31/03/2007

D'où viennent les mots ?

D'où nous viennent les mots que nous disons ou pensons ? Ne sont-ils que la répétition ou le simple réagencement des mots du passé ? Mais alors, d'où proviennent ces derniers ? Plus encore, dans le contexte de la Reconnaissance, d'où viennent les mots qui composent la gnose révélée par Shiva ? Si celui-ci est dépourvu de toute différenciation, d'où peuvent-bien provenir les différents discours qui constituent ses enseignements ?

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Abhinavagupta répond, dans son libre commentaire (Vârttika) au Tantra de la Guirlande de Victoire (Mâlinîvijaya), que Shiva n'est pas simplement Lumière. Il est aussi conscience, et donc pensée. "Être, c'est être perçu", pensé et jugé. Dans les quelques centaines de vers qui suivent cette déclaration, Abhinavagupta va s'efforcer de montrer comment tout discours s'enracine dans la connaissance que Shiva a de lui-même, et comment ces enseignements apparement contradictoires ne sont que différentes manières pour l'Être de se connaître, de se désirer et de jouer avec lui-même.

Grâce à cette compréhension, on évite à la fois le sectarisme et le relativisme dogmatique. Même les pensées et les expériences profanes deviennent autant d'aides sur la voie : "Pour les êtres fortunés, l'inclination à la jouissance elle-même sert à atteindre le Bien Souverain, si elle est infusée par la conviction que 'telle est l'inclination de la Conscience elle-même' " (MSV, I, 45). 'L'inclination de la Conscience', c'est la vie quotidienne, mais c'est aussi le 'flot des traités', car tous ces discours et expériences s'épanchent également de Shiva, ou plus exactement de l'émerveillement sans cesse renouvelé qu'il éprouve à prendre conscience de lui-même.

Ainsi, les différentes sortes de vision du monde qui "sortent" des Cinq Faces de Shiva sont l'équivalent sacré des différentes modalités de la conscience profane. Ces différentes prises de conscience forment une gamme continue de notes et de climats subjectifs : "Moi, Tchaitra, je vois cette cruche, et non un vêtement"; "Mais lui, il en voit un"; "Ce vêtement ne perçoit rien"; "Je percevrais, puis je ne percevrais plus"; "Parfois je connais, parfois non"; "Maintenant, je connais"; "Je connais en partie, en totalité"; "Je connais tout"; "Je ne connais rien"; "Je ne suis pas un objet"; "En vérité, je n'existe pas"; "Je suis toujours toutes choses"; Je suis un, je suis l'univers, comment pourrait-il être distinct de moi ?"; "J'apparais de toutes ces manières"..." (MSV, I, 71-74)

Autrement dit, "la dualité n'est pas totalement absente de cette non-dualité (que nous professons)" (MSV, I, 108ab). Le problème, en effet, ce n'est pas la dualité en elle-même, mais seulement la croyance en une dualité morale : "La certitude qu'il y a du pur et de l'impur et autres (dualités morales) nait de la peur du (samsâra)..." (MSV, I, 110ab) La dualité morale provient donc le la peur - infondée - que suscite en nous le spectacle de la dualité phénoménale. Comme dira Nietszche plus tard et ailleurs : "Il n'y a pas de phénomène moral, il n'y a que des interprétations morales des phénomènes".

Quand à la non-dualité, il n'y a pas de pratique pour s'y "établir" : "Il n'y a pas d'exercice (abhyâsa) pour pénétrer et demeurer en Shiva omniprésent qui est sans dualité, car ("pénétrer" et "demeurer") sont des notions qui n'ont de sens que dans la dualité... Par conséquent, tous les efforts accomplis par les maîtres et les disciples ne servent qu'à ôter cette crainte provoquée par la dualité qu'ils imaginent." (MSV, I, 112cd-113cd). Bref, "il faut seulement se libérer de toute crainte" (MSV, I, 117) après avoir admis l'existence de la dualité à l'intérieur de la non-dualité, comme autant de reflets dans l'orbe d'un excellent miroir. Car exclure la dualité est parfaitement vain : "Même en se persuadant toute notre vie que (la dualité n'existe pas), il est impossible de rester indifférent face à elle..." (MSV, I, 115).

La seule solution consiste donc à accepter, avec tout notre être, que tout, absolument tout, est intégré dans le miroir sans taches de la Lumière indivise.

"La dualité n'est pas impossible dans la non-dualité. Car la non-dualité suprême (n'est pas l'absence pure et simple de dualité). Elle s'impose lorsqu'il n'y a ni acceptation ni rejet de la dualité." (MSV, I, 123)

Voilà pourquoi Abhinavagupta insiste tant sur la présence des phonèmes - germes de toute pensée - dans la pure conscience elle-même.

 

24/03/2007

Hommage aux pandits cachemiriens

Voici un nouveau blog sur le tantrisme, animé par Mrinal Kaul, petit-fils de Jankinath Kaul, lequel fut l'un des principaux diciples du célèbre Swami Lakshman Joo de Shrinagar. C'est un jeune homme courageux que j'ai rencontré à Bénares. A présent installé à Oxford, il a du surmonter maints obstacles. Sa famille ne voyait pas d'un bon oeil son projet d'explorer la voie de ses ancêtres pandits. Alors même qu'ils sont persécutés par les islamistes et qu'ils se plaignent de la disparition de leur culture, la communauté des "pandits" cachemiriens se préoccupe en effet davantage de business que du sort des quelques collections de manuscrits qui ont échappé aux fous d'Allah.

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Sur ce blog qui promet d'être passionnant, vous pourrez découvrir qui furent les véritables passionnés du Shivaïsme du Cachemire, ceux grâce à qui nous pouvons aujourd'hui lire ses textes extraordinaires. Regardez par exemple la photo du pandit Harabhatta Shastri. Saviez-vous qu'il a été l'éditeur du fameux Vijnâna Bhairava Tantra ? Sans sa rigueur de sanskritiste et de logicien, nous ne pourrions pas nous délecter de ces merveilles. La méditation est sans doute essentielle. Mais sans grammaire, sans métrique ni logique, cet essentiel resterait inaccessible à la plupart d'entre nous. Rendons donc hommage à ceux qui ont la patience de faire ce qui nous ennuie mais dont nous avons besoin !

16:04 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantrisme, cachemire, pandit |  Facebook |

11/03/2007

Grandeur de la nature, misère de la culture

Silence et lumière, promenades à cheval (petits mais nerveux), grandes rigolades, abîmes de silence : tels furent les ingrédients de ce séjour de deux semaines dans le nord de la Mongolie.

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Mais malgré l'immensité, impossible d'échapper à la misère humaine et aux conséquences de ce mélange dangereux : chômage plus télé plus vodka. J'ai donc participé à une intense séance de lutte mongole en yourte, avec lancer d'objets divers, d'enfants même, et tentatives d'étranglement. C'est là que l'on réalise l'utilité des arts martiaux exotiques.

Et puis il y a la mondialisation. Ce n'est pas un vain mot quand on est dans ce pays grand comme cinq fois la France et peuplé de seulement deux millions d'habitants, dont la moitié dans la capitale déjà polluée par des légions de 4x4 japonais. L'architecture y est indifférente de celle des villes indiennes. Les centres commerciaux y portent le même nom (genre "City Plaza"), vendent les mêmes choses. Les gens jouent au poker, vont dans les bars de karaoke. La télé passe du rap mongol ("fuck suck" plus paroles en Mongol) ainsi qu'une version de Loft Story et autres joyaux de la culture du vingt-et-unième siècle. Les jeunes sont habillés comme dans le 93 et font de l'informatique, scotchés à leur portable. Bref, bienvenue dans ma cité !

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La nature, en revanche, reste sublime. Nous nous sommes promenés sur un immense lac gelé. MLac07

Le bruit impressionnant des brisements de glace faisait songer aux sons des tambours chamanes. On croyait entendre des esprits bataillants ou tentants de se libérer.

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Nous avons aussi vu des "nuages arcs-en-ciel", souvent mentionnés dans les hagiographies tibétaines comme étant les signes de la mort d'un grand maître.

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Notre famille d'accueil, détendue et chaleureuse, avait des moutons, des yacks et 80 chevaux en liberté. Pour les monter, il faut donc d'abord les capturer... Mais en général, une heure y suffit. Et puis quel plaisir immense de galloper avec ces animaux sauvages ! MCheval

Ils les ramènent au campement une fois par semaine afin de leur donner du sel.

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Le ciel est immense. Tingri, le Ciel bleu immuable, est le dieu des Mongols. D'ailleurs, les khatag (écharpes de soie utilisées comme offrandes dans le bouddhisme tibétain) sont bleues en Mongolie. Elles couvrent les oovo (sortes de caïrns) qui jalonnent la steppe.

Il faisait froid (de -15 le jour à -30 la nuit) certes, mais les yourtes sont chaufées au bois. Ce n'est guère écologique, mais cela permet de vivre un peu. Nous avons mangé beaucoup de raviolis au mouton, plat du Nouvel An (mongolo-tibétano-chinois). Bon, mais indigeste. 

Le plus extraordinaire était le silence et la lumière de ces immensités vides, traversées par des vautours et autres chiens de prairie.

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Ceci étant, faire 15 000 km permet aussi de constater qu'Ici ne change pas. C'est une expérience littéralement incroyable de voir les paysages défiler "devant" soi, tout en voyant ici l'Espace demeurer immuable. Immuable et infini.

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(Excusez la qualité des clichés : il fallait retirer les mouffles sans les laisser tomber, se geler les mains en restant naturel, éviter les branches, tout en gesticulant pour sortir l'appareil de sa sacoche, le tout avec 20 kg de vêtements sur le dos...)

10:19 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mongolie |  Facebook |