04/05/2006

Peut-on partager la connaissance du Soi ?

Dernier chapitre de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "Le démon brahmanique".

Le maître rappelle que la réflexion élimine le voile de confusion qui "recouvre" la conscience. Cependant, une telle introspection s'avère difficile pour qui n'a que peu d'inclination à s'examiner lui-même. D'où l'importance de la Grâce et de l'amour voué à la Déesse à travers le culte qu'on lui voue.

Ainsi détourné des objets extérieurs, "parvenus à un certain degré de connaissance [car le culte est déjà une forme de connaissance], pratiquement sans avoir eu à recourir à d'autres moyens que le culte de la divinité, ils ne cessent de décrire aux autres leur expérience." Faisant écho au conte de la "Cité de la connaissance" du chapitre IV, le maître parle ici du dialogue et du partage comme exercice spirituel : "C'est alors que, s'enthousiasmant de leur propres paroles, ils commencent à pénétrer pour de bon dans l'essence de la divinité. Ils s'y installent ensuite de plus en plus fermement à mesure qu'ils multiplient les descriptions de leur expérience. (...) Le meilleur moyen de parvenir à la connaissance libératrice est donc de communiquer aux autres sa propre expérience d'une participation à l'expérience divine." On est loin, ici, du cliché selon lequel l'on ne peut parler que de ce qu'on a déjà "vécu". Car parler est une expérience, et susceptible en outre de catalyser la "réalisation" spirituelle. En dialoguant avec autrui, en effet, c'est avec soi que l'on s'entretient. Autrement dit, on réfléchit.

 

Mais à quels signes reconnaît-on le "sage", celui qui a reconnu son identité à la Déesse ? La suite du texte répond qu'il n'y a pas de signes extérieurs manifestes. De plus, même si ceux-ci existent (manière de parler, accoutrement...), ils peuvent, par définition, être imités. Ils ne sont donc pas fiables. Les signes intérieures sont, principalement, l'impassibilité et le désir de partager la connaissance. Il y a là un paradoxe : le Soi est incommunicable, et pourtant le symptôme de la reconnaissance du Soi est le désir impérieux de le communiquer ! C'est ainsi que le philosophe Bergson définissait le sentiment mystique : ce qu'il est à la fois impossible de dire et impossible de taire.

Toutefois, le plus important est de s'examiner soi-même. Sur l'état subjectif d'autrui, en effet, on ne peut que conjecturer. En revanche, on peut verifier par soi-même si ces signes apparaissent en soi ou non. "Toutes ces marques [de la connaissance du Soi], Râma, ne servent donc finalement qu'à se connaître soi-même."

 

De plus, le comportement des "sages" varie selon leur intelligence, comme il a déjà été dit. Ceux dont l'intelligence est aiguisée parviennent si vite à la connaissance du Soi que l'impact de cette dernière sur leur personnalité n'est pas encore visible. D'autres doivent leur impassibilité à leur effort constant. Pour s'absorber dans le Soi, ils doivent renoncer à toute vie sociale.Cette "hiérarchie des sages" correspond à deux voies décrites dans les Stances sur la reconnaissance d'Utpaladeva : la voie "instantanée" du "connaissant" (jnânin), et celle, graduée, du yogin. Mais, en définitive, le résultat est le même : la connaissance directe que "je suis tout". Cependant, dans tous les cas, l'essentiel de la démarche proposée ici consiste à réfléchir afin de parvenir à une certitude inébranlable. Le culte et le yoga sont des extensions ou des expressions de cette certitude qui dépasse l'entendement.

 

 

11:05 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : pratyabhijna, tantra |  Facebook |

Commentaires

Discours de sectes et cie. Bonjour,
Voila une bien belle définition de ce qu'est l'auto persuasion ...

Écrit par : Evelyne | 05/05/2006

Ou encore une belle illustration du pouvoir de la parole :))

Écrit par : Tenryu | 05/05/2006

alors c'est quand que l'on fait une secte ? les premiers seront en haut de la hiérachie Le véritable avantage de ce système, est de pouvoir se faire passer pour de grands maîtres et de ne pas avoir à se justifier quand à notre future vie complètement dissolue (alcool, femmes, plaisir, richesses sur le dos des disciples etc.) Merci anargala !

Écrit par : jesus | 06/05/2006

...mais dans l'autre sens "Cependant, dans tous les cas, l'essentiel de la démarche proposée ici consiste à réfléchir afin de parvenir à une certitude inébranlable. Le culte et le yoga sont des extensions ou des expressions de cette certitude qui dépasse l'entendement."

Pour un limité comme moi, n'y a-t-il pas moyen de partir de l'extension pour percevoir ou remonter à cette certitude inébranlable ? La réflexion = pas mon fort !

Écrit par : mind | 06/05/2006

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