30/09/2006

Où suis-je ?

Le sage de Tiruvannamalaï a murmuré ceci : "Pour résoudre le problème, il faut voir qui a ce problème". Ce problème, c'est celui de la souffrance, de la veillesse et de la mort.

Dans de nombreuses traditions spirituelles, l'on s'efforce de guérir l'esprit, dans la mesure où l'on estime que l'esprit est la source de toutes nos expériences. Pour le guérir, on cherche à le calmer par une attention douce et neutre. En cultivant cette attitude de non-violence l'esprit, et tout ce qui en dépend, s'apaisent peu à peu pour laisser place à une mer d'huile. Je respecte profondément cette approche, mais elle me semble manquer de réalisme. Car où pourrais-je trouver cette indifférence pour commencer à me distancier de mes réactions physiques et mentales ? S'il faut déjà avoir trouvé la paix pour l'atteindre, alors je ne l'atteindrais jamais. De plus, quand bien même par quelque miracle de la nature cet espace se dévoilerait, il resterait que la grande paix atteinte serait le résultat de ciconstances artificielles, comme le fait de disposer d'un lieu et d'un moment de silence, de loisir et donc de détente. Perdu dans la foule des grandes villes, tiraillé par mille sollicitations, cet espace de paix ne serait plus qu'un vague souvenir. Bref, le calme mental est une expérience inoubliable, mais cela ne dure pas plus qu'un rêve agréable ou qu'un bon film. Cela nait et cela meurt. Cet état est dans la même situation que moi, son problème est le même.

Mais je parle de cet état de paix comme s'il était autre chose que moi. Et moi, où suis-je quand je ne suis pas dans cet état ? Que se passe t-il lorsque j'essaie de voir ce qu'il en est ? Voyons voir.

Suivant la suggestion d'un vieil ami, je me servirait de mon doigt pour décrire ce que je vois, et essayer de me situer dans tout cela (et il serait fort intéressant que vous aussi, aimable lecteur, faisiez de même, pour votre propre compte).

D'abord, un peu comme un enfant voulant dénoncer ses persécuteurs, je pointe du doigt ce qui est devant moi. J'y remarque des formes variées, des couleurs, des textures. Surtout, ces choses occupent chacunes un espace propre. Elles s'excluent mutuellement, l'une cachant l'autre : l'arbre cache la forêt. Je ne peux jamais être certain de connaître ainsi ces choses. En outre, ces apparences change et varient selon la lumière et la perspective. Elles sont multiples et complexes, pleines de détails. Et chacun, j'imagine, les jugera à l'aune de son passé. Ne dit-on pas que "des goûts des des couleurs on ne discute pas" ?

Poursuivant de la sorte, j'aperçois mon refletdans un miroir. Ne suis-je pas cette chose, cette personne ? Mais alors, il semble que je suis bel et bien voué à la mort, sans échappatoire aucune. Comme tout le reste, j'existe dans le temps et l'espace. Je change et les autres corps exercent sur moi leur action. Pour le moment, je suis encore en phase ascendante. Mais je vois bien qu'il n'y a qu'une trajectoire. Les jeux sont faits.

Déprimé, mon bras s'abaisse encore. Je pointe vers mes pieds, mes jambes. Encore des formes périssables, des éphémères en pantoufles. Habillées de guêtres séculaires, leur vie n'est tout de même qu'un instant dans la vie des univers. Poursuivant cette descente vers le fond - vers l'absurde ? - je vois ce tronc, cette poitrine qui se soulève et s'abaisse - comme pour me rappeler que tous ce qui apparaît doit disparaître. "Tout doit disparaître !" - telle est la maxime du monde. Et je ne suis qu'une partie de ce monde - un reflet sur un miroir, sur la vitre du Néant. Encore plus dépité, dégonflé, vain, mon bras se replie tel un rideau qui se lève sur une scène vide.

Vers le haut de cette poitrine donc. Et là, quelque chose se passe. Ou plutôt, une absence de choses. Mon doigt point à présent vers... quoi ? Rien. Mais un rien présent. Un néant existant. Une non-chose pour toutes choses. Ici, il n'y a rien. Oui, je le vois. Mais ce regard sans visage est bien différent de l'absurde spectacle que j'ai décrit jusqu'Ici. C'est un vide plein, plein de tout, une capacité illimitée, remplie de toutes ces choses vaines. Et du même coup, cette vanité des choses et des êtres se transmute d'elle-même en un vide léger, un vide lumineux. Quelle différence entre ce vide pesant, là-bas, et ce vide bienfaisant, Ici ! Je songe un instant au sort qui eut été le mien si je m'étais arrêté en chemin... De fait, le vide est ambivalent, comme la science. A moitié vides, à moitié savants, et nous voilà enfermés dans un reflet ! Car cette personne que je vois là-bas, dans le miroir (à environ un mètre), ce n'est pas moi. Moi, je suis ce vide qui accueille ce reflet et toutes ces formes.

"Et alors ?" me direz-vous. Alors, répondrais-je (mais je ne peux répondre que pour mon propre compte), Ici, il n'y a nulle forme, nulle couleur, rien qui puisse vieillir et périr, donc. Je suis un vide conscient, témoin de la vanité du monde. Et par cet anéantissement - par ce sacrifice depuis toujours accompli - le monde est sauvé et accueillis. Non par une personne, mais par l'absence de toute personne, Ici, au sein de cet espace qui englobe tout ce qui se présente.

Les instants passent. Le temps ne passe pas, mais mon reflet et toutes les choses passent. Je suis comme au bord d'un fleuve, et je ne m'en étais jamais rendu compte. Je veux dire, j'y avais certes pensé ; mais je ne l'avais jamais vu. A présent, je vois. Mieux, je suis cette vision, pareille à "une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence, nulle part". Je suis tout et je ne suis rien : je vous en prie, ne ricanez pas avant d'avant tenté, ne serait-ce qu'une seule fois, de vérifier par vous-même, pour vous-même. Mais ne me croyez pas non plus sur parole, comme si vous entendiez les propos obscures et néanmoins amusants de quelque vieux sage oriental perdu dans sa boutique des paradoxes. Vous êtes la seule autorité.

Tiens donc ! J'aperçois à présent mes jambes croisées, comme celles des sages orientaux, justement ! Nouées. Mais cette fois-ci, je ne me laisse plus aller à croire que cette posture pourra me ramener Ici, Maintenant. Mon apparence objective peut bien chercher le calme. Mais je n'oublie pas elle est. Elle et tous ses problèmes - vieillesse, maladie, mort - sont là-bas, à plus ou moins un mètre de distance, et jamais Ici, à zéro centimètres. Ici, je suis le calme, suffisement serein pour acueillir même le manque de calme de ce corps et des autres formes. Voir cela, voir cette absence de tout noyau dur, au centre, est la seule force capable de dissoudre mes noeuds. Je suis ce moyeu vide, heureux, de la roue du monde. Je suis l'oeil du cyclone, la sortie du devenir. Bien sur, je suis aussi tout cela qui passe et repasse. Mais je suis aussi cet espace limpide. Le spectacle n'est pas toujours du meilleurs goût, mais il y a fort à parier que, plus je me laisse aller dans cette absence Ici, plus le spectacle, là-bas, sera intéressant et riche de sens.

 

11:39 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : ramana, douglas harding |  Facebook |

Commentaires

Pauvre Anargala Et alors ? c'est toujours un voile, celui de croire qu'il y a à faire.
c'est encore une construction, une illusion....cet état n'est pas permanent, tu ne peux y rester indéfiniment...






Écrit par : un lecteur | 30/09/2006

Merci pour votre compassion !
Mais je crois que les lecteurs seraient plus intéressés de savoir ce que vous tirez de cette petite expérience. Ainsi, vous dites que "cet état n'est pas permanent". Pour ma part, il est la permanence même : comment l'espace pourrait-il être impermanent ? Rien n'est permanent, sauf cet espace à partir duquel je vois cette impermanence.

Écrit par : anargala | 01/10/2006

voir le vide bonjour,

anargala nous invite ici à voir notre vraie nature; rien de plus simple. Juste inverser la flèche de notre attention de 180° et regarder le vide au-dessus de nos épaules. Ce n'est même pas un faire, juste un laisser voir, un laisser être.

amicalement

Écrit par : josé le roy | 02/10/2006

état conditionné quand je suis bourré c'est ce que je fais !:

Écrit par : warf | 02/10/2006

sérieux non je blague, plus sérieusement:
"cet état n'est pas permanent, tu ne peux y rester indéfiniment... "
rien à dire de plus!

Écrit par : warf | 02/10/2006

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