24/09/2006

Ouverture intérieure et tolérance philosophique

Le Yogavâshishta est un magnifique exemple de tolérance, au sens où il s'efforce d'inclure les autres points de vue, de les comprendre dans sa propre perspective. Walter Slaje, éditeur de la version originale cachemirienne du YV (le Mokshopâya), critique cette interprétation. Selon lui, l'auteur du YV n'est pas "tolérant". Simplement, il ne prend pas au sérieux les autres points de vue (bouddhisme, yoga, dévotion vishnouïte, etc.). De fait, cet auteur anonyme affirme que les théories ne sont que des opinions, des constructions mentales exprimant autant d'états subjectifs. Chacun se fait une philosophie à l'image de son tempérament. Le YV se situe lui-même au-delà de toute représentation, échappant ainsi à ce relativisme.

Cependant, il me semble que le YV, même s'il adopte parfois un ton polémique (comme Shankara, Abhinavagupta ou Longchenpa), fait parfois preuve d'une réelle tolérance. Je ne peux mieux faire que citer l'excellente étude de François Chenet sur le YV :

"Rien de plus faux que de voir dans l'enseignement du YV une sorte d'éclectisme, voire de syncrétisme". Le YG est bien plutôt une "encyclopédie de toutes les sciences [spirituelles]" (samastavijnânashâstrakosha) "typiquement indien". En effet le YV affirme que :

"(Cette cause originelle), principe absolument pur - est ce que les partisans du Sâmkhya nomment le Pourousha, les Védântins le Brahman, les tenants du Rien-que-conscience la Conscience, et les tenants de la Vacuité, la Vacuité ; ce qui fait resplendir la lumière du soleil, ce qui est en soi la Vérité, ce qui est à jamais le sujet de la parole, de la pensée et de la vision, l'agent et le sujet de l'expérience affective, ce qui apparaît non-existant, bien que partout existant dans le monde, ce qui apparaît inaccessible tout en résidant dans les corps, ce qui constitue cette lumière de la Conscience qui brille de soi-même telle la lumière (du soleil éclairant le monde), ce dont sont issus les dieux Vishnou et les autres comme les rayons du soleil, et ce dont émanent les mondes innombrables comme les bulles de la mer." "Ce qui se trouve mis en lumière par les assertions des doctrines du Védânta, du bouddhisme, du Sâmkhya, de la doctrine jaïna, du Maître aux trois yeux (Shiva), c'est l'Absolu même en tant que dispensateur des bienfaits que désirent leur tenants ; et c'est du même que tous obtiennent l'entier fruit céleste correspondant ; telle est la splendeur de l'Absolu, dont l'âme emplit tous les corps."

La Bhagavad Gîtâ ne dit pas autre chose, et certains soûtras du bouddhisme mahâyâna enseignent que l'activité de compassion propre aux bouddhas est illimitée et prend toutes les formes de l'univers. On se rappellera également la citation d'Ibn Arabî. F. Chenet conclut :

"Au mouvement centrifuge des doctrines et des courants sectaires, le YV oppose donc un mouvement centripète de marche vers l'intuition centrale où les divergences des doctrines se résolvent en leur géométral, comme eût dit Leibniz, en ce point géométrique fictif qui serait le point de focalisation de toutes leurs perspectives, et qui impose à leur totalité un ordre, une necessité, une finalité transparente. Pour un peu, on songerait au mot de Leibniz selon lequel tous les systèmes sont vrais en ce qu'ils affirment, mais faux en ce qu'ils nient." (Psychogenèse et cosmogonie selon le YV, éd. De Boccard, pp. 130-131).

Je suis d'accord, sauf sur l'idée de finalité, car je ne crois pas en une finalité de l'univers, en une providence ou en un dessein intelligent. Ces formules me paraissent trop anthropomorphiques, au point que je me dis plutôt athée et agnostique. Comme dit le YV lui-même, tous les phénomènes ne sont que des coïncidences, "comme une noix de coco qui tombe sur un corbeau qui passait par là pile à ce moment".

13:54 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : yogavasistha, moksopaya |  Facebook |

Commentaires

et hop Dans le blog d'Anargala, je (flo) trouve :

"Cette querelle dite "du pur amour", rapelle celle qui oppose, au Tibet, les adeptes de l'entraînement de l'esprit, comme Tzongkhapa, aux partisans de la "grande complétude" (dzogchen) naturelle. Bossuet, comme Tzongkhapa et d'autres, conçoit l'esprit comme un muscle qu'il faut développer par des efforts systématiques et mesurés, à la fois dans le coeur, le corps et l'intellect. Au contraire, pour Madame Guyon comme pour le dzogchen, vouloir parfaire ce qui est déjà parfait est une regrettable erreur. Par là, ils rejoignent la Vision Sans Tête. Chacun peut immédiatement vérifier qu'Ici il n'y a nul voile."


C'est tout simplement faire passer Tzongkhapa ET les maîtres du dzogchen pour des imbéciles. Ce que les adeptes de l'entraînement veulent entraîner, c'est l'esprit. Pas la nature de l'esprit, qui est parfaite. Mais pour que sa nature se révèle au pratiquant, il faut que son esprit soit entraîné. Inversement, jamais aucun maître du dzogchen n'a prétendu que l'esprit était identique à la nature de l'esprit, et qu'il n'y avait pas de voiles DU POINT DE VUE DU PRATIQUANT. Qui est le seul qui nous importe. Qu'est-ce qu'on en a à foutre que tout soit parfait du point de vue de rigpa ? Dire que le point de vue de rigpa est le même que celui du pratiquant, c'est nier la souffrance des gens, et bien sûr la sienne. "Tout va bien madame la marquise. Ce SDF allongé par terre qui est en train de crever, c'est pas grave, du point de vue de rigpa c'est parfait". Comme le répétait le Lopön cette été, la seule chose que nous devrions considérer, c'est le point de vue du pratiquant, car l'autre ne nous concerne absolument pas, et nous serions complètement fous de nous imaginer le contraire.
Qu'un type sérieux et se prétendant spécialiste de ces sujets puisse confondre les deux points de vue et n'en faire qu'un seul, ça dépasse l'entendement. On pourrait bien sûr chercher les raisons d'une telle confusion, et elles seraient vite trouvées. Elles sont puissantes, car l'erreur existe aussi chez des pratiquants sérieux. Ce sont ces gens qui disent :"je ne peux pas me tromper, car tout est parfait". Ce à quoi je réponds :"Le serial killer non plus, de ce point de vue". Pour résumer le lopön : "si vous tuez et volez dans la pure spontanéité de rigpa, c'est parfait. Mais si vous le faites sans y être, ça va craindre pour vous. Mieux vaut ne pas vous prendre pour des Mahasiddhas si vous n'en êtes pas".

Écrit par : relais | 29/09/2006

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