04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

Commentaires

Ca y était presque ! En vérité, Conscience, en elle-même, n'est jamais contractée. Elle ne l'est que dans la mesure où elle identifie les objets, les sensations, les percepceptions etc....

Écrit par : Znana le vibrant | 04/04/2006

Oui, presque. Donc il suffirait de retourner à sa propre conscience pour trouver la "bonne" conscience, puisque même si elle se contracte, la conscience reste libre et omniprésente. Donc en retournant vers cette conscience contractée, et ne la considérant plus comme objet, le sujet-conscience-seigneur apparaît.

Mais il reste qu'on peut le dire, le comprendre sans en être convaincu.

Cela me rappelle un enseignement que m'a donné mon instructrice bien-aimée, Ani Seunam Wangmo (qui ne veut plus de moi :( ) et qui est le suivant :
Les pratiques de shamatha et de vippassyana ne servent qu'à obtenir la conviction relative au non-soi, alors que pour pénétrer plus profondément, c'est la dévotion qui est nécessaire pour consumer la persuasion qu'un moi indépendant existe. Elle disait que la conviction induite par shamatha et vippassyana était intellectuelle.

Donc je me demande, lorsqu'on lit dans "Stances sur la reconnaissance" : "celui qui sait qu'il est la source des pensée et de tout", eh bien je me demande quel est le statut de ce savoir, et je ne suis pas convaincu qu'il s'agit d'une connaissance intellectuelle, comme les connaissances que nous acquérons pendant des études philosophiques, par exemple. C'est une connaissance, une certitude au niveau des axiomes premiers de notre intellect.
Et je ne suis pas convaincu que tourner la direction de notre regard de 180° soit un acte de l'intellect, mais plutôt un acte de conscience, de contemplation informelle, certes déclenché par les mots et les raisonnements.

Puis, en transposant l'enseignement de Seunam dans le domaine de la reconnaissance, je me demande quelle est l'équivalent de la dévotion, qui dans le vajrayana se pratique surtout avec le gourou-yoga. C'est à dire que je me demande s'il est évoqué un moyen pour que cette conviction pénètre non pas au plus profond de notre intellect, mais au plus profond de notre être.

Et enfin, à part la cultivation des "samadhis furtifs", je me demande si tu connais les pratiques physiques et prâniques du shivaïsme du Cashemire, qui doivent être les seules qui s'apparentent aux yogas du vajrayana.
Sur le site yogi-ling, on peut lire que jusqu'aujourd'hui, ces yogas sont pratiqués au Cashemire.

Écrit par : Tenryu le têtu | 04/04/2006

Un bout de réponse Tenryu dit :
"Et je ne suis pas convaincu que tourner la direction de notre regard de 180° soit un acte de l'intellect, mais plutôt un acte de conscience, de contemplation informelle, certes déclenché par les mots et les raisonnements."
C'est excatement cela. Les raisonnements proposés dans les "Stances" sont un enchaînnement de représentations de plus en plus englobantes qui s'achève dans l'acte de parfaite prise de conscience de soi "Je". Cet acte n'est pas celui de l'intellect (buddhi). Mais l'intellect, c'est quand même une forme de conscience !
Le point crucial, c'est que le Seigneur, notre Soi, est déjà apparent, puisqu'il est l'Apparence même. Si je dis "Voilà cette fraise dont je parlais !" tu peux comprendre ce que je dis comme une invitation à la goûter. Pour vraiment comprendre de quoi il s'agit, il faudra goûter cette fraise, la chercher, l'acheter, la laver, la prendre, la sentir ou la mâcher. En revanche, si je dis "Tu es le Seigneur qui est conscience omniprésente", tu as déjà l'expérience nécessaire pour comprendre cette phrase. Inutile pour ton "moi" de se mettre en quête d'un autre "moi" qui serait le Seigneur. Le seul obstacle, ici, est de l'ordre de la représentation. Je suis le Seigneur, mais un certain nombre d'obstacles intellectuelo-affectifs m'empêchent de le reconnaître. Donc, la méditation du style shamatha n'est pas un moyen pour connaître le Seigneur. Seule lui-même peut se re-connaître. Voilà pourquoi ABhinavagupta dit que seule la Grâce est cause de l'Eveil. Les méthodes yoguiques ne servent qu'à préparer le terrain, tout comme dans le Bouddhisme shamatha prépare vipashyana. Calmer pour voir. Mais en soi, calmer ne libère pas. Seule une vision parfaite de ce qui est libère parfaitement.
La dévotion ? Eh bien c'est comme pour toutes les autres pratiques. Une fois que le Soi est reconnu, tout est reconnaissance du Soi, tout est pratique et tout est dévotion. Car il n'y a qu'un seul Maître. Ainsi, "ce n'est as par amour de sa femme que son mari l'aime, mais par amour du Soi". Autrement, toute pratique est vaine. Comme dit Abhinavagupta, se prosterner, c'est "reconnaître que tout est en moi". Cette reconnaissance est un acte de conscience intégrale. Mais il est redécouvert et éveillé par des raisonnements. Au départ, ces raisonnements sont lents. Puis cela devient automatique. On parle alors de "perception", tout comme on dit qu'un expert joailler "voit" ce que vaut une pierre. Ainsi, grâce à la raison, notre Nature Originelle devient comme une "seconde nature"... bien qu'en faite elle ait toujours été notre Nature Première !
Là où ça se complique, c'est que les pratiques (yoga, rituels) reprennent sens suite à la Compréhension, afin, comme tu dis, qu'Elle imprègne tout l'être. Abhinava classe les voies ainsi : 1/ Non voie, intello-intuitive, concision 2/ Voie de Shiva, intello-intuitive, avec les symboles du miroir et de l'alphabet 3/ Voie de Shakti, intellectuelle, progressive (correspond exactement à la voie de la Reconnaissance décrite dans les "Stances") 4/ Voies de l'individu, progressives mais pas intellectuelles, subdivisée en a/ Imagination-visualisation b/ Souffle (accent mis sur le Temps)/ corps (accent mis sur l'Espace) d/ Extérieur (culte sur un support extérieur. Ce sera le thème du billet de jeudi.

Écrit par : anargala | 04/04/2006

PS Aujourd'hui, au Cachemire, il n'y a presque plus d'Hindous. Les "pandits", comme on les appelle, expatriés, font du bizzness. Je ne connais qu'un seul Kashemiri de la jeune génération qui ait choisi d'étudier le Shivaïsme. Il a failli se faire déshériter par ses parents ! Pourtant, son grand-père était l'un des principaux disciples de Swami Lakshman Joo...
Il n'y a pas de postures, etc., dans la synthèse proposée par Abhinavagupta. En fait, à chaque fois qu'il mentionne le prânâyâma etc., c'est pour ridiculiser cette pratique. Sur le plan physique, Abhinava était beaucoup plus interessé par les arts de la scène. Là, dans le "Traité sur le théâtre" (Nâtyashâstra), sont décrites de nombreuses postures et mouvements.

Écrit par : anargala | 04/04/2006

PPS Ceci dit, même s'il n'y a pas grand'chose sur les postures (comme dans le Dzogchen ancien, d'ailleurs), il y a une belle description de la pratique du souffle dans les "Stances".

Écrit par : anarblabla | 04/04/2006

j'abandonne c'est pas demain que je vais être eveillée, sincérement j'y comprends plus rien du tout, on dirait que c'est plus un jeu mathématique qui renvoie s'asseoir celui qui pose les questions, car en réalité il n'y a rien au bout, moi le jeu de celui qui a toujours raison finit par me fatiguer, surtout que j'ai pas l'impression que ça va quelque-part

Écrit par : florence | 04/04/2006

Oui, Florence, je comprends ton sentiment. Si je n'aimais pas jouer avec les raisonnements, je me serai fatigué, mais si je suis d'accord pour dire qu'on ne va nulle part, si ce n'est à la conclusion qui fut présentée en introduction, je ne le suis pas pour dire que c'est inutile, pour moi en tout cas.
A force de discuter de tout cela, eh bien cela finit quand même par avoir un effet. Surtout quand Anargala dit "...les pratiques (yoga, rituels) reprennent sens suite à la Compréhension ...", ça me fait un sacré effet de m'attarder à cette compréhension, alors que j'ai pratiqué les yogas et les rituels ainsi que shamatha sans cette compréhension. La tradition du mahamoudra est née quelque part pas loin du Cashemire, et la parenté d'avec le shivaïsme me semble évidente.
Nous sommes différents et ce ne sont pas les mêmes choses qui donnent sens, selon notre style. Il reste néanmoins que revenir là où on a toujours été, mais avec compréhension, ça reste en somme aller nulle part.
Moi ça me détend.

Écrit par : Tenryu | 04/04/2006

n'essayes même pas ! eh oui, immonde petite larve de scarabé !
c'est ça le shivaisme du cachemire, un système qui a permit aux maitres de vivre souvent très luxueusement car il n'était pas possible de les contrediredire.

Écrit par : visiteur | 05/04/2006

Et toi, t'as déjà essayé de contredire un maître du vajrayana ? Non seulement tu n'y arriveras pas, mais en plus tu risques d'avoir des ennuis. Heureusement, la vache cosmique est un animal doux et tendre, et comme elle est occidentale, en plus, elle sait que chacun est libre de lire ou de ne pas lire.

Ceci dit, vu que je suis résistant (on peut ben me taper dessus, mais ira toujours bien), je ne lâche pas l'affaire, ni avec la vache, ni avec les maîtres vajra. Car finalement, ce qui m'importe, c'est ma propre gouverne, ma propre compréhension, etc ....

Libre à la vache et aux maîtres vajra d'être, à leur tour, aussi têtus qu'ils le souhaîtent.

Écrit par : Tenryu la tête dure | 05/04/2006

Tenryu, attention ! C' est mathématiquement un piège à ...
Ce problème est bien connu en IA où l'on est obligé de circonscrire le domaine traité, délimitant ainsi un ordre restreint de possibilités donc de règles régissant l'élection de l'une d'entre elles.

Or ce n'est pas ce qui se passe dans la réalité où existe une différence incommensurable entre tout ce qui peut arriver et ce qu'un sujet humain, vivant une situation, peut délimiter comme occurrences d'événements futurs.

S'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait aucune création, aucune novation, la réalité se réduirait à un ensemble de règles où serait prévu, et programmé, tout ce qui peut se produire.

Cette différenciation du Réel apparaît à une conscience discriminante comme une dichotomie naturelle sujet/objet, puis d'une façon plus conceptualisée comme une tri-partition signifiant/signifié/ référent.

Sans vouloir entrer dans trop de considérations linguistiques, je rappelle que, pour cette science, le langage constitue un ensemble de mots, des signifiants, dont l'association est structurée par des règles grammaticales.
À ces signifiants sont associées des significations, ce que l'on appelle des signifiés.

La paire signifiant/signifié constitue le signe auquel correspond, ou non, un référent, c.-à-d. une réalité.

Un signe peut être tout à fait cohérent, c.-à-d. occuper une place légitime dans une langue quelconque, sans pour autant qu'il réfère à quoi que ce soit.

Écrit par : PR | 05/04/2006

Fort juste PR, merci Hier au moment de me coucher, aiguillé par la remarque de Florence, et avant d'établir la Vue pour entrer dans le sommeil, je me suis dit "tiens, et si je me servais de ce que j'ai compris avec la grosse vache ?". Ben j'ai dû m'endormir en pensant aux divers mots, diverses proposition, essayant de me remémorer la compréhension, mais la Vue ne fut pas établie.

Je n'ai pas de conclusion pour l'heure, mais le piège que signale PR est une possibilité loin d'être improbable. Par ailleurs, il est vrai que je suis fort con, et les pièges, quand il y en a, sont pour moi. M'enfin à force de tomber dedans je finis par apprendre, donc pas de souçis, PR.

On verra bien, mais je subodore que si la compréhension suite à la méthode d'Anargala déblaye le terrain, et place l'attention à 180°, il manque quelque chose pour que la Vue rayonnante s'installe. C'est peut-être comme se rapprocher de plus en plus du ravin, avec la méthode bovine, et arrivé au bord, notre hésitation, notre besoin de nous accrocher à quelque chose (les mots et les pensées-raisonnement en l'occurence) nous empêche de basculer dans le vide.

Un bon coup de pied au derrière semble être le bon moyen, mais la contemplation et la réflexion, y compris les raisonnements les plus choquants, suffisent-elles ?

Écrit par : Tenryu le c.. | 05/04/2006

Ici Londres A tous:
Chers Amis,
Quand je décris l'opinion d'Abhinavagupta ou d'autres "maîtres", je ne partage pas nécessairement toutes leurs opinions. Je ne suis pas un "maître du Shivaïsme du Cachemire", ni une vache empaillable.
Par contre, vos remarques et objections sont toujours les bienvenues.
En ce qui concerne la personne d'Anargala, elle est pleine de défauts et ni plus ni moins partiale qu'une autre. Encore une fois, Anarblabla n'est pas une proie pour taxidermistes. Faire réfléchir, douter, contredire : c'est la raison d'être de ce blog.

Pour revenir au sujet qui nous occupe, la Reconnaissance propose d'abord une voie instantanée, à la fois intuitive et fondée sur l'usage du jugement : si on ne comprend pas, tant pis. En effet Abhinavagupta, contrairement à l'Advaita Védânta pur et dur de Shankara, n'exclut aucune possibilité : il y a plein d'autres voies. Si la raison vous ennuie, il y a les rituels et les yogas (qui sont des rituels intérieurs) avec pleins de symboles et d'astuces pour "atteindre l'Eveil". Tout est possible, personne n'a ni complètement raison, ni complètement tord.

Écrit par : anargala | 05/04/2006

Meuuuuh te fâche pas comme ça Chez les Gelugpas, dans leurs traditionnels débats, celui qui répond est assis, celui qui pose la question est debout, et avance vivement vers le questionné en claquant des mains pour ponctuer la fin de sa question. Ce faisant, il doit penser qu'il envoie plein d'armes agressives sur le questionné, un bombardement cosmique.

Remarque, c'est encore bien doux par rapport à l'europe inquisitionnelle, où c'était beaucoup moins drôle d'être soumis à la question ...

A côté, qu'est un peu de taxidermisme, de dérison ?

Sinon je te plaisante un peu, c'est tout, je sais bien que tu n'es pas fâché.

Écrit par : Tenryu | 05/04/2006

Naissance d'un mythe ? Si le shivaïsme du Cashemire n'est plus représenté, pour ainsi dire, d'où sort la yogini de Daniel Odier, hmmmm ???

Écrit par : Tenryu | 05/04/2006

Le site de Tenryu l'artisan Tenryu, je suis retourné voir ton site. Beau travail, généreux et sincère. Je regrète seulement que tu ne parle pas davantage de ton expérience avec cette nonne Kagyupa. Je suis persuadé que cela pourrait être utile à d'autres.

Écrit par : anargala | 06/04/2006

Frère Anargala Tu as touché le point d'équilibre où je me maintiens depuis la mise en ligne de mon site : touché, je ne peux maintenant que basculer vers l'avant.

Ecoute j'ai 14 ans de lettres de sa part, une correspondance régulière, et une quantité non négligeable de faits à raconter, donc ça va venir, peut-être dès ce soir, tiens.

Écrit par : Tenryu | 06/04/2006

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