05/04/2006

Récapitulation

Le chapitre XVIII de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, intitulée "Servitude et délivrance" dans la belle traduction de Michel Hulin, est à la fois long et dense. En voici d'abord quelques extraits :

 

"Je t'ai décrit, Ô fils de Brighu, cette suprême conscience qui est indépendente des objets connaissables. Nombreuses sont les situations où elle ses laisse appréhender. Mais les gens, égarés par l'illusion, ne parviennent pas, faute d'instruction, à la connaître. Pour la réaliser, il est nécessaire d'être perspicace..."

"...rien de ce qui est perceptible ne peut constituer ta forme propre car cela est éminemment modifiable. Tu n'est donc que la pure aperception, laquelle n'est jamais perceptible. Cette pure lumière, elle-même toujours exempte des traites distinctifs de schoses visibles, est comme irrisée par la diversité multiforme que le corps, l'espace et le temps projettent fictivement sur elle. Ecarte donc toute espèce de représentation synthétique et considère ce qui subsiste, à savoir la pure essence de la conscience, comme ton propre Soi. Ce dernier une fois repéré, il suffit de ne plus prêter attention au reste (le corps, etc.) pour que se dissolve l'inconnaissance, source de la transmigration universelle. La délivrance ne se trouve pas quelque part sur la terre, ni au fond du ciel ni dans les régions infernales. Elle est, pour chacun, le simple déploiement de sa forme propre, une fois suspendue l'activité mentale."

Là, on pourrait croire qu'il est absolument nécessaire de "suspendre l'activité mentale" pour "réaliser" la conscience. C'est pourquoi le sage auteur précise bien :

"Et puisqu'elle constitue notre essence même elle est effective (udita : présente, actualisée) à tout instant. Nous pouvons à tout instant atteindre notre but simplement en mettant un terme à notre propre égarement. Toute autre conception de la délivrance, qui en ferait le résultat d'une activité, est impossible car la délivrance serait alors chose périssable."

Mais Abhinavagupta, dans sa synthèse du Shivaïsme, n'est pas aussi catégorique. En effet, dans sa Lumière des tantras, aprés avoir exposé la "non-voie" qui correspond à peu prés à ce qui vient d'être dit, il expose de nombreuses autres méthodes "inférieures", mais qui mènent au même résultat. Il décrit une multitude de stratagèmes plus ou moins simples pour "atteindre" le Soi toujours-déjà-atteint. Dés lors, la pratique (méditation, rituel) est la manifestation graduelle de notre Soi. C'est la célébration temporelle du préssentiment de ce que nous sommes de toute éternité. Abhinavagupta n'exclut donc pas toute pratique. Comme toute activité, la pratique est la manière dont l'Absolu se reconnait peu à peu. Seulement, il est important de reconnaître d'emblée que notre conscience est parfaite. Sinon, la pratique sera artificielle, voire vaine. L'effort est nécessaire, mais il est lui-même une effet de la grâce toujours disponible et donnée. La Voie, c'est le Fruit qui devient de plus en plus évident, au fur et à mesure que les préjugés s'amenuisent. La Voie inclut son Fruit (comme disent les Sakya). On ne peut sérieusement pratiquer que si l'on a le préssentiment que la pratique ne fait pas réellement "atteindre" le Soi. D'où l'importance de la dévotion. La pratique est une célébration du Soi (âtmaprathâ), elle n'est que dévotion de part en part, dévotion qui consiste à se laisser posséder par l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Mieux encore, tout expérience, même triviale, devient "vénération des empreintes du Maître" (gurupâdukâsmriti) comme disent les Kaulas. Il ne s'agit nullement de s'accrocher à quelque représentation que ce soit, ni de les exclure compulsivement.

Enfin bref, quand vous vous absorbez en vous-mêmes, vous eprouvez une extase ineffable qui emporte tout, non ?

Vous me direz, que signifie "s'absorber en soi-même" ? Eh bien, c'est ce qui se passe, par exemple, au moment de l'orgasme, de l'éternuement, quand vous plogez dans une eau froide, quand vous énoncer intérieurement, presque sans l'articuler "je-je", quand vous énoncez "Om", ou "Ah". C'est une sorte d'embrassement intérieur qui vous prend de partout et nullepart à la fois. Impossible de l'oublier définitivement. Ce "geste intérieur" de la plongée en soi est ensuite répété, à chaque fois comme si cétait la première et la dernière, dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, par curiosité et pour retrouver cette béatitude qui est la source de tout bien-être. Tous les sens ouverts, détendus, le regard absorbé dans le Soi (dans l'espace-conscience), cette attitude émerveillée, dite "de Shiva" peut être savourée, explorée, "pratiquée" au super-marché, en boîte, dans le métro ou bien durant le remplissage de la feuille d'impôt.

Evidement, ses bienfaits ne se déploient que peu à peu et pour autant que l'on fait preuve de "dévotion" envers le Soi.

En fait, cela suffit. Croire en la réincarnation, à l'au-delà, en Dieu, aux anges, aux bonnes vibrations, aux gourous, à la kundalinî et aux chakras, aux esprits frappeurs, aux miracles, tout cela est inutile voire nuisible.

Cette conscience de soi, on peut l'appeller comme on veut. "Plus que cela n'est pas nécessaire, mais moins ne serait pas suffisant", comme dit un maître Dzogchen à propos de la bodhicitta.

 

17:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : pratyabhijna, tripura, shrividya |  Facebook |

Commentaires

anarblabla et vrai yogi Tous les "symptômes" d'extase que tu décris sont vrais, mais pas pour le commun des mortels. Tout cela est possible mais seulement après un long entraînement et sûrement pas MR OU MISS tout le monde avec son blog.
Il sont généralement réservé a une certaines formes de yogi .Il faut payer le prix au début, et c'est là le chaînon qui vous manque que signale tenryu, mais après, le fait de n'avoir même qu'un avant-goût de l'expérience de l'arrêt du mental est suffisant pour récompenser ses efforts et donner envie de continuer.
Les témoignages traditionnels convergent autour de cette expérience: au début des Yoga sutras de Patanjali, la définition du yoga est célèbre: citta-nirodha, l'arrêt du mental. Nisargadatta Maharaj parle même d'abandonner le sentiment de "je suis", et compare concrètement le samadhi à de l'eau bouillie qui repose: non seulement elle est immobile, mais les germes des désirs égoïstes qui existaient en elle ont été tués. Il dit par ailleurs: «La Connaissance n'a pas besoin de paix et de quiétude, car elle est en elle-même paix et quiétude. Dans ce principe de la quiétude fondamentale, sans dualité, il n'y a pas de changement, quel que soit le moment.»

Écrit par : celuiquisemarre | 05/04/2006

La bodhicitta Est-elle la même approche dans le dzogchen que dans les autres approches bouddhistes ? J'ai entendu dire qu'il n'y avait pas la même vue.

Écrit par : Michel | 06/04/2006

validation ok je Vote pour Tenryu, il mérite de savoir sous la forme d'un message perso!
12584-58478

Écrit par : moderateur | 06/04/2006

Bodhicitta absolue et... bodhicitta absolue Michel :
En effet, le dzogchen n'a qu'un oeil, mais le bon. Selon lui, il n'y a que la bodhicitta absolue, en laquelle la bodhicitta relative (=les mérites etc.) est spontanément complète depuis toujours. Bref, il suffit de reconnaître la nature de l'esprit pour que la compassion et les autres qualités apparaissent. Pour plus de détails, voir "The Supreme Source", chez Snow Lion.

Écrit par : anargala | 06/04/2006

en tous cas le temps passe plus vite grâce à toi En toute franchise, je te suis depuis le début, je m'abbreuve de tes mots et de tes textes merveilleux...

" Bref, il suffit de reconnaître la nature de l'esprit pour que la compassion et les autres qualités apparaissent"

"Faire réfléchir, douter, contredire : c'est la raison d'être de ce blog."

"Il n'y a que la bodhicitta absolue, en laquelle la bodhicitta relative (=les mérites etc.) est spontanément complète depuis toujours."

OUI !!!!!

================> "MAIS la Vue ne fut pas établie."<==============

Manque un petit quelque chose.

Écrit par : MARTINE | 06/04/2006

encore miss Ps: moi aussi je veux bien un message perso, si c'est le petit quelque chose qui manque !

Écrit par : MARTINE | 06/04/2006

les qualités de l'attention ou des errements d'un jeune homme je me trompe probablement, mais j'avais observé qu'un simple pratique d'attention sur le corps pas trop forcé mais relativement récurrente entrainait automatiquement la coemergence d'une éthique non fabriqué ( genre faire gaffe aux petits bestiaux, faire preuve de sympathie avec les gens, avoir des élans de générosité, de compassion, etc ... ) et d'une grande joie limite extatique ( genre je marche c'est un miracle, hosanna !, le canard s'envole, emaho ! )

j'en étais donc arrivé à la conclusion que l'attention entraine l'apparition des paramitas.

Par la suite j'ai laché cette pratique du fait d'une grande perturbation émotionnelle et j'ai essayé de reprendre pour obtenir cette conduite éthique et cette joie, et vous savez quoi ? ca n'a pas marché.

Depuis je me dis que je patauge dans l'attention avec intention ... qui si elle n'est pas ruine de l'ame me semble une nuisible prétention.

Mais bon comme toute chose est impermanente, je patiente jusqu'a épuisement de ces orgueils spirituelles que j'avais pris pour réalisation ^^

( sinon, pub sauvage, je recommande la lecture de

Périls et promesses de la vie spirituelle : Un chemin qui a du coeur
et Après l'éveil, la lessive
de Jack Kornfield,

http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2266123335/qid=1144334920/sr=1-1/ref=sr_1_9_1/402-6807561-1332906

c'est peut être pas du longchenpa mais je trouve que c'est rafraichissant, utile car accessible et ca peut aider )

Écrit par : jeepy | 06/04/2006

Jeepy Ben je peux dire à peu près la même chose à propos de la pratique de l'attention, sauf que peut-être qu'il y a un effet de distorsion de la mémoire. Nous avons gardé ce souvenir, il me semble, à cause d'un contraste avec le temps où nous ne la pratiquions pas.

Pour ma part, le bouleversement émotionnel est venu au moment de la confrontation directe avec le réel commun, qui correspond à un changement des conditions qui entourent l'attention. J'en conclus donc aussi que l'attention et la vigilance manquaient de solidité, de dûreté même. Et, pour se faire les muscles, eh bien il y a les pratiques.
Donc oui, l'attention a été balayée, mais elle m'est retombée dessus comme une enclume, grâce à l'entrainement passé, à un moment où je ne m'y attendais pas. Et pas une attention légère, un truc très lourd au contraire.
A partir de cette époque j'ai commencé à faire peur aux gens, mais peu importe, j'ai continué.

A présent, les bouleversements sont une bonne nouvelle, je les provoque même, et dégâts ou pas dégâts je m'en fiche en vérité.

C'est la saisie et le besoin de sécurité confortable qui rend difficile l'attention.

Une autre vie, une autre attention, d'autres pratiques .... ça changera encore sans doute, c'est à la grâce d'en décider.

Écrit par : Tenryu | 06/04/2006

préparation http://membres.lycos.fr/jacquesvigne/jv10.htm

Écrit par : LD | 07/04/2006

La Vue, c'est voir Celui Qui Voit Martine :

La "vue" de la Grande Complétude (dzogchen) est établie depuis toujours, sinon le samsâra lui-même serait impossible. Du point de vue de l'esprit ordinaire (sem, citta), il manquera toujours quelque chose. Le manque est son essence...
C'est pourquoi les textes sur "la relaxation du lien" (trekchöd) sont poétiques et non logiques (bien qu'ils ne soient pas dépourvus de cohérence). Ils ne s'adressent pas à ce fantôme qu'est l'esprit, mais à la conscience éveillée depuis toujours. Celle-ce est présente à chaque instant. Alors que dans le Tantrisme bouddhique, on enseigne qu'il faut écarter l'esprit ordinaire grossier pour révéler la conscience éveillée ("la claire lumière"), le Dzogchen déclare que cette conscience peut être expérimentée à même l'esprit ordinaire. Comment ? En regardant celui qui regarde, un peu comme quand on éternue, ou qu'une porte claque. Ha ! En répétant ce "geste", cette conscience éveillée nous envahi peu à peu, comme de l'huile imprègne un tissu. Ô merveille !

Écrit par : anargala | 07/04/2006

"Attention sans intention" et autres bonnes ... intentions Jeepy:

J'ai constaté la même chose. L'attention aux choses les "libère" jusqu'à un certain point. Il y a quelque chose d'ineffable, de vif, sans poid, transparent qui s'impose. On fait "attention à", puis peu à peu l'attention se spatialise, se fond dans le ciel, se défocalise. Les bienfaits sont innombrables. Comme dit Shrîsingha, "La conscience est fragmentée. Celui qui désire son bien et celui d'autrui ferait bien de l'unir à l'espace !"

Cependant, il y manque une dose de félicité (sukha), cette félicité que l'on éprouve lorsqu'on se recueille sur l'acte "je", pareil à un soleil éclatant. Evidement, au départ il peut s'agir encore d'une saisie subtile. Mais en se laissant aller, cet acte se fond lui aussi dans l'espace infini de la conscience éveillée. Et il me semble, mais il faut vérifier cela encore et encore et encore et toujours, que cette forme d'absorption ne provoque jamais aucune lassitude. Ou moins souvent, disons.
Mais ces périodes d'ennui sont inévitables, quelle que soit la méthode. Car il y a toujours une forme de saisie, de crispation, d'effort, d'intention exclusive. D'où une lassitude et une langueur chronique. Mais je ne doute pas que la curiosité et l'émerveillement, qui sont l'essence même de la conscience, finissent toujours par reprendre le dessus. C'est un chemin en spirale, en somme.
De plus, on peut alterner entre : le repos dans la "conscience simple", l'attention posée sur ce qui se présente, sans saisie;
ET le repos dans la "conscience de soi", vers la source, vers le "je", détendu, sans référence.
Certains manuels de Mahâmudrâ Kagyu conseillent ce genre d'alternance parmis d'autres (tension-détente, etc.). C'est que, comme dit Namkhaï Norbu, mieux vaut une petite saisie pour cultiver l'Absence Primordiale de Saisie, que la saisie ordinaire !

Écrit par : anargala | 07/04/2006

Des efforts pour ne pas faire d'efforts ? Tenryu :
Trés juste, la remarque sur la distorsion mémorielle due à un effet de contraste.
Mais remarque qu'il y a une contradiction fondamentale entre le fait de vouloir "focaliser" l'attention en continu, et le résultat visé, qui est une défocalisation complète. C'est là une sorte de "double bind", genre "Soi toi-même !" Le livre en poche "L'effort pour rendre l'autre fou" est trés utile sur cette question.
Ceci dit, en pratique, je suis d'accord. Durant une "séance de méditation", impossible de ne pas faire d'efforts jusqu'à un certain moment (genre 5mn). Au-delà, tout effort devient impossible.

Écrit par : anargala | 07/04/2006

Super interressant le lien du dR Vigne sur la méditation !!!! extraits:
Il n'y aura pas de miracle tant que les gens ne se mettront pas à pratiquer, même si on réussit à prouver scientifiquement que la méditation fait produire des endorphines euphorisantes en plus des effets anti-stress déjà connus.

Le véritable arrêt du mental n'est pas seulement un arrêt du bavardage et de l'imagerie intérieure:
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il est lié à un arrêt du mouvement interne des sensations
----------( j'ai déjà lu ça sur ton blog)
ce qui pour les yogis, correspond au samadhi. Cet arrêt provoque un bonheur intense, bien au-delà des bonheurs habituels; même un arrêt partiel du mental procure une expérience de bonheur hors de l'ordinaire.


Fait intéressant pour les méditants: les endorphines sont à leur maximum à six heures du matin; l'expérience de méditation risque donc d'être plus gratifiante à cette heure-là, pour peu qu'on ait suffisamment dormi auparavant,
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et les douleurs dues à l'immobilité de la posture
--- (ça aussi)
risquent d'être mieux supportées.

Dans le zen, le rythme soutenu et prolongé des sesshins permet également ce dépassement de soi-même. Dans le monachisme chrétien, on peut rapprocher de ce processus l'ascèse du staretz Silouane du Mont-Athos: «Se tenir en enfer et ne pas désespérer.» Le risque de telles méthodes fortes, si elles sont mal indiquées, est de créer un dégoût que même le souvenir d'une éventuelle euphorie des endorphines ne réussira pas à dissiper.

Mais quand le méditant progresse, ce n'est plus l'excitation de l'hémisphère droit qui est caractéristique, mais une plus grande synchronicité intra et inter-hémisphérique des ondes enregistrées à l'électro-encéphalographie. Ces ondes sont en phase, ce qui est probablement relié à un glissement de l'activité principale du cerveau du cortex vers les régions sub-corticales; le ressenti du sujet serait alors un sentiment d'unité, de «vacuité de la conscience».

Écrit par : Jesus | 07/04/2006

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