31/05/2006

Réflexion et dévotion sont-elles vraiment incompatibles ?

Saviez-vous qu'il existe une magnifique traduction française des Hymnes à Shiva (Shivastotrâvalî) d'Utpaladeva par Roselinne Bonnet, chez Adrien-Maisonneuve ? C'est le complément indispensable des Stances sur la Reconnaissance du Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ), récemment parues chez l'Harmattan.

 

Rien n'est requis pour te voir,

Rien ne s'y oppose non plus

Puisque tout est inondé de toi seul !

Alors comment maintenant n'es-tu pas vu ? XII, 1

 

Pour le monde,

Qu'est-ce qui n'est matière à t'obscurcir ?

Et pour tes adorateurs,

Il n'est rien qui puisse te cacher ! XVI, 1

 

Pour certains,

ton hommage n'est qu'une voie cérémonieuse

En vue de t'atteindre

Mais pour tes adorateurs,

Il est l'épanouissement même

De leur unicité en toi. XVII, 40

 

Ils n'auront guère conscience

De l'essence merveilleuse des êtres,

Les gens vaniteux,

Car celle-ci se révèle telle

Dans un effort de connaissance ;

Mais en revanche,

Si je ne prend pas en considération

Cette conscience-de-soi, ici-même,

Alors je suis perdu ! XVIII, 3

 

 

12:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, bhakti, shiva, shakti, utpaladeva |  Facebook |

29/05/2006

Pourquoi des rituels compliqués ?

Aryapoutra retrouve Nandi dans son temple privé:

Aryapoutra: Mais tu ne t'arrêtes donc jamais !

Nandi: La conscience ne s'arrête jamais.

A: Peut-être. mais elle est au-delà de toute activité, rituelle ou autre. Alors pourquoi tout ce zèle ?

N: Détrompes toi : la conscience est activité. Toute activité est un aspect de cette Activité. Elle est à la fois mouvement et repos, comme l'océan et ses vagues. Toute distinction est imaginaire.

A: Mais encore une fois, à quoi bon en rajouter.

N: Je ne rajoute rien. On ne peut pas ne pas agir. On ne fait pas un rituel de temps à autre. Toute activité est rituel. Autrement dit, toute activité est intégrée dans la Grande Activité. Quant à l'aspect artificiel ou laborieux, c'est juste une question de goût. C'est toujours l'autre, celui qui n'est pas animé par ce désir, qui voit de l'artifice ou de l'effort. Tout est naturel, car toute activité est la Déesse.

A: Mouais.

N: Mouais. Regarde par exemple le rituel de la Shrî Vidyâ. C'est la liturgie de la Déesse, celle de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. C'est vrai qu'à première vue ça parait un peu compliqué. Tu vois ce mandala tracé sur ce miroir, avec plein de triangles entrelacés ?

A: Ca me fait mal aux yeux !

N: T'inquiètes pas, vas. Il n'y a rien d'obligatoire là-dedans. La vie profane est rituel, le rituel fait partie de la vie. En plus, tous ces rituels sont à géométrie variable. Ici, je fais la grande cérémonie des Neufs Cercles. Mais demeurer dans la vision de Celui Qui Voit est suffisant. Si on ne voit pas, aucun rituel n'a de sens. Si l'on voit, le rituel devient inutile.

A: Ah, ben tu vois, je te le disait !

N: Nan. Je veux dire que le rituel n'a pas de but, pas de sens utilitaire. C'est comme un spectacle, comme une oeuvre d'art : on s'en délecte justement parce qu'on n'est plus obsédé par l'espoir ou la crainte. Il y a des vins si chers qu'il vaut mieux les déguster gratuitement. Sinon, c'est le la gloutonnerie indigne. Il y a désir, il n'y a même que cela, mais désir gratuit, sans but. C'est ce que la tradition appelle "amour" (bhakti). Et cet amour du Dieu, c'est la Déesse. Il n'y a donc pas à se forcer. Méditation en silence et "rituel" sont le prolongement l'un de l'autre. En fait, tout vient du silence, de la conscience qui est activité pure.

A: Mais pourquoi à l'extérieur ? Et pourquoi ne pas suivre son élan intérieur, sa spontanéité ?

N: Bien sûr. La tradition, c'est ce qui ne peut être transmit, et qui change donc sans cesse. Si tu regardes les rituels, tu verras que, même à l'intérieur d'une lignée, il n'y a jamais deux texte absolument identiques. Le rapport au côté "technique" du rituel est encore comparable avec le cas de l'art. La technique est nécessaire, mais pas suffisante. Le rituel est un moyen d'exprimer qui nous sommes vraiment, de même que c'est en obéissant aux règles de la grammaire que l'on pourra expimer notre singularité par la parole.

Ce rituel de la Srî Vidyâ est la Rolls-Royce des rituels, un descendant direct de l'enseignement d'Abhinavagupta. Il est un peu au Shivaïsme ce que le Kâlacakra est au Bouddhisme. Sophistiqué, raffiné, et profond.

[Suite au prochain kalpa]

 

11:54 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : sadhana, tantra, yoga, pratyabhijna, rituel |  Facebook |

28/05/2006

A quoi servent les rituels ?

Un petit dialogue :

 

Aryapoutra : Salut Nandi !

Nandi : Salut à toi.

A: Tiens, je vois que tu es encore dans ta pièce spécial sacré, plongé dans tes interminables rituels.

N: Mmm. Je perçois comme une condamnation dans tes paroles...

A: Je ne te le fais pas dire ! A quoi bon ces pratiques répétitives, ces mantras et ces abracadabras à n'en plus finir. Ne le prend pas personnellement, mais quand je te vois entouré de cet attirail, ça me fait penser à un TOC. D'ailleurs, il m'a semblé que tu étais davantage nerveux les jours où tu n'avais pu achever tes rituels.

N: Peut-être, mais nous avons tous nos TOC, non ? La vie est habitude et inertie, pour ne pas dire karma...

A: Mouais. Mais alors, pourquoi ces rituels-là ? Pourquoi ne pas simplement rester assis devant la télé le dimanche, devant son bureau la semaine, etc ? Chaînes d'or ou de fer, ce sont toujours des chaînes. Nuages blancs ou sombres cachent également le soleil ! Le Bouddha n'a t'il pas rejeté tous les rituels ? Pourquoi ne pas s'assoir simplement et contempler notre Visage Originel ?

A: Premièrement, je te ferais remarquer que rien, mais alors absolument rien, ne t'empêche te contempler ton Visage Originel face à la télé, au bureau ou face à une Image Divine lors d'un rituel. Deuxièmement, le Bouddhisme est sans doute, avec l'Hindouisme, le plus grand producteur de rituels que la Terre a jamais portée ! Même le zen - auquel tu fais sans doute allusion - est perclu de rituels ! Zazen est un rituel, et le maître Dôgen va jusqu'à préciser comment le moine zen doit s'y prendre pour se brosser les dents !

A: C'est que le Bouddhisme dégénère : le Bouddha l'avait prédit.

N: Ah bon ? Mais regarde les Tantristes - qui sont plutôt joyeux en général - ils sont d'accord pour dire que le Bouddhisme dégénère, et pourtant cela ne les empêche pas de pratiquer toute sortes de rituels.

A: Ce sont les Tibétains, ce sont des demi-sauvages, obsédés de sorcellerie.

N: Tu serais surpris d'apprendre que ces superstitions sont ridiculisées par les tantras eux-mêmes, et que du côté du Bouddhisme soit-disant pur, les grigris sont légions. Il ne faut pas confondre rituel et supestition. On peut parfaitement pratiquer des rituels sans voir des présages et des démons partout.

A: Admettons. Mais il reste que pratiquer ainsi, c'est se conditionner ! Au mieux, on ne fait que changer l'apparence de sa cage.

N: Je ne vois là nulle fatalité. Comprend le bien : toute vie est rituel. Toute vie n'est-elle pas faite de rythmes et de répétitions ? Veille-sommeil, jour-nuit, inspir-expir, vie-mort, réussite-échec, prendre-donner, agir-subir : le Temps lui-même est le Grand Pratiquant de la liturgie cosmique !

A: Si tout est déjà rituel, pourquoi ces rituels artificiels et biens humains ?

N: Pour communiquer avec le cosmos, ou plus exactement pour mettre notre microcosme à l'unisson avec le grand. Relier pour nous ce qui l'a toujours été en soi. Les rituels sont faits de symboles. En Grec, ce mot désigne les deux moitiés d'une poterie. Les marchands la brisaient, et s'en servaient comme signe de reconnaissance. L'homme et le cosmos sont les deux moitiés d'un même Tout : "Le ciel étoilé au-dessus de moi, et la voix de la conscience en moi".

Quoi qu'il en soit, je te prie de bien vouloir me laisser continuer ma cérémonie...

A: Bien sur. Mais en quoi consiste t-elle d'ailleurs ?

N: Je te le dirais aprés, si tu veux bien me laisser finir.

14:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : yoga, rituel, liturgie, sadhana, tantra |  Facebook |

24/05/2006

"Je te vois ici-bas..."

J’ai fait ce qu’il y avait à faire.

Je suis comblé.

Je repose en moi-même, par moi-même.

Bien que transmigrant et incarné,

Je ne succombe pas à l’égarement. 41

 

Je suis félicité et conscience, je suis toujours délivré.

Mon corps est toujours plongé dans la félicité et la conscience.

L’univers apparaît tel un tout de conscience et de félicité.

Rien n’apparaît séparé de la félicité de la conscience. 42

 

Ce que je désire être et percevoir encore et encore,

Ce à quoi j’aspire tant et plus en vue d’une satisfation toujours illusoire,

Cela, ce filet de mes imaginations, je le laisse à présent :

Je repose en ma propre essence éternelle, conscience immaculée,

Belle, bonne et vraie (satyam śivam sundaram). 43

 

Ce que je perçois chaque jour et que je m’efforce de comprendre,

Ce que je désire goûter longtemps après l’avoir obtenu,

Tout cela se révèle n’être que mon imagination,

Un quasi-néant voué à disparaître.

L’ayant laissé, je suis appaisé, immaculé, éternel, établi, sans rien à accomplir. 44

 

Voici que j’ai passé ma soixante-et-unième année, et

J’ai découvert la conscience.

Nulle part, jamais je n’avais vu la paix

Promise par les mots « pluie d’ambroisie ». 45

 

Quoi qu’il apparaisse en moi dont le corps est Apparence limpide, libre et sans-second,

C’est sous ces formes que j’apparais toujours, fulgurant en tant que corps.

Mais délaissant la fragmentation engendrée par la durée, je me tiens en mon essence.

Là, je suis établi dans la grande lumière, à la fois support de toutes choses et vide de toutes choses. 46

 

Je ne suis ni le corps ni les organes ni le vide non plus.

Je suis incolore, je suis sans savoir.

Accompli, je ne suis pas une chose à accomplir.

Je suis éternellement baigné de paix, loin de tout affairement et nécessité.

Comblé, je suis plein à raz-bord de tout ce qui est désirable, je suis limpide, sans attentes. 47

 

Ce que je suis, c’est le seigneur éternel.

Partout j’apparais.

Je suis ce dieu qui est Śiva et la Puissance,

Je suis stable, éternel, sans-second. 48

 

Certains te remémorent jours et nuit sous la forme du seigneur Rāma.

Certains vénèrent la lumière toujours sereine, le suprême firmament de la conscience.

D’autres connaissent le Brahman suprême, leur esprit occupé par leur objet.

Mais moi, ô Dieu ! je te vois ici-bas, éternel, un, pur, fait de tout. 49

 

Quand une chose apparaît, j’apparais.

Quand j’apparais, alors elle apparaît.

Cette objectivité qui fragmente l’Apparence

Repose en moi qui suis Apparence. 50

 

La liberté de la conscience, 41-50, Rameshvar Jha.

 

 

10:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

21/05/2006

Apparence parfaite sans effort

 

Bien que je sois Un, je suis fait de toutes choses, infini.

Je suis Apparent, depuis le Temps jusqu’au moustique.

Pour moi, rien à adopter, rien à rejeter.

La voici, cette Puissance créatrice qui est vibration ! 31

 

[le « Temps » est ici l’une des cinq catégories qui définissent la dualité, avec la Nécessité, l’attachement, la capacité, le savoir (limité). Autrement dit, cette seconde ligne signifie que le Soi est, aussi, l’apparence de la dualité désignée par le terme « Māyā »]

 

Dépourvu des altérations artificielles liées à la quête du Soi, demeurant fermement en mon Soi/en moi-même,

Toujours vierge de tout soucis,  je suis vide de tout affairement.

Je suis dépourvu de l’alternative conscient-inconscient.

A l’extérieur, je n’ai nulle conscience du temps, du lieu, de la position.

Je suis incolore. Ma conscience est un océan de béatitude naturelle. 32

 

Ma forme propre est prise de conscience de l’Apparence qui est le Soi/de ma Manifestation.

Elle ne dépend de rien d’autre.

On la célèbre comme « Principe-Conscience ». 33

 

Par conséquent, son Apparence est parfaite sans effort,

Car les phénomènes apparaissent inséparables d’elle. 34

 

Si les phénomènes n’étaient pas identiques à l’Apparence,

Leur apparence n’aurait pas lieu puisqu’ils ne seraient pas apparents ! 35

 

[Cette stance illustre bien le jeu de mots basé sur prakāśa et ābhāsa, qui signifient à la foit illuminer, briller et apparaître]

 

En effet, l’univers devient apparent en moi qui suis l’Apparent.

Je deviens Apparent lorsque l’univers est apparent. 36

 

Car l’univers n’existe pas sans moi, ni moi sans l’univers :

L’univers et la conscience – le Soi – sont toujours inséparables. 37

 

Le sens du mot « je » est Śiva, éternel.

Il est appelé « le Brahman suprême ».

Je suis éternellement Apparent.

Je suis éternellement celui qui fait apparaître/illumine l’univers. 38

 

Connaissant l’omniprésent, indéfinissable, parfait/complet, sans activité, masse de félicité, je jouis de Dieu, adorable, le Soi, impérissable. 39

 

Ce qui m’apparaît indivis, en forme de félicité et de conscience, éternel,

C’est ce que je vois et que je suis, plein/parfait, omniprésent, évident (svarāṭ). 40

 

La liberté de la conscience, 31-40, Rameshvar Jha.

 

 

19:06 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

17/05/2006

Que reste t-il d'autre ?

Parce que j’ai reconnu Śiva, le Soi,

je suis Apparent,

je suis fortuné, je suis accompli :

Que reste t-il d’autre ? 21

Ô Seigneur ! Ta remémoration

Fait se résorber le psychisme (citta)

Porteur de toutes les impressions

Et révèle l’union intime avec Toi. 22

 

Tu es toujours présent et Apparent.

Et pourtant, je Te garde présent

Afin de réduire à néant

Cette délimitation qu’est l’apparence du corps. 23

 

Ayant oublié l’impression du corps,

ne visant que Toi,

Le bonheur suprême engendré par l’identité avec Toi

sera mien. 24

 

L’être incarné qui Te remémore sans cesse

Ô Seigneur, est heureux.

Je crois que c’est par désir pour ce (bonheur)

Que Tu t’es incarné après avoir créé le monde. 25

 

Pour celui qui ne fait qu’un avec Toi,

Qui Te remémore jour et nuit,

Qui a obtenu la divine béatitude,

Pour lui il n’y a pas de différence entre plaisir (bhoga) et délivrance (mokṣa). 26

 

[bhoga désigne l’expérience affective en général (joie, peine, etc.) ainsi que les renaissances paradisiaques et les pouvoirs surnaturels]

 

L’âme dotée de toutes les facultés, caractérisée par la finitude,

Brille dans le Cœur.

Tout ceci apparaît dans Ta Présence,

Car, Ô Grand Seigneur, Tu pénètres le corps et le reste. 27

 

Lui qui embrasse toutes choses, Lui qui est plus grand que le Grand,

Dieu, se tient Un, océan de compassion.

C’est Lui que je suis. Je ne suis pas séparé de Lui,

Puisque rien n’est séparé de Lui. 28

 

Pour ceux qui voient l’univers entier, macrocosme et microcosme, comme engendré par leurs propres Puissances, pour ceux qui goûtent aussi cet objet (à la fois) éternel et cependant actuel, pour ceux qui perçoivent l’existence et l’expérience mondaine - stable ou éphémère - comme ce bien-être qu'est le Soi, pour eux qui ont obtenu le Fruit en voyant les pieds du maître, le monde est leur propre Soi. 29

 

[L’univers est le Soi. Donc toute expérience est expérience du Soi, à la fois « éternel et cependant actuel »]

 

Il y a des fortunés qui reviennent dans le monde pour sauver les êtres.

Ils sont Śiva, ils ont reconnus la réalité par la grâce du maître et de la divinité qu’ils ont adoré avec foi.

Présents dans le royaume terrestre, ils n’ont d’autre corps que la pure conscience.

Pour eux qui sont immergés dans la béatitude du Soi, il n’existe ni bonheur ni souffrance. 30

 

La Liberté de la Conscience, 21-30, Rameshvar Jha.

 

 

17:43 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga |  Facebook |

13/05/2006

Om mahâmohinyai namo namah !

Notre ami Mind nous avait signalé, au mois de Novembre dernier, l'existence de Kirin Mishra, ravissante "yoginî de la lignée du Shivaisme du Cachemire".

Elle a depuis, fait alliance avec Daniel Odier. Il la présente sous un nouveau nom, "Parvati Nanda Nath", comme étant une "yoginî du Bihar" disciple de "Lalitâ Devî". A le lire, on se sent enthousiasmé, on se dit que cette femme est extraordinaire, qu'elle vient du Bihar, qu'elle est une vraie yoginî ayant reçu une formation complète en Inde, etc.

 

Or, cette Kirin Mishra est en réalité une citoyenne américaine, née en Inde certes, mariée à un Américain, Paul, et mère de trois enfants. Selon l'une de ces filles, Ashley, Kirin Mishra a "grandi en Caroline du Sud et a souffert du racisme". Lorsque Kirin avait 8 ans, sa mère décida de l'enmener en Inde "pour lui ouvrir les yeux sur les réalités de son Pays". Récemment, sa fille et elle ont milité pour Amnesty International.

Quand au yoga, voici ce que disait le mari de Kirin en 1998 :

"Je suis un cadre en marketing qui n'a pas si mal joué le jeu politique. J'ai rencontré mon amie, Kirin Mishra, alors que j'enseignais le Karaté". Elle tente de le convertir au yoga, mais en vain. Un soir, il rentre alors qu'elle regarde une cassette vidéo d'un certain "Erich", présenté comme le professeur de yoga de Kirin. Il est séduit, et se converti au mode de vie du yoga de "Erich". Depuis, Kirin, aidée par son compagnon a réussi sa carrière de professeur de yoga. Selon son mari, son cour est passé de 5 élèves à 350.

 

Evidemment, c'est moins romantique que le récit de D. Odier... Cette femme semble être une excellente enseignante de yoga et une ardente militante des Droits de l'Homme. Mais elle n'est pas une "yoginî de la lignée du Shivaïsme du Cachemire".

12:13 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : tantra, yoga, kirin mishra, daniel odier, pratyabhijna |  Facebook |

11/05/2006

Parce que je T'ai reconnu

Toutes choses apparaissent en moi

Engendrées par moi, par le Soi.

Je les connais, je les crée, je les consomme

Tel qu’elles se présentent.

Tout ce qui est vécu, connu, est l’Absolu, Vérité sans origine,

Essence limpide.

Chaque jour, encore et encore, je désire ce fragment du Soi qu’est le monde ! 11

 

Ô esprit, mon ami ! Tu me racontes cette fable selon laquelle

Tu es la Sagesse (manutām),

Selon laquelle depuis ma naissance je me suis conformé à toi.

C’est toi qui te conformeras à moi pour le restant de mes jours ! 12

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Nulle dualité ne m’apparaît

En Toi qui est différent du réel et de l’irréel,

Eternel, dont la seule saveur est celle de la non-dualité. 13

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Que l’univers entier soit absolument indifférent de Toi

Pour moi qui ai réalisé

L’unité avec Toi ! 14

 

De même que Tu es l’unique possesseur de la Puissance -

Bien que Tu sois doté d’innombrables Puissances -

Que ma parole soit, de même, absolument Une,

Ayant pour essence (l’acte) « je ». 15

 

Tu as l’univers pour forme, Tu es l’univers.

Tu es aussi sans forme, Ô belle forme !

Différencié et indifférencié, Tu es Un.

Nulle part la dualité ne m’apparaît. 16

 

Que la dualité ou la non-dualité apparaisse,

Il n’existe aucune dualité pour moi.

Toute apparence est Ta Présence

Comment la dualité pourrait-elle m’apparaître ? 17

 

Notre Soi est établi : c’est Lui qui toujours

Illumine l’univers (créé) par Brahmā.

Brahmā, Viṣṇu, Śiva et les autres

Ne créent qu’en Lui. 18

[Le Soi est établi/existe/crée. Tout le reste n’établit/prouve/existe/crée qu’à travers Lui]

 

Il transcende l’objectivité,

Il n’est ni saisissable ni démontrable

Mais Il est spontanément Apparent.

On ne peut dire « Il est ainsi » ou « Il n’est pas ainsi ». 19

 

En réalité, l’Apparence de cet Un ne dépend de rien d’autre.

Au contraire, l’apparence du soleil

Et de tout ce qui n’est pas le Soi

Dépend d’un Autre. 20

[L’apparence/la lumière du soleil dépend de l’Apparence/Lumière qui est le Seigneur]

 

La liberté de la conscience, 11-20, Rameshvar Jha

 

 

 

11:03 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

08/05/2006

La conscience brille les yeux grand ouverts

L’unique conscience, la Bienheureuse,  éternelle,

brille les yeux grand ouverts.

Elle fait don de toutes les béatitudes.

Limpide, elle dissoud et crée. –1–

 

 

Apparence spontanée,

l’unique conscience brille.

A la fois distinctes et identiques,

les choses apparaissent en elle. 2

 

Car elle est la condition ultime,

l’Apparence qui fait apparaître le reste.

Génitrice de Śiva, de Brahmā et des autres (êtres),

Elle a pour forme propre une éternelle béatitude. 3

 

Ô Seigneur, mon amour pour Toi,

surabondance de l’ultime béatitude, puisse t-il exister toujours !

Amour du non-manifesté pour le Non-manifesté,

de l’éternel pour l’Eternel, 4

de celui qui possède une forme propre délimitée

pour Celui qui possède une forme propre délimitée.

Puisse aussi l’amour de celui qui a un corps exister de façon limitée

Pour celui qui prend appui sur le corps. 5

 

 

En se remémorant ses pieds, il ne reste plus rien à accomplir :

Hommage à lui ! Hommage à mon maître orné d’amour (pour Śiva) ! 6

 

Je célèbre le Seigneur, l’Un, le Soi, l’Indivis,

 le Non-manifesté, manifesté à travers de nombreuses formes

telles que Rāma, Śiva, Brahmā, Gaṇeśa, Sītā, Satī

la Parole, la Puissance infinie. 7

 

Sans second, dépourvu de corps, Śiva

m’accompagne éternellement grâce à la Puissance de souveraine liberté.

Bien qu’il soit apparent parce qu’il est Apparence évidente,

il s’incarne par compassion dans une forme de béatitude. 8

 

Je suis la racine de l’univers, spontanément accompli,

Apparence inninterrompue, sans connaissance.

Doué d’une Puissance de souveraine liberté, je suis manifestation multiple.

Dans le monde des hommes, je brille ici-bas (tel) un soleil incarné. 9

 

Avant l’expérience du bonheur, après celle du malheur, et aussi lorsque que ces expériences ont cessé, j’apparais.

Je suis toujours présent sous forme d’Apparence. 10

 

 Dans ces quelsques stances tirées de La liberté absolue de la conscience, « briller » et « apparaître » traduisent prakāśa et bhāna, qui ont justement ce double sens. Littéralement, ils désignent l’acte d’illuminer. Exister, en effet, c’est apparaître et être illuminé par la conscience. L’existence des choses est leur Apparence (prakāśamānatva). Du coup, cette philosophie n’a plus besoin de supposer une réalité cachée « derrière » les apparences. La réalité ultime est l’Apparence, mais l’Apparence – ou Lumière – indivise. Ce qui divise l’Apparence en apparences multiples, c’est la conscience (la « Puissance infinie » de la stance 7). Mais c’est aussi la conscience qui les unifie en elle-même. Car la dualité (entre les choses et entre les choses et nous) est elle-même Apparence ! Autrement dit, il ne peut y avoir dualité que dans l'absence de dualité. Le fait que l’Apparence (c’est-à-dire l’existence) semble se diviser, tout en demeurant indivise est sa liberté absolue, la souveraineté de Śiva.

10:30 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

06/05/2006

Détail technique

Comme vous voyez, j'essaye d'utiliser les signes diacritiques pour la translitération du sanscrit. Pour qu'ils s'affichent convenablement sur votre écran, vous devez, dans le menu "affichage" de votre navigateur choisir le codage "Unicode (UTF-8)" et avoir installé sur votre ordinateur la police Arial Unicode MS (normalement livrée avec Windows)...

13:02 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

La liberté de la conscience

Après la Doctrine secrète de la déesse Tripurā (Tripurārahasyam), traduite par Michel Hulin et publiée chez Fayard (collection « Documents spirituels »), j’aimerais lire à présent quelques stances composées par un maître contemporain du Śivaïsme cachemirien, Rameshvar Jha. Ces stances seront tirées d’un recueil intitulé La liberté de la conscience (Saṃvitsvātantryam), publié en 2003 à Varanasi (Bénares) par ses disciples. Voici d’abord quelques éléments de sa vie, tels que rapportés dans l’introduction de son œuvre majeure, la Reconnaissance de la plénitude.

Rameshvar Jha naquit en 1895 dans un village du Mithila, une région du Bihar située prés de la frontière népalaise. Ses parents étaient de pieux brahmanes śivaïtes. Il fut instruit dans les sciences traditionnelles (grammaire du sanscrit, logique) auprès de nombreux maîtres de sa communauté. Elève exceptionnellement brillant, il fut très tôt encouragé par ses professeurs a enseigner et a composer ses propres œuvres. En 1933, il obtint des postes dans plusieurs collèges de sanscrit. Sévère avec ses élèves, il était particulièrement indisposé par le mensonge. Il s’exerca au yoga et au chant durant 14 ans auprès de son père, puis d’Akṣaya Jha. Vers cette époque lui advint son premier disciple, Rameshvar Joshi, grâce à qui les œuvres du maître sont aujourd’hui publiées. Joshi invita son maître à venir s’installer chez lui à Varanasi.

C’est alors que Rameshvar Jha rencontra, au Cachemire, le swâmi Lakshman Joo. Par son seul regard, il reçut la Grâce et arriva à la parfaite reconnaissance de son identité au Seigneur (pūrṇatāpratyabhijñā, titre de l’une de ses oeuvres) à laquelle il aspirait depuis toujours. Dès lors, il se plonga dans l'étude des Ecritures śivaïtes. Après 35 années de pratique et d’étude, incité par le grand savant Gopinâth Kavirâj, il fonda en 1940 une maison d’édition qui publia son œuvre majeur La reconnaissance de la plénitude (Pūrṇatāpratyabhijñā).

 

Puis il se mit à voyager au Cachemire et au Bihar pour y enseigner la logique (nyāya), le Védânta, la grammaire et le Śivaïsme du Cachemire. Il permit ainsi à de nombreux élèves, savants ou débutants, de parvenir à la plénitude de la Reconnaissance. Par sa générosité sans bornes, son extraordinaire créativité et sa familiarité innée avec les arcanes des textes, il permit au plus grand nombre d’accéder aux points vitaux de la connaissance et à leur identité avec Śiva.

Un disciple l’incita à écrire un manuel des philosophies traditionnelles, ainsi qu’une élucidation (ṭīkā) du Vākyapadīya de Bhatṛhari, l’un des plus grands penseurs de l’Inde. Mais il avait surtout un talent inné pour composer chaque jour, sans le moindre effort, des vers capables de faire reconnaître le Soi plein de félicité. Nous possedons aujourd’hui environs 10 000 stances composées par lui, ainsi qu’un Hymne au maître (Gurustuti).

En 1980 et 81, il reçut les titres les plus prestigieux de l’Université Hindoue de Bénares et du gouvernement indien. Il eut de nombreux disciples qu’il mena à l’état de Śiva et qui le considéraient comme un « nouvel Abhinavagupta ». Mais il avait coutume de dire ceci :

« Je ne fais pas de disciples ; personne n’est (mon) disciple. Ceux qui veulent être disciples, en un instant je leur confère le statut de maître ! »

« Je demeure dans l’Essence (svarūpa) » : telles furent ses dernières paroles, au milieu de la nuit du 12 décembre 1981.

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04/05/2006

Peut-on partager la connaissance du Soi ?

Dernier chapitre de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "Le démon brahmanique".

Le maître rappelle que la réflexion élimine le voile de confusion qui "recouvre" la conscience. Cependant, une telle introspection s'avère difficile pour qui n'a que peu d'inclination à s'examiner lui-même. D'où l'importance de la Grâce et de l'amour voué à la Déesse à travers le culte qu'on lui voue.

Ainsi détourné des objets extérieurs, "parvenus à un certain degré de connaissance [car le culte est déjà une forme de connaissance], pratiquement sans avoir eu à recourir à d'autres moyens que le culte de la divinité, ils ne cessent de décrire aux autres leur expérience." Faisant écho au conte de la "Cité de la connaissance" du chapitre IV, le maître parle ici du dialogue et du partage comme exercice spirituel : "C'est alors que, s'enthousiasmant de leur propres paroles, ils commencent à pénétrer pour de bon dans l'essence de la divinité. Ils s'y installent ensuite de plus en plus fermement à mesure qu'ils multiplient les descriptions de leur expérience. (...) Le meilleur moyen de parvenir à la connaissance libératrice est donc de communiquer aux autres sa propre expérience d'une participation à l'expérience divine." On est loin, ici, du cliché selon lequel l'on ne peut parler que de ce qu'on a déjà "vécu". Car parler est une expérience, et susceptible en outre de catalyser la "réalisation" spirituelle. En dialoguant avec autrui, en effet, c'est avec soi que l'on s'entretient. Autrement dit, on réfléchit.

 

Mais à quels signes reconnaît-on le "sage", celui qui a reconnu son identité à la Déesse ? La suite du texte répond qu'il n'y a pas de signes extérieurs manifestes. De plus, même si ceux-ci existent (manière de parler, accoutrement...), ils peuvent, par définition, être imités. Ils ne sont donc pas fiables. Les signes intérieures sont, principalement, l'impassibilité et le désir de partager la connaissance. Il y a là un paradoxe : le Soi est incommunicable, et pourtant le symptôme de la reconnaissance du Soi est le désir impérieux de le communiquer ! C'est ainsi que le philosophe Bergson définissait le sentiment mystique : ce qu'il est à la fois impossible de dire et impossible de taire.

Toutefois, le plus important est de s'examiner soi-même. Sur l'état subjectif d'autrui, en effet, on ne peut que conjecturer. En revanche, on peut verifier par soi-même si ces signes apparaissent en soi ou non. "Toutes ces marques [de la connaissance du Soi], Râma, ne servent donc finalement qu'à se connaître soi-même."

 

De plus, le comportement des "sages" varie selon leur intelligence, comme il a déjà été dit. Ceux dont l'intelligence est aiguisée parviennent si vite à la connaissance du Soi que l'impact de cette dernière sur leur personnalité n'est pas encore visible. D'autres doivent leur impassibilité à leur effort constant. Pour s'absorber dans le Soi, ils doivent renoncer à toute vie sociale.Cette "hiérarchie des sages" correspond à deux voies décrites dans les Stances sur la reconnaissance d'Utpaladeva : la voie "instantanée" du "connaissant" (jnânin), et celle, graduée, du yogin. Mais, en définitive, le résultat est le même : la connaissance directe que "je suis tout". Cependant, dans tous les cas, l'essentiel de la démarche proposée ici consiste à réfléchir afin de parvenir à une certitude inébranlable. Le culte et le yoga sont des extensions ou des expressions de cette certitude qui dépasse l'entendement.

 

 

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