16/09/2006

L'éléphant dans le noir

Une chose me gêne dans le bouddhisme de Nâgârjuna comme dans le Védânta de Shankara. Ils disent "non" à toute pensée, à toutes les constructions mentales.

Je me sens plus proche du point de vue d'Abhinavagupta ou du jainisme. Cette religion fort ancienne, basée sur la non-violence, a développé une véritable philosophie de la tolérance. Elle consiste à dire que toutes les théories sont vraies, d'un certain point de vue. Cela sonne t-il comme une platitude ? Pourtant, c'est là le seul moyen de justifier une attitude véritablement tolérante. Il ne s'agit pas de fermer les yeux sur les différences de point de vue, mais simplement de réaliser que, justement, ce sont des points de vue, c'est-à-dire des représentations partielles de la réalité, basées sur des présupposés. Le bouddha, quant à lui, s'appuie là-dessus pour discréditer toutes les opinions. Il ne veut pas s'égarer dans le "fourré des opinions" et des vaines spéculations. Cet agnosticisme calme le mental et le rend moins prétentieux, mais à quel prix ! Le bouddhisme prêche la tolérance, parce qu'au fond il pense que tout est faux. C'est guérir le malade en le tuant ! Le jainisme, au contraire, essaie de voir que chaque théorie est vraie, dans certaines conditions. Il n'utilise pas une opinion pour en détruire un autre, comme le fait Nâgârjuna. Autrement dit, une théorie philosophique n'est pas fausse simplement parce qu'elle est une construction mentale. Là où elle devient fausse, c'est lorsqu'on oublie les conditions et le contexte dans lequel elle est vraie. La réalité est riche de facettes innombrables. Une théorie qui prétend être vraie absolument est dangereuse, car elle nourrit l'agressivité présente en chacun. Mais le remède ne consiste pas à rejetter toute théorie, car cela est impossible. Ce remède - s'il existe - consiste plutôt à admettre qu'il existe une infinité de perspectives possibles sur la réalité.

Comme les philosophes jains et comme Abhinavagupta, je préfère une vision inclusiviste à la démarche exclusiviste de Nâgârjuna. L'univers - la "réalité" - est comme un éléphant dans le noir, que chacun décrit selon sa perspective. Cela ne veut pas dire qu'on accepte n'importe quoi. Mais cela signifie que la réflexion est une pratique, dans laquelle on essaie de se mettre à la place de l'autre, de "sortir de son trou", de comprendre autrui et de l'inclure, de l'embrasser dans une perspective de plus en plus tolérante.

14:05 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : abhinavagupta, nagarjuna, eveil, shankara, pratyabhijna |  Facebook |

Commentaires

Points de vue Nagarjuna, à mon humble avis ne dit pas non à toute pensée, à tous les points de vue. Il dit par exemple (et c’est un point de vue, même un point de vue qui peut mener loin, comme peut le faire un koan) que :
« Les Victorieux ont déclaré : la vacuité, c’est le fait d’échapper à tous les points de vue ; ceux qui font de la vacuité un point de vue sont incurables. »
(Madhyamaka-karika, XIII, 8)

Quant à Shankar (Adi Shankaracharya), je n’ai pas d’ouvrage de lui sous la main, mais je me souviens de son Aparokshanubhuti dans lequel (par exemple) il a un point de vue extrêmement tonique sur ces hatha yogis qui se « torturent le nez » (avec des pranayamas) afin de calmer l’esprit. Pour lui le calme de l’esprit induit une respiration régulière et profonde et non, l’inverse. N’est-ce pas là aussi, une construction mentale, un point de vue ?

Mais je me fais l’avocat du diable. J’aime beaucoup ce que vous écrivez même si c’est parfois ardu !

Om Namah Shivaya !

Marc

Écrit par : Marc | 16/09/2006

Nâgârjuna est-il "sans opinions" ? "La vacuité, c'est échapper à tous les points de vue", écrit Nâgârjuna. "Echapper à", n'est-ce pas écarter, fuir, renoncer, bref exclure tout discours ? Le problème avec cette position, comme vous le notez, c'est qu'il s'agit encore d'une position. La position de l'absence de position. D'où les interminables discussions bouddhistes sur la vacuité. C'est un peu comme le sparadrap du capitaine Haddock, ou comme le paradoxe du menteur (ou encore "Cette phrase est fausse"), etc. De plus, il affirme que l'absence de tout point de vue est la "vérité ultime", absolue en somme. Mais il est évident qu'il s'agit en fait d'une vérité relative, relative à des présupposés logiques et ontologiques (principe de contradiction, idée que seul ce qui est rationnel est réel) qui ne vont pas de soi. Ce qu'il dit est vrai SI... et non pas vrai absolument.
Or, je préfère les philosophies qui ne se réfutent pas elles-mêmes (mais je ne suis pas contre les contradictions) et qui sont honnêtes sur leur présupposés. La réalité est multiple et complexe.
Quant a Shankara, vous avez raison.
Tout discours est une construction qui ne fait sens que dans un contexte.

Écrit par : anargala | 17/09/2006

bis et repetita Je reformule ma position.
A mon sens, toute vérité est relative à un contexte. Cela a l'avantage de l'honnêteté (ne pas cacher la complexité des choses), et de l'exhaustivité. Je veux simplement dire que, de cette manière, on peut faire une place à tous les points de vue. La richesse du résultat est évidente dans le Vijnâna Bhairava Tantra. Nâgârjuna a raison, d'un point de vue dans lequel je peux faire l'effort de me placer ("sortir de son trou"). Shankara a aussi dit vrai, etc. Dire que tout est relatif est vrai, sous certaines conditions. Mais ainsi, toutes les vérités sont relatives à une vérité absolue, même si le mental ne peut la saisir.
De cette façon, on instaure également un espace de tolérance suffisant pour dialoguer, au lieu de se battre ou de s'ignorer ("Ma vérité est LA vérité" ou "Toutes ces soi-disants vérités ne sont que des illusions du mental", ce qui revient au même).

Écrit par : anargala | 17/09/2006

Mais encore... J'essaie de formuler une version inclusiviste du relativisme. Car, habituellement, on se sert du relativisme uniquement pour discréditer - exclure - les opinions différentes (du genre "Tout ça c'est du mental") ou pour excuser son ignorance ou son indifférence à l'autre ("De toute façon, à chacun sa vérité").

Écrit par : anargala | 17/09/2006

un serpent qui se dévore lui-même Si tu dis que la position de Nagarjuna est contradictoire la tienne aussi.

En disant "Tout vérité est relative à un contexte" tu énonces une vérité qui sera donc elle-même relative à un contexte ! Par conséquent dans un autre contexte il est faux que "Tout vérité est relative à un contexte". Mais s'il est parfois faux que "Tout vérité est relative à un contexte" la proposition est fausse tout simplement.

Echapper à tous les points de vue ne veut pas dire poser un nouveau point de vue. Il faut faire la distinction entre le doigt qui montre la lune et la lune. On ne peut échapper au discours en ajoutant de nouvelles phrases, tu as raison, mais on peut se taire. C'est ce que Nagarjuna a voulu montrer.

Si toute vérité est relative à un contexte (c'est aussi une position que je défends) cela ne veut pas dire que toute vérité est égale à une autre. Sinon la proposition est comme un serpent qui se dévore lui-même.

Il y a comme une classification des points de vue.
1 + 1 = 2 dans un système décimal, dans un autre système comme le système binaire cela fait 10. Dans la vie quotidienne la proposition est vraie, et fausse dans un programme informatique. Par contre il est difficile de défendre la pertinence d'un point de vue ou 1 + 1 = 23, 4567.
Autrement dit, il existe des points de vue plus ou moins artificiels, voir quasi-inexistants et à l'inverse, d'autres quasi-absolus.

C'est le prix à payer pour sauver ta proposition du non-sens.
Je te laisse faire la suite du chemin...

Écrit par : condor | 18/09/2006

complexité et tolérance Dire simplement que "toute vérité est relative", c'est se réfuter soi-même. Mais ce n'est pas ce que je dis. En effet je précise ci-dessous que "toute vérité est une vérité relative à une vérité absolue".
Ce billet est une reprise de débats que eurent lieu sur ce blog début 2006.
Une récapitulation pour clarifier:
1 - Il y a le relativisme absolu, qui consiste à dire seulement que "tout est relatif". Cette position se réfute elle-même. De plus (et c'est peut-être plus grave), elle est un dogmatisme qui ne dit pas son nom, puisque souvent : a - Elle refuse toute remise en cause ("car tout ce que tu diras n'est vrai que pour toi et ton pauvre mental illusionné (sic)"); b - Elle présuppose souvent un fondement non-rationnel à tous les discours, du genre "Tu dis ça parce que t'es un bourgeois, parce que t'es un Occidental, parce que t'es pas bien dans ta peau", etc.).
2 - Le relativisme subtil de Nâgârjuna et Shankara. C'est un discours qui s'emport lui-même, comme une allumette que l'on jette dans le feu qu'elle a allumé. Cela conduit au silence intérieur. Mais il s'agit bien, comme je l'affirme au début de mon billet, d'un rejet massif de tout discours, de toute pensée. Comme disait un shankarien célèbre "We don't explain the world, we explain it away". D'où une attitude de rejet du monde, du corps, des femmes et de la vie en général (voir les sympathiques propos de Nâgârjune sur les femmes dans sa "Lettre à un ami"). C'est un relativisme qui exclut.
3 - Enfin, il y a le relativisme inclusiviste d'Abhinavagupta et des jains. Abhinavagupta admet que tout est relatif, mais relatif à un point de vue absolu qui inclut toute autre perspective et la rend possible. Ce point de vue est plus ou moins ineffable. Il dépasse le mental, mais il éclaire le mental. Une classification des points de vue devient ainsi possible : chaque théorie devient comme une marche vers le silence. Dans cette perspective inclusiviste, le relativisme de Nâgârjuna a sa place. Abhinava inclut - tolère - Nâgârjuna, par contre la réciproque n'est pas possible.
Comme vous dites, personne n'a complètement raison, personne n'a complètement tort, et ce spectre de possibilités se déploie dans la réalité ultime.
De fait, il me semble qu'Abhinavagupta est plus respectueux, plus intéressé par les points de vue différents du sien, ce qui sans doute le rend plus intéressant. Nâgârjuna donne envie de se taire et de faire taire. Abhinavagupta réveille en nous l'envie d'écouter.

Écrit par : anargala | 18/09/2006

"[...], tu as raison, mais on peut se taire,"... dit Condor.
Dans une fulgurance appelée « déconditionnement », j’écrivais le 12 septembre en note en bas de page ceci :
« […] Seul le silence... Mais parler du silence est encore trop... Mais dire que « parler du silence est encore trop » est encore trop. Mais dire que « dire que « parler du silence est encore trop » est encore trop » est encore trop. À l'infini... Le vrai silence... Le vrai... Le... »
Vous pouvez remonter l’article pour voir comment j’en arrive là et si cela apporte quelque chose à votre discussion certes intéressantissime mais quelque peu abstraite...

Écrit par : Marc | 18/09/2006

Nuances Relativisme absolu, subtil (ou exclusif) et inclusif.

C'est bien d'établir des distinctions mais il faut aussi en voir les limites.
Il y a sans doute chez les uns et les autres une tendance à présenter les choses différemment mais le message est essentiellement le même.

On pourrait trouver des citations qui te les feraient ranger indifféremment dans l'une ou l'autre de ces catégories (et dans d'autres encore).

De qui sont ces paroles :
"Le corps est le champ de la splendeur (...). Si tout est dans mon corps, quel autre pèlerinage y-a-t-il encore pour moi ?"
Non pas de Abhinavagupta mais de Shankaracharya dont tu affirmes le mépris du corps (extrait de Suprême Pelerinage dans Hymne et Chant Vedantiques) .

N'oublions pas que nous sommes au fond de la vallée en face de montagnes dont on apercoit pas même le sommet.
(Il ne s'agit pas d'être humble, seulement lucide.)

Écrit par : condor | 19/09/2006

Oui et non Condor,
Vous dites qu'au delà des différences, le message ultime est le même. Je dis que les différentes perspectives sont comme des marches menant au but. N'est-ce pas dire la même chose ? Nous sommes donc d'accord sur l'essentiel.

Mais ensuite, vous dites que les oeuvres d'Abhinavagupta et Shankara sont comme "des montagnes dont on aperçoit pas le sommet". Si c'est vrai, comment alors pouvez-vous affirmer qu'au-delà des différences, le message qu'ils transmettent - "le sommet" - est le même ?
Pour ma part, il me semble que la lucidité en ce domaine consiste aussi bien à identifier le génie propre à chaque personne. Ce qui implique également d'identifier l'auteur de tel ou tel propos. En l'occurence, il n'y a aucune preuve que le texte que vous citez est bien de Shankara. Au contraire, les idées contenues dans cet hymne contredisent la lettre de son oeuvre principale, à savoir le commentaire aux Brahmâsûtras. En effet, Shankara se fiche éperduement des histoires de pélerinage et de corps : ce sont là les idées tantriques que Shankara cherchait justement à éradiquer, au profit d'un brahmanisme puritain. Il y a même des textes exposant la philosophie de la Reconnaissance attribués à Shankara, entr'autres l'Hymne à Dakshinamûrti...

Écrit par : anargala | 19/09/2006

Être pur ou conscience de l'Être ? Marc,
Merci pour votre blog, qui fait preuve de rigueur assez rare sur le net. Visiblement, vous vous situez plutôt du côté de Shankara et de Nâgârjuna que d'Abhinavagupta. Pour ma part, je suis plutôt d'accord avec le commentaire de Yog sur votre billet du 12 septembre : mieux vaut chercher à comprendre plutôt que de vouloir faire le silence à tout prix. Mais là n'est pas l'essentiel : ce que je cherche vraiment, c'est un point de vue duquel on puisse profiter de tous les points de vue, sans tout balayer d'un revers de la main parce parce qu'on a découvert quelque paradoxes (je ne dis pas que c'est ce que vous faites). Nâgârjuna me parait plein de sophismes. Du moins, ses raisonnements ne valent que pour qui pense comme les Indiens adeptes des écoles comme le Nyâya ou le Vaisheshika. Franchement, ça ne me parle pas beaucoup. Nâgârjuna détruit un univers mental qui n'est pas le mien. C'est amusant, mais cela ne me touche guère, un peu comme les paradoxes de Zénon. En revanche, ABhinavagupta part de l'expérience quotidienne. Evidemment, l'expérience quotidienne d'un Indien d'il y a mille ans est différente sur certains points (il croit qu'un magicien peut fabriquer un éléphant à l'aide d'atomes). Mais ça me parle plus, et ça me semble davantage concret, comme vous dites...
En fait, ne sommes-nous pas comme autant de points de vue que l'Être se donne sur lui-même ? Car l'Être, justement, ne se contente pas d'être. Il désire se savouver, s'oublier et se reconnaître. Il est aussi conscience.

Écrit par : anargala | 19/09/2006

Hymnes Les Hymnes attribués à Shankara sont-ils de Shankara ?

Je ne suis pas un spécialiste de la langue et de la culture indienne mais l'argument n'est pas suffisant qui consiste à les rejeter parce qu'ils ne cadrent pas avec la pensée que l'on a de la pensée de l'auteur. Il faut avoir recours à des critères un peu plus objectifs comme l'établissement de texte. Est-ce le cas ? T'es-tu penché sur les manuscrits ?

Shankara ne serait pas le seul à avoir écrit des Commentaire et des Hymnes, chez nous Proclus en a fait de même. Les deux exercices ne sont pas incompatibles mais leur exigences propre peuvent expliquer
des différence dans l'expression voir la pensée.

On peut dans un contexte prôner le détachement du corps et dans un autre le louer comme le lieu de la divinité sans la moindre contradiction.

Écrit par : condor | 19/09/2006

Un moderne à la rescousse? Merci pour votre appréciation de mon blog, Anargala.
« Et d’abord rien qui soit, si ce n’est ce que vous avez conçu dans votre mental, lui-même illusoire. » : Tout avait sans doute été dit là par Hui-neng mais personne ne l’a écouté - sauf peut-être Michaux qui dans Face aux Verrous lâche incidemment : « Même si c’est vrai, c’est faux. » Je n’ai pas de problème avec cette assertion même si un « Même si c’est faux, c’est vrai. » me convient tout autant et pourrait peut-être mieux vous plaire, vous qui cherchez « un point de vue duquel on puisse profiter de tous les points de vue, sans tout balayer d'un revers de la main ». Choisir entre un « Tout est vrai même son contraire. » et son « contraire » : « Tout est faux même son contraire. », quelle importance au fond quand le mental est reconnu comme étant illusoire et que l’important est estimé ailleurs ? Dans le silence par exemple, oui sans doute, mais pas dans un silence recherché (jamais je n’ai dit que je voulais faire le silence à tout prix - voyez cette fulgurance : http://fautedemieux.over-blog.com/archive-09-13-2006.html ), dans un silence dont on peut rien dire plutôt, car ne fût-ce que l’espérer c’est peut-être déjà le faire fuir.

Écrit par : Marc | 20/09/2006

Ce message va s'auto-détruire dans quelques secondes... Vous avez décidément le sens du paradoxe ! Vous pourriez ajouter, sur votre blog, le dessin d'Escher figurant deux mains se dessinant d'une l'autre. Mais je laisse ces mots s'effacer d'eux-mêmes, tels des dessins tracés sur l'eau.

Écrit par : anargala | 21/09/2006

Les commentaires sont fermés.