08/06/2007

Archéologie de la perfection

Un article a été publié récemment en anglais, qui confirme, me semble t-il, les hypothèses que j'avais avancé sur l'histoire de la tradition contemplative tibétaine de la "Grande Complétude" (dzogchen).

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L'auteur en est David Germano, qui coordonne le "Projet Samantabhadra", visant à mettre en ligne les différentes collections de textes apparentés au dzogchen.

Je dis bien "différentes", car l'un des premiers résultats de ses recherches est qu'il n'existe pas un dzogchen, mais bien plusieurs, et qui se sont élaborés en opposition les uns aux autres. L'utilisation d'un terme unique pour désigner tous ces courants cache la réelle diversité d'une littérature qui s'est constituée sur plusieurs siècles (du VIIIème au XIVème siècle).

En gros, il distingue un dzogchen "ancien", qui est le dzogchen à l'état pur, d'un dzogchen "tantrique", ritualisé et présenté dans le contexte de la "culture des champs de crémation" propre aux tantras bouddhiques, eux-mêmes puisants cette esthétique "funéraire" (divinités "courroucées", volcans, etc.) dans le shivaïsme.

Le dzogchen ancien (VIIIème-XIème siècles) se caracérise par le rejet de tout rituel et de toutes les techniques, y-compris tantriques. Les textes de ce dzogchen ancien se présentent sous forme de poésies et cherchent à provoquer une conversion radicale chez le lecteur. Le mot "dzogchen" n'y figure pour ainsi dire pas.

A partir du XIème siècle, apparaissent d'autres textes, se présentants comme supérieurs aux précédents. Ce sont eux qui vont évoluer pour former "L'essence du Coeur" (Nyingthig), dont se réclament tous les adeptes du dzogchen contemporain. On y assiste au retour progressif de l'esthétique tantrique "funéraire", et l'accent porte désormais sur les techniques visionnaires (thogal), elles-mêmes d'origine tantrique (kâlacakra, guhyasamâja...). Cependant, le dzogchen ancien reste présent sous la forme de texte poétiques et anti-techniques (c'est le fameux trekchod).

Depuis le XVième siècle, le dzogchen se réduit à cela. Cependant, ce retour de la "technique de l'Eveil" a rencontré des résistances. D'où l'apparition de multiples courants au sein même du dzogchen "tantrique".

On peut ainsi distinguer trois phases :

1- Le Nyingthig ancien, qui propose un dzogchen révélé dans le cadre du panthéon des "divinités paisibles et courroucées" du célèbre "Livre des morts tibétains". On y trouve des descriptions détaillées et variées de l'expérience de l'au-delà (bardo), ainsi que nombre de techniques empruntées, comme souvent, à des tantras shivaïtes (notamment les pratiques pour "tromper la Mort" - kâlavancanam).

2 - Le Tchiti, "révélé" par des "découvreurs" (terton) comme Gourou Chöwang et Nyangrel Nyima Öser. La principales nouveauté est ici l'organisation de tous les enseignements autour de la figure de Padmasambhava. Celui-ci, en effet, ne figure pas dans le Nyingthig ancien (centré  quant à lui sur un autre personnage de légende : Vimalamitra), et encore moins dans le dzogchen ancien... Germano note que Nyangrel a voulu revenir au dzogchen radical "ancien", en séparant clairement celui-ci des pratiques tantriques liées aux divinités courroucées, etc.

3 - Mais dans une dernière phase (yangti), la tendance techniciste est revenue en force, affirmant que la pratique visionnaire (thogal) est la meilleure, et que le dzogchen "ancien" n'est que du verbiage pour intellectuels (pour un échantillon, voir Les phères du coeur de Samantabhadra, aux Deux Océans).

 

Voilà pourquoi aujourd'hui vous ne trouverrez aucun lama pour enseigner le dzogchen ancien. Soit ils ne le connaissent pas, soit ils le considèrent comme dépassé.

De plus, le dzogchen contemporain se résume soit à des "enseignements sur la nature de l'esprit" (trekchöd) qui ne sont pas le "vrai" dzogchen selon les lamas qui l'enseignent eux-mêmes ; soit à un enseignement sur les techniques visionnaires, généralement réservé aux disciples proches ou dans le contexte d'une retraite stricte.

Donc, quand un lama "dzogchen" parle de "la nature de l'esprit", sachez qu'il ne parle pas de la vraie nature de l'esprit, qui selon lui ne peut se révéler que dans le cadre d'une pratique visionnaire. Pour eux, trekchöd et mahâmudrâ sont des sortes de pratiques préliminaires.

Mais ce genre de tension entre les tenants d'une pratique "sans forme" d'une part, et les partisans de diverses techniques visionnaires, de l'autre, n'est pas nouveau. Le Soûtra de l'Entrée à Lankâ mettait déjà en garde les disciples du Bienheureux (trad. P. Carré, p. 124):

 

Les pratiquants en extase contemplent

Les formes du soleil et de la lune,

Des lotus rouges au fond des précipices,

L'espace vide, des flammes et des images.

 

Or, toutes ces visions sont justes bonnes

A vous précipiter dans les royaumes non bouddhistes

Ou, encore, dans le champs d'expérience

Des auditeurs et des bouddhas-par-soi.

 

Renoncez à toutes ces visions

Pour vous établir dans l'absence d'objet

De méditation, et vous accéderez

A l'Apparence réelle, l'ainsité.

 

P.S. : Malgré tout cela, je continue de croire que le dzogchen "d'aujourd'hui" (c'est-à-dire le Nyingthig) est un immense trésor de sagesse. En effet, il me semble que les pratiques visionnaires elles-mêmes, bien comprises, dépassent l'opposition entre "forme" et "sans forme", tant il est vrai que le bouddhisme a toujours enseigné que la forme et le vide, la réalité et l'apparence, sont deux facettes du Réel, distinctes mais inséparables.

16:16 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, nyinthig, tantra |  Facebook |

Commentaires

Article très intéressant qui nous rappelle, si besoin était, que toute voie est véritablement composite et que toute notion de pureté n'est que conceptuelle. La seule chose que l'on puisse "sauvegarder" est ce que l'on pourra en tirer soi-même.
Merci Anargala.

Écrit par : mind | 09/06/2007

Je susi d'accord avec vous et avec Mind. Etant pratiquant à la fois du Mahamoudra et d'un Yidam. Plus le temps passe et moins j'y vois d'oppositions.

Merci pour ce beau blog qui a toujours autant de tenue

Écrit par : Jean-Shérab | 28/06/2007

L'extase est une sortie de soi vers des fragments d'un monde autre dont on veut se nourrir ou dans quoi on voudrait s'absorber. Cette altérité à laquelle on voudrait mettre un terme - non en la niant mais en niant sa propre identité - peut appartenir à différents domaines. Au domaine amoureux par exemple ou au mystique, l'un cherchant une fusion avec l'être aimé et l'autre avec le monde des dieux ou de la félicité.

Est-ce cela que recherche le dzogchen ? Le pratiquant de thögal est-il ce "pratiquant en extase" ? Autrement dit les visions thögal sont-elles une fin en soi ?
Il suffit de lire les textes pour répondre par la négative, ce n'est qu'un moyen pour intégrer la totalité de sa dimension dans quelque chose qui n'est ni chose ni un ni multiple. Car le corps lui-même où les sensations doivent devenir transparentes à cela. La dernière étape du processus, après que les visions soient apparues puis se soient développées, est précisément leur disparition. Disparition proprement absurde si ces visions étaient recherchée pour elles-même à l'intérieur d'un processus extatique.
Le pratiquant dzogchen n'est donc pas ce "pratiquant en extase".

Une même actrice peut devenir meneuse de revue au Moulin rouge, puis interprête à l'ONU, sorcière ou photographe. Elle sera toujous d'origine australienne, rousse avec les yeux bleus.

Le dzogchen aussi peut revêtir des formes différentes suivant les circonstances sans que cela doivent remette en cause son identité. Mais comment la définir ? Et que signifie le terme même de dzogchen ? Avant de désigner un enseignement cela désigne un état. Si l'enseignement pointe vers cet état cela suffit à le qualifier de dzogchen si ce n'est plus le cas alors cela suffit à le disqualifier. Rien de plus simple.
"Pointer vers" ne veut pas dire définir, car cet état est indéfinissable, mais seulement orienter. Que ce soit d'un geste, d'un regard, avec un discours élaboré ou les pratiques les plus diverses. Qu'importe.
Découvrir des formes (ou des enseignements) incompatibles entre elles ne prouvera donc pas l'existence de plusieurs dzogchen mais seulement : soit que ces formes semblent incompatibles mais ne le sont pas soit que certaines d'entre elle n'en sont pas (ou ne sont pas dzogchen en n'orientant plus vers cet état de dzogchen).
;-)


Écrit par : moineau | 12/12/2007

quelques précisions Le problème des conclusions tirées de l'analyse des textes, c'est qu'on omet la tradition orale, or il est plus que probable que les préceptes les plus secrets de la tradition dzogchen n'aient pas été couchés sur le papier. Même dans les tantras tirés des terma, il n'est quasiment pas fait mention de teugal. On ne le trouve que dans les commentaires, lorsqu'il a été d'usage de mettre ces commentaires par écrit. Mais on sait que les anciens étaient peu enclins à écrire, et pas uniquement dans cette tradition. Donc l'absence de textes ne permet pas d'affirmer que le dzogchen des premiers âges n'incluait pas teugal.
Il existe même des indices puisqu'on retrouve dans les biographies des patriarches dzogchen comme Vimalamitra et Padmasambhava la mention qu'ils évoluaient dans le "corps de grand transfert", ce qui implique qu'ils aient totalement parcouru la voie du Teugal.
Ensuite, la "tension" entre Tekcheu et Teugal n'est qu'apparente. Les expériences visionnaires de teugal n'ont rien de commun avec des visions mystiques de gens perdant contact avec la réalité grossière. SUR LA BASE de la vue de tekcheu, dans cette vue non duelle, le pratiquant, en adoptant certaines postures et une manière particulière de regarder la lumière des luminaires ou d'une bougie, suscite le développement SPONTANE d'expériences lumineuses, qui l'amènent à voir la réalité des apparences de manière ultime, de réaliser que toutes les apparences "extérieures" ont la nature de la lumière (de cinq couleurs). Cela n'a donc rien à voir avec "l'extase" dont traite le sutra cité plus haut. Le pratiquant est au contraire immergé dans la non dualité, c'est une condition siné qua non au développement des expériences visionnaires. La moindre saisie à ces apparences et c'est la "rechute". D'où l'importance de bien s'ancrer dans la vue de tekcheu qui est plus qu'un préliminaire puisqu'elle est indispensable jusqu'à la réalisation finale de teugal.
Enfin, on retrouve les préceptes de tekcheu dans toutes les voies de non dualité, mais cela ne permet pas de réaliser parfaitement la non existence des phénomènes extérieurs avant la dissolution du corps physique. Teugal semble la pratique connue pour réaliser cela, et en ce sens, c'est considéré comme ce qui est vraiment dzogchen dans le dzogchen. Certains maîtres le transmettent facilement, à condition bien sûr d'avoir déjà une certaine habileté à se maintenir dans la vue non duelle de tekcheu.

Écrit par : yangounet | 31/05/2010

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