25/05/2007

Y a t-il un au-delà de soi ?

 

Dès lors que l'on pose un état comme étant l'absolu, le principe ou le fondement, il est naturel de se demander ensuite "quel est le fondement de ce fondement" ?

Sharada

 

On dit souvent que dans l'Inde, le bouddhisme est l'initiateur de l'idée que le Soi (âtman) n'est pas l'absolu. Mais en fait, tout dépend de ce que l'on désigne par ce terme. Dans le Veda lui-même - corpus de base du brahmanisme - le mot âtman a bien des sens, souvent contradictoires et correspondants à différentes phases d'un processus dialectique.

De la sorte, ce mot en est très tôt arrivé à perdre complètement son sens originel, pour désigner un principe abstrait, quelque soit ce principe par ailleurs - ce peut être le corps, le souffle, les organes des sens, le mental, la lumière, l'espace ou le temps.

Les textes les plus tardifs du Veda des brahmanes, à savoir les Upanishads, jouent déjà sur cette abstraction, pour amener l'auditeur à dépasser tout ce qu'il conçoit comme étant un "soi" ou un substrat quelconque : "Ce n'est pas cela... pas cela (non plus)" selon la formule fameuse d'une des plus anciennes Upanishads.

Ainsi, il est précisé dans la Maitrî Upanishad, que le Soi "non-manifeste" (avyakta) est « vide, sans soi (nirâtman), infini, indestructible, permanent, éternel, non-né, indépendant (svatantra), il se tient dans sa propre grandeur... » Ce passage est intéressant, car il montre que le Soi est sans soi, d’une part, mais aussi qu’il est libre.  Or, ces thèses sont centrales dans le Shivaïsme du Cachemire. Selon Abhinavagupta en effet, le Krama est la tradition shivaïte la plus relevée. Or, dans toutes ses écritures il est affirmé que la conscience ultime, le Soi absolu est "sans nature propre" (nihsvabhâva), à l'image d'un ciel vide (khavyoman). Quand à la liberté (svâtantrya) elle deviendra la thèse cruciale de la pensée d'Abhinavagupta.

Dans cette même Upanishad, il est dit juste avant ce passage que, dans le yoga, « il y a disparition du soi (nirâtmakatvam), l’âtman n’étant plus, on en vient à ne plus éprouver ni joie ni peine et l’isolement libérateur est acquis. »

Comme le note Lilian Silburn, pour les Upanishads les plus tardives tardives, le salut est par-delà le Soi, dans la "Personne" (purusha, qui n'a rien d'un individu!). Seule la Personne transcende le Samsâra. Dans ce même texte, on peut encore lire ceci : « Lorsque par l’intermédiaire de l’âtman, grâce à l’annihilation du mental, il voit l’âtman resplendissant, plus ténu que la ténuité même, alors il est dépourvu de soi et parce qu’il est tel il doit être conçu comme illimité et sans origine. » Donc, seul le soi immanent au devenir est anéantit, anéantit dans le Soi, comme le camphre dévoré par le feu qui le nourrit.

Dans la Taittirîya Upanishad, on trouve dans la même veine la thèse selon laquelle l’existence vient de la non-existence : « A l’origine, l’être fut produit à partir du non-être. Il se fabriqua un soi et fut nommé en conséquence ‘bien fait’ ; acquérir cette essence, c’est acquérir la félicité. Quand on découvre une fondation dans ce qui est invisible, indéfini, sans base, sans soi (an€tmya), on parvient alors à l’absence de crainte ».

On s'aperçoit, en lisant ces textes et bien d'autres, que les frontières entre les différents courants philosophiques de l'Inde ancienne sont beaucoup moins nettes qu'on ne le pense habituellement.

Seulement, le shivaïsme a su absorber ces différents climats existenciels, tout en conservant sa structure liturgique et mythologique propre. Alors que le bouddhisme ne pouvait pas se permettre d'être aussi inclusif sans par là risquer de perdre son identité, laquelle reposait justement sur l'idée de la non-identité ! C'est peut-être l'une des raisons qui ont concouru à sa disparition en Inde.

21:51 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pratyabhijna, upanishad, atman, soi |  Facebook |

Commentaires

Précision Bonjour Anargala et d’abord bravo pour cet immense travail.
Sur ton Blog, Je ne comprends pas bien le terme " sans-second ".
Le terme " sans-second " a-t’il le même sens dans le Shivaïsme du Cachemire que dans le bouddhisme des anciens ?

Exemple :
Quoi qu’il apparaisse en moi dont le corps est Apparence limpide, libre et sans-second,
….
Ce que je suis, c’est le seigneur éternel.
Partout j’apparais.
Je suis ce dieu qui est Śiva et la Puissance,
Je suis stable, éternel, sans-second. 48
La liberté de la conscience, 41-50, Rameshvar Jha.


Dans le bouddhisme :
« Il y a, Migajâla, des formes connaissables par les yeux, désirables, plaisantes, agréables, délicieuses, liées aux plaisirs des sens et attirantes. Supposons qu'un moine y trouve ses délices, les revendique et s'y attache, là le délice apparaît (nandi). Quand il y a délices, il y a jouissance ; et quand il y a jouissance il y a attachement. Un moine qui est lié par l'entrave du désir, Migajâla, est appelé : « Celui-qui-demeure-avec-un-second' (sadutiyavihari).

« Un moine qui vit ainsi, Migajâla, même s'il demeure dans les lieux éloignés dans la forêt, où il y a peu de bruit, peu de sons, désertés des foules et où l'on peut rester sans être dérangé par les hommes - des logements propices à la méditation isolée - il est encore appelé « Celui-qui-demeure-avec-un-second ; pourquoi cela ? Parce que le désir est son second (son compagnon) et qu'il n'est pas abandonné par lui, c'est pourquoi il est appelé « Celui-qui-demeure-avec-un-second' (sadutiyavihari).
Cordialement,
Jérôme

Écrit par : Jérôme | 31/05/2007

Le Seigneur Sans Second A première vue, le sens n'est pas le même.
Une des plus anciennes Upanishads dit que "C'est d'un autre qu'on a peur", d'un "second". "Sans second" (a-dvitîya) désigne donc l'être qui a réalisé l'être en sa simplicité et son indivision (san-mâtra), c'est-à-dire le fait qu'il n'y a rien d'autre que pur acte de conscience (cid-eka-ghana). Ce qui le mène à la "non peur" (a-bhaya).
Il n'est pas sa-dvitîya-vihârî, mais a-dvitîya-vihârî : il se délecte dans l'unité de l'unique essence.
Mais sans doute l'expérience est-elle la même : silence.

Écrit par : anargala | 01/06/2007

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