fuir lui-même pour se retrouver finalement par mille et un détours !

Écrit par : anargala | 03/04/2006

Oui d'accord, mais ... ...mais tu n'as pas répondu à la question de lustucru, en tout cas pas à mon sens.

Alors admettons qu'une personne a compris intellectuellement ce que tu dis, et en plus qu'elle l'accepte. Celà ne lui indique toujours pas, dans son propre courant d'être, dans sa vie intérieure, quelle est cette conscience libre et souveraine, à partir de laquelle la voie à la fois immédiate et progressive s'enclenche.
Ou, en d'autres mots, comment s'initie le baptème personnel de la reconnaissance, puisqu'il s'agit de celà, reconnaître en un éclair la nature de cette conscience, pour la stabiliser après ?

Ou encore, pour utiliser la terminologie bouddhiste, comment acquiert-on la Vue ?

Écrit par : Tenryu | 03/04/2006

Voie intellectuelle ? Tu as déjà dit ailleurs que pour Abhinavagupta, il suffit d'une pratique intellectuelle de compréhension pour amorcer le processus de cette voie.

Est-ce bien là ce qu'il dit ? Est-ce que l'activité intellectuelle est pour lui ce que nous faisons ici les uns et les autres, ou y a-t-il une dimension de contemplation et d'introspection, qui manque totalement dans nos échanges ?

Y-a-t'il un moment, dans l'histoire de l'initiation du prince, un moment où la reconnaissance se produit vraiment en lui, et si oui, quelles sont les conditions de cette situation ?

Car, ayant admis l'aspect intellectuel, on pourrait encore prendre notre étroite conscience se contractant pour une conscience qui se détend et retourne vers sa source, et ainsi s'illusionner encore davantage.

La question de lustucru demeure, sans y faire intervenir aucunement de morale :

"comment repèrer la 'bonne' Conscience de la 'mauvaise' Conscience" ???

Écrit par : Tenryu | 03/04/2006

c'est ce que j'essayais de dire merci tenryu d'avoir su exprimer avec des mots, ce que mes capacités très limité de rédacteur n'arrivait pas à mettre en forme, c'est exactement ma question !

Écrit par : lustucru | 04/04/2006

Comment connaître le Connaisseur de la pensée ? Effectivement. Les choses son assez complexes.
Dans le Tantrâloka, Abhinavagupta décrit de trés nombreuses voies.
Dans les "Stances sur la reconnaissance de soi comme étant le Seigneur" (composées par Utpaldeva et commentées par Abhinava), il semble y en avoir deux :
1/ La voie du jnâni, instantanée. Il suffit d'être convaincu. La "conscience contractée", si on l'examine, n'est rien d'autre qu'Apparence. Donc, "même si le flot des pensées continue, celui qui sait qu'il est la source des pensée et de tout, est délivré dès cette vie". C'est, si vous voulez, une "voie intellectuelle". Elle est suffisante en elle-même.
2/ La voie du yogin. En exploitant progressivement les "samâdhi furtifs", les circonstances où la conscience se détend naturellement, les inhibitions diminuent, l'omniprésence devient évidente.
On retrouve ces deux approches dans le dzogchen (style du "savant" pandit et du "gueux" kusulu).
Mais la conscience, en elle-même, n'est jamais contractée. Elle ne l'est que dans la mesure où elle s'identifie aux objets. Identifier cette conscience, c'est simplement retourner son attention de 180°, ou s'absorber dans l'acte de conscince "je". On ne peut pas se tromper. Voir aussi le billet "Des méthodes pour vérifier par soi-même qui on est vraiment ?".

Écrit par : anargala | 04/04/2006

Il n'y a qu'une compréhension Tenryu :
Si l'on prend encore les objets pour la conscience, pour le Soi, c'est qu'on a pas compris.
Quand à "mettre en oeuvre" ce qui est dit ici, cela revient à comprendre ce qui est dit. Celui qui comprend la proposition "Tu est cela", ou "Je suis l'Absolu", est délivré, sans qu'il soit besoin d'autre chose.
Euh... je vais manger, puis je poste un petit complément.

Écrit par : anargala | 04/04/2006

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