28/05/2006

A quoi servent les rituels ?

Un petit dialogue :

 

Aryapoutra : Salut Nandi !

Nandi : Salut à toi.

A: Tiens, je vois que tu es encore dans ta pièce spécial sacré, plongé dans tes interminables rituels.

N: Mmm. Je perçois comme une condamnation dans tes paroles...

A: Je ne te le fais pas dire ! A quoi bon ces pratiques répétitives, ces mantras et ces abracadabras à n'en plus finir. Ne le prend pas personnellement, mais quand je te vois entouré de cet attirail, ça me fait penser à un TOC. D'ailleurs, il m'a semblé que tu étais davantage nerveux les jours où tu n'avais pu achever tes rituels.

N: Peut-être, mais nous avons tous nos TOC, non ? La vie est habitude et inertie, pour ne pas dire karma...

A: Mouais. Mais alors, pourquoi ces rituels-là ? Pourquoi ne pas simplement rester assis devant la télé le dimanche, devant son bureau la semaine, etc ? Chaînes d'or ou de fer, ce sont toujours des chaînes. Nuages blancs ou sombres cachent également le soleil ! Le Bouddha n'a t'il pas rejeté tous les rituels ? Pourquoi ne pas s'assoir simplement et contempler notre Visage Originel ?

A: Premièrement, je te ferais remarquer que rien, mais alors absolument rien, ne t'empêche te contempler ton Visage Originel face à la télé, au bureau ou face à une Image Divine lors d'un rituel. Deuxièmement, le Bouddhisme est sans doute, avec l'Hindouisme, le plus grand producteur de rituels que la Terre a jamais portée ! Même le zen - auquel tu fais sans doute allusion - est perclu de rituels ! Zazen est un rituel, et le maître Dôgen va jusqu'à préciser comment le moine zen doit s'y prendre pour se brosser les dents !

A: C'est que le Bouddhisme dégénère : le Bouddha l'avait prédit.

N: Ah bon ? Mais regarde les Tantristes - qui sont plutôt joyeux en général - ils sont d'accord pour dire que le Bouddhisme dégénère, et pourtant cela ne les empêche pas de pratiquer toute sortes de rituels.

A: Ce sont les Tibétains, ce sont des demi-sauvages, obsédés de sorcellerie.

N: Tu serais surpris d'apprendre que ces superstitions sont ridiculisées par les tantras eux-mêmes, et que du côté du Bouddhisme soit-disant pur, les grigris sont légions. Il ne faut pas confondre rituel et supestition. On peut parfaitement pratiquer des rituels sans voir des présages et des démons partout.

A: Admettons. Mais il reste que pratiquer ainsi, c'est se conditionner ! Au mieux, on ne fait que changer l'apparence de sa cage.

N: Je ne vois là nulle fatalité. Comprend le bien : toute vie est rituel. Toute vie n'est-elle pas faite de rythmes et de répétitions ? Veille-sommeil, jour-nuit, inspir-expir, vie-mort, réussite-échec, prendre-donner, agir-subir : le Temps lui-même est le Grand Pratiquant de la liturgie cosmique !

A: Si tout est déjà rituel, pourquoi ces rituels artificiels et biens humains ?

N: Pour communiquer avec le cosmos, ou plus exactement pour mettre notre microcosme à l'unisson avec le grand. Relier pour nous ce qui l'a toujours été en soi. Les rituels sont faits de symboles. En Grec, ce mot désigne les deux moitiés d'une poterie. Les marchands la brisaient, et s'en servaient comme signe de reconnaissance. L'homme et le cosmos sont les deux moitiés d'un même Tout : "Le ciel étoilé au-dessus de moi, et la voix de la conscience en moi".

Quoi qu'il en soit, je te prie de bien vouloir me laisser continuer ma cérémonie...

A: Bien sur. Mais en quoi consiste t-elle d'ailleurs ?

N: Je te le dirais aprés, si tu veux bien me laisser finir.

14:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : yoga, rituel, liturgie, sadhana, tantra |  Facebook |

Commentaires

Toc toc toc !
Bien vu ce petit dialogue !
Pour moi il résume assez bien le conflit intérieur de celui qui est habitué à vivre dans un espace désacralisé et qui confronté à la pratique rituelle doit se poser la question de la sincérité de sa démarche. Le rituel comme moyen de connaître l'homme et le monde...
Toutefois, il me semble qu'Abhinavagupta lui-même invite à dépasser les rituels (je suis incapable de citer exactement, las !) et à les pratiquer non pour obtenir un bénéfice mais dans la seule joie de célébrer ce qui est (pour reprendre la phraséologie très à la mode chez certains comme Eric Baret :-)). Bref, n'y a-t-il pas au fond l'idée qu'il doit venir un moment où s'efface la distinction entre temps et espace du rituel et totalité du quotidien ?

J'ai relu le texte de Rameshvar Jha qui est vraiment magnifique. C'est un peu stupide de dire cela sur la base de la traduction, mais le ton m'a rappelé certains hymnes d'Utpaladeva. L'éditeur de ce livre est-il assez bien distribué pour que l'on puisse espérer qu'un libraire parisien spécialisé dans ce domaine puisse le faire venir ?

saumyena

Écrit par : Ekapâdavatsa | 29/05/2006

La liberté de la conscience Je ne m'aventurerais pas à dire que ces hymnes sont aussi raffinés que ceux d'Utpala. Ce dernier suggère plus qu'il n'affirme, conformément au courant poétique auquel il se rattache. C'est ce qui le rend difficile et merveilleux. Peut-être même plus qu'Abhinavagupta...
Difficile d'obtenir ce livre, vu qu'il est publié par un trust privé. Mais à Bénares, il est diffusé par Chaukhamba.

Écrit par : anargala | 31/05/2006

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