10/12/2005

Un petit tour à Kathmandou

Quelque images d'un séjour à Kathmandou en 1997. D'abord, le stoupa de Svayambhu, situé sur une colline en face du monastère du Lopon T. Namdak. Vous remarquerez les pigeons, comme autant de pratiquants appliqués dans leur quête vers l'Eveil...

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02/11/2005

Abus et généralisations, suite

(Suite de quelques unes de mes avantures avec les lettrés de l'Inde)

 

Donc, j'ai appris que je devais chercher un nouvel appart. J'ai trouvé un splendide 1er étage, chez une riche veuve joaillère vivant seule avec sa fille, conservatrice au musée des tissus de la BHU. J'ai mal à la gorge. Elles m'offrent un remède à base de Tulsi (basilic). Je m'attendris. Je paie d'avance le loyer. Quelques jours plus tard, je finis de trimballer, en sac-à-dos-cyclette, mes précieux bouquins. A peine assis sur le canapé de leur salon, m'efforçant de redresse mon cou torticolisé, elles m'apprennent que "No", finalement, elles ont changé d'avis. J'ai 15 mn pour évacuer. Encore un revirement inexplicable. Avec les brahmanes, c'est la coutume, je commence à m'y faire, c'est normaaaaaaal. J'ai de la fièvre. Y fait chaud. Rien à boire, jour férié. Je re-débarque, avec mon caravan-sérail (deux cycle-rickshaws spécials trimballage), chez mon gourou. Comme il déménageait récemment encore, mon bordel plus son bordel, ça passait bien. Il a sourit, a dit qu'il était content que Shiva joue ainsi. Youpi. J'étais au bord de l'évanouissement, mais heureux d'avoir un sol sur lequel m'effondrer. Là, je découvre que "l'ami" qui a pris mon appart est en fait un jeune indien, originaire du Gujarat. Je l'avais déjà recontré aux "cours". Il s'occupe du tel portable du gourou. Il a fait un MBA, puis a découvert "qu'il n'y a pas que l'argent dans la vie", et veut maintenant devenir gourou. Il n'y connait rien en sanskrit ni en Shivaisme du Cachemire. Mais il est diplômé en biz, et surtout, il vient de l'ashram de Ganeshpuri... Muktânanda, le Siddha Yoga, ça vous dit quelque chose ? Faites une recherche sur le net. Je préfère ne pas en parler, vu qu'ils ont pleins d'avocats. En gros, le Siddha Yoga, c'est la scientologie, version hindoue. Bref, je commence à comprendre pourquoi le gourou lui a refilé l'appart. Le Siddha Yoga, c'est une multi-nationnale américaine. Pleins aux as. Le gourou, ça lui a fait perdre les pédales. Maintenant, dans son cours, il passe des heures au tel avec "les américains". Du coup, un autrichien qui s'est inscrit à un cursus de deux ans sur "Tantrisme et yoga", se barre. Les autrichiens aiment l'ordre. Le "cursus de deux ans" aura donc duré 3 semaines. Aprés, on a bu du thé pendant encore un moi environ. Et puis, je crois qu'on a fini par laisser la place aux corbeaux et aux écureuils. Le would-be gourou donc, me fait visiter son "appart du 1er étage". Je le met au courant. Le gourou m'avait dit "Tu comprends, mon amis, il est trés pauvre, tu comprends... et il vit avec une femme. Il ne peut pas rester au rez-de-chaussez ave nous. Tu comprends, un homme, une femme, moi, ma femme, ensemble, ce serait mal vu dans le quartier..." J'apprend qu'en fait il est riche. Mais son caprice, c'est d'être là (avec sa soeur, qui n'est pas sa femme, comme aide ménagère). Il me dit, d'un aire mielleux "J'ai besoin de silence pour ma pratique, tu comprend. J'ai une mission, je dois devenir gourou. Ayant éveillé ma kundalinî, je comprend les textes sans efforts". Oui oui. J'ai une forte fièvre. Je ne comprend plus rien. Juste que je me suis bien fait pigeonner comme d'habitude avec les brahmanes. Trés généreux, le disciple humble me propose de dormir par terre, dans sa [ma !!!] chambre, "Il y a un ventilateur, c'est bien contre les moustiques". Ah bon ? Je ne savais pas ! En plus, sitôt arrivé, il met des photos des gourous du Siddha Yoga partout. Il vire mes belles images de Kâlî, Shîtalâ Devî (ma préferré, avec son petit âne)... Le lendemain, je vais voir le seul médecin à 20km à la ronde. Un brahmane, disciple d'Anandamayî. Au bout de 4 heures, quand j'en ai marre de laisser les gens passer devant, je fonce, j'ouvre la porte du cabinet. Il me diagnostique une jaunisse. Deux mois et pleins d'analyses et de médicaments plus tard, j'apprendrais par un autre médecin que je n'ai jamais eu de jaunisse...
Quoiqu'il en soit, je me retrouve au rez-de-chaussez, avec mon gourou et sa famille. J'ai une pièce. La cuisine est dehors, 100 vers la droite. La salle d'eau (1m30 de plafond) est à 100 sur la gauche. Vu que le nuit tombe vers 17h, c'est un vrai plaisir. La pompe à eau est dans ma "chambre". On l'allume tous les matins vers 4h. Ca se marrie bien avec les bhajans techno-shivaïste de notre voisin brahmane. En plus, comme ça, les chiens s'y mettent (vous ais-je parlé de la joie inoubliable de croiser chaque jour, dans les ruelles incourtournables, les mêmes chiens crevés ?). C'est une ascèce multi-dimensionnelle et poli-culturelle. Un peu comme à Sarcelles, mais avec l'humidité en plus, et l'électricité en moins. Je me fais livrer un "lit" (=une plache moisie). Le gourou a alors la bonne idée d'organiser une grande Puja. Une cérémonie pour Shiva. Le jeu consiste à confectionner 150 000 petits Shiva-linga en 24h. On commence à minuit. On roule ces boudins en boue du Gange le plus vite qu'on peut. On les aligne, on en fait les pyramides, on les compte. Puis on s'apperçoit qu'on est pas assez. Le gourou appelle alors ses copains gourous pour qu'ils envoient leurs disciples à la rescousse. Puis tout foire. C'est la coutume. On a fait 50 000 boudins. C'est bien. On les regarde, puis on les jette discrètement dans le terrain vague d'à côté. Avec les mantras (formules rituelles) adéquates, bien sûr.
Je suis parti, définitivement, le lendemain matin, en laissant le lit (1800 roupies, tout de même). Je crois que ce fut la dernière fois que je me suis fait "viré" par un brahmane. 

12:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Toute généralisation est-elle abusive ?

J'ai passé l'aprés-midi d'hier à faire la visite du quartier latin avec un brahmane shivaïte (shaiva-siddhânta : voir le billet sur les mélanges à base de pipi de vache et autres purifications).
 
Y a pas de doute : J'ai du mal avec les brahmanes. Et eux encore plus avec moi. J'ai l'invincible impression d'avoir affaire avec des autistes. Il faut dire que mes relations avec eux ont toujouts été assez tendues.
 
En 95, j'essayais de m'inscrire en doctorat dans une grande université du nord de l'Inde. Deux mois durant, je crapahutais dans les bureaux, les embouteillages et les ruines du campus. Le Président devant donner son accord, j'assiégeais son bunker, situé hors du campus. Entouré d'une muraille de sacs de sables, protégé par plusieurs centaines de militaires, le bougre refusa. Puis on me fis comprendre que, pour 5000 $ de plus, j'aurais la joie de pouvoir me faire raquetter par les caids de ce campus mafioso-guérillaïste. Puis tout a foiré, l'ambassade (de France) m'ayant vivement conseillé de laisser tomber, et mon instinct de survie a fini par reprendre le dessus. J'étais assisté par un grand érudit du Shivaisme du Cachemire, membre du Rotary Club en plus et multi-millionaire. Rien n'y fit (pour mon plus grand bien, certes, mais bon, sur le coup ça énerve).
Ce n'est que deux ans plus tard que j'ai eu le fin mot de l'affaire. Il se trouvait qu'un grand prof d'étude védiques de cette université vint à Paris pour enseigner le sanskrit. Au  cours d'un sympathique snack dans son appart de diplomate indien dans le 15ème, il m'a dit, avec un grand sourire et le plus naturellement du monde "Yes ! C'étais moi qui m'occupais de l'acceuil des étrangers à l'époque. : ) . [Ah ? me dis-je] . Et comme tu étais étranger, j'ai refusé ton inscription. C'est normal, tu comprends, tu est un étranger". Ben voyons. Plus tard, j'ai malencontreusement laissé son épouse (une authentique patate réincarnée en brahmane) voir une photo de mon père. Commentaire : "C'est qui ce nègre, là ?"
Eh oui, les brahmanes et les indiens des classes moyennes sont xénophobes. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais, en gros, on doit savoir (pour son propre bien et celui de tous les êtres) qu'ils sont les gens les plus insupportables qui soient.
Par ailleurs, je me suis fait viré de chez un brahmane maharâja astrologue grand amateur de bierre et de bas-reliefs-pornos-pour-touristes. Malheureusement, j'avais besoin de ses services. Je me suis gélé deux mois dans sa ruine, à être espionné par ses serviteurs à l'oeil torve. Et ce qui devait arriver arriva. Un beau matin, il me présenta à sa fille (la cocaïnomane qu'il avait dû faire rapatrier de Hong-Kong). Salle tronche. Pas aimable du tout. Pas un mot. Juste du père : "Hum... yes, we would like you now go". Traduction : dégage. En fait, la fille (que je n'avais jamais vu, et qui laisse plus ou moins ses parents se débrouiller avec trois sous) avait cru m'aperçevoir avec une jeune indienne dans ma chambre (via les sevriteurs, j'imagine). En brave fille bien éduquée qu'elle était, elle craignait pour la réputation de ses parents. Ceci dit j'avais bien aprécier les virées nocturnes avec le brahmanarâja. Notamment dans les millieux politiques ayant organisé la destruction de la mosquée d'Ayodhya. Je ne vous dis pas les ambiances glauques, genre complots fascistes.
Juste un fait : dans toutes les (rares) librairies de l'Inde, vous trouverrez des édition anglaises ou hindies de Mein Kampf. D'ailleurs, le parti fasciste élu par les classes moyennes, le BJP, est une émanation du RSS, créé par un admirateur indien du Duce. Même structure, mêmes uniformes... une authentique reconstitution. C'est un de leur sympathique militant qui assassinat Gandhi. Il était inspiré par la Bhagavad Gîtâ ("Tue les méchants, de toute façon ils sont déjà morts!"), tout comme un certain Himmler quelques années auparavant (il a tellement aimé, qu'il l'a fait traduire en Allemand, et en a offert un exemplaire à chacunde ses SS). L'ironie de l'histoire, c'est que la candidate du parti ennemi (le Congrès) aux dernières élection, Sonia Gandhi, était née italienne, fille d'un militant fasciste ! Ce qui n'empêcha nullement les politiciens du BJP de l'insulter comme étant une ignoble étrangère. A ce propos, je souviens que, comme par hasard, un blockbuster de l'époque Hum Dilde Chuke Sanam, se passait en partie en Italie, décrit comme un pays de sauvages gangters s'exprimants comme des singes... Bref.
Plus récemment, je me suis fais vider de chez un brahmane Shivaïste cachemirien. Mais il n'est pas cachemirien. Juste bihari, vivant à Bénares. Le Bihar fut le pays du Bouddha. Je ne sais pas ce qui s'est passé depuis, mais on compare volontier le Bihar à la Sicile. En tous les cas, quand je suis arrivé, il vivait avec sa femme, ses trois filles (malédiction !) et son fils dans un temple qui passait des bhajans à fond 24h/24. Il déménageait, et m'a gentillement offert d'habiter avec lui. Dans la nouvelle maison, calme, on m'octroya un appart sur le toit. Je prenais là mes leçons tous les matins. Je tenais ce personnage en haute estime, vu qu'il était disciple de Rameshvar Jha, sans doute le plus grand maître du XXème siècle en Shivaïsme du Cachemire.  Il ne parlais pas un mot d'anglais. Mais ça donnait un côté magique à l'enseignement : Sur les toits de Bénares, en sanskrit et en hindi, avec des ciel intemporels. Les filles nous apportaient des thés et des biscuits, la mère me découpait des morceaux de mangue... En plus, côté magie, le gourou, que j'appellerais K, m'avais annoncé d'emblée qu'il avait vu en rêve que j'arrivais, que je devienddrais moi-même un grand gourou (comme disait Rameshvar : Ici [dans notre tradition] on ne prend pas de disciples : on fabrique des gourous"), il m'a révélé que j'avais un lien avec le Shivaïsme remontant à un lointain passé, il m'a expliqué que les corbeaux se posants sur le toit dans différentes postures était de bons augures (cette science s'appelle le Kawa Tantra; si, si), que tout cela était exceptionnel, merveilleux, etc.
Peu de jours aprés, K, dans sa salle de classe, m'informa que je ne pouvais plus habiter chez lui. Il était, comme toujours, allongé sur l'immense matelas-canapé qui occupait la plus grande partie de la classe, avec ses étudiants lui servant des thés, et faisant des courses importantes. Il n'y avait rien que je puisse identifier comme étant un "cour", mais de nombreux aller-retour, palabres, touchages de pieds (je suis un expert), prosternations, éloges, délires, sirotages de thés, gratouillements de bistouquettes, rots et pets, baîllements et rires juvéniles, tout cela dans ce décors de palais des mille-et-une nuits du collège de sanskrit de la BHU ("la plus grande université de l'Inde"). Pour trouver la classe, c'est pas compliqué : c'est la seule où y a encore quelqu'un. Il suffit de se guider aux voix.
Il m'annonce donc qu'il a un ami qu'il doit aider...

12:17 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/10/2005

Conscience de soi ou vacuité ?

Assez rapidement, j'ai rencontré les textes de Ramana Maharshi. Grâce à cela, j'ai découvert le "je suis". Pratiquement, il suffit de penser "je-je" sans interruption, pour avoir accès à une conscience océanique s'accompagnant du pressentiment que "tout est bien". Elle perdure ensuite, un peu comme une basse continue dans une mélodie. 
Mais trés vite aussi, j'ai rencontré le bouddhisme, qui s'est toujours méfié de l'idée d'un "je suis" libre et, en quelque sorte, absolu. Pour le Bouddha, toute pensée ou sensation de "je" est un faux semblant cause de souffrance. Grâce à zazen (la méditation assise enseignée dans le bouddhisme zen), je découvrais donc un état de présence vide de tout "je", qu'il soit séparé et malheureux, ou "océanique". 
Mais quand j'ai rencontré le Shivaïsme du Cachemire, le "je" est revenu, pour ainsi dire. Aprés encore, avec le Dzogchen bouddhiste, j'ai de nouveau eu des doutes sur ce "je". Est-ce bien ce que cela semble être, un état de plénitude sans défaut, ou bien même seulement une voie suffisante vers l'accomplissement ?
 
Ces deux "atmosphères" spirituelles me sont longtemps apparues comme un dilemme. Il fallait alors choisir entre une voie "naturelle", celle qui va du "je" limité au "je" éternel, et une voie "à contre-courant", celle du Bouddha et de la dé-construction du "je" sous tous ses masques. Quand je m'absorbe dans ce "je-je", pareil au bruit de fond de l'océan, je sens et pressent tout ce qu'il y a de meilleur. Faut-il faire confiance à ce "je" ? Ou bien faut-il le soupçonner, le tester ?
 
Au cours des années, j'ai fait tout cela. Et ce qui m'apparaissait comme un dilemme a finit par apparaître comme les deux facettes d'une seule et même réalité, deux mode de ma vie contemplative.
Car la réalité a deux versants. En effet, dans toute expérience, il y a deux dimensions ou "pôles", si vous voulez. Il y a, d'une part, ce dont j'ai conscience : ce qui existe ou apparaît (c'est le pôle "objet"); et il y a la conscience de ce qui apparait ou existe (le pôle "sujet").
 
Expérience, ou "réalité"= conscience de (sujet) - quelque chose (objet).
 
Atrement dit, ces deux dimensions sont présentes dans toute expérience. 
 
Or, cela ouvre à deux grandes sortes d'expérience contemplative. 
 
D'une part, on peut laisser la conscience sur les choses, telles quelles, se laissant aller dans cette apparence, sans discriminer, sans saisir ceci plus que cela. De cette façon, on arrive à une sorte d'existence ou d'apparence pure. Il y a présence, sans aucun retour sur soi. On est complèment fluide, sans support, flottant, dissoud, décroché, vacant, ouvert, planant. D'une expérience fragmentée par mille préférences, on arrive à une manière d'être qui est existence indivise, ou apparaître, ou apparence indicible. C'est la méditation vipassana, le zazen, la mahâmudrâ de Gampopa, le trekchöd de certains maîtres Dzogchen. C'est l'Etre pure et simple, la "pure conscience" de l'Advaita Védânta, la "suspension du jugement" des philosphes sceptiques et de la phénoménologie.
 
D'autre part, on peux retourner l'attention sur elle-même. En pensant ou disant "je" ou autre chose, c'est sans grande importance. La présence devient alors beaucoup plus vive. Surtout, il y a une dimension de félicité, de plaisir, voire d'extase bien plus prononcées. En se laissant aller dans cette sorte d'écoulement de soi en soi, on obtient les mêmes effets que dans la méditation précédente. Mais l'absence ou la présence des objets, le silence, etc. perdent de leur importance. Car pour me laisser aller dans la présence spatiale, la pure Apparence ou pure existence, j'ai besoin de certaines conditions. En effet, cette méditation est une forme - essentielle certes - de relaxation, de détente, de libération. J'observe tout ce qui survient sans intervenir, et tout se libère, me libérant par là-même. Je peux m'arranger pour cela, évidemment, et développer cette habitude du lâcher-prise. Mais le "je suis" est, en ce sens, plus direct. Dans le "je suis", il y a de surcroit détente et transparence. Inutile d'observer ce qui se présente. Il suffit de se laisser absorber en soi. Même si les pensées, les compulsions ou les tensions subsistent, elles perdent alors de leur poid et y gagnent une transparence indéfinissable. Surtout, il n'est pas nécessaire de faire attention aux pensées etc., de se tenir tel un chat guettant la souris. La distraction n'est plus un problème. D'autant plus que le "je suis" est plaisir immédiat. Toute l'attention est donc naturellement attirée, unifiée. Il y a comme une fascination qui libère de tout le reste. Nul besoin de se forcer à "ne pas se forcer". Néanmoins, cela demande une sorte d'effort, mais un effort singulier, comparable à nul autre.
Telle est la méditation de la Re-connaissance proposée par les Upanishads, Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaja, Abhinavagupta et Longchenpa, peut-être.
 
Ces sont deux modes, deux manières de la vie contemplative. Davantage une différence d'accent que de réalité. Et l'on gagne sans doute à alterner entre le^pôle "conscience de soi" et le pôle "existence pure".
Les bouddhistes tantriques guelougpas appellent cela "la félicité (l'aspect subjectif de l'Eveil) et la vacuité (sa dimension objective)", respectivement. Le Dzogchen dit "l'Intelligence (rigpa) et l'Espace". Abhinavagupta dit la "Conscience (vimarsha) et la Lumière/Manifestation (prakâsha)". Il y a analogie de rapports.

19:20 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

27/10/2005

Les rues de l'Inde

Quand on se promène dans les ruelles de Bénares, on a peur. On a peur des fils électriques qui pendouillent, des nids de poule (quand il pleut), des singes affamés et des vaches. Les vaches sont omniprésentes, sans compter leur saintes reliques, les saintes bouses purificatrices. Quand c'est mort une vache, ça pourrit et sa sent mauvais. Et quand on traine le cadavre pour le jeter dans le Gange, ça fait des bruits insupportables.
A ce propos, j'avais observé un phénomène étrange lors de la mousson d'il y a deux ans. Je tentais de déjeuner sur la terrasse de ma pizzeria préférée (pas facile, vu que son four avait été englouti par la crue). Je contemplais l'autre rive, frappante par son apparence de campagne déserte, quand un fumet de bête crevée vint s'inviter à mon festin. J'aperçus quelques corbeaux picorants une sorte d'île flottante, qui s'avera être un cadavre de vache. Je me dis : sois patient, le courant l'emportera. Et en effet, aussitôt apparu, aussitôt disparu. Puis, quelques minutes plus tard, re-fumet. Je regarde, et je vois l'île revenir ! Je n'en crois pas mes yeux. Qu'est-ce c'est que ce fleuve qui change de sens toutes les cinq minutes ? En fait, c'est assez courant, lors de la mousson. A cette époque, le fleuve sacré est plus que plein. Or, à Bénares, le cours du fleuve s'incurve vers le nord. C'est d'ailleurs pourquoi ce lieu est particulièrement sacré. Le fleuve, parti de Shiva (au nord, vers le mont Kailash), retourne vers lui provisoirement. C'est faste pour qui désire la délivrance. Le nord étant, de toute façon, la direction de la délivrance. Mais ce virage freine le fleuve. D'ou un ralentissement, une stagnation et, parfois, des retours en arrière. Tout un symbole ! Le Gange est le courant de notre âme, traversant de multiples péripéties, comme le fleuve traverse maintes contrées. Pendant la mousson, autrefois, il arrivait que les fleuves de Bénares (Varunâ et Assî, en plus du Gange) voient leur courant inversés et interconnectés par les inondations. De sorte que l'eau du Gange traversait Bénares, remontait vers le sud, et retournait au Gange ! Une sorte de circuit fermé. Ce phénomène symbolise la dissolution des souffles dans le canal central du corps de l'adepte du yoga : son souffle s'arrête alors, et il "dévore le Temps", il devient immortel.
Ceci dit, même si Kâshî (la "Lumineuse", autre nom de Bénares) est trés sacrée, ses vaches sont sacrément dangereuses ! Combien de fois, moi et mes amis, avons faillis nous faire encorner ! La situation peut devenir dangeureuse, surtout lorsque la vache est avec un petit, ou entreprise par un taureau. Mieux vaut alors se planquer. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de place. Il m'est arrivé de rentrer chez des gens dans la précipitation. Ils me regardaient, éberlués ou vaguement méchants.
Mais les vaches, ce n'est rien à côté des buffles. Car ils sont noirs. Or, le soleil est couché vers 5 h 1/2 - 6 h. Sans éclairages (de toute façon, le courant est coupé la plupart du temps...). Donc, un troupeau de buffles noirs dans le noir, on le voit, mais trop tard. Et quant on sait qu'une seule de ces bêtes pèse plus de 600kgs... En plus, la moutarde leur monte aisément au muffle.
Bien sur, je ne parle pas des millions de cyclistes, charretiers, voituristes, motocyclistes, rickshawistes et autres madmaxs qui font de la circulation dans les rues indiennes un exercice de présence, où le principal signe de réussite (siddhi) est la survie. La rue indienne est, en effet, un maître.
J'en ai un cuisant souvenir. Il y a une dizaine d'année, dans une grande ville du Nord, je sortais d'une université, aprés un aprés-midi passé à pratiquer threkchöd sur un balcon, genre palais des milles et une nuits, en compagnie d'un lama. "Trekchöd" consiste, en gros, à se laisser aller, sans retenue, dans une sorte de présence spatiale qui se révèle peu à peu. Bref, ça détend. Sauf qu'en sortant, je me suis pris un scooter, en traversant une avenue embouteillée. Renversé, à terre, j'ai aperçu un gros camion. Heureusement, une moto Enfield m'a roulé dessus, s'interposant entre le camion et moi. Sonné, je me relève. Une foule se forme, et s'empresse d'attraper le conducteur du scooter. Celui-ci est encore plus amoché que moi. Mais la foule le tient solidement, pour que je puisse le tabasser moi-même, comme le veut la coutume. Je suis touché par tant d'égards, mais je ne me sent l'envie de frapper personne. Grâce à la pratique de l'aprés-midi, peut-être, je trouve la force de faire de grands sourires, je serre chaleureusement la main du monsieur, qui pleure, et qui part sans demander son reste. De plus en plus sonné, je m'échappe moi aussi. Et je continue mon programme, comme si de rien était. Quand j'arrive dans la boutique de musique où j'avais RDV, le type se prend la tête dans les mains (signe d'émotion). Je regarde mon reflet dans la vitrine : ma belle chemise en coton blanc, brodée, est en pièces, j'ai des traces de pneus et de sang. Sans parler de mon regard hagard... Je finis par rentrer, pour tomber dans les pommes chez le médecin.
De ce point de vue, j'ai eu plus de chance que d'autres (Occidentaux, s'entend).
 
 

14:01 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

18/10/2005

Où je découvre la Grande Complétude

Parallèlement au shivaïsme du Cachemire, je découvrais le Dzogchen, la "Grande Complétude". Il s'agit d'une tradition contemplative bouddhiste extrêmement riche, élaborée au Tibet depuis le Xème siècle. Selon ses adeptes, c'est la voie vers l'Eveil la plus relevée. Comme l'indique son nom, selon cette tradition, nous sommes déjà éveillés, nous sommes déjà des Bouddhas. Il suffit de le re-connaître pour que toutes nos souffrances disparaissent, comme par enchantement.
 
Manifestement, il y a une profonde parenté entre le Dzogchen et le shivaïsme du Cachemire. Selon la philosophie de la Reconnaissance - qui est le coeur conceptuelle des traditions regroupées sous l'appellation "shivaïsme du Cachemire" - la conscience est le Seigneur, Shiva, ou Dieu omniscient et omnipotent, comme vous voudrez. Il suffit, pour s'épanouir, de le re-connaître. De même, dans le Dzogchen, la conscience est un Bouddha, doué de qualités infinies, dont l'omniscience n'est pas la moindre.
 
Dans les deux traditions, il n'est pas question de rechercher un nouvel état, d'atteindre une condition inédite, mais simplement de changer notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. Le bonheur ou la souffrance ne sont pas déterminés par notre corps et notre envirronnement, mais plutôt par le regard que l'on porte sur eux. 
 
Au début des années 90 donc, j'ai rencontré tous cela. Mais, à l'époque, il y avait encore fort peu de textes. Et comme la nature a horreur du vide, je me faisait beaucoup d'idée sur ce que pouvait être "en réalité" le shivaïsme du Cachemire et le Dzogchen. J'avais, en gros, deux préjugés liés nourris par cette ignorance : 1) Qu'il doit exister des pratiques secrètes fabuleuses, en plus de la simple re-connaissance de notre conscience comme étant Dieu ou Bouddha; 2) Que ces techniques secrètes, on ne peut les reçevoir que d'un maître, oralement, et que les livres ne comptent pas vraiment. Ils nourrissent l'intellect, pas le coeur. Ce sont, en quelque sorte, des publicités pour donner l'envie de passer à la pratique.
 
Du coup, je passais certes du temps à m'émerveiller de cette conscience, exactement la même que celle qui lit ces lignes en ce moment, mais je me sentais également frustré d'aventures spirituelles et exotiques. Je voulais absolument passer de la "théorie" à la "pratique". En plus de méditer dans mon coin, je voulais absolument rencontrer des maîtres pleins de sagesse et d'expérience, et d'autres pratiquants.
 
Vu que le Shivaïsme du Cachemire semblait une tradion à peu prés morte, je me suis davantage tourné vers le bouddhisme tibétain, et le Dzogchen. Lilian Silburn, la grande traductrice des textes du shivaïsme du Cachemire (dont le Vijnâna Bhairava), était alors trés agée, malade, ayant perdu l'usage de ses yeux. Par timidité, je décidais de ne pas la déranger, ce que j'ai eu l'occasion de regretter par la suite.
 
J'ai donc cherché un lieu où l'on pouvait "apprendre" la pratique du Dzogchen, la Grande Perfection...

19:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

17/10/2005

Une découverte décisive : le Vijnâna Bhairava.

Par hasard donc, je tombais sur une traduction du Vijnâna Bhairava Tantra par cette femme hors du commun que fût Lilian Silburn.
 
Depuis, je n'ai jamais cessé de le lire et de le relire. C'est un texte absolument unique dans la littérature de l'Inde. Une sorte de "catalogue" des méthodes et des approches possibles de la connaissance de soi, chacune étant évoquée ou suggérée en une seule stance de deux petites lignes. Ce sont des supports idéaux pour la méditation et la contemplation.
 
Toutes les expériences de la vie quotidienne, sans exception, sont des occasions de découvrir, ou de re-découvrir la conscience avec ses bienfaits.
 
La réalité "ultime", "l'Eveil", n'étaient plus une affaire de pratique, d'effort et de techniques plus ou moins douloureuse. C'était désormais une question de regard sur les choses, sur les personnes et sur soi. Trouver l'extra-ordinaire dans le plus ordinaire, telle est la devise de ce texte et de la philosophie de la Re-connaissance, inspirée par lui.
 
La conscience est toujours présente. Elle est pour ainsi dire notre élément le plus familier. Mais, pour notre plus grand malheur, nous avons tendance à la sous-estimer. Elle nous semble banale. Or, ce qui est toujours là finit par disparaître du champ de notre conscience. Autrement dit, la conscience s'oublie elle-même.
 
Or, la conscience est une "chose" extraordinaire. Pour en profiter, il ne suffit pas de croire, il faut vérifier ses qualités, par soi-même, encore et encore.
 
Grâce à ce texte donc, j'avais fait une découverte essentielle. Par la suite, je me suis aperçu que beaucoup d'autres avaient fait la même découverte. Plusieurs personnes ont également mis ce texte à leur profit, avec sa tradition et son aura "tantrique", pour asseoir leur réputation de "maître tantrique".
 
Le mot tantra est à la mode dans les pays dits développés. Il suffit de taper le mot sur un moteur de recherche, pour tomber sur des milliers d'offres, depuis le développement personnel jusqu'à la prostitution, en passant par la sexologie, l'alchimie, le management et le féminisme. Même en Inde, dans les classes moyennes, le phénomène est tout à fait visible.
 
J'ai eu la chance de tomber directement sur un texte. Cela m'a donné une grande autonomie. Quoi qu'il en soit, cette découverte m'a donné l'envie d'en savoir plus sur ces tradition "du Cachemire". Je me suis donc mis au sanskrit au début des années 90...

10:22 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

16/10/2005

Comment en suis-je arrivé là ?

Le propos de ce blog est de proposer des réflexions sur le shivaïsme du Cachemire, mais aussi sur mon parcours, ou à travers lui (mais ceci n'est pas un journal intime !).
 
Comment donc en suis-je arrivé là ?
Quand j'avais douze ans, ma mère m'a prêté un exemplaire Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc. Je n'ai pas compris grand'chose à cette histoire, celle d'un allemand séjournant au Japon. Il y est question de "tirer sans intention de tirer", etc. Mais j'étais fasciné. Ensuite, j'ai lu tout ce que je trouvais sur le zen, les arts martiaux, le yoga... Je lisais Mircéa Eliade, Deshimaru. Surtout, je découvrais Ramana Maharshi et le Dzogchen, à travers une traduction de la Prière de souhaits du Bouddha Primordial Samantabhadra. De fort beaux textes assurément. Contrairement aux textes zen de Deshimaru ou à ceux sur le yoga, ils décrivaient un état de sérénité au-delà de tout effort délibéré. Une sorte de paix naturelle. Un espace qui serait déjà là. Qu'il suffirait de découvrir, de re-connaître, pour recevoir ses bienfaits. Malheureusement, ces textes ne m'offraient que des aperçus fugitifs. Aucune certitude. Au contraire, j'étais certain que seul l'effort et la pratique d'une concentration systématique pourraient "produire" cet état de sérénité limpide, comparée à un ciel vierge de tout nuage. Je m'efforçais donc de "pratiquer" la méditation zen (zazen), le "contrôle du souffle" (prânâyama) et la concentration sur divers supports.
En fait, avec le recul, je me dis que j'étais assez heureux. Du moins, je me berçais d'images exotiques sur les yogins (pratiquants du yoga), les samouraïs, les ninjas, les shamans, etc. Je rêvais de partir, à pied, vers les himalayas. Je pratiquais toutes sortes d'art martiaux, japonais, indiens puis chinois.
Le monde me paraissait alors divisé en deux : les actifs et les contemplatifs. Paradoxalement, le désir d'être un de ces "contemplatifs" me rendait assez actif, voire inquiet. Toujours en quête de nouvelles initiations et de meilleures techniques.
C'est alors que je suis tombé sur le Vijnâna Bhairava Tantra, traduit par Lilian Silburn...

13:55 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, zen, vijnana bhairava |  Facebook |

Déambulations

En Inde, il est de coutume de commencer avec une stance de bon augure. Et comme la notion de plagiat est pour ainsi dire absente de la mentalité indienne traditionnelle, voici une stance composée par Rameshva Jha, l'un des derniers "maîtres" du Shivaïsme cachemirien:
 
"La noble conscience, une, éternelle,
Apparaît en se déployant de tous côtés.
Elle procure toutes les félicités.
Limpide, c'est elle qui crée et résorbe (tout) !" 
 
Puisse cette Déesse, notre propre conscience, nous donner la force et l'intelligence de l'examiner à fond et sans partialité, elle qui est la moelle de toute intelligence et de toute force !
 
"Shivaïsme du Cachemire" désigne, faute de mieux, un ensemble de traditions religieuses et philosophiques, nés en Inde entre le VIIIème et le XIIème siècle. Il s'est ensuite diffusé, en évoluant, dans toute l'Inde, jusqu'à nos jours, où il suscite de plus en plus d'intérêt en Occident.
L'image de Shiva "roi de la danse (cosmique)", par exemple, est inspiré par une école de pensée originaire du Cachemire, la "reconnaissance" (pratyabhijnâ). Voici une photo d'une statue de cette forme de Shiva, provenant du sud de l'Inde, et actuellement visible au musée Guimet.
 
En gros, selon cette philosophie, nous sommes l'absolu, Shiva, c'est-à-dire Dieu, en somme. Et la conscience est la Déesse (devî), le pouvoir (shakti) de Dieu, définit comme liberté absolue (svâtantrya) ou souveraineté. L'univers - tout ce que nous voyons, sentons, pensons, etc. - est une extension, une manifestation de cette liberté. Y compris notre apparente absence de liberté.
Bref, il s'agit de re-connaître que la conscience est le Seigneur car, comme lui, elle est omnisciente, omniprésente et omnipotente.
La pensée de la Reconnaissance s'attache à démontrer que notre conscience possède ces attributs, en se fondant sur l'expérience commune et la raison.
 
 


13:00 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra |  Facebook |