12/04/2006

Si l'Eveil est un, pourquoi les éveillés sont-ils si différents les uns des autres ?

Si notre Soi est unique et le même chez tous, comment expliquer la vériété des comportements observée chez ceux qui sont réputé l'avoir réalisé ? N'est-ce pas plutôt la preuve qu'il y a plusieurs chemins et plusieurs "Eveils" ?

 

Le chapitre XIX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "La hiérarchie des sages", répond à cette question. D'abord, le Soi - la conscience - est un et identique en chacun :

 

"En réalité, aucun moyen ne peut servir à obtenir la connaissance libératrice. Celle-ci n'est pas quelque chose que l'on puisse, à proprement parler, obtenir car, par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

 

La conscience est déjà "atteinte". Elle est l'Eveil même.

Toutefois, pour ceux qui n'entendent pas cela, le sage concède que des "traces" (vâsanâ) recouvrent l'intelligence (buddhi). Les "moyens" sont alors ceux qui peuvent anéantir ces impuretés, comme l'on nettoie un miroir. Il y a d'innombrables sortes de traces, autant qu'il y a de représentations. On peut les ramener à : l'absence de foi, l'esprit tordu ("à rebours" comme disent les Tibétains), les activités volontaires et les espoirs fallacieux. Leur remède, ce sont la prise de conscience de leur conséquences, la grâce et le renoncement. Ainsi, l'intelligence, peu à peu purifiée de ces traces, devient capable de refléter la lumière qu'est la conscience. Mais le facteur le plus important, c'est la passion pour la délivrance :

"Pour obtenir la délivrance, il faut y aspirer avec la même passion qu'un homme brûlé sur tout son corps met à rechercher le contact de l'eau fraiche."

 

Plus profondément, notre Soi apparait à chacun selon ses désirs. Argent, réussite, sécurité, santé, pouvoir, avec les méthodes - naturelles ou non - qui permettent de les atteindre. Puis, en s'apercevant que toutes ces pratiques ne produisent que des effets temporaires, l'on se met en marche vers la délivrance. La "fréaquentation des saints", l'ascèse, les vies antérieures, tous ces facteurs combinnés de façon à chaque fois unique expliquent l'immense variété des voies d'accès à la délivrance.

En résumé donc, la voie de la délivrance est déterminée pour chacun par la quantité et la qualité de ses traces psychiques, de ses conditionnements.

 

Et il en va de même chez les "éveillés". Car, même délivrés, ils héritent, du point de vue de ceux qui les observe, de leur caractère. On peut les répartir ainsi en trois catégories :

1/ Les sages a l'intelligence peu conditionnée n'ont pas besoin d'éliminer les autres traces, les désirs, etc. Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup. Ils ont un "mental multiforme". "Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d'effectuer plusieurs tâches en même temps... Chez ces hommes à l'esprit multiple, l'intuition du Soi peut se disperser à volonter vers les objets extérieurs  sans se contredire elle-même".

2/ Ceux qui avaient un conditionnement important doivent pratiquer longtemps et intensément. Ils doivent éliminer toutes les traces pour arriver à comprendre. Une fois ce résultat obtenu, ils ont le "mental anéanti".

3/ Enfin, ceux qui n'ont pas encore détruits toutes ces traces sont encore conditionnés. Ils ne seront pleinement délivrés qu'au moment de la mort. En cette vie, ils ne perçoivent l'irréalité de toutes choses qu'au moment où ils sont plongés en samâdhi. Ils cultivent donc les samâdhi furtifs afin de ne plus jamais croire "Cette chose existe réellement".

 

Chacun à sa manière, tous ces "éveillés" continuent à percevoir l'Illusion que sont les êtres et les choses, mais ils n'y adhèrent plus. Le ciel continue de paraître "bleu", mais l'on adhère plus à cette illusion. Tout est "dans" la conscience, de même que tout est "dans" l'espace.

 

Il n'y a donc qu'un seul Eveil, mais il se traduit par des comportements et des pratiques différentes selon les constructions imaginaires auquelles la conscience s'identifie librement.

 

14:27 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, eveil, soi |  Facebook |

Commentaires

tu es cela !!!!!! Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup.


j'en ai parlé à mes amis, et il se sont tous libérés, bravo anargala !, il faut le crier sur les toits.................
Bon ....C'est vrai que vu de l'exterieur ils ont pas beaucoup changé !

Écrit par : le moustique | 12/04/2006

Mais je me lasse pas, encore ! " Celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

Vous êtes le champion de la rationalité ou ignorance de l'irrationnel : le fait de repérer un obstacle, de tenter de le vaincre, d'y échouer (voir posts avec PR) et au lieu alors de vous y arrêter, de simplement nier au bout d'un moment qu'il ait jamais existé.

La deuxième partie de votre texte a l'air cependant d'avoir les pieds sur terre ! C'est la partie "il n'y a rien à faire" qui débloque, mais Dieu merci, moi je ne suis pas comme vous un "éveillé" !

Écrit par : Moi | 12/04/2006

finalement Le sage peu conditionné peut-être mais honnêtement, il ne court pas les rues, pour le comment des mortels,l'effort est de mise c'est pour cela que je pense que la présnetation de la voie sur un mode progrssif est une bonne chose parce que cela permet à chacun selon ses capacités du moment (parce évidement le but c'est qu'elles augmentent), sa motivetion et ses aspirations de choisir, de "sentir" le type d'approche qui lui convient le mieux. Je suis pas sûr qu'une personne en dépression pourra d'emblée apréhender la subtilité du Dzochen autrement qu'intellectuellement. De la même manière je suis pas sûr qu'une personne qui traverse une periode de grande difficulté et qui est continuellement possédé par la colère et le ressentiment puiise directement passer à la reconnaissance sans un minimum de ppratique de rejet par par exemple une méditation rationnelle sur les causes et conséquences de la colère. Mais en fait peut-être que tu mets les trois modes généralement présenté par le Vajrayana (rejet, transformation reconnaissance) sous le seul vocable de reconnaissance ça peut se tenir finalement.
En tout cas tes post sont toujours très provocateur se qui aide à la réflexion, bien il n'est pas nécessaire qu'ils le soient chaque mais c'est bien. Je suis devenu un habitué de ton blog.


Abientôt

Écrit par : djilo | 13/04/2006

Y a encore un hic !
->Par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée.

La pulsion échappe à la conscience et à l'inconscient. Si la pulsion n'était pas attachée à une représentation ou n'apparaissait pas sous forme d'affect, nous ne pourrions rien savoir d'elle.

Écrit par : Lustucru | 13/04/2006

l'oubli du chemin. Tout ce que dit anargala est vrai. C’est bel et bien le résultat final.
Un peu à l’image d’une véritable montre Rolex.

Cependant faire une rolex c'est difficile.

Mais voici qu'arrive monsieur Li Shivawong de République de Chine, il regarde la vraie Rolex et reviens deux jour après avec la même. Et le voici en train de nous expliquer ce qu'est une Rolex et comment c'est fabriqué, que ceux qui ont fait cette montre ne savait pas la fabriquer puisqu'il y avait plein de pièces inutiles et que le mécanisme était mal pensé, il suffisait de ... etc.

Pour le shivaïsme du cachemire, l’essentiel n'est t'il pas de repartir avec une Rolex ?

Écrit par : MARC | 14/04/2006

l'oubli du chemin Tout ce que dit anargala est vrai. C'est bel et bien le résultat final.
Un peu à l'image d'une véritable montre Rolex.

Cependant faire une rolex c'est difficile.

Mais voici qu'arrive monsieur Li Shivawong de République de Chine, il regarde la vraie Rolex et reviens deux jour après avec la même. Et le voici en train de nous expliquer ce qu'est une Rolex et comment c'est fabriqué, que ceux qui ont fait cette montre ne savait pas la fabriquer puisqu'il y avait plein de pièces inutiles et que le mécanisme était mal pensé, il suffisait de ... etc.

Pour le shivaïsme du cachemire, l'essentiel n'est t'il pas de repartir avec une Rolex ?


Écrit par : MARC | 14/04/2006

Avant de faire de l'humour sur ma dernière phrase Pour le shivaïsme du cachemire, l'essentiel n'est t'il pas de repartir avec une Rolex ? sous entendu une fausse bien sur !

Écrit par : MARC | 14/04/2006

Et si la porte n'avait jamais été fermée ? Il n'y a qu'une seule méthode pour résoudre tous ces problèmes : voir Qui a ces problèmes.
Cela, chacun peut le faire, sans préparation. La conscience n'est pas le résultat d'une activité. Au contraire, tout activité en procède. Si Abhinavagupta parle "d'atteindre la conscience", c'est juste une concession.
Bien sur, tout étant une manifestation du Soi, tout peut serir de moyen pour "remonter" jusqu'à Lui. Bien sur aussi, on peut se préparer. Mais le risque, c'est de prendre le chemin pour le but. Pourquoi ne pas voir dès maintenant Celui Qui Voit, qui n'est rien de particulier et qui acceuille tout ? Cette vision, toujours accessible, est ce qui, éventuellement, fait "progresser", "purifie" et "prépare". Sinon, vouloir atteindre le Soi, c'est partir à la recherche du collier que l'on porte. Ce collier on le croit perdu au loin, faute de le voir, Ici.
Je ne veux rien imposer à personne : tout ramène Ici. Je souhaite simplement suggerer la possibilité que nous sommes, depuis toujours, ce que nous cherchons. Avant de remplacer un conditionnement par un autre, verifions par nous-mêmes ce qu'il en est.
Ensuite, la "pratique" consiste seulement à se laisser aller dans cette vision.

Écrit par : anargala | 14/04/2006

Pourquoi ne pas voir dès maintenant Celui Qui Voit, qui n'est rien de particulier et qui acceuille tout ? C'est vrai mais: "Ensuite, la "pratique" consiste seulement à se laisser aller dans cette vision."

Oui mais quand t'as mal .

La douleur m'empeche d'aller dans cette vison. Le "là depuis toujours" ne peut rien pour moi, car la douleur occupe le terrain, douleur, douleur, souffrance .....

Écrit par : MARC | 14/04/2006

Quand on a mal, quand on est pas bien Dixit Bhairava :

"Après avoir perforé une partie quelconque de (son) corps avec une aiguille acérée ou autre, si l'on fixe l'attention à ce point précis, c'est l'état immaculé, la (Déesse) Bhairavî." 93

"En immobilisant l'intellect alors qu'on est sous l'emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l'envie, alors il ne reste que la Réalité." 101

"Lorsque, physiquement égaré, on a tourné de tous côtés et en toute hâte au point de tomber à terre (d'épuisement), l'état de la (conscience) 'Suprême' apparaît à travers l'arrêt de l'effervescence de l'énergie." 111

Dixit Vasugupta :

"Au comble de la furie, ou transporté de joie, ou épouvanté et ne sachant plus que faire, ou encore courant à perdre haleine (pour sauver sa vie) on va vers le domaine de la Vibration (= la conscience) parfaitement stable." I, 22.

Il n'y a pas de d'obstacles, seulement des préjugés.

Écrit par : anargala | 14/04/2006

LES SAGES QUI COURENT LES RUES.. Nous avons peut être trop de projection sur ce que doit être un "sage", un éveillé ...

Si en effet pour certains il leur suffit d'entendre "Tu est cela" ou de le comprendre, il ne changent peut être pas beaucoup au sens où on "l'entendrait" (ou l'attendrait) et ils se "noient" peut être dans la multitude en agissant anonymement dans le quotidien

alors peut être les sages courent ils les rues (en fait dans ma "projection" ils doivent plutôt marcher ;-) ) mais que nous ne les voyons pas..

bon je sors faire un tour dans la rue..
;-)

Merci de tes textes inspirants :-)

Écrit par : Lung Ta | 14/04/2006

Rolex douloureuse. Je ne sais pas très bien ce que je préfère, l'intervention d'Anargala sur la douleur, ou l'histoire de M Li Shivawong de Marc. Alors à l'heure tardive des mauvais écrivains, je vais essayer d'unir leurs qualités avec mes pauvres moyens.

Lorsqu'on a mal, on est pô bien, et immanquablement une tension est là, musculaire, nerveuse ou simplement mentale, à laquelle s'ajoute l'identification figée à l'état que ça induit.

Mais il n'est pas difficile de trouver celà très drôle, et de trouver le petit coup de pouce qui manque aux solutions évoquées par Anargala, surtout si aucun maître spirituel ne s'occupe de nous pour nous épuiser jusqu'à ce qu'on s'affale illuminé. C'est un coup de pouce qu'on peut se donner soi-même, mais il faut un peu s'entraîner.
Commençons par rire du spectacle offert par les autres, car en effet c'est plus facile de rire lorsqu'il s'agit d'autrui que de soi. Nous passerons ensuite à notre propre cas.
Imaginons pour l'heure un type fort malheureux, qui se coince très douleureusement la peau avec une Rolex de merde qu'il était tout content d'acheter il y a un quart d'heure, qui se recroqueville sur sa douleur, et s'identifie au spectacle qu'il se donne à lui-même, et qui se recroqueville encore plus en associant à cette identification la souffrance qu'il a de se faire avoir constament, tout en gardant assez d'énergie pour se persuader que non il ne peut pas en être autrement.

Si nous nous entraînons ainsi à rire, le jour où pareille déconfiture nous occasionne une douleur assez cuisante, nous pourrons nous rappeller à quel point les réactions des autres étaient drôles, et peut-être rire un peu ...

Menfin des fois il y a de ces souffrances ....

Écrit par : Tenryu | 14/04/2006

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