29/10/2006

Le rituel de la déesse Suprême - 2

Cette liturgie de la Suprême (parâvidhi) décrit la journée de l'adepte, depuis le lever jusqu'au coucher. Le rituel principal doit être accomplit quatre fois : à l'aube, à midi, au crépuscule et à minuit. En pratique cependant, le rituel de minuit est écarté. Si il ne peut faire qu'un rituel, l'adepte le fait en fin de matinée.

La structure de la liturgie est cyclique. Un jour, une nuit, un inspir, un expir... Ces deux phases se correspondent et correspondent à tous les autres aspects de l'existence cosmique ou individuelle. L'inspir est accroissement dans tous les domaines : intelligence, richesse, fertilité, durée de vie... L'expir est retour à l'état de repos et mort. Il est le moment de tous les rituels "nocturnes" de destruction.

Toutefois, la liturgie de la Suprême (parâkrama) met l'accent sur les intervalles, les solstices et les équinoxes, auquelles correspondent les quatres moments de la journée et les quatres moments de chaque cycle respiratoire. En prenant conscience encore et encore de ces intervalles, la conscience de l'adepte se détent peu à peu et s'affranchi de la dualité. L'espace de pure conscience, d'abord vécu en ces moments d'équilibre, imprègne peu à peu le jour et la nuit et l'ensemble de la dualité, "comme de l'huile se répand dans un tissu". La dualité est ressentie comme une respiration harmonieuse, une oeuvre dont l'adepte n'est plus la victime, mais l'auteur et l'agent. Il est tous ces couples de contraire, et il est aussi au-delà. Espace et nuages, miroir et reflets, océan et vagues : un seul tout, un seul mouvement. 

 

En se levant, l'adepte commence par s'asseoir sur son lit. Il fait un geste (mudrâ), au-dessus de sa tête, qui exprime la présence du couple divin, le Dieu unit à la Déesse. De cette union s'écoule un nectar et une pluie de pétales dorées qui emplissent et baignent le corps de l'adepte. Ainsi, tout ce qu'il perçoit est Dieu, pure Apparence lumineuse, étroitement unie à sa conscience épanouie - la Déesse. S'accompagnant ou non d'un hymne de louange, il imagine ce couple divin descendu dans son coeur, entouré de huits autres couples qui sont comme leurs reflets : les cinq sens, auquels s'ajoutent l'ego, le mental et l'intellect. Ainsi, tout ce qu'il sent, imagine ou pense est une offrande et une célebration.

 

Une fois transformé, il baigne son corps. Il s'asperge d'eau avec le mantra qui est la Déesse Suprême (parâvidyâ) sous sa forme subtile et immédiate : SAUH, prononcé ssâouhou. C'est la Suprême, l'essence de tous les mantras, de toutes les pensées, images et sensations. Puis, il infuse différentes parties de son corps de cette Déesse.

 

Après ce bain, il se rend à l'entrée de son temple privé. Il frappe le sol trois fois, en claquant des doigts, pour chasser de ce lieu tout obstacle : il y entre comme pour la première fois.

 

Puis il vénère son siège, toujours avec la Déesse SAUH. Le texte précise que l'adepte doit garder les yeux grands ouverts durant tout le rituel. Ensuite il se parfume, revêt une guirlande, allume de l'encens, puis vénère sa clochette et la lampe sacrée (kuladîpa), toujours à l'aide de la Déesse, la prise de conscience "je" qui en un instant dénoue la conscience ordinaire.

 

A l'aide du mantra du maître et de la maîtresse, il vénère au-dessus de sa tête le couple de ses maîtres humains, identiques au Dieu et à la Déesse. Ici, cela donne : Aim sauh shrîm krîm hrîm klîm shrî ânandanâtha shrî pâdukâm pûjayâmi namah. Telle est la "mémoration constante des sandales du maître" (gurupâdukâsmriti), thème récurrent de cette tradition kaula. Kaula est le nom de ces traditions qui adorent la Déesse dans le corps, ou qui du moins mettent l'accent sur le corps comme contenant de tout l'univers.

 

Puis l'adepte infuse les différentes parties du mantra - de la Déesse - dans son corps. Il devient la Déesse, car seule une divinité peut adorer une divinité. Mais ici, le mantra - SAUH - n'a pas de parties ! Il est donc répété et imposé sur cinq parties du corps à l'aide de ce seul mantra, avec les gestes appropriés. On commence par le sommet de la tête, puis la bouche, la poitrine, le sexe et enfin le corps entier.

 

Puis, avec de la bouse ou de l'eau parfumé, il trace sur le sol (ou un plateau) un carré, à sa gauche. Ensuite, il sent ses narines. Selon la narine prédominante (celle dans laquelle le souffle passe plus facilement) en cet instant, il déploie une variante du "geste du poisson" au dessus d'une coupe d'eau. Puis il trempe son annulaire dans l'eau et trace le reste du mandala à l'intérieur du carré : cercle et double triangle. Puis, dans une coupe placée sur ce mandala, il infuse la Déesse. Avec cette eau, il trace un second mandala à sa droite, identique. Il y dépose une coupe remplie d'alcool et y infuse la Déesse de l'ivresse, la prise de conscience qui dépasse le mental en le dévorant : "je". Il y a pour cela un mantra un peu plus élaboré qui signifie "SAUH,  hommage à cette Déesse, conscience ayant pour cause et conséquence le plaisir - elle porte une coupe d'alcool dans une main, et de la viande dans l'autre - je la salue et la vénère, SVÂHÂ." Il dispose alors également de la viande (mais l'alcool est l'ingrédient indispensable).

 

Assis, la bouche ouverte et détendue ("comme un corbeau"), l'adepte inspire, récite vingt-sept fois SAUH et expire. Il répète ce cycle trois fois.

 

Puis il visualise, autour d'un point situé sous son nombril, une guirlande de septs fois cinq morceaux de ghee (beurre clarifié), blanc et lumineux. Ils symbolisent les trente-cinq catégories (tattva) qui regroupent tout ce qui existe, le réel et l'irréel, le passé et le futur, le parfait et l'imparfait. Placant son pouce droit sur sa tête, l'adepte éveille alors le "feu" de la conscience situé sous le nombril. Le texte l'appelle la "Lovée" (kundalinî). Cette flamme consumme la "guirlande des catégories" dans la "roue" (cakra) du nombril, au fure et à mesure que l'adepte énonce leur nom en sanskrit.

 

Puis il visualise une guirlande de  trente-cinq fleurs dans son coeur, guirlande qui représente les choses ressenties désormais comme apparaissant dans la conscience et créées par elle, par la Déesse unie au Dieu. Au centre de cette guirlande, il imagine la Déesse, avec un corps transparent et éclatant comme la lune, souriante, tenant le texte de la Science Suprême (parâvidyâ, c'est-à-dire SAUH ou AHAM - "je"), un rosaire de cristal, faisant les gestes du don et de l'absence de peur.

 

Prenant la coupe remplie d'alcool, il la boit peu à peu, d'abord en offrande au cercle des divinités auparavant visualisées dans le coeur, puis au maître et à l'ensemble de la lignée, d'abord divine, puis parfaite et humaine enfin, avec trois maître et leur compagne à chaque fois, sauf pour les maîtres humains, qui font huits couples. L'alcool doit donc être dilué, ou remplacé par du lait, car il est dit explicitement que l'ivresse provoquée doit être légère. Il n'est pas question de tomber raide comme le suggère d'autres tantras !

 

Le reste de l'offrande est remis pour une part aux pauvres, puis à soi-même. Ce rituel se fait seul, à deux ou en groupe. Abhinavagupta précise que tous les éléments du culte doivent êtres agréables, voire excitants. Dans le cas d'un rituel en couple, les sécrétions sexuelles doivent également être offertes à la Déesse. Pour cela, les adeptes touchent leur sexe de l'annulaire de la main gauche, puis le trempe dans une coupe d'alcool, et le boivent.

 

Deux remarques pour finir :

- Ce rituel peut sembler long et complexe, mais il est trés simple pour l'Indien habitué à des procédures redondantes et interminables. N'oublions pas que l'exécution des rituels est la profession du brahmane orthodoxe ! Retenons aussi qu'il existe de nombreuses variantes de ce rituel. Ici, nous n'avons décrit que la forme destinées à ceux qui n'aspirent qu'à la délivrance (moksha). Mais la trame demeure la même dans tous les cas.

- Tout ceci est empli d'images et de symboles qui parlent directement à l'inconscient de l'Indien. Par exemple, boire de l'alcool, consommer (même en quantité infime !) du sperme ou du sang menstruel, constitue le pire des crimes. Plus qu'un acte dégoûtant ou bizarre, c'est là véritablement briser un tabou. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'Abhinavagupta affirme que la meilleure des initiation consiste pour le maître à offrir une coupe d'alcool au candidat. Si celui-ci hésite, si sa main tremble, alors il est encore impur, il n'a pas reçu la grâce. Ce rituel est donc aussi une façon de tester la foi du disciple et de découvrir si les doutes et scrupules mondains ont été éliminés en profondeur.

 

DeviDorée

 

 

11:57 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : tantra, shivaism, deesse, rituel |  Facebook |

Commentaires

biblio J'ai rencontré au cours d'une de mes lectures le titre de cet ouvrage dont le résumé que vous livrez suscite l'intérêt. La seule référence bibliographique que j'ai trouvée fait état d'une édition par l'Oriental Institut de Baroda en 1950. Je suppose qu'il doit y avoir eu depuis d'autres éditions mais mes recherches sur divers librairies n'ont rien donné.
Auriez-vous des informations à ce sujet ?

En tout cas, merci pour ce rasa que vous nous proposez :-)

Écrit par : ekapâdavatsa | 02/11/2006

biblio Malheureusement, je n'ai qu'une photocopie abimée. Je crois bien qu'il s'agit de l'édition de Baroda. Par contre, l'éditeur du texte est TPM Mahadevan, spécialiste de l'advaita et disciple de Ramana Maharshi.

Écrit par : anargala | 02/11/2006

correctif Euh... mon paquet de feuilles à moitié pourries regroupe le Kalpasûtra avec deux commentaires, édités par deux pandits, dont un dénommé Mahadeva, sans rapport avec Mahadevan (où avais-je été cherché cela ?).
Il y a aussi une édition, avec traduction hindie par Paramhams Mishra de Bénares. Mais je l'ai laissée là-bas, vu la qualité médiocre tant de l'édition que de la traduction. Ce monsieur prétend tout tirer de sa pratique de la méditation... c'est presque du channeling ! Ce qui mettait en rage mon professeur anglais, et faisais ricaner mes pandits indiens.

Écrit par : anargala | 02/11/2006

Merci bien pour les renseignements. Il faudra que je patiente un peu avant de me procurer cet ouvrage ce qui en soi n'est pas plus mal vu que j'ai déjà largement matière à écarquiller mes quinquets !
Juste encore une question : est-il question dans cet ouvrage d'une intériorisation du rituel voire d'une intégration de celui-ci qui déboucherait vers l'adoration continue "spontanée" de la déesse au-delà de tout procédé formel ?

Écrit par : Ekapâdavatsa | 03/11/2006

intériorisation L'intérêt du Kalpasûtra est justement qu'il se borne à décrire concrètement le rituel. Mais il ne fait aucun doute que, pour les adeptes du Trika, cette liturgie est la plus simple qui soit. Cela est dit dans le texte de base lui-même, le Parâtrîshikâ Tantra, dans le Vijnâna Bhairava Tantra (qui enseigne lui aussi le culte de Parâ) et, enfin, dans la Parâ pûjâ attribuée à Abhinavagupta (et Shankara), traduite dans les Hymnes d'Abhinavagupta, sous le titre "La vingtaine relative au grand enseignement" :
"L'intelligence unifiée, que l'on unisse l'esprit à Dieu, Seigneur de tout et de tous. Telle est l'adoration suprême (parâ pûjâ), dans tous les états, toujours."

Écrit par : anargala | 04/11/2006

intérieur jour/extérieur nuit :-) Je songeais aussi à certains hymnes d'Abhinavagupta, comme le Dehasthadevatâcakrastotra ou les deux strophes terminales de l'Anubhavanivedana.
Mais je crois cependant que pour ces mystiques, l'adoration "spontanée" et perpétuelle ne dispense pas d'une pratique formelle du rituelle (il me semble avoir lu des propos à ce sujet s'appuyant sur certains passages du Tantrâloka), tout comme le musicien dont l'imagination regorge de sonorités inouïes ne se dispenseraient pas pour autant de les manifester à l'instrument (la comparaison est probablement un peu bancale, mais il s'agit de celle qui me vient à l'instant). Les deux expériences ne finissent-elles pas par se verser l'une dans l'autre ?
Probablement que cette attitude envers le rituel n'est pas l'apanage exclusif des partisants du trika, mais ma maigre connaissance des sources m'interdit de m'avancer plus à ce sujet :-)

Écrit par : Ekapâdavatsa | 06/11/2006

Rituel et spontanéité En effet, il semble certain que cette tension entre les règles et l'absence de toute règle est l'un des moteurs du discours tantrique en général. A ce sujet, je me permet de vous conseiller la lecture (en sanskrit, mais assez facile) des tantras du Kâlîkrama, mis en ligne par M. Dycskoswski sur le site de Muktabodha, en particulier le sublime Kramasadbhâva. On remarquera l'absence de rituel concret, et l'omniprésence des idées philosophiques, un peu comme dans les tantras dzogchen.

Écrit par : anargala | 08/11/2006

La Grande Vague J'ajoute que Abhinavagupta conseil, dans son Tantrâloka, de lire le Ûrmikaula Tantra sur cette question du rapprot entre les rituels et l'Eveil spontané II, 46-48. Or, il se trouve aussi sur le site de Muktabodha, et il relève également de la tradition du Kâlîkrama, la tradition ultime selon Abhinavagupta !

Écrit par : anargala | 08/11/2006

à l'assaut de la "Grande vague" Je vous remercie de vos remarques ainsi que des références consultables sur la "muktabodha library". J'ai essayé plusieurs fois de m'y inscrire, sans aucun succès, étant toujours refoulé pour des raisons me demeurant obscures. Il faut dire que je n'ai rien d'un "geek" ! Aiguilloné par vos propos, je vais retenter l'approche en leur adressant auparavant un message afin d'accroître mes chances de succès :-)

Écrit par : Ekapâdavatsa | 14/11/2006

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