30/09/2006

Où suis-je ?

Le sage de Tiruvannamalaï a murmuré ceci : "Pour résoudre le problème, il faut voir qui a ce problème". Ce problème, c'est celui de la souffrance, de la veillesse et de la mort.

Dans de nombreuses traditions spirituelles, l'on s'efforce de guérir l'esprit, dans la mesure où l'on estime que l'esprit est la source de toutes nos expériences. Pour le guérir, on cherche à le calmer par une attention douce et neutre. En cultivant cette attitude de non-violence l'esprit, et tout ce qui en dépend, s'apaisent peu à peu pour laisser place à une mer d'huile. Je respecte profondément cette approche, mais elle me semble manquer de réalisme. Car où pourrais-je trouver cette indifférence pour commencer à me distancier de mes réactions physiques et mentales ? S'il faut déjà avoir trouvé la paix pour l'atteindre, alors je ne l'atteindrais jamais. De plus, quand bien même par quelque miracle de la nature cet espace se dévoilerait, il resterait que la grande paix atteinte serait le résultat de ciconstances artificielles, comme le fait de disposer d'un lieu et d'un moment de silence, de loisir et donc de détente. Perdu dans la foule des grandes villes, tiraillé par mille sollicitations, cet espace de paix ne serait plus qu'un vague souvenir. Bref, le calme mental est une expérience inoubliable, mais cela ne dure pas plus qu'un rêve agréable ou qu'un bon film. Cela nait et cela meurt. Cet état est dans la même situation que moi, son problème est le même.

Mais je parle de cet état de paix comme s'il était autre chose que moi. Et moi, où suis-je quand je ne suis pas dans cet état ? Que se passe t-il lorsque j'essaie de voir ce qu'il en est ? Voyons voir.

Suivant la suggestion d'un vieil ami, je me servirait de mon doigt pour décrire ce que je vois, et essayer de me situer dans tout cela (et il serait fort intéressant que vous aussi, aimable lecteur, faisiez de même, pour votre propre compte).

D'abord, un peu comme un enfant voulant dénoncer ses persécuteurs, je pointe du doigt ce qui est devant moi. J'y remarque des formes variées, des couleurs, des textures. Surtout, ces choses occupent chacunes un espace propre. Elles s'excluent mutuellement, l'une cachant l'autre : l'arbre cache la forêt. Je ne peux jamais être certain de connaître ainsi ces choses. En outre, ces apparences change et varient selon la lumière et la perspective. Elles sont multiples et complexes, pleines de détails. Et chacun, j'imagine, les jugera à l'aune de son passé. Ne dit-on pas que "des goûts des des couleurs on ne discute pas" ?

Poursuivant de la sorte, j'aperçois mon refletdans un miroir. Ne suis-je pas cette chose, cette personne ? Mais alors, il semble que je suis bel et bien voué à la mort, sans échappatoire aucune. Comme tout le reste, j'existe dans le temps et l'espace. Je change et les autres corps exercent sur moi leur action. Pour le moment, je suis encore en phase ascendante. Mais je vois bien qu'il n'y a qu'une trajectoire. Les jeux sont faits.

Déprimé, mon bras s'abaisse encore. Je pointe vers mes pieds, mes jambes. Encore des formes périssables, des éphémères en pantoufles. Habillées de guêtres séculaires, leur vie n'est tout de même qu'un instant dans la vie des univers. Poursuivant cette descente vers le fond - vers l'absurde ? - je vois ce tronc, cette poitrine qui se soulève et s'abaisse - comme pour me rappeler que tous ce qui apparaît doit disparaître. "Tout doit disparaître !" - telle est la maxime du monde. Et je ne suis qu'une partie de ce monde - un reflet sur un miroir, sur la vitre du Néant. Encore plus dépité, dégonflé, vain, mon bras se replie tel un rideau qui se lève sur une scène vide.

Vers le haut de cette poitrine donc. Et là, quelque chose se passe. Ou plutôt, une absence de choses. Mon doigt point à présent vers... quoi ? Rien. Mais un rien présent. Un néant existant. Une non-chose pour toutes choses. Ici, il n'y a rien. Oui, je le vois. Mais ce regard sans visage est bien différent de l'absurde spectacle que j'ai décrit jusqu'Ici. C'est un vide plein, plein de tout, une capacité illimitée, remplie de toutes ces choses vaines. Et du même coup, cette vanité des choses et des êtres se transmute d'elle-même en un vide léger, un vide lumineux. Quelle différence entre ce vide pesant, là-bas, et ce vide bienfaisant, Ici ! Je songe un instant au sort qui eut été le mien si je m'étais arrêté en chemin... De fait, le vide est ambivalent, comme la science. A moitié vides, à moitié savants, et nous voilà enfermés dans un reflet ! Car cette personne que je vois là-bas, dans le miroir (à environ un mètre), ce n'est pas moi. Moi, je suis ce vide qui accueille ce reflet et toutes ces formes.

"Et alors ?" me direz-vous. Alors, répondrais-je (mais je ne peux répondre que pour mon propre compte), Ici, il n'y a nulle forme, nulle couleur, rien qui puisse vieillir et périr, donc. Je suis un vide conscient, témoin de la vanité du monde. Et par cet anéantissement - par ce sacrifice depuis toujours accompli - le monde est sauvé et accueillis. Non par une personne, mais par l'absence de toute personne, Ici, au sein de cet espace qui englobe tout ce qui se présente.

Les instants passent. Le temps ne passe pas, mais mon reflet et toutes les choses passent. Je suis comme au bord d'un fleuve, et je ne m'en étais jamais rendu compte. Je veux dire, j'y avais certes pensé ; mais je ne l'avais jamais vu. A présent, je vois. Mieux, je suis cette vision, pareille à "une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence, nulle part". Je suis tout et je ne suis rien : je vous en prie, ne ricanez pas avant d'avant tenté, ne serait-ce qu'une seule fois, de vérifier par vous-même, pour vous-même. Mais ne me croyez pas non plus sur parole, comme si vous entendiez les propos obscures et néanmoins amusants de quelque vieux sage oriental perdu dans sa boutique des paradoxes. Vous êtes la seule autorité.

Tiens donc ! J'aperçois à présent mes jambes croisées, comme celles des sages orientaux, justement ! Nouées. Mais cette fois-ci, je ne me laisse plus aller à croire que cette posture pourra me ramener Ici, Maintenant. Mon apparence objective peut bien chercher le calme. Mais je n'oublie pas elle est. Elle et tous ses problèmes - vieillesse, maladie, mort - sont là-bas, à plus ou moins un mètre de distance, et jamais Ici, à zéro centimètres. Ici, je suis le calme, suffisement serein pour acueillir même le manque de calme de ce corps et des autres formes. Voir cela, voir cette absence de tout noyau dur, au centre, est la seule force capable de dissoudre mes noeuds. Je suis ce moyeu vide, heureux, de la roue du monde. Je suis l'oeil du cyclone, la sortie du devenir. Bien sur, je suis aussi tout cela qui passe et repasse. Mais je suis aussi cet espace limpide. Le spectacle n'est pas toujours du meilleurs goût, mais il y a fort à parier que, plus je me laisse aller dans cette absence Ici, plus le spectacle, là-bas, sera intéressant et riche de sens.

 

11:39 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : ramana, douglas harding |  Facebook |

24/09/2006

Ouverture intérieure et tolérance philosophique

Le Yogavâshishta est un magnifique exemple de tolérance, au sens où il s'efforce d'inclure les autres points de vue, de les comprendre dans sa propre perspective. Walter Slaje, éditeur de la version originale cachemirienne du YV (le Mokshopâya), critique cette interprétation. Selon lui, l'auteur du YV n'est pas "tolérant". Simplement, il ne prend pas au sérieux les autres points de vue (bouddhisme, yoga, dévotion vishnouïte, etc.). De fait, cet auteur anonyme affirme que les théories ne sont que des opinions, des constructions mentales exprimant autant d'états subjectifs. Chacun se fait une philosophie à l'image de son tempérament. Le YV se situe lui-même au-delà de toute représentation, échappant ainsi à ce relativisme.

Cependant, il me semble que le YV, même s'il adopte parfois un ton polémique (comme Shankara, Abhinavagupta ou Longchenpa), fait parfois preuve d'une réelle tolérance. Je ne peux mieux faire que citer l'excellente étude de François Chenet sur le YV :

"Rien de plus faux que de voir dans l'enseignement du YV une sorte d'éclectisme, voire de syncrétisme". Le YG est bien plutôt une "encyclopédie de toutes les sciences [spirituelles]" (samastavijnânashâstrakosha) "typiquement indien". En effet le YV affirme que :

"(Cette cause originelle), principe absolument pur - est ce que les partisans du Sâmkhya nomment le Pourousha, les Védântins le Brahman, les tenants du Rien-que-conscience la Conscience, et les tenants de la Vacuité, la Vacuité ; ce qui fait resplendir la lumière du soleil, ce qui est en soi la Vérité, ce qui est à jamais le sujet de la parole, de la pensée et de la vision, l'agent et le sujet de l'expérience affective, ce qui apparaît non-existant, bien que partout existant dans le monde, ce qui apparaît inaccessible tout en résidant dans les corps, ce qui constitue cette lumière de la Conscience qui brille de soi-même telle la lumière (du soleil éclairant le monde), ce dont sont issus les dieux Vishnou et les autres comme les rayons du soleil, et ce dont émanent les mondes innombrables comme les bulles de la mer." "Ce qui se trouve mis en lumière par les assertions des doctrines du Védânta, du bouddhisme, du Sâmkhya, de la doctrine jaïna, du Maître aux trois yeux (Shiva), c'est l'Absolu même en tant que dispensateur des bienfaits que désirent leur tenants ; et c'est du même que tous obtiennent l'entier fruit céleste correspondant ; telle est la splendeur de l'Absolu, dont l'âme emplit tous les corps."

La Bhagavad Gîtâ ne dit pas autre chose, et certains soûtras du bouddhisme mahâyâna enseignent que l'activité de compassion propre aux bouddhas est illimitée et prend toutes les formes de l'univers. On se rappellera également la citation d'Ibn Arabî. F. Chenet conclut :

"Au mouvement centrifuge des doctrines et des courants sectaires, le YV oppose donc un mouvement centripète de marche vers l'intuition centrale où les divergences des doctrines se résolvent en leur géométral, comme eût dit Leibniz, en ce point géométrique fictif qui serait le point de focalisation de toutes leurs perspectives, et qui impose à leur totalité un ordre, une necessité, une finalité transparente. Pour un peu, on songerait au mot de Leibniz selon lequel tous les systèmes sont vrais en ce qu'ils affirment, mais faux en ce qu'ils nient." (Psychogenèse et cosmogonie selon le YV, éd. De Boccard, pp. 130-131).

Je suis d'accord, sauf sur l'idée de finalité, car je ne crois pas en une finalité de l'univers, en une providence ou en un dessein intelligent. Ces formules me paraissent trop anthropomorphiques, au point que je me dis plutôt athée et agnostique. Comme dit le YV lui-même, tous les phénomènes ne sont que des coïncidences, "comme une noix de coco qui tombe sur un corbeau qui passait par là pile à ce moment".

13:54 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : yogavasistha, moksopaya |  Facebook |

De l'origine des pratiques visionnaires du dzogchen

Le Yogavâshishta (YV) est un immense poème en sanskrit, qui veut nous persuader que tout n'est qu'un rêve perdu dans un recoin de l'espace infini de la conscience.

Sa version originale, intitulée "La méthode de la délivrance" (Mokshopâya) fut composée au Cachemire vers 950. L'auteur était un homme d'une culture immense. Il connaissait le Védânta, l'école Spanda du Shivaïsme du Cachemire, mais aussi la philosophie bouddhiste, en particulier celle du Lankâvatâra Soutra (récemment traduite en français par P. Carré).

Le monde est une illusion, donc. Parmis les exemples, le YV parle des figures colorées "pareilles aux cercles bariolés des plumes de paon" qui apparaissent lorsqu'on fixe le regard sur un ciel bleu. Il mentionne également la vision d'un "collier de perles" dans les rayons du soleil. 

Or, dans le dzogchen, tradition bouddhiste soi-disant purement "tibétaine", il existe des pratiques où l'on fixe le ciel, l'obscurité ou encore les rayons du soleil (ou d'une lampe) pour y aperçevoir des sphères multicolores et des "chaines de diamants indestructibles". Ce sont ces formes qui, par la suite, se transforment en "corps de bouddhas" avec leur mandalas.

Le YV, à l'instar de nombreux autres textes indiens, ne permet t-il pas de penser que les phénomènes visionnaires décrits dans le dzogchen étaient déjà connus dans la culture yogique de l'Inde ? J'ai déjà posté quelques billets à ce sujet, et j'y reviendrai à chaque fois que l'occasion se présentera.

13:20 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, yoga vasistha, moksopaya |  Facebook |

Comme un vautour ?

 

 

Comparaison n'est pas raison, dit-on. Pourtant, les images parlent parfois mieux que les mots.

Nous avons tous vu des rapaces planer sans effort "au plus haut des cieux". Je trouve facile de retrouver un état d'ouverture en m'identifiant à ce genre d'oiseau. En Inde, le vautour immense est appelé Garouda. Il nait dans le ciel. Dans l'oeuf, il est déjà pleinement développé. Aussi ne connait-il pas les efforts des autres oiseaux qui doivent s'élever à partir du sol. L'un des plus ancien tantras du dzogchen décrit ainsi la liberté naturelle du yogi :

"Nulle complication, nulle simplification, rien à perdre et rien à gagner, à l'image du vol du Garouda" (Le vol du grand Garouda, 21).

 

 

12:59 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, trekchod, meditation, yoga |  Facebook |

16/09/2006

L'éléphant dans le noir

Une chose me gêne dans le bouddhisme de Nâgârjuna comme dans le Védânta de Shankara. Ils disent "non" à toute pensée, à toutes les constructions mentales.

Je me sens plus proche du point de vue d'Abhinavagupta ou du jainisme. Cette religion fort ancienne, basée sur la non-violence, a développé une véritable philosophie de la tolérance. Elle consiste à dire que toutes les théories sont vraies, d'un certain point de vue. Cela sonne t-il comme une platitude ? Pourtant, c'est là le seul moyen de justifier une attitude véritablement tolérante. Il ne s'agit pas de fermer les yeux sur les différences de point de vue, mais simplement de réaliser que, justement, ce sont des points de vue, c'est-à-dire des représentations partielles de la réalité, basées sur des présupposés. Le bouddha, quant à lui, s'appuie là-dessus pour discréditer toutes les opinions. Il ne veut pas s'égarer dans le "fourré des opinions" et des vaines spéculations. Cet agnosticisme calme le mental et le rend moins prétentieux, mais à quel prix ! Le bouddhisme prêche la tolérance, parce qu'au fond il pense que tout est faux. C'est guérir le malade en le tuant ! Le jainisme, au contraire, essaie de voir que chaque théorie est vraie, dans certaines conditions. Il n'utilise pas une opinion pour en détruire un autre, comme le fait Nâgârjuna. Autrement dit, une théorie philosophique n'est pas fausse simplement parce qu'elle est une construction mentale. Là où elle devient fausse, c'est lorsqu'on oublie les conditions et le contexte dans lequel elle est vraie. La réalité est riche de facettes innombrables. Une théorie qui prétend être vraie absolument est dangereuse, car elle nourrit l'agressivité présente en chacun. Mais le remède ne consiste pas à rejetter toute théorie, car cela est impossible. Ce remède - s'il existe - consiste plutôt à admettre qu'il existe une infinité de perspectives possibles sur la réalité.

Comme les philosophes jains et comme Abhinavagupta, je préfère une vision inclusiviste à la démarche exclusiviste de Nâgârjuna. L'univers - la "réalité" - est comme un éléphant dans le noir, que chacun décrit selon sa perspective. Cela ne veut pas dire qu'on accepte n'importe quoi. Mais cela signifie que la réflexion est une pratique, dans laquelle on essaie de se mettre à la place de l'autre, de "sortir de son trou", de comprendre autrui et de l'inclure, de l'embrasser dans une perspective de plus en plus tolérante.

14:05 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : abhinavagupta, nagarjuna, eveil, shankara, pratyabhijna |  Facebook |

10/09/2006

A quoi servent les textes ?

Le dzogchen est un système de méditation bouddhiste de plus en plus populaire (voir le documentaire "La momie tibétaine" sur La Cinq). Pourtant, les sources premières de cet enseignement sont presque toujours ignorées, alors qu'elles sont disponibles. Il est vrai que le dzogchen enseigne que les mots ne sont pas la chose, et qu'il ne suffit pas de lire pour comprendre profondément. Mais cela est vrai également des enseignement oraux. Il ne suffit pas d'écouter ou de citer tel "grand maître", mais il faut encore réfléchir et vérifier par soi-même.

Cependant, rares sont les personnes qui enseignent effectivement le dzogchen. De fait, quand on va assister à un "enseignement dzogchen", l'on se retrouve plutôt face à des techniciens, des experts en méditations complexes, qui parlent de purification, de "pratique". Ailleurs, nombreux sont les gens qui croient que le dzogchen n'est qu'une "technologie de l'esprit", visant à transformer le corps en pure lumière par une application systématique à l'instar d'une préparation sportive de haut niveau.

Pourtant, si l'on y réfléchit un peu, cette démarche est inconsistante. Comme nous le rappelle l'un des textes faisant autorité dans ce domaine - le Trésor du Mode d'Etre de Longchenpa (XIVème siècle) :

"Ne savez-vous pas que tout ce qui est composé est impermanent et voué à la destruction ?" Il s'explique plus loin : "Même si par ces pratiques [délibérées] vous atteignez à un certain bien-être, cet effet-là est un composé. Par conséquent, il finira par être réduit en pièces, à l'image d'un vase. [...] Tout ce qui est produit délibérément vous est une entrave." Pour étayer l'autorité de cette position radicale, il cite l'un des plus ancien textes du dzogchen, Le Roi Créateur de Toutes Choses : "L'état de Bouddha ne survient pas parce qu'on veut qu'il se produise. Il est présent en soi/naturellement et sans effort, de sorte qu'il est spontanément accompli." Puis Longchenpa compare les pratiques bouddhistes - y-compris les pratiques tantriques - à "ces jeux que jouent les enfants", ces jeux vains et sans importance.

Que faut-il "pratiquer" alors ? "Comme un vieillard prenant un bain de soleil, laissez-vous aller à ce délicieux bien-être, incomparable, qui n'implique nulle [pensée de] causalité du type "cela est à faire, ceci est à abandonner"". 

Assurément, chacun a le droit de parler de "son" expérience. Mais pourquoi appeler cela dzogchen, si cela contredit la lettre même des textes canoniques ?

Nous ne somme pas obligés de parler du dzogchen, mais si l'on choisit de le faire, vérifions également nos sources.

Ainsi, nous pouvons de même confronter nos idées et nos expériences à celle d'innombrables sages et saints de tous les pays et de toutes les époques. Les textes servent donc à tester nos opinions, ou même notre soi-disant "absence d'opinions".

15:22 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, nyingthig, eveil, meditation, tantra |  Facebook |

06/09/2006

La vision du Soi est-elle une pratique ?

L'effort et la grâce, les oeuvres et le pur amour... La querelle entre les partisans du volontarisme et ceux du quiétisme n'est certes point nouvelle, ni exotique. Technique contre spontanéité.

A y regarder de plus près (comme Sherlock - et comme Ramana aussi), les deux affirmations ne sont pas incompatibles. La question est plutôt de savoir QUI "pratique", et ce que l'on entend par là. Personnellement, j'entretiens peu d'espoir d'atteindre un jour à une quelconque perfection de ma personne. L'égoisme est inséparable du corps. Tant qu'il y aura une vie organique, je serais - à un degré variable il est vrai - "égocentré". Or, chacun sait bien que l'effort pour se libérer de ce travers naturel est lui-même nourri d'égoisme.

En revanche, je VOIS la perfection Ici, plus proche de moi-même que mes propres sentiments égoistes. Perfection de silence, de transparence et de légèreté. Le moindre coup de chiffon, et ce serait une souillure de plus.

Dire cela ne revient nullement à prôner la résignation. Il ne fait pour moi aucun doute que la Vision sans fissures requiert un effort. Mais c'est un effort colossale, sur-humain, justement. Je ne crois pas trop à un Dieu - ou une Déesse - qui ne seraient que la Personne Suprême. Mais l'expérience m'enseigne que ma personne doit se laisser aller dans l'espace immaculé de la Vision comme dans des bras invisibles. Et cela exige une pratique, un attention, un sacrifice, un effort, une volonté bref, bien autre chose qu'une simple réflexion ou même une concentration épisodique. Mais voyez comment cet effort-là est singulier ! Unique en son genre, puisque la source de cette énergie ne peut être que la fin que je vise - Ici. Ô hyper-paradoxe ! De fait, l'effort et la grâce forment une boucle mystérieuse, insondable autant que peut l'être la fameuse Trinité.

Pratique donc, ou plutôt "loisir fidèle", "libre vacance" où début et fin se confondent ainsi que toutes choses.

19:32 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : eveil, meditation, tantra, yoga, pratyabhijna, deesse, shiva, shakti |  Facebook |

03/09/2006

Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas

"Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux".

C'est une source constante d'étonnement de constater que certaines formes de la nature ressemblent aux formes lumineuses que l'on contemple parfois dans l'ouverture sans bornes que chacun peut voir au-dessus de ses épaules. Voici une aurore boréale photographiée par Eric Bonneville :

 

 

12:58 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, thogal |  Facebook |

01/09/2006

Le pur amour

Je lis La Tradition secrète des mystiques, de Fénelon, paru chez Arfuyen. Fénelon, en 1694, est un prélat plein d'avenir. Mais il a rencontré une femme étonnante, Madame Guyon. Elle enseigne un état d'union avec Dieu, permanent, sans effort et affranchi des oeuvres (entendons : de la nécessité d'aller à la messe, etc.). Bossuet, tuteur du Dauphin et conseiller des Grands, la prend en chasse. Fénelon est donc ami de deux ennemis. Il choisit et rédige ce texte pour défendre Guyon contre Bossuet. Ce sera un échec. Fénelon devra se rétracter publiquement, et Guyon sera embastillée.

Dans sa défense de ce courant mystique que l'on nomme quiétisme, Fénelon veut montrer qu'il n'y a là rien de neuf ni de nouveau, et que cette attitude apparement "moderne" est, en réalité, dans la continuité de la plus haute sagesse des Pères de l'Eglise. Il s'appuie, en particulier, sur Saint Clément et ses discours sur la gnose chrétienne. Fénelon en tire que "nous voyons donc [chez Saint Clément] une contemplation, qui ne consiste point dans des ravissements, ni dans des extases, ni dans des paroles intérieures, ni dans des communications qui ne peuvent êtres que passagères ; tout au contraire, c'est une contemplation d'amour habituel, qui consiste dans la préparation du coeur, que nulle affaire n'interrompt depuis le matin jusqu'au soir". Cette contemplation n'est "pas un effort du coeur, réitéré de temps en temps pour parvenir à l'union", mais une union "toute établie et fixe" (p.75).

Cette querelle dite "du pur amour", rapelle celle qui oppose, au Tibet, les adeptes de l'entraînement de l'esprit, comme Tzongkhapa, aux partisans de la "grande complétude" (dzogchen) naturelle. Bossuet, comme Tzongkhapa et d'autres, conçoit l'esprit comme un muscle qu'il faut développer par des efforts systématiques et mesurés, à la fois dans le coeur, le corps et l'intellect. Au contraire, pour Madame Guyon comme pour le dzogchen, vouloir parfaire ce qui est déjà parfait est une regrettable erreur. Par là, ils rejoignent la Vision Sans Tête. Chacun peut immédiatement vérifier qu'Ici il n'y a nul voile. Dès lors, la seule voie est celle de l'abandon.

A propos d'abandon, une nouvelle édition de L'abandon à la Providence Divine vient d'être publiée, avec le sous-titre "Autrefois attribué au père de Caussade". En effet, la recherche a démontré que ce texte remarquable de simplicité et de force est l'oeuvre d'une disciple de Madame Guyon.

Par contre, et à la différence du dzogchen, Madame Guyon a tendance à rejeter le corps et le plaisir, comme il apparaît à la lecture du chapitre intitulé "La gnose parfaite exclut tout désir excité" du livre de Fénelon.

L'autre texte trés proche du dzogchen et de la Vision en Occident, ce sont les Nouveau Poèmes de Hadevij d'Anvers, traduits dans la collection Point Sagesse.

Ce qui m'intéresse là-dedans, c'est que ce sont deux femmes. Deux femmes qui ont vécut dans la Chrétienté, et que la Chrétienté a rejetée.

 

**********

 

(suite)

En fait, Fénelon ne parle pas seulement d'absence de tout "désir excité" chez le gnostique fixé en Dieu par un amour désinterressé, mais plutôt d'une dés-appropriation des désirs, remplacés peu à peu par les désirs que Dieu lui-même imprime dans l'âme du gnostique.

C'est que celui-ci est établi dans une "contemplation habituelle, sans actes réfléchis et distincts, sans effort ni contention d'esprit, sans extase ni lumière particulière : les différentes pensées ni entrant point (...) et les images en étant exclues" (p. 73).

Le principe de cette contemplation est la passivité, c'est-à-dire la vacuité identique à la "libre vacance" dont parle Hadevij, qui rend l'âme suffisement souple pour que Dieu agisse en elle. C'est exactement ce dont parlent le dzogchen, la Reconnaissance et Douglas Harding. "Voilà cet amour d'abandon, duquel on fait un crime aux mystiques".

Toujours dans ce livre de Fénelon, on trouvera maintes réflexions sur le rapport entre la discipline et la liberté spirituelle, entre l'éthique et le dépassement de toute dualité propre à toute mystique du vide. Ainsi le cas du végétarisme. Le gnostique - certains diraient aujourd'hui le "réalisé" - doit-il manger ou non de la viande, sachant qu'il est sans volonté propre ? Fénelon cite saint Clément :

"Il est vrai que saint Clément dit "qu'il arrivera peut-être que quelqu'un des gnostiques s'abstiendra de viande, de peur que la chair ne soit trop portée au plaisir". Mais ces termes de "quelqu'un d'entre les gnostiques" et celui de "peut-être" marquent une pratique rare ; et il est évident qu'il s'agit là d'un gnostique qui n'est point encore parvenu, au travers des progrès mystiques, jusqu'à l'apathie où il n'y a plus ni vertus à exercer, ni tentations à vaincre" (p. 103). Car le gnostique consommé n'a plus qu'à "demeurer ensuite dans la quiétude en se reposant". Le Christ ou l'Esprit vivent et agissent dans sa passivité. N'est-ce pas là le "vide" que je vois ici même, et qui accueille ces mots et tout le reste ?

"Ainsi, à proprement parler, l'âme n'est jamais sans désirs, quoiqu'elle ne l'aperçoive pas. Elle en a toujours, par un reste d'activité, jusqu'à ce que la passivité soit consommée en elle ; alors tous les désirs excités sont éteints, elle ne s'excite plus, même pour les meilleurs choses". Cependant, cette mort est suivie d'une renaissance : "En cet état où elle est morte à tous désirs propres pour ne plus vouloir que ce que Dieu veut en elle, d'autres désirs plus purs renaissent dans son coeur : c'est Dieu qui les lui imprime, de moment à autre, comme il Lui plaît, sans que l'âme y mette autre chose qu'une non-résistance trés simple et trés libre à l'opération de Dieu en elle" (p. 111). De sorte que le propre du gnostique n'est pas l'absence de tous désirs, mais seulement l'absence des désirs "propres", c'est-à-dire égoistes, remplacés ou transmutés en "désirs surnaturels et divins". N'est-ce pas la doctrine du tantrisme, formulée certes dans un langage différent, mais identique sur le fond ?

Bien sûr, cette sagesse découverte par des femmes (doit-on penser aux dâkinîs ?) a été condamnée et pourchassée sans charité aucune. Aujourd'hui encore, le trés populaire moine catholique "Verlinde" (!) vient d'écrire un ouvrage qui montre que cette aversion n'a pas cessé. Intitulé Les impostures anti-chrétiennes, sa prétendue étude part du roman de Dan Brown pour condamner le tantrisme, l'hindouisme et le bouddhisme. Sa stratégie est simple : il s'en prend à des gourous fumeux néo-tantriques (Mircéa Eliade, Julius Evola, Samael Aum Véor) ; il les cite comme s'ils étaient des représentants du tantrisme et du bouddhisme ; et il met en lumière leurs travers, croyant ainsi ôter indirectement toute crédibilité au tantrisme et au bouddhisme. Purement et simplement malhonnête... "dans la paix du Christ", comme de bien entendu.

18:34 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : douglas harding, fenelon, pur amour, guyon |  Facebook |