26/04/2007

De l'importance du lieu du Mystère

En méditant les Stances pour la re-connaissance de soi comme étant identique au Seigneur (Pratyabhijnâkârikâ), oeuvre majeure du shivaïsme cachemirien, je me suis souvent demandé s'il y avait une réelle différence entre la position shivaïte et celle de leur adversaire bouddhiste, Dharmakîrti. Après avoir exposé la thèse bouddhiste, selon laquelle rien n'a d'identité réelle, Utpaladeva le shivaïte répond : "C'est vrai (satyam), mais...". Mais, continue t-il, la thèse bouddhiste ne saurait être vraie si celle des shivaïtes ne l'est pas aussi, un peu comme un corps ne peut vivre sans son âme. En gros en effet, les Bouddhistes affirment qu'il n'y a que des atomes de pensée et de perception se combinnant par association pour constituer les êtres et les choses, alors qu'Utpaladeva essaie de montrer que les pensées et les impressions mentales sont incapables de se combinner par elles-mêmes pour former une identité, personnelle ou autre. Il y faut en outre une activité synthétique, qu'il identifie à la conscience et dans laquelle il veut reconnaître la souveraineté du Seigneur, justement. Sans cette liberté qui relie les choses, dit-il, le monde serait aveugle, éclaté en une myriade d'îlots autistes.

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Le bouddhisme parle d'interdépendance. Utpaladeva ajoute simplement que cette interdépendance serait impossible sans une conscience continue et identique capable de mettre en relation les choses.

Dans la Sambandhasiddhi, opuscule consacré à établir sa définition du concept de relation, Utpaladeva démontre, en substance, que « les autres conceptions de la relation sont impossibles, donc la mienne est nécessairement vraie ». Une sorte de raisonnement par l'absurde, donc. En fait, la sienne ("l’identité-dans-la-différence") est contradictoire et impossible. A ce titre, on peut la comparer à la Trinité, ancêtre de la dialectique hégélienne, avec sa fameuse trilogie thèse-antithèse-synthèse. On pourrait certes trouver que celle-ci est « féconde ». Mais cela n’est peut-être pas si étonnant ! Car, une fois admit le mystère de l’identité-dans-la-différence, bien d’autres mystères sont « élucidés »...

Les Bouddhistes échouent à expliquer comment les choses et les idées s'agglutinent pour former l'apparence illusoire d'entités permanentes. Mais la Reconnaissance d'Utpaladeva semble faillir également à expliquer comment cet acte de conscience peut être un et continu, tout en se divisant en la multitude des expériences et des pensées qui font nos vies.

Ceci dit, à y regarder de plus près, il y a une différence : la mystère bouddhique de la causalité est un fait, purement objectif, et comme tel aussi froid que les vastes espaces qui effrayèrent Pascal. Au lieu que le mystère proclamé par Utpaladeva et les autres philosophes de sa veine est celui de la liberté, de l'étonnement d'être pour reprendre la belle expression d'Alexandre Quaranta.

Néanmoins, tout les enseignements du Bouddha pointent eux-aussi, tels des muets ou des poèmes suggestifs, vers cette liberté créatrice. La Reconnaissance se contente de révéler cet arrière-plan, ou plutôt de le suggèrer aussi, mais sans doute d'une manière plus éclatante. Dans cette perspective, le bouddhisme est comme un code dont la Reconnaissance fournit la clef, ou comme une mélodie dont Utpaladeva fait entendre la basse continue, donnant aux notes leur plein sens.

Commentaires

rapprochement abusif ? Cette polémique entre bouddhistes et shivaïtes cachemiriens n'est pas sans rappeler le clivage que l'on peut observer entre les tenants d'une biologie moléculaire où le dieu hasard serait le seul ordonnateur de la vie et d'autres plus "modérés" - sans aller pourtant jusqu'au créationnisme - qui n'excluent pas toute idée de "conscience" ou d'influence de l'environnement sur la richesse du déploiement génétique.

Écrit par : Ekâpadavatsa | 29/04/2007

Grand Géomètre ou Improvisation ? Rapprochement tout à fait pertinent, m'est avis. A première vue, le shivaïsme cachemirien est plutôt du côté "créationniste". Utpaladeva a aussi composé une "démonstration de l'existence de Dieu" basée sur des arguments cosmo-théologiques. Ailleurs, il maudit ceux qui nient l'existence du Seigneur. Mais dans ses Stances pour la reconnaissance, il change de ton : au lieu de voir l'intelligence créatrice comme sur le modèle d'un Grand Architecte, il évoque plutôt une intelligence intuitive, émotionnelle et esthétique. Dieu crée les choses en se connaissant lui-même de différentes manières, un peu comme un musicien qui improviserait en prenant conscience des émotions qui le parcourent, dans une sorte de boucle rétroactive. Le Seigneur n'est pas ici un intellect super-calculateur, mais l'Etre qui s'émerveille en chacun de nous, sans savoir lui-même ce qui va advenir.

Écrit par : anargala | 30/04/2007

A propos de "La doctrine secrète" Je ne connais pas ce livre "La Doctrine secrète". De quelle tradition est-il : shivaïte. Est-ce un apocryphe ? De quand date-t-il ?

Cette philosophie que vous exposez, dans laquelle (je vous cite) "L'univers est le résultat de cette interaction des imaginations. Plus une croyance ou une création mentale est constante et forte, plus elle a de chance de s'imposer", et bien cette philosophie ressemble beaucoup à la Monadologie leibnizienne, ou à l'idéalisme des écoles philosophiques d'Asanga, l'idéalisme cittamatrin (apparu au IV siècle en Inde, au sein des écoles Mahayana).
Il y aurait sans doute des ponts à faire avec Schopenhauer...

Si la matière existe indépendamment de nous, de telle sorte qu'il paraît bien y avoir une réalité objective, le monde humain se déroule quasiment exclusivement dans le symbolique, l'interprétation, le jugement qualitatif... Toutes les valeurs "arbitraires" (cette surimposition de sens que l'on projète sur le monde) que véhiculent les langues, et qui sont quasiment le seul moyen pour un individu (hors pratiques mystiques extatiques...) de juger le monde et de s'y repérer, plongent les hommes dans des univers différents - selon des perspectives et des dimensions très diverses - où effectivement chacun rêve un monde susceptible d'influencer le rêve des autres. Réciproquement, le rêve de tous conditionne largement celui de chacun pris à part.

On peut reconnaître là certaines intuitions de Leibniz, connaissez-vous sa philosophie, la Monadologie ?

Et qu'est-ce que ce livre dont vous parlez, "la Doctrine secrète" ?

Écrit par : Dionysos | 03/05/2007

Bouddhisme shivaïte et shivaïsme bouddhique Vous avez raison, bouddhisme et shivaïsme ont parfois convergé. En particulier, le système contemplatif bouddhiste de la Grande Complétude (dzogchen) est fort proche du shivaïsme d'Abhinavagupta et d'Utpaladeva.
"La doctrine secrète de la Déesse Tripurâ" est un texte apparenté au shivaïsme du Cachemire, dont j'ai parlé dans plusieurs billet, et dont il existe une traduction française par Michel Hulin chez Fayard.

Écrit par : anargala | 06/05/2007

Procession pure et république des esprits Oui, j'ai lu la Monadologie du grand Leibniz. En effet, on pourrait faire de nombreuses comparaisons avec l'idée tantrique de "procession pure" (shuddhâdhvan), dont l'équivalent bouddhique est le "corps de parfaite jouissance" (sambhogakâya). Mais cette idée d'un monde dans lequel tous se reflètent en chacun, à la manière de miroirs, est commune à toutes les philosophies telles que le néoplatonisme ou le gnosticisme. J'y reviendrais peut-être dans un prochain billet.

Écrit par : anargala | 06/05/2007

essences fictives Juste pour dire que chandrakirti ne nie pas l'Esprit qui en effet se manifeste mais il y a deux choses. Premièrement le risque qu'essaye lever l'auteur, comme dans toute dialectique bouddhique, c'est le risque de la réification. L'Esprit ne peut être une "choses" sans quoi il deviendrait un support d'aliénation. en effet, l'esprit n'existe pas en lui-même non plus car pour que l'Esprit ait un sens il faut que lui-même fassepartie de la production interdépendante, sans les consciences, les domaines, les sources et les autres éléments de la production interdépendante que ce soit la grande ou la petite production interdépendante, l'esprit n'a aucun sans, une connaissance pure qui en réalité ne connaitrait rien.
Donc je ne pense pas que la bouddhisme échoue à expliquer quoi que ce soit (le shivaisme non plus d'ailleurs) mais cherche à evacuer de manière radicale toute les essence fictives dans auxquelles l'esprit justement pourrait s'accrocher jusqu'à la tentation de s'accrocher à sa propre essence manquant par là la liberté fondamentale de la vacuité qui non-obstruction par nature.

Bien à vous.

Écrit par : Jean-Shérab | 27/05/2007

je voulais dire "..l'esprit n'a aucun sens.." ça m'apprendra à écrire trop vite sans me relire.

Écrit par : Jean-Shérab | 27/05/2007

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