29/04/2006

Une tradition non-dualiste bien vivante

Trop souvent, l'Advaita Védânta de Shankara est réduit à quelque clichés, du genre "tout n'est qu'illusion". En réalité, selon Shankara tout est l'Absolu (brahman), définit comme "être, conscience, béatitude", et ultimement inéffable. Selon lui, la méthode enseigné dans les Upanishads (le Védânta) pour connaître l'Absolu consiste à affirmer puis nier tout ce que l'on projette sur lui (arohâpavâdaprakriyâ). A strictement parler (et Shankara est trés précis), aucune activité (rituelle ou yogique) n'est un moyen de connaître l'Absolu.

 

Cette tradition, fondée ou refondée par Shankara au VIIIème siècle, à suscité un immense courant philosophique et spirituel. Au XXème siècle, l'un des plus grand maîtres de l'Advaita traditionnel et bien vivant fut sans doute Swâmi Satchidânandendra, décédé en 1975 aprés une vien bien remplie.

 

Il est notamment l'auteur de The Method of Vedanta (éd. Motilal Banarsidass), traduit du sanskrit par un Anglais. Oeuvre colossale (mille pages !) rédigée en sanscrit, elle passe en revue, de manière critique et sans jamais perdre de vue la délivrance spirituelle, toute l'histoire de l'Advaita Védânta. C'est donc aussi une trés précieuse anthologie de cette littérature.

Sur le non-dualisme de Shankara (car il y en a bien d'autre !), voir aussi l'excellent groupe de discussion Advaitin.

 

 

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26/04/2006

Une fois pour toutes

Au chapitre XX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, c'est la Déesse en personne qui répond aux questions. En fait, les personnages précédents étaient déjà la Déesse. La conscience qui lit ces lignes est déjà la Déesse. Mais cette Déesse est la souveraine liberté du Soi, capable d'accomplir l'impossible : se croire absente là où précisémment elle est pésente.

 

"Ma majesté - Ô sages - est sans limites. Sans dépendre de quoi que ce soit, Moi la pure conscience indivise, Je fulgure sous la forme des mondes infinis. Et, tout en me manifestant sous cette forme, Je ne transgresse pas Ma nature de conscience étrangère à toute dualité. Ma majesté réside avant tout dans l'accomplissement de ce prodige."

 

"La connaissance non-duelle n'est autre n'est autre que la conscience absolue (...) Elle se dessine là où le psychisme (citta, sem) ne cherche plus qu'à coïncider avec ce qui constitue son essence. Que son origine immédiate soit une entrée en contact avec la Révélation (=les upanishads ou les tantras) ou l'exercice du simple raisonnement, elle se définit toujours par la manifestation du Soi, destructrice de toute espèce d'identification avec le corps, etc."

 

Il ne s'agit pas de supprimer quoi que ce soit :

"La distinction entre ces termes (la conscience et les phénomènes tels que les pensées ou les sensations) n'a été forgé que pour les besoins de la pratique? Elle ne possède aucun fondement véritable. Il n'y a pas un état de privation du fruit que précéderait son acquisition. C'est seulement dans la mesure où le Soi, à cause de la mâyâ, se manifeste sous forme de la triade connaissant-connaissance-objet connu que le cours du monde paraît aussi réel et indestructible qu'une montagne. Mais que l'on renonce à de telles distinctions inspirées par la peur, et le cours du monde aussitôt se désagrège, comme des labeaux de nuages qui s'effilochent dans la tempête."

 

Ensuite, dit la Déesse, c'est une question de passion.

 

"La réalisation parfaite consiste à comprendre une fois pour toutes qu'on est le Soi et non le corps, etc. L'identification au corps propre est un phénomène universel. Le simple fait d'y renoncer en toute lucidité est déjà la réalisation parfaite. Tous les êtres possèdent une certaine conscience d'eux-même (=ils "connaissent" le Soi) mais ils ne distinguent pas clairement le Soi de ce qui n'est pas lui.(...) Le pouvoirs (siddhi) se rencontrent sur le chemin qui mène à l'intuition du Soi mais constituent, aussi bien, autant d'obstacles à l'obtention de cette connaissance. A quoi bon rechercher ces vains prestiges magiques !"

 

Mais cette réalisation peut être plus ou moins avancées, selon trois degrés : Celui qui "conserve" l'intuition du Soi en vaquant à ses occupations est du type supérieur. Celui qui fait de même, mais au prix d'un effort, est du type moyen. Enfin, celui qui ne peut conserver son intuition qu'en renonçant à toute autre activité, est du type inférieur.

 

"Dans la forme supérieure on se maintient constamment à cette pointe extrême (d'intuition), aussi bien au cours des rêves, etc. que dans les moments où l'on est occupé à réfléchir ".

 

Et cela ne dépend pas d'une activité ou d'une pratique quelconque, comme le précise à la fois le commentaire et la fin de l'enseignement de la Déesse :  "celui qui sait"  "se perçoit comme totalement liéré et totalement asservit à la fois. Voyant clairement que les liens de l'universelle seritude ne sont tissés qu'à l'intérieur de lui-même, il va jusqu'à dédaigner la délivrance elle-même."

 

"A ceux qui, naufragés sur l'océan ténébreux de la transmigration, entonnent jour aprés jour ce Chant de la Sagesse, la Déesse apporte elle-même la barque de la connaissance."

 

Nullepart il n'est question de "pratique", de "signes de réalisation", "d'Eveil" qui confère une autorité sur autrui, de "techniques", de "nombre de mantras à réciter", de "sauver tous les êtres". Juste le soleil brille, on fait la vaisselle et on s'engueule un peu.

 

P.S. : On traduit souvent vikalpa par "pensée discursive" ou "concept". Ce qui permet ensuite d'opposer concept et percept. Comme si la non-dualité était une sagesse anti-intellectuelle, prônant un retour exclusif au "ressenti".

Or, tout cela part d'une erreure de traduction, puisque selon Abhinavagupta et compagnie TOUT est vikalpa : la connaissance intellectuelle par concepts, mais aussi les expériences et les percepts. Tout est construit, tout est illusion qui va et vient dans l'Apparence infinie toujours apparente. Vikalpa signifie "construction imaginaire", ou "dilemme", "hésitation", voire "scrupule". Ainsi, quand Abhinavagupta affirme (au début du chap. 29 du Tantrâloka) que le rituel d'union est réservé aux adeptes qui sont "sans vikalpas", il ne veut pas dire qu'ils sont "sans pensées", mais qu'ils sont "sans hésitation", au sens où il ne sont plus la proie des doutes liés au pur et à l'impur. Nullepart il n'est question de "stopper" le mental à la manière du yoga de Patanjali. Au contraire, Abhinavagupta se moque régulièrement des yogis qui veulent se déssecher l'esprit à force de concentration.

 

 

15:42 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : pratyabhijna, tantra |  Facebook |

24/04/2006

The Shiva Attitude

Vide à l'intérieur vide à l'extérieur, comme un récipient dans l'espace.

Plein à l'intérieur plein à l'extérieur, comme un récipient dans l'océan.

 

Diriger son attention à l'intérieur, tout en ayant le regard tourné vers l'extérieur, sans ouvrir ni fermer les yeux, telle est l'attitude de Shiva.

Hathayoga Pradîpikâ

 

Magnifique illustration dans cette statue de Padmasambhava, célèbre à juste titre :

 

Les vers décrivants cette attitude se retrouvent dans de nombreux tantras.

 

Ecoute Ô Déesse ! Je vais t'exposer tout entier cet enseignement traditionnel : il suffit que les yeux fixent sans cligner pour que se produisent aussitôt la délivrance.

Vijnâna Bhairava Tantra

 

Une image rare du grand savant Gopinâth Kavirâj :

 

 

Feu Nyoshul Khenpo, maître incomparable de la Grande Complétude :

 

Cette posture, tenue avec une ceinture ou des cannes de soutien, se retrouve dans toutes les traditions tantriques. Ici, Narasimha, l'Homme-Lion :

 

La bouche, à l'image de l'ensemble du corps, est détendue, entr'ouverte, "comme les corbeaux".

Attention, toutefois, à ne pas ouvrir trop la bouche !

 

 

14/04/2006

Reconnaître les pensées, ou bien développer les visions de l'Eveil ?

Avant de partir pour une petite semaine, je voudrais revenir sur la question des origines du Dzogchen Nyingthig et de ses pratiques visionnaires.

 

Un scénario possible :

Au Xème siècle, au Tibet, le Dzogchen est un enseignement "subitiste" reposant sur une déconstruction systématique du Tantrisme bouddhique. Au départ, "grande complétude" (dzogchen) désignait le résultat des pratiques tantriques de visualisation et de yoga sexuel. Puis, ce terme en vint à désigner un style de pratique des rituels, vus désormais comme des manifestations de l'Eveil éternel et non des techniques produisants cet Eveil. Enfin, dans le Tantra du Roi Créateur de Toutes Choses (Kunjé Gyalpo Do), le Dzogchen est l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Cultiver cette intuition devient une voie à part entière.

Voilà ce qu'on peut déduire des textes anciens du Dzogchen, dont ceux retrouvés dans les célèbres grottes de Toun Houang.

Telle est la situation vers la fin du XIème siècle donc, au moment où arrive au Tibet le Kâlachakra Tantra. Lui propose une pratique trés technique : il professe que l'Eveil est présent en nous, mais qu'il est caché par les apparences ordinaires. Ce samsâra est une illusion, vide de toute réalité. Les corps de Bouddha, les qualités de l'Eveils, sont quant à elles vides de tout défaut. Autrement dit, elles sont "vides d'autre chose qu'elle-mêmes". Bref, le nirvâna - conçu comme royaume de la gnose (jnâna) et des apparences pures et immatérielles (sambhogakâya) - est la seule réalité, et notre expérience ordinaire est une pure illusion. Telle est la doctrine du "vide d'altérité" (shentong) proposée par de smaîtres indiens du Kâlachakra comme Sanjana (cachemirien contemporain d'Abhinavagupta) ou tibétains, comme Yumowa. Selon ce dernier, la vacuité vraie, ce n'est pas le "vide d'existence propre" de Nâgârjuna, mais les "formes de la vacuité" (shûnyabimba) "visibles par les yeux" (sâkshât) grâce au yoga du Kâlachakra (voir The Buddha from Dolpo, C. Stearn, p.45). 

En d'autres termes, l'esprit, le mental, n'est pas la nature de l'esprit, et il ne suffit pas de "reconnaître" la nature des pensées pour s'éveiller. Dolpopa, contemporain de Longchenpa, ne dira pas autre chose. Selon lui, l'esprit (sem) est aussi opposé à l'Eveil (yeshe) que les ténèbres à la lumière. Reconnaître la nature des pensées est vain. "Certains disent que si la nature de l'esprit ordinaire est reconnue, c'est la bouddhéité, mais que si elle n'est pas reconnue c'est le samsâra (...) Mais c'est comme de dire que si le feu est reconnu, il est rafraichissant, alors que s'il n'est pas reconnu, il brûle !" (ib. p. 104).

Bref, pour atteindre l'Eveil éternel, il faut stopper l'esprit, et pour cela, il faut appliquer les techniques du yoga de l'obscurité et des visions, révélées dans le Kâlachakra.

Dolpopa et Yumowa critiquent ici le Dzogchen ancien et la Mahâmudrâ des Kagyupas, ainsi que tous ceux qui croient qu'il suffit d'observer les pensées sans les manipuler pour que l'Eveil se fasse jour, "tout comme un verre d'eau emplit de boue devient limpide si on cesse de l'agiter". C'est la rhétorique de "l'état naturel" qu'ils dénoncent donc.

On peut ainsi imaginer qu'au XIème, des adeptes du Dzogchen de l'époque, "anti-techniques", ont été touchés par les critiques venants du Kâlachakra. Ils ont donc voulu combinner ce Dzogchen ancien avec le yoga visionnaire du Kâlachakra.

Cela a donné le Dzogchen Nyingthig, avec ses pratiques visionnaires (thögal).

 

Cependant, la tension entre les deux approches - "spontanéiste" et "techniciste" - n'a jamais complètement disparue. A l'intérieur du Nyingthig lui-même, on trouve en effet deux grande pratiques, le trekchod, approche "spontanéiste" (il n'y a rien à faire, tout effort est un obstacle, vive l'inaction etc.), et le thögal, yoga visionnaire qui critique le trekchöd qui ne consisterait, au fond, qu'à se payer de mots. Cette "non-pratique" du laisser-être qu'est le trekchöd, héritière du Dzogchen "ancien", et qui se veut pourtant anti-intellectuelle, se voit ainsi à son tour taxée de simple "construction intellectuelle", alors que, dans thögal on "voit" vraiment le nirvâna, disent les textes du Nyingthig qui vantent cette pratique. Ce qui revient à dire que la Mahâmudrâ des Kgyupas est une "construction intellectuelle", un artifice superficiel, une illusion en somme !

 

Voilà comment est né le Dzogchen : d'une tension, d'une hésitation que l'on retrouve dans toutes les traditions non-dualistes.

 

D'un côté, l'évidence de la vanité absolue de toutes les techniques, les pratiques, les yogas et les rituels, et l'affirmation radicale que la seule pratique est la simple détente des pensées, instant aprés instant.

 

De l'autre, la tentation récurrente de recourir à des techniques "puissantes" pour "accélérer la purification karmique", comme le yoga de l'obscurité, des lampes et du ciel prônés par thögal et le Kâlachakra.

 

Ce dilemme, ce doute, ce soupçon, reviennent sans cesse chez tous les Dzogchenpas d'aujourd'hui. Les lamas enseignent la "suprême non-méthode de la contemplation non-duelle sans effort", tout en sachant trés bien que, dans leur tradition, ce n'est pas la pratique ultime ! Le must, en effet, c'est le yoga visionnaire de thögal. Mais c'est compliqué et dangereux (rester plusieurs semaines dans l'obscurité complète au milieux des visions !). Je me souvient de la confession désabusée d'un Français adepte du Dzogchen et célèbre spécialiste de ces choses : "Le trekchöd (= la simple pratique de la reconnaissance des pensées), c'est efficace, mais on "libère" les pensées l'une aprés l'autre. Du coup, ça peut prendre un temps fou pour arriver à un changement sensible". Peut-être. Mais moi je dis : les visions d'arc-en-ciel et de Bouddha et de formes fractales etc., c'est bien, mais ce n'est pas l'Eveil, ce n'est as le Soi, ce n'est pas la Vision. Evidemment, cela n'exclu pas l'apparition des visions de l'Eveil. C'est simplement une question de priorités. Qu'est-ce qui prime par-dessus tout ?

D'abord, la Vision. Le reste, les visions ou autre chose, viendra par surcroit.

 

12/04/2006

Si l'Eveil est un, pourquoi les éveillés sont-ils si différents les uns des autres ?

Si notre Soi est unique et le même chez tous, comment expliquer la vériété des comportements observée chez ceux qui sont réputé l'avoir réalisé ? N'est-ce pas plutôt la preuve qu'il y a plusieurs chemins et plusieurs "Eveils" ?

 

Le chapitre XIX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "La hiérarchie des sages", répond à cette question. D'abord, le Soi - la conscience - est un et identique en chacun :

 

"En réalité, aucun moyen ne peut servir à obtenir la connaissance libératrice. Celle-ci n'est pas quelque chose que l'on puisse, à proprement parler, obtenir car, par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

 

La conscience est déjà "atteinte". Elle est l'Eveil même.

Toutefois, pour ceux qui n'entendent pas cela, le sage concède que des "traces" (vâsanâ) recouvrent l'intelligence (buddhi). Les "moyens" sont alors ceux qui peuvent anéantir ces impuretés, comme l'on nettoie un miroir. Il y a d'innombrables sortes de traces, autant qu'il y a de représentations. On peut les ramener à : l'absence de foi, l'esprit tordu ("à rebours" comme disent les Tibétains), les activités volontaires et les espoirs fallacieux. Leur remède, ce sont la prise de conscience de leur conséquences, la grâce et le renoncement. Ainsi, l'intelligence, peu à peu purifiée de ces traces, devient capable de refléter la lumière qu'est la conscience. Mais le facteur le plus important, c'est la passion pour la délivrance :

"Pour obtenir la délivrance, il faut y aspirer avec la même passion qu'un homme brûlé sur tout son corps met à rechercher le contact de l'eau fraiche."

 

Plus profondément, notre Soi apparait à chacun selon ses désirs. Argent, réussite, sécurité, santé, pouvoir, avec les méthodes - naturelles ou non - qui permettent de les atteindre. Puis, en s'apercevant que toutes ces pratiques ne produisent que des effets temporaires, l'on se met en marche vers la délivrance. La "fréaquentation des saints", l'ascèse, les vies antérieures, tous ces facteurs combinnés de façon à chaque fois unique expliquent l'immense variété des voies d'accès à la délivrance.

En résumé donc, la voie de la délivrance est déterminée pour chacun par la quantité et la qualité de ses traces psychiques, de ses conditionnements.

 

Et il en va de même chez les "éveillés". Car, même délivrés, ils héritent, du point de vue de ceux qui les observe, de leur caractère. On peut les répartir ainsi en trois catégories :

1/ Les sages a l'intelligence peu conditionnée n'ont pas besoin d'éliminer les autres traces, les désirs, etc. Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup. Ils ont un "mental multiforme". "Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d'effectuer plusieurs tâches en même temps... Chez ces hommes à l'esprit multiple, l'intuition du Soi peut se disperser à volonter vers les objets extérieurs  sans se contredire elle-même".

2/ Ceux qui avaient un conditionnement important doivent pratiquer longtemps et intensément. Ils doivent éliminer toutes les traces pour arriver à comprendre. Une fois ce résultat obtenu, ils ont le "mental anéanti".

3/ Enfin, ceux qui n'ont pas encore détruits toutes ces traces sont encore conditionnés. Ils ne seront pleinement délivrés qu'au moment de la mort. En cette vie, ils ne perçoivent l'irréalité de toutes choses qu'au moment où ils sont plongés en samâdhi. Ils cultivent donc les samâdhi furtifs afin de ne plus jamais croire "Cette chose existe réellement".

 

Chacun à sa manière, tous ces "éveillés" continuent à percevoir l'Illusion que sont les êtres et les choses, mais ils n'y adhèrent plus. Le ciel continue de paraître "bleu", mais l'on adhère plus à cette illusion. Tout est "dans" la conscience, de même que tout est "dans" l'espace.

 

Il n'y a donc qu'un seul Eveil, mais il se traduit par des comportements et des pratiques différentes selon les constructions imaginaires auquelles la conscience s'identifie librement.

 

14:27 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, eveil, soi |  Facebook |

10/04/2006

De l'origine de certaines pratiques de la Grande Complétude (dzogchen)

A en croire les lamas tibétains qui professent le Dzogchen, ses pratiques "visionnaires" (thögal) seraient propres au Dzogchen Nyingthig, partie la plus secrète du corpus dzogchen, lui-même étant l'enseignement le plus élevé du Bouddhisme. Mais l'originalité n'est t-elle jamais autre chose qu'un mythe, surtout lorsqu'on parle de pratiques tantriques ?

Or, à y regarder de plus prés, ces pratiques ont une origine repérable.

 

1/ Le Dzogchen Nyinthig est un corpus de textes qui prétend enseigner une pratique sans équivalent ailleurs : l'adepte s'installe, dans le noir principalement, et contemple les visions lumineuses qui apparaissent spontanément, aidé par des postures, des mantras et des visualisations. Les visions se développent parallèlement à un accroissement de la clarté intérieure. En quelques années ou quelques mois, l'adepte se dissoud en lumière et devient omniscient.

Notons que cette forme de Dzogchen est la plus tardive. Le Dzogchen "ancien" (plus tard relégué dans la catégorie "inférieure" de "la série de l'Esprit d'Eveil") est dépourvu de ces pratiques. Selon lui, il suffit de s'éveiller, à travers la poésie des textes Dzogchen, comme par exemple le "Roi créateur de toutes choses" (voir "The Supreme Source", ed. Snow Lion).

 

2/ Ce Dzogchen Nyinthig n'apparait qu'à partir du XII ème siècle. Or, qu'est-ce qui apparaît au Tibet en même temps ? Le Kâlachakra Tantra. Selon les termes mêmes du tantra, il serait apparu en Inde en 1027, puis il fut enseigné au Tibet par des Indiens jusqu'en 1447. Le Kâlachakra enseigne aussi un yoga se pratiquant dans l'obscurité (mais également de jour, avec le ciel comme support, comme dans le Nyingthig). Des visions apparaissent, puis des "formes vides" (shûnyabimba). Ces formes deviennent la divinité Kâlachakra, puis toutes les divinités de son entourage apparaissent, tout comme le Dzogchen Nyingthig affirme que les visions mûrissent en la totalité des divinités "paisibles et courroucées" décrites dans le fameux "livre des morts tibétains" (qui dérive en fait du corpus du Nyingthig).

La principale différence tient au fait que le Kâlachakra combinne cette pratique visionnaire dans l'obscurité avec l'autre grande pratique des tantras : le yoga sexuel. Aprés s'être uni avec une partenaire réelle ou imaginée, il peut s'unir à la partenaire qui apparaît spontanément dans l'obscurité, comme les visions du Nyingthig. Le corps de l'adepte se dématérialise alors, les atomes redeviennent lumière, et l'adepte devient un Bouddha immortel.

 

3/ Ce yoga du Kâlachakra lui-même ne surgit pas de nullepart. Il est, presqu'entièremment, une transposition délibérée de pratiques shivaïtes.

Les correspondances macro/microcosme sont identiques à celle compilées par le shivaïte Abhinavagupta (mort vers 1050) dans les chapitres 6 à 10 du Tantrâloka. En particulier, les mises en correspondance du souffle des cycles temporels sont identiques. Il s'agit de "dévorer le Temps" en arrêtant la respiration. Cette connaissance est utilisée pour "tricher avec la mort" (kâlavancana), thème classique des tantras. On y décrit les "signes présageants la mort", ainsi que les moyens d'y remédier. Ces passages de tantras shivaïtes se retrouvent jusque dans le corpus Nyingthig ainsi que ses équivalents Böns (la soi-disant "spiritualité d'origine tibétaine"). D'ailleurs, un tantra shivaïte, le Shivasvarodaya Tantra (traduit par Daniélou), consacré à ce thème, fut traduit en tibétain et intégré au Canon. La lignée donnée par le traducteur tibétain inclut Abhinavagupta ainsi que ses maîtres... On y retrouve le "yoga de l'homme-ombre", assez proche des pratiques visionnaires du Nyingthig.

Les tantras shivaïtes les plus anciens décrivent les pratiques visionnaires du Nyingthig. En dehors du Vijnâna Bhairava qui mentionne les pratiques visionnaires dans l'obscurité, avec pression des yeux, en regardant le ciel, le soleil, la lune ou une lampe, il y a le Mâlinî Vijaya Uttara Tantra. Selon Abhinavagupta, il s'agit là de la quintessence des tantras shivaïtes, un peu comme le Kâlachakra est la quintessence des tantras bouddhistes. Dans ce texte, Shiva-Bhairava enseigne 50 pratiques fondées sur les Cinq Eléments, les facultés sensorielles, le toucher, l'espace ou la lumière. La pratique prenant appui sur "les formes-couleurs" (rûpatanmâtra) est décrite ainsi :

 "Afin d'acquérir tous les accomplissements (siddhi), je vais enseigner la contemplation des formes, faste, fondée sur les visions, qui confère la vision divine (ou :"qui fait voir les dieux"). (1) Quand le yogi ferme les yeux à la vision externe, seul, il voit quelque chose d'indistinct possédant l'éclat des nuages d'automne. Fixant son esprit sur cela, aprés dix jours, il y voit d'abord des sphères (bindu), bien que trés subtiles. Certaines sont blanches, d'autres rouges, jaunes ou bleues. Sans se décourager, il doit établir son esprit sur elles sans autre préoccupation. (2-3) Aprés six mois, il voit des formes apparaître en elles. (4-5) Aprés trois ans, elles brillent d'un éclat pareil au feu et se stabilisent. (6-7) Aprés deux ans, s'il se familiarise avec elles, il perçoit des silhouettes dans les orbes (lumineuses). (8-9) Aprés un an, il voit l'Eclat lumineux (tejas ?). (10-11) Six mois plus tard, il voit des silhouettes humaines (purushâkriti). (12-13). Trois mois plus tard, l'Eclat devient omniprésent. (14-15) Aprés un mois, cela se répand. Selon les durées mentionnées, il atteint les fruits de la "catégorie de la forme-couleur" (rûpatanmâtratattva) ainsi que la vision divine. Telle est la vision qui surgit spontanément, dépourvue de constructions imaginaires (ou : "dépourvue de visualisations"). Dans cette (méthode), les 15 étapes (de la Voie générale décrite par ce tantra) sont parcourues spontanément (svayam eva). Par conséquent, l'on devrait la pratiquer en toute certitude ! A quoi bon le tintammare des autres enseignements ?"

Autre pratique, celle de la catégorie de "l'Eternel Shiva" :

"Se concentrant sur le point entre les sourcils (comme dans le Nyingthig et Kâlachakra), l'on voit rapidemment un grand éclat fait de ces huits couleurs : le saphir, le lustre d'une queue de paon, une couleur pareille au lapis-lazuli, puis une autre pareille à l'oeil-de-chat, au topaz, au corail, au rubis et à la lune. Aprés avoir vu cette suprême lumière lunaire, la vision divine s'élève. De là surgit la connaissance de tout ce qui est mobile et immobile."

Ces descriptions, plus ou moins détaillées, se retrouvent dans tous les tantras. Certains extraits des tantras de Kubjikâ se retrouvent dans l'Advayakâraka Upanishad ou la Mandalabrahmana, qui décrivent en détail les étapes du développement visionnaire. Que ces pratiques étaient extrêmement répandues au Cachemire se voit au fait qu'elles sont mentionnées également dans le Yogavâsishtha, composé au Cachemire vers 950.

Cependant, ce ne sont pas là de pures innovations des tantras. Ainsi, la Brihad Âranyaka, qui est sans doute la plus ancienne Upanishad (c. 800 av.-J.C.), décrit déjà l'anatomie subtile décrite dans le Nyingthig, avec un "coeur", source de tous les canaux subtils, et contenant l'essence subtile des cinq Eléments sous une forme lumineuse.

 

Bref, ce n'est pas le lieu ici de rentrer dans trop de détails. Mais je voulais seulement donner un petit aperçu des ancêtres d'une pratique soi-disant "unique" et "sans équivalent ailleurs". Aucun chercheur, à ma connaissance, ne s'est sérieusement donné la peine de chercher du côté des tantras shivaïtes via le Kâlachakra Tantra, et la plupart préfèrent spéculer sur ses origines "zoroastriennes" ou tibétaines. Or, au regard des éléments présents en abondance dans la littérature tantrique, il est inutile d'aller chercher si loin.

 

La généalogie de ces idées obéit aux mêmes lois d'évolution que celle des êtres vivants. Il n'y a pas de génération spontanée.

 

10:09 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : nyingthig, tantrisme, dzogchen, upanishad, kalachakra |  Facebook |

05/04/2006

Récapitulation

Le chapitre XVIII de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, intitulée "Servitude et délivrance" dans la belle traduction de Michel Hulin, est à la fois long et dense. En voici d'abord quelques extraits :

 

"Je t'ai décrit, Ô fils de Brighu, cette suprême conscience qui est indépendente des objets connaissables. Nombreuses sont les situations où elle ses laisse appréhender. Mais les gens, égarés par l'illusion, ne parviennent pas, faute d'instruction, à la connaître. Pour la réaliser, il est nécessaire d'être perspicace..."

"...rien de ce qui est perceptible ne peut constituer ta forme propre car cela est éminemment modifiable. Tu n'est donc que la pure aperception, laquelle n'est jamais perceptible. Cette pure lumière, elle-même toujours exempte des traites distinctifs de schoses visibles, est comme irrisée par la diversité multiforme que le corps, l'espace et le temps projettent fictivement sur elle. Ecarte donc toute espèce de représentation synthétique et considère ce qui subsiste, à savoir la pure essence de la conscience, comme ton propre Soi. Ce dernier une fois repéré, il suffit de ne plus prêter attention au reste (le corps, etc.) pour que se dissolve l'inconnaissance, source de la transmigration universelle. La délivrance ne se trouve pas quelque part sur la terre, ni au fond du ciel ni dans les régions infernales. Elle est, pour chacun, le simple déploiement de sa forme propre, une fois suspendue l'activité mentale."

Là, on pourrait croire qu'il est absolument nécessaire de "suspendre l'activité mentale" pour "réaliser" la conscience. C'est pourquoi le sage auteur précise bien :

"Et puisqu'elle constitue notre essence même elle est effective (udita : présente, actualisée) à tout instant. Nous pouvons à tout instant atteindre notre but simplement en mettant un terme à notre propre égarement. Toute autre conception de la délivrance, qui en ferait le résultat d'une activité, est impossible car la délivrance serait alors chose périssable."

Mais Abhinavagupta, dans sa synthèse du Shivaïsme, n'est pas aussi catégorique. En effet, dans sa Lumière des tantras, aprés avoir exposé la "non-voie" qui correspond à peu prés à ce qui vient d'être dit, il expose de nombreuses autres méthodes "inférieures", mais qui mènent au même résultat. Il décrit une multitude de stratagèmes plus ou moins simples pour "atteindre" le Soi toujours-déjà-atteint. Dés lors, la pratique (méditation, rituel) est la manifestation graduelle de notre Soi. C'est la célébration temporelle du préssentiment de ce que nous sommes de toute éternité. Abhinavagupta n'exclut donc pas toute pratique. Comme toute activité, la pratique est la manière dont l'Absolu se reconnait peu à peu. Seulement, il est important de reconnaître d'emblée que notre conscience est parfaite. Sinon, la pratique sera artificielle, voire vaine. L'effort est nécessaire, mais il est lui-même une effet de la grâce toujours disponible et donnée. La Voie, c'est le Fruit qui devient de plus en plus évident, au fur et à mesure que les préjugés s'amenuisent. La Voie inclut son Fruit (comme disent les Sakya). On ne peut sérieusement pratiquer que si l'on a le préssentiment que la pratique ne fait pas réellement "atteindre" le Soi. D'où l'importance de la dévotion. La pratique est une célébration du Soi (âtmaprathâ), elle n'est que dévotion de part en part, dévotion qui consiste à se laisser posséder par l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Mieux encore, tout expérience, même triviale, devient "vénération des empreintes du Maître" (gurupâdukâsmriti) comme disent les Kaulas. Il ne s'agit nullement de s'accrocher à quelque représentation que ce soit, ni de les exclure compulsivement.

Enfin bref, quand vous vous absorbez en vous-mêmes, vous eprouvez une extase ineffable qui emporte tout, non ?

Vous me direz, que signifie "s'absorber en soi-même" ? Eh bien, c'est ce qui se passe, par exemple, au moment de l'orgasme, de l'éternuement, quand vous plogez dans une eau froide, quand vous énoncer intérieurement, presque sans l'articuler "je-je", quand vous énoncez "Om", ou "Ah". C'est une sorte d'embrassement intérieur qui vous prend de partout et nullepart à la fois. Impossible de l'oublier définitivement. Ce "geste intérieur" de la plongée en soi est ensuite répété, à chaque fois comme si cétait la première et la dernière, dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, par curiosité et pour retrouver cette béatitude qui est la source de tout bien-être. Tous les sens ouverts, détendus, le regard absorbé dans le Soi (dans l'espace-conscience), cette attitude émerveillée, dite "de Shiva" peut être savourée, explorée, "pratiquée" au super-marché, en boîte, dans le métro ou bien durant le remplissage de la feuille d'impôt.

Evidement, ses bienfaits ne se déploient que peu à peu et pour autant que l'on fait preuve de "dévotion" envers le Soi.

En fait, cela suffit. Croire en la réincarnation, à l'au-delà, en Dieu, aux anges, aux bonnes vibrations, aux gourous, à la kundalinî et aux chakras, aux esprits frappeurs, aux miracles, tout cela est inutile voire nuisible.

Cette conscience de soi, on peut l'appeller comme on veut. "Plus que cela n'est pas nécessaire, mais moins ne serait pas suffisant", comme dit un maître Dzogchen à propos de la bodhicitta.

 

17:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : pratyabhijna, tripura, shrividya |  Facebook |

04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

01/04/2006

Soyons fous et disons que l'éveil est à la fois éternel et progressif

Les Stances sur la reconnaissance de (soi comme étant) le Seigneur exposent une voie nouvelle, celle de la Re-connaissance. Sa méthode, ce sont des raisonnements pour se défaire de l'idée (fausse) que nous ne sommes que ce corps et cette personne, face à un monde étranger. Le seul effort à fournir sur cette voie est intellectuel : avoir la curiosité d'examiner notre situation sans préjugés.

Cependant, n'oublions pas que cette voie n'est qu'un moyen parmis d'autres enseigné par Shiva dans les tantras. Elle s'inspire de quelques vers du Vijnâna Bhairava. Mais ce tantra révèle bien d'autres possibilités. Au fond, tous les moyens sont bons. Si quelque chose, quelqu'un ou une situation stimulent en nous l'intuition du "je" synonyme d'émerveillement, alors c'est un moyen, c'est notre "divinité d'élection" (ishtadevatâ, yidam). Tout phénomène est une porte, sans exception. Les "méthodes" (upâya) mentionnées ne sont que des stratagèmes (yukti), des outils. De toute façon, quelle que soit la "pratique" choisie, au bout de cinq minutes on se retrouve dans le même émerveillent, la même stupéfaction, n'est-ce pas ? 

De plus, toutes ces approches sont aussi des manifestations, identiques à la Manifestation qu'est Shiva. Rien n'est exclu. Même les constructions mentales peuvent mener à la réalisation de notre souveraineté, car nous sommes doués d'une liberté capable de réaliser l'impossible. Les rituels, les mantras, tout est une occasion d'éveil. En fait, tout est une manifestation de l'éveil, car l'éveil n'est rien d'autre que la texture même de toute expérience. Notre conscience est le disciple questionnant. Tout ce qui se présente est alors le maître et la réponse. Par conséquent, toute expérience, dans la mesure ou elle comporte nécessairement ces deux pôles du sujet et de l'objet, est un dialogue entre le Dieu et la Déesse. Tout est le Grand Tantra qui surgit spontanément ! De même, toute pratique est une manifestation de l'éveil. C'est pourquoi Abhinavagupta, dans la Lumière des tantras, commence par dire que nous sommes toujours déjà éveillés, avant d'exposer les méthodes qui vont amener une manifestation graduelle de cet éveil toujours-déjà-là.

Mais il y a une différence immense entre pratiquer "pour atteindre l'éveil", et laisser l'éveil pratiquer en nous. Entre vouloir s'absorber en Shiva à coups de "techniques" basées sur des "cartes précises", et se laisser posséder par l'évidence de la conscience il y a une différence pratique, justement. La voilà peut-être, la vraie différence entre voies volontaristes et voies de la spontanéité. Par conséquent, la théorie et la pratique du Shivaïsme du Cachemire ne se contredisent nullement. La voie est une manifestation graduelle du fruit éternel, car ce que nous sommes est l'optimisme et la générosité même. 

Mais comme chacun sait, la pierre de touche de tout cela, c'est la vie quotidienne !