04/06/2006

Faut-il avoir peur de l'Inde ?

Dans une entrevue accordée au quotidien Le Figaro du 4 juin, M. Verlinde (!) parle du "New Age" et de l'Inde à la manière des missionnaires chrétiens. C'est normal, puisqu'il est lui-même une sorte de missionnaire, parti depuis plusieurs livres en croisade contre "le retour du paganisme". Dans L'expérience interdite, ce moine catholique s'en prend à l'hindouisme en général qu'il identifie comme étant la source de la tendance à la "dissolution du sujet et de l'objet", pilier de "notre civilisation européenne".

Passons sur la mauvaise foi généralisée et l'ignorance crasse qui constituent le principal ressort de la bonne vieille rhétorique resservie par ce scientifique, ex-adepte de la Méditation Transcendentale (!), re-converti au christiannisme.

Le plus choquant, à mes yeux, est la manière dont cet homme essaie de dresser une civilisation contre une autre, en brandissant quelques mots ("la dissolution du sujet et de l'objet") pour effrayer le bourgeois. En fait, cette dissolution de la dualité est rarement valorisée en Inde. La "participation d'amour" (bhakti) requiert, en effet, une certaine dualité entre l'adoré et l'adorateur. Le personnalisme qui s'ensuit est l'un des chevaux de bataille des Hare Krishna, par exemple. Depuis des siècles, ils condamnent - dans des termes qui rappellent ceux de M. Verlinde - le supposé "impersonnalisme" du Non-dualisme de Shankara. De même, la plupart des adorateurs de Shiva sont réalistes, pluralistes, voire dualistes. Quant aux non-dualistes, ils conservent, d'une manière ou d'une autre, la dualité, au moins dans le domaine pratique. Ainsi, la tradition shankarienne maintient le système des castes (guère différent de celui de l'Ancien Régime). Le Shivaïsme du Cachemire, de son côté, déclare que la dualité est une libre manifestation de la divinité. Elle est une expression du sacré, supérieure au vide. Mais au fond, le christiannisme ne dit-il pas la même chose, quand on lit des docteurs de l'Eglise comme Saint Denys et sa Théologie Mystique ? Bien sûr, le christiannisme ne défent pas une identité pure et simple entre l'âme et Dieu. Toutefois il s'agit bien de s'unir à lui et de se diviniser par la partie de notre âme qui lui est identique en essence.

Par ailleurs, M. Verlinde semble dire que le christiannisme est à l'origine de la notion de "dignité de l'homme". Cette opinion est sans fondement. La dignité et le libre-arbitre de l'homme, c'est l'humanisme de la Renaissance et des Lumières. Peut-on sérieusement faire sortir la modernité de la bouche de Saint Paul, lui qui prône la soumission de l'esclave à son maître ? Non, le chistiannisme est une religion magnifique, mais il est pré-moderne, exactement comme l'hindouisme.

La modernité, ce sont les Droits de l'Homme, les libertés démocratiques et le progrès social. On ne peut la confondre ni avec le christiannisme, ni avec la civilisation européenne, ni avec la politique d'un gouvernement.

Dès lors, la question de savoir comment harmoniser les sagesses pré-modernes avec la modernité ne se pose pas seulement pour l'hindouisme ou le bouddhisme, mais aussi pour le chistiannisme, l'islam et le judaïsme. Et cette question, des Hindous ont commencé à se la poser dès les premiers contacts avec l'Occident, au début du XIXème siècle, avec des gens comme Vivekananda et Aurobindo.

Quelle merveille si M. Verlinde faisait vers l'Inde ne serait-ce qu'une fraction des efforts que les Hindous ont fait vers l'Occident et la modernité !

12:19 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : verlinde, tantra, yoga |  Facebook |

Commentaires

Bien reçu Excellente reflexion à laquelle je souscris totalement.
N'y a-t-il pas comme les prémices des droits de l'homme (dans la mesure où les dieux sont remis à leur place...) chez un Epicure ? Un Spinoza (et son panthéisme...) ?
Quant aux "Stances sur la reconnaissance du seigneur", voilà qui prouve qu'il ne faut pas êtreOccidental pour rédiger un traité de philoosphie !

Écrit par : mitso-mithra | 05/06/2006

Très wilberien (ou darwinien, ce qui revient au même) comme approche, même s'il est tout à fait juste de condamner les Croisés comme Verlinde.
Les traditions "prémodernes" qui devraient "s'harmoniser" avec la modernité, la supposition que tout ce qui vient plus tard est mieux, plus évolué, plus englobant... Oui, Hiroshima, Auschwitz, merveilleux progrès de l'humanité en marche vers des manières plus rapides et efficaces de liquider de très nombreux hommes et espèces animales et végétales, cela grâce à la technoscience et au rationalisme, fleurons de la "culture occidentale" (laquelle? Celle d'Héraclite? Des Druides? Des bâtisseurs de cathédrales?). On n'arrête pas le progrès. (Et c'est bien dommage, diraient les vieux réacs régressifs anti-évolutionnistes.)

Écrit par : Sacha | 11/08/2010

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