08/11/2006

"Je" est-il le Soi absolu ou juste une entité psychique ?

Pour moi, me recueillir sur le "je" est la "pratique" la plus sublime. C'est sans doute une pratique, car elle peut être répétée jusqu'à ce que cette Présence soit reconnue dans sa permanence, jusque dans les activités les plus banales, jusque dans la maladie, la souffrance et la déchéance physique.

Elle est bien difficile à décrire, pourtant ! Trop proche, trop simple, trop facile. Les seuls obstacles à cette écoute sont les préjugés sur ce que nous croyons être. D'où l'importance de la réflexion, réflexion qui est rapidement dépassée et consummée dans le "je", un peu comme une allumette dans le feu qu'elle a servi à allumer.

On ne peut pas le prouver. Mais il suffit, pour l'éprouver, d'énoncer mentalement "je". En fait, le mental ne peut pas dire "je". Dès que l'on énonce ce mantra, en effet, le mental est attiré comme un aimant vers sa source et s'y dissoud sans tarder. Cette présence résonne alors comme une basse continue, constante à l'arrière-plan de toute expérience. En réalité, elle a toujours été présente. Mais comme le montre l'expérience, ce qui est toujours présent disparait de la conscience mentale, comme un ciel que l'on ne voit plus à force de le voir. Le mental ne peut saisir que la nouveauté et les variations. D'un point de vue darwinien, c'est là sa fonction : avertir l'individu de tout changement pouvant constituer une menace, trier et simplifier pour économiser de l'énergie. Mais le prix à payer pour cette survie de l'individu et de son espèce est l'oubli du Soi véritable, qui est cette présence ininterrompue.

En disant "je", on ne pense à rien. Il y a purement et simplement identité du sujet et de l'objet, par une simple conversion de soi vers soi. On ne crée aucun nouvel objet, mais l'on s'éveille plutôt à ce qui a toujours été là, à quoi nous avions toujours été absents.

Cette présence à la Présence est suffisante pour purifier ce qui doit et ce qui peut l'être. Contrairement à d'autres, je ne crois pas que l'on puisse totalement s'affranchir de l'ego, du mental, dès cette vie. Je peux savoir que je ne suis pas tout cela. Mais, comme le corps n'est que l'autre face de l'ego, l'ego est présent tant qu'il y a un corps. D'ailleurs, cet égoisme naturel n'est pas nécessairement un mal. Il est une étape nécessaire au contraire. Sans lui, il n'y aurait ni individualité ni liberté. Une conscience pure ne vit rien, si elle vit tout. A quoi pourrait bien ressembler l'expérience d'une conscience qui connaîtrait toutes les choses en leurs détails, sous tous les rapports, sans jamais s'identifier un tant soit peu à aucune ? Ne serait-ce pas de l'inconscience ?

Mais il est vrai que ce "je suis untel" qu'est l'ego doit être dépassé vers le "je" pur, immense et ainsi inclusif et de l'ego et de tout. Quoi qu'il en soit des interprétations sur la possibilité de tel ou tel idéal spirituel, en effet, l'essentiel demeure le "je". On peut trés bien s'en contenter. C'est même recommandé. Cette pratique n'implique pas d'être croyant, ni athée. C'est un peu des deux, comme on voudra. Je ne crois pas que ce soit essentiel, comme le montre l'existence de véritables spiritualités athées, le bouddhisme en est l'exemple principal.

Le "je" est l'absolu. Non pas, peut-être, "je suis l'absolu", mais "je suis" est l'absolu. D'ailleurs, dans la tradition judéo-chrétienne, "je suis" est le nom secret de Dieu, Iahvé. Quand Jésus affirme : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie", ne doit-on pas comprendre "Le "je suis" est la Voie, la Vérité et la Vie" ?

La Reconnaissance - le shivaïsme du Cahemire - ne dit pas autre chose : "Le sujet connaissant est cet état de la conscience qu'exprime la pensée 'je suis', indépendamment de toute référence aux moyens (associés au) connaissable, etc." Le commentaire explique que l'acte de conscience "je suis" est prise de conscience globale - "je" en sa plénitude (Tantrâloka, 125b, trad. A. padoux). C'est la connaissance même par laquelle Dieu se connait lui-même. C'est donc la connaissance parfaite. Pourtant, elle ne se compare à rien, puisqu'il n'y a rien d'autre. Ce n'est pas "je suis tout", ou "je suis Dieu" mais, simplement, "je".

Ramana Maharshi dit "Je suis je", souvent traduit en anglais par "I-I". Mais laissons la parole à ce sage incomparable :

"Quand on s'interroge mentalement 'Qui suis-je', le "je (suis untel)" se dissoud quand on atteint le Coeur. Au même instant, la Réalité se manifeste (litt. "brille") comme "je suis je". Bien qu'il apparaisse ainsi (comme s'il était une chose nouvellement produite), ce n'est pas le "je" artificiel,  mais l'Être parfait, le Soi absolu". (Ulladu Narpadu, 30).

"D'où surgit ce "je" ? Cherchez en vous-mêmes ! Alors, ce "je" disparait. Voilà ce qu'est la quête de la connaissance. Quand ce "je" disparait, apparait spontanément un "je suis je". Il est parfait (litt. "complet", pûrnam)." (Upadesa Undiyar, 17-20).

"Quand le 'je (suis untel)' disparait dans sa source, un 'je suis je' apparait de soi-même et sans interruption. C'est le Coeur, l'Être  Suprême infini." (Upadesa Saram, 20).

On ne peut guère être plus clair. Mais pour ceux qui douteraient encore que la pratique qui consiste à énoncer mentalement "je" est la voie royale vers le Soi, le Maharshi ajoute :

"Si vous trouvez la voie de l'investigation rationnelle trop ardue, vous pouvez répéter "je, je". Et cela vous conduira au même but. Il n'y a aucun mal à utiliser "je" comme mantra. Parmi les Noms de Dieu, c'est le premier." (Day by day with Bhagavan 8/5/46)

Et lorsqu'on lui demanda "Comment le Nom ("je") peut-il être un moyen de réalisation ?", il répondit : "Le Nom orriginel s'énonce sans trêve, de lui-même, sans effort de la part de l'individu. Le Nom est aham - "je". Quand il se manifeste il devient le "je" artificiel (l'ego, ahamkâra).  La répétition orale du Nom mène à la récitation mentale, qui se résorbe finalement dans la Vibration éternelle." (Talks, n°591)

 

RamanSourire2

 

 

 

Commentaires

les harmoniques du "je" dans l'objectivité du quotidien Bonjour Anargala , partant de mon experience ce "je" évoque quelques instantanés de la vie de chacun. . .quelques propositions où j'espere ne pas faire d'amalgammes grossiers , aussi il me semble que chacune de ces propositions pointe vers ce même pur "Je" habillé des ornements du quotidien.


- s'immerger avec une sorte de lucidité dans la fatigue m'evoque ce "je"
- le moteur de l'inspiration artistique, cette envie de créer sans encore savoir quoi a ce bon goût du "je"
- une jolie fille , un chien qu'on caresse , un visage d'enfant , une musique envoutante, une balle anti-stress, ma mère qui me berçait, une balançoire , un trou de mémoire sont des approches du "je" , contiennent les indices designant "je"
- certains departs en vacance sentent le "je" l'odeur de la nature aprés la pluie , une ville desertique ou l'angoisse d'un Dimanche c'est encore "je"
- je me regarde dans la glace et me trouve en forme : c'est un reflet de "je"

Bref pas mal de situations objectives eclairent d'une certaine maniére la conscience du "je" , le soleil tourne autour de la montagne et fait varier la texture du relief issue du même sommet "je"



- constater que ce "je" peut aussi se retrouver hors contexte objectif, sans raison apparente est ce cela la quête du "je-je" ?
...un sommet de montagne sans la montagne pour le souligner ?

A+

Stephune



Écrit par : Stephune de Bethune | 13/11/2006

La base et le sommet "- constater que ce "je" peut aussi se retrouver hors contexte objectif, sans raison apparente est ce cela la quête du "je-je" ?"
Oui, c'est cela et c'est aussi s'y baigner, en quelque sorte. Le "je" résonne tel un manta, à l'arrière-plan de toutes nos acticités, dans tous les "contextes objestifs". Plus on l'écoute, plus le Souverain Bien s'actualise en nous. Bien que cette Présence s'éprouve comme ininterrompue et indépendante de tout contexte, il est bon de chercher à y goûter souvent en s'y adonnant exclusivement.

"...un sommet de montagne sans la montagne pour le souligner ?"
Je n'ai pas de certitude à ce sujet. L'expérience montre que cela dépasse toute définition unilatérale. C'est donc la voie et le but, c'est un fondement qui est aussi un sommet. Tout cela parait tautologique ou paradoxale. Mais c'est que cette écoute n'est qu'émerveillement.

Écrit par : anargala | 15/11/2006

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