23/12/2006

Présent au Présent

Reposant dans le Soi, fait de tout de toutes les manières, je suis l'essence de l'épanouissement et de la contraction. Je n'appartient à personne. Personne ne m'appartient non plus. Bien que je me manifeste comme Un, je suis la forme du Multiple. 86

 

Je suis le Voyant constant de l'apparition comme de la disparition (des choses). Je suis le Puissant, je ne suis affecté ni par l'apparition, ni par la durée, ni par la destruction (des choses). 87

 

C'est moi, doué de toutes les Puissances, qui perçoit et fait être. Tout est créé et manifesté en tant que moi, par moi et en moi. 88

 

Je possède le "je" authentique grâce à la prise de conscience "je". Je suis toujours tout sans exception, dépourvu de la distinction entre le contenant et le contenu. 89

 

J'existe ainsi et autrement aussi. Je suis Un, non-duel. Bien que je forge la division en "ainsi" et "autrement", je me tiens en leur centre. 90

 

Oubliant mon propre Soi présent, doué de toutes les Puissances, je viens habiter spontanément le corps, le vide, etc., en personne. 91

 

firestorm

 

Celui qui se tient au présent dans le Présent, que ne jouit-il pas de toutes les Puissances ! (Mais) celui qui s'occupe du passé et du futur, oublieux de lui-même, que ne devient-il pas ! 92

 

Je m'épanouis complètement, totalement libre de contraction grâce à la Puissance d'activité née de la Conscience, ou encore à travers (la Puissance de connaissance) egendrée par l'activité. 93

 

Né du Soi, le monde n'existe que dans le Soi. Pour l'adepte toujours uni, il apparaît identique à sa propre essence. 94

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopâdhyâya Rameshvar Jha.

 

 

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Signature des "Stances pour la Reconnaissance"

Une séance de signature de la traduction des Stances sur la reconnaissance du Seigneur, texte fondamental de la philosophie tantrique du Shivaïsme du Cachemire (voir lien dans la colonne de droite), se tiendra à la libraire orientaliste

Fenêtre sur l’Asie
49, rue Gay Lussac 75005 Paris
tel. 01 43 29 11 00

le mardi 9 janvier à partir de 18 heures.

Vous pourrez également y rencontrer Monsieur le professeur François Chenet pour le livre Catégories de langue, catégories de pensée en Inde, ainsi que Marc Ballanfat pour un numéro spécial de la revue Rue Descartes consacrée aux philosophies de l'Inde.

Venez nombreux !

21/12/2006

L'essence est toujours et partout présente

Pour celui qui contemplerait cette grande fête du don de la connaissance, source d'une extraordinaire félicité, pour celui-là d'où pourrait venir la souffrance ? 70

 

Pour moi, rien n'est jamais séparé de l'essence. Tout ce qui m'apparait vient de l'essence. 71

 

L'essence sans aspect ni forme - qui ne peut être ni représentée ni construite, évidente par soi, insondable - m'est toujours présente. 72

 

L'essence ne peut être saisie, ni gardée à l'esprit, ni démontrée. Ce qui apparait objectivement, ce qui peut être visé, n'est pas l'essence. 73

 

L'essence, toujours apparente par elle-même, elle qui fait tout apparaître, peut toujours être saisie en son essence, même dans les objets apparents. 74

 

Avadhutipa

Toutes les choses, séparées et distinctes, apparentes en ce moment même, produites par des causes, sont éphémères. Notre Soi, au contraire, est permanent, parfaitement évident. Cause de toute preuve/ de l'accomplissement spirituel, il ne dépend de rien. 75

 

A tout instant, le monde entier se tient à l'intérieur, en moi. Sachant cela, je ne demande rien à personne. 76

 

(L'état de veille) La forme de ce monde visible, bien qu'éphémère et d'apparence duelle, n'existe que par mon essence, et déborde du nectar de la non-séparation d'avec le Soi. 77

 

(Le sommeil profond) Quand à l'état de sommeil profond, je le vois comme ce domaine qui engloutit tous les (autres) états; je le connais comme  mon Soi, vide de tout, non divisé par la pensée. 78

 

(L'état de rêve) Dans le rêve, je vois des choses passées, présentes, futures ou même impossibles. C'est dans le Soi que je les vois surgir. 79

 

(Le "quatrième" état) Je suis l'omniprésent en tant que Quatrième (état). Je suis Shiva en tant qu'essence propre. Je suis l'Insurpassable en forme d'Apparence ininterrompue par les temps et les lieux. 80

 

Je ne désire point atteindre ce qui ne peut l'être, ni prouver ce qui n'est pas démontrable. Je désire encore et encore voir éternellement l'eternel. 81

 

Voyant éternellement l'éternel, je suis heureux. Mais lié au corps, je semble vaquer à des occupations (diverses). 82

 

Il n'y a ni éternel ni non-éternel. Il n'y a pas non plus d'Un ni de Multiple. Je suis le sujet connaissant, la source du divers, comblé, doué d'une souveraineté sans bornes. 83

 

Que l'action, née du souffle vital et du mental, m'emporte vers le haut ou vers le bas ! Je suis leur témoin (litt. "Agent de l'expérience") constant, homogène, insondable. 84

 

Cette Expérience (litt. "Le fait d'être l'Agent de l'expérience") est toujours et partout présente. Cette essence brille pour moi, éternelle, authentique, permanente, suprême. 85

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopâdhyâya Rameshvar Jha.

 

 

 

 

 

 

16/12/2006

Je suis la Preuve des preuves

Je ne suis aucune chose et je ne suis personne. Aucune action n'est mienne. Je ne souffre rien, n'imagine rien. Je ne suis le fondement de rien. 60

 

Je suis l'essence du soi et du non-soi, du vivant et de l'inerte, je suis ce qui apparait et ce qui le fait apparaître. Je suis affranchi de la naissance comme de la mort. 61

 

Trident

 

Je suis le suprême et l'inférieur. Je suis grand, glorieux et entravé à la fois. Parce que je suis le Soi de tout, je suis tout. Je suis un, mais j'apparais comme étant multiple. 62

 

J'apparais comme esence de l'ami. Je brille aussi comme essence de l'ennemi. Je suis celui qui loue et celui qui calomnie. Je suis à la fois l'essence du Soi de chacun et le Suprême. 63

 

Je ne suis pas visible, ni méditable, ni mémorable non plus. Aucune preuve ne peut me prouver, car je suis l'existence avérée (de toutes les preuves). 64

 

Je suis la Preuve de toutes les preuves, car je suis toujours apparent. Je suis le Seigneur du tout, le Soi ultime, car je suis l'essence du tout. 65

 

Je suis la connaissance suprême. Je suis l'existence suprême. Je suis le Souverain Bien. Je suis la plus haute fortune. Je suis la Puissance suprême. Je suis aussi la science suprême. Je suis tout cela, et je suis l'auteur de tout. 66

 

Celui qui fait de moi l'objet de sa prière - la prise de conscience "je" - je devient sa nature. Il devient un adepte accompli, plein de connaissance, il obtient la plénitude. 67

 

L'être accompli, c'est celui qui est accompli en omniscience et en omnipotence, dit-on. Les sages déclarent que celui qui est libéré par l'omniscience et l'omnipotence est (vraiment) libéré. 68

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopadhyâya Rameshvar Jha

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13/12/2006

Qui suis-je ?

Quand c'est le Soi seul qui apparait lui-même sous toutes les formes, que reste t-il à atteindre ? que faudrait-il  ensuite rejetter ? 51

La Terre, l'Eau, le Feu, l'Air et l'Espace : voilà l'objectivité qui apparaît de cinq façons. Je suis le sixième élement, Shiva. 52

 

Je me contente de ce que je possède naturellement. Je n'espère ni la disparition de l'irréel, ni la réalisation du réel. Ma forme naturelle, originelle, n'est ni réelle ni irréelle. C'est en elle que viennent mourrir les vagues des constructions imaginaires. 53

 

Le propre Soi du délivré est Shiva, non forgé par l'imagination, limpide, débordant de toutes choses. Même une fois libéré, il est sans aucun doute Shiva lui-même. 54

 

Mes Puissances (shakti) brillent de manière variée, encore et encore ! Océan de nectar, je ne suis pas affecté par les vagues qui émanent du Soi ! 55

 

MiroirCristal2

 

C'est cette Vibration et elle seule qui se manifeste comme essence de toutes choses pour celui dont l'essence est une nuée de félicité et de conscience toujours frémissante ! 56

 

Celui qui connait sa forme naturelle, source des choses et de leur disparition, celui-là se réjouit de tout lorsqu'il perçoit l'univers absorbé en lui-même. 57

 

Quand la forme lumineuse inextinguible et toujours pleine, le Soi, le "je", apparait en moi sous la forme du "cela", alors (seulement) le Tout apparait visible. 58

 

Je suis présent avant toutes choses, car je fais apparaître tout ce qui apparaît distinctement à l'extérieur ou dans l'esprit. 59

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jha.

 

 

08/11/2006

"Je" est-il le Soi absolu ou juste une entité psychique ?

Pour moi, me recueillir sur le "je" est la "pratique" la plus sublime. C'est sans doute une pratique, car elle peut être répétée jusqu'à ce que cette Présence soit reconnue dans sa permanence, jusque dans les activités les plus banales, jusque dans la maladie, la souffrance et la déchéance physique.

Elle est bien difficile à décrire, pourtant ! Trop proche, trop simple, trop facile. Les seuls obstacles à cette écoute sont les préjugés sur ce que nous croyons être. D'où l'importance de la réflexion, réflexion qui est rapidement dépassée et consummée dans le "je", un peu comme une allumette dans le feu qu'elle a servi à allumer.

On ne peut pas le prouver. Mais il suffit, pour l'éprouver, d'énoncer mentalement "je". En fait, le mental ne peut pas dire "je". Dès que l'on énonce ce mantra, en effet, le mental est attiré comme un aimant vers sa source et s'y dissoud sans tarder. Cette présence résonne alors comme une basse continue, constante à l'arrière-plan de toute expérience. En réalité, elle a toujours été présente. Mais comme le montre l'expérience, ce qui est toujours présent disparait de la conscience mentale, comme un ciel que l'on ne voit plus à force de le voir. Le mental ne peut saisir que la nouveauté et les variations. D'un point de vue darwinien, c'est là sa fonction : avertir l'individu de tout changement pouvant constituer une menace, trier et simplifier pour économiser de l'énergie. Mais le prix à payer pour cette survie de l'individu et de son espèce est l'oubli du Soi véritable, qui est cette présence ininterrompue.

En disant "je", on ne pense à rien. Il y a purement et simplement identité du sujet et de l'objet, par une simple conversion de soi vers soi. On ne crée aucun nouvel objet, mais l'on s'éveille plutôt à ce qui a toujours été là, à quoi nous avions toujours été absents.

Cette présence à la Présence est suffisante pour purifier ce qui doit et ce qui peut l'être. Contrairement à d'autres, je ne crois pas que l'on puisse totalement s'affranchir de l'ego, du mental, dès cette vie. Je peux savoir que je ne suis pas tout cela. Mais, comme le corps n'est que l'autre face de l'ego, l'ego est présent tant qu'il y a un corps. D'ailleurs, cet égoisme naturel n'est pas nécessairement un mal. Il est une étape nécessaire au contraire. Sans lui, il n'y aurait ni individualité ni liberté. Une conscience pure ne vit rien, si elle vit tout. A quoi pourrait bien ressembler l'expérience d'une conscience qui connaîtrait toutes les choses en leurs détails, sous tous les rapports, sans jamais s'identifier un tant soit peu à aucune ? Ne serait-ce pas de l'inconscience ?

Mais il est vrai que ce "je suis untel" qu'est l'ego doit être dépassé vers le "je" pur, immense et ainsi inclusif et de l'ego et de tout. Quoi qu'il en soit des interprétations sur la possibilité de tel ou tel idéal spirituel, en effet, l'essentiel demeure le "je". On peut trés bien s'en contenter. C'est même recommandé. Cette pratique n'implique pas d'être croyant, ni athée. C'est un peu des deux, comme on voudra. Je ne crois pas que ce soit essentiel, comme le montre l'existence de véritables spiritualités athées, le bouddhisme en est l'exemple principal.

Le "je" est l'absolu. Non pas, peut-être, "je suis l'absolu", mais "je suis" est l'absolu. D'ailleurs, dans la tradition judéo-chrétienne, "je suis" est le nom secret de Dieu, Iahvé. Quand Jésus affirme : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie", ne doit-on pas comprendre "Le "je suis" est la Voie, la Vérité et la Vie" ?

La Reconnaissance - le shivaïsme du Cahemire - ne dit pas autre chose : "Le sujet connaissant est cet état de la conscience qu'exprime la pensée 'je suis', indépendamment de toute référence aux moyens (associés au) connaissable, etc." Le commentaire explique que l'acte de conscience "je suis" est prise de conscience globale - "je" en sa plénitude (Tantrâloka, 125b, trad. A. padoux). C'est la connaissance même par laquelle Dieu se connait lui-même. C'est donc la connaissance parfaite. Pourtant, elle ne se compare à rien, puisqu'il n'y a rien d'autre. Ce n'est pas "je suis tout", ou "je suis Dieu" mais, simplement, "je".

Ramana Maharshi dit "Je suis je", souvent traduit en anglais par "I-I". Mais laissons la parole à ce sage incomparable :

"Quand on s'interroge mentalement 'Qui suis-je', le "je (suis untel)" se dissoud quand on atteint le Coeur. Au même instant, la Réalité se manifeste (litt. "brille") comme "je suis je". Bien qu'il apparaisse ainsi (comme s'il était une chose nouvellement produite), ce n'est pas le "je" artificiel,  mais l'Être parfait, le Soi absolu". (Ulladu Narpadu, 30).

"D'où surgit ce "je" ? Cherchez en vous-mêmes ! Alors, ce "je" disparait. Voilà ce qu'est la quête de la connaissance. Quand ce "je" disparait, apparait spontanément un "je suis je". Il est parfait (litt. "complet", pûrnam)." (Upadesa Undiyar, 17-20).

"Quand le 'je (suis untel)' disparait dans sa source, un 'je suis je' apparait de soi-même et sans interruption. C'est le Coeur, l'Être  Suprême infini." (Upadesa Saram, 20).

On ne peut guère être plus clair. Mais pour ceux qui douteraient encore que la pratique qui consiste à énoncer mentalement "je" est la voie royale vers le Soi, le Maharshi ajoute :

"Si vous trouvez la voie de l'investigation rationnelle trop ardue, vous pouvez répéter "je, je". Et cela vous conduira au même but. Il n'y a aucun mal à utiliser "je" comme mantra. Parmi les Noms de Dieu, c'est le premier." (Day by day with Bhagavan 8/5/46)

Et lorsqu'on lui demanda "Comment le Nom ("je") peut-il être un moyen de réalisation ?", il répondit : "Le Nom orriginel s'énonce sans trêve, de lui-même, sans effort de la part de l'individu. Le Nom est aham - "je". Quand il se manifeste il devient le "je" artificiel (l'ego, ahamkâra).  La répétition orale du Nom mène à la récitation mentale, qui se résorbe finalement dans la Vibration éternelle." (Talks, n°591)

 

RamanSourire2

 

 

 

09/06/2006

Eveil et éternuement

Beaucoup de gens parlent de "rester centrer" malgré les émotions. Mais les chocs émotionnels sont des Eveils à l'Absolu.

Encore des grands mots, me direz-vous. Vous n'avez pas tord : le Bouddhisme tantrique affirme souvent que "les émotions sont la Sagesse". Sauf qu'on ne peut le vérifier qu'aprés 100 000 prosternations et je ne sais combien de millions de prières marmonnées...

Le Shivaïsme du Cachemire formule la chose d'une manière qui la rend immédiatement vérifiable. " L'Eveil est ce dont procède une nouvelle pensée chez un homme (déjà) occupé à la poursuite d'une première. Qu'on en prenne conscience par soi-même !" Evidemment, il ne s'agit pas ici de choc émotionnel. Cet exercice se pratique "à froid", assis ou ailleurs, la seule chose importante étant la capacité d'obervation. Notre vie mentale n'est faite que d'une suite de pensées-sensations. Quand une nouvelle pensée surgit - comme un petit choc ou un petit gong - elle commence par un vide clair, une pure lucidité muette. Habituellement, cet Eveil est si bref qu'il passe complètement inaperçu. Trés vite, en effet, cette limpidité instaurée au premier instant du surgissement se cristallise en une pensée qui s'enchaîne à d'autres. Mais dès lors que l'on a perçu un tant soit peu cet espace, on comprend aisémment que tout changement, tout passage d'une chose à une autre, est une porte ouverte vers "biiiiiiiip" (chacun lui donnera le nom qu'il veut). Et comme tout change sans cesse, chaque instant est une occasion d'Eveil. Tout recommence à chaque petit choc, comparable au son d'un bol tibétain. La pratique consiste alors à suivre cette résonnance assourdissante et à observer comment Elle devient une pensée déterminée. On y gagne plusieurs convictions : L'Eveil est immédiatement disponible ; L'Eveil peut se prolonger sans efforts, pour peu qu'on y mette un peu du sien ; L'Eveil revient, car toute pensée finit, ou est remplacée par une autre. Cette dernière découverte est cruciale : L'Eveil semble ne pas durer, mais toute pensée finit par être interrompue par lui. Du coup, je suis moint angoissé de le "perdre", je le savoure, je m'en délecte. Sur ce fond de plus en plus présent, la pensée prend une autre saveur. Confiant dans le fait que tout changement de pensée ou interruption inopinée est synonyme d'Eveil, je suis moins tenté d'opposer pensée et Eveil. Comme dit le Tailleur de flèches : "Les pensées sont comme des corbeaux sur le mat d'un navire. Même s'ils s'en vont, ils ne peuvent que revenir."

Une fois préparé de la sorte, on peut vérifier que la même chose se passe lors des vrais chocs émotionnels, "à chaud". Sur le plan théorique, il n'est pas difficile de comprendre qu'un choc violent réalise la même chose que les tout petits chocs de notre torpeur douillette. A la limite, plus le choc est rude, plus l'Eveil est puissant, comme un coup de hache qui peut, littéralement, nous laisser sans tête. D'aprés mon expérience, je ne nie pas qu'une discipline méditative soit utile. Elle est même peut-être indispensable pour expérimenter l'Eveil "à froid". Mais dans les situations limites (qui arrivent plus souvent qu'on s'en souvient), les techniques sont par définition inutiles. La seule chose qui compte peut-être, alors, c'est l'amour. Mais l'amour est encore un autre nom pour l'attention, attention qui est la clef.

Quoi qu'il en soit, comme la méditation "à froid" ne suffit pas, il faut un jour ou l'autre se lancer, amour ou pas. Cet Eveil dont parle le Shivaisme est le premier instant de toute pensée ou de toute émotion, avant que celle-ci ne se concrétise en désir de quelque chose ou en peur de quelqu'un.

"Cet (élan) se décèle dans la région du coeur à l'instant où l'on se souvient d'une chose que l'on a à faire, lorsqu'on apparend une nouvelle heureuse, au moment où l'on éprouve de la fraiyeur, où l'on assiste à un spectacle innatendu, dans le flot de l'émission (du sperme), lorsqu'on déclame à toute allure, lorsqu'on s'enfuit à toutes jambes" (Shiva Drishti)

"Au commencement et à la fin de l'éternuement, dans la terreur ou l'anxiété, ou (quand on surplombe) un précipice, lorsqu'on fuit le champ de bataille, au moment où l'on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc., la condition qui est l'existence - le Brahman - (se révèle). A la vue d'un certain lieu, qu'on laisse aller sa pensée vers des objets dont on se souvient. Dès qu'on prive son corps de tout support, le Souverain omniprésent s'avance". (Vijnâna Bhairava)

"La présence du spanda est bien attestée chez celui qui est au comble de l'exaspération, ou de la joie; chez celui qui se demande "Que faire?" ou qui court en tous sens". (Spanda est synonyme d'Eveil dans les Spanda Kârikâ)

"Si l'on réussit à immobiliser l'intellect alors qu'on est sous l'emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l'orgueil, de l'envie, la réalité de ces (états) subsiste seule". (Vijnâna Bhairava).

Peu importe que le choc soit de joie ou de peine, de plaisir ou de douleur, car au premier instant il perce à travers la croûte de nos habitudes et de nos repères. Qu'une telle merveille se cache dans les pires moments de notre existence, c'est aussi ce que l'art nous révèle. Pourquoi autrement se délecterait-on de drames et autres émotions négatives ? 

 

 

06/06/2006

Etre ou agir : faut-il vraiment choisir ?

En général, la spiritualité nous somme de choisir entre l'action et la contemplation, entre l'engagement et le retrait. Et, si nous choisissons d'agir, il faut alors renoncer à l'ego, pour agir sans désir, à l'image de Krishna.

De même, certains veulent éliminer toute activité, tout mouvement. Faire de nos océans tumultueux des mers d'huile, tel est le but du yoga (de Patanjali). N'être qu'un pur témoin face aux sensations, tel est le but du Sâmkhya. Pour le Védânta également toute activité, fut-elle sacrée, n'est que perpétuation de l'Ignorance.

Le Tantrisme, quant à lui, voit dans ce dilemme le pilier de la dualité, le noeud qui nous retient dans les limites de l'ego ordinaire, dans ce moi qui n'est qu'une croute, un reliquat du vrai moi.

Autrement dit, agir en ignorant l'Etre, la pure conscience, c'est certes être lié. Mais reposer dans la pure conscience en croyant que l'activité - mentale ou physique - est une entrave à abandonner, c'est aussi être lié. Toutes les variétés de Tantrisme s'accordent sur ce point. Il y a donc deux formes de finitude, celle de celui qui médite et celle de celui qui ne médite pas : 

"1. La liberté ne se manifeste pas mais il y a pure conscience. C'est le cas d'un sujet doué de conscience qui s'imagine à tort qu'il perd sa plénitude (s'il agit). 2. Ou encore la liberté demeure mais la conscience éclairée fait défaut quand on imagine un Soi là où il n'est pas, à savoir dans le corps et les autres attributs.

Comme dit (Utpaladeva) dans les Stances sur la re-connaissance (de soi) comme étant le Seigneur :

La perte de la liberté pour la conscience et aussi la perte de la conscience pour la liberté, voici l'impureté de finitude qui, sous ces deux variétés, cache notre propre essence." (Shivasûtravimarshinî I, 2, trad. L. Silburn).

Les adeptes de la Grande Perfection (Dzogchen) appellent cela "perdre la Vue dans l'Activité" et "perdre l'Activité dans la Vue".

 

 

10:34 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : pratyabhijna, karma, yoga, jnana, atma, tantra, tantrisme |  Facebook |

31/05/2006

Réflexion et dévotion sont-elles vraiment incompatibles ?

Saviez-vous qu'il existe une magnifique traduction française des Hymnes à Shiva (Shivastotrâvalî) d'Utpaladeva par Roselinne Bonnet, chez Adrien-Maisonneuve ? C'est le complément indispensable des Stances sur la Reconnaissance du Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ), récemment parues chez l'Harmattan.

 

Rien n'est requis pour te voir,

Rien ne s'y oppose non plus

Puisque tout est inondé de toi seul !

Alors comment maintenant n'es-tu pas vu ? XII, 1

 

Pour le monde,

Qu'est-ce qui n'est matière à t'obscurcir ?

Et pour tes adorateurs,

Il n'est rien qui puisse te cacher ! XVI, 1

 

Pour certains,

ton hommage n'est qu'une voie cérémonieuse

En vue de t'atteindre

Mais pour tes adorateurs,

Il est l'épanouissement même

De leur unicité en toi. XVII, 40

 

Ils n'auront guère conscience

De l'essence merveilleuse des êtres,

Les gens vaniteux,

Car celle-ci se révèle telle

Dans un effort de connaissance ;

Mais en revanche,

Si je ne prend pas en considération

Cette conscience-de-soi, ici-même,

Alors je suis perdu ! XVIII, 3

 

 

12:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, bhakti, shiva, shakti, utpaladeva |  Facebook |

24/05/2006

"Je te vois ici-bas..."

J’ai fait ce qu’il y avait à faire.

Je suis comblé.

Je repose en moi-même, par moi-même.

Bien que transmigrant et incarné,

Je ne succombe pas à l’égarement. 41

 

Je suis félicité et conscience, je suis toujours délivré.

Mon corps est toujours plongé dans la félicité et la conscience.

L’univers apparaît tel un tout de conscience et de félicité.

Rien n’apparaît séparé de la félicité de la conscience. 42

 

Ce que je désire être et percevoir encore et encore,

Ce à quoi j’aspire tant et plus en vue d’une satisfation toujours illusoire,

Cela, ce filet de mes imaginations, je le laisse à présent :

Je repose en ma propre essence éternelle, conscience immaculée,

Belle, bonne et vraie (satyam śivam sundaram). 43

 

Ce que je perçois chaque jour et que je m’efforce de comprendre,

Ce que je désire goûter longtemps après l’avoir obtenu,

Tout cela se révèle n’être que mon imagination,

Un quasi-néant voué à disparaître.

L’ayant laissé, je suis appaisé, immaculé, éternel, établi, sans rien à accomplir. 44

 

Voici que j’ai passé ma soixante-et-unième année, et

J’ai découvert la conscience.

Nulle part, jamais je n’avais vu la paix

Promise par les mots « pluie d’ambroisie ». 45

 

Quoi qu’il apparaisse en moi dont le corps est Apparence limpide, libre et sans-second,

C’est sous ces formes que j’apparais toujours, fulgurant en tant que corps.

Mais délaissant la fragmentation engendrée par la durée, je me tiens en mon essence.

Là, je suis établi dans la grande lumière, à la fois support de toutes choses et vide de toutes choses. 46

 

Je ne suis ni le corps ni les organes ni le vide non plus.

Je suis incolore, je suis sans savoir.

Accompli, je ne suis pas une chose à accomplir.

Je suis éternellement baigné de paix, loin de tout affairement et nécessité.

Comblé, je suis plein à raz-bord de tout ce qui est désirable, je suis limpide, sans attentes. 47

 

Ce que je suis, c’est le seigneur éternel.

Partout j’apparais.

Je suis ce dieu qui est Śiva et la Puissance,

Je suis stable, éternel, sans-second. 48

 

Certains te remémorent jours et nuit sous la forme du seigneur Rāma.

Certains vénèrent la lumière toujours sereine, le suprême firmament de la conscience.

D’autres connaissent le Brahman suprême, leur esprit occupé par leur objet.

Mais moi, ô Dieu ! je te vois ici-bas, éternel, un, pur, fait de tout. 49

 

Quand une chose apparaît, j’apparais.

Quand j’apparais, alors elle apparaît.

Cette objectivité qui fragmente l’Apparence

Repose en moi qui suis Apparence. 50

 

La liberté de la conscience, 41-50, Rameshvar Jha.

 

 

10:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

21/05/2006

Apparence parfaite sans effort

 

Bien que je sois Un, je suis fait de toutes choses, infini.

Je suis Apparent, depuis le Temps jusqu’au moustique.

Pour moi, rien à adopter, rien à rejeter.

La voici, cette Puissance créatrice qui est vibration ! 31

 

[le « Temps » est ici l’une des cinq catégories qui définissent la dualité, avec la Nécessité, l’attachement, la capacité, le savoir (limité). Autrement dit, cette seconde ligne signifie que le Soi est, aussi, l’apparence de la dualité désignée par le terme « Māyā »]

 

Dépourvu des altérations artificielles liées à la quête du Soi, demeurant fermement en mon Soi/en moi-même,

Toujours vierge de tout soucis,  je suis vide de tout affairement.

Je suis dépourvu de l’alternative conscient-inconscient.

A l’extérieur, je n’ai nulle conscience du temps, du lieu, de la position.

Je suis incolore. Ma conscience est un océan de béatitude naturelle. 32

 

Ma forme propre est prise de conscience de l’Apparence qui est le Soi/de ma Manifestation.

Elle ne dépend de rien d’autre.

On la célèbre comme « Principe-Conscience ». 33

 

Par conséquent, son Apparence est parfaite sans effort,

Car les phénomènes apparaissent inséparables d’elle. 34

 

Si les phénomènes n’étaient pas identiques à l’Apparence,

Leur apparence n’aurait pas lieu puisqu’ils ne seraient pas apparents ! 35

 

[Cette stance illustre bien le jeu de mots basé sur prakāśa et ābhāsa, qui signifient à la foit illuminer, briller et apparaître]

 

En effet, l’univers devient apparent en moi qui suis l’Apparent.

Je deviens Apparent lorsque l’univers est apparent. 36

 

Car l’univers n’existe pas sans moi, ni moi sans l’univers :

L’univers et la conscience – le Soi – sont toujours inséparables. 37

 

Le sens du mot « je » est Śiva, éternel.

Il est appelé « le Brahman suprême ».

Je suis éternellement Apparent.

Je suis éternellement celui qui fait apparaître/illumine l’univers. 38

 

Connaissant l’omniprésent, indéfinissable, parfait/complet, sans activité, masse de félicité, je jouis de Dieu, adorable, le Soi, impérissable. 39

 

Ce qui m’apparaît indivis, en forme de félicité et de conscience, éternel,

C’est ce que je vois et que je suis, plein/parfait, omniprésent, évident (svarāṭ). 40

 

La liberté de la conscience, 31-40, Rameshvar Jha.

 

 

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17/05/2006

Que reste t-il d'autre ?

Parce que j’ai reconnu Śiva, le Soi,

je suis Apparent,

je suis fortuné, je suis accompli :

Que reste t-il d’autre ? 21

Ô Seigneur ! Ta remémoration

Fait se résorber le psychisme (citta)

Porteur de toutes les impressions

Et révèle l’union intime avec Toi. 22

 

Tu es toujours présent et Apparent.

Et pourtant, je Te garde présent

Afin de réduire à néant

Cette délimitation qu’est l’apparence du corps. 23

 

Ayant oublié l’impression du corps,

ne visant que Toi,

Le bonheur suprême engendré par l’identité avec Toi

sera mien. 24

 

L’être incarné qui Te remémore sans cesse

Ô Seigneur, est heureux.

Je crois que c’est par désir pour ce (bonheur)

Que Tu t’es incarné après avoir créé le monde. 25

 

Pour celui qui ne fait qu’un avec Toi,

Qui Te remémore jour et nuit,

Qui a obtenu la divine béatitude,

Pour lui il n’y a pas de différence entre plaisir (bhoga) et délivrance (mokṣa). 26

 

[bhoga désigne l’expérience affective en général (joie, peine, etc.) ainsi que les renaissances paradisiaques et les pouvoirs surnaturels]

 

L’âme dotée de toutes les facultés, caractérisée par la finitude,

Brille dans le Cœur.

Tout ceci apparaît dans Ta Présence,

Car, Ô Grand Seigneur, Tu pénètres le corps et le reste. 27

 

Lui qui embrasse toutes choses, Lui qui est plus grand que le Grand,

Dieu, se tient Un, océan de compassion.

C’est Lui que je suis. Je ne suis pas séparé de Lui,

Puisque rien n’est séparé de Lui. 28

 

Pour ceux qui voient l’univers entier, macrocosme et microcosme, comme engendré par leurs propres Puissances, pour ceux qui goûtent aussi cet objet (à la fois) éternel et cependant actuel, pour ceux qui perçoivent l’existence et l’expérience mondaine - stable ou éphémère - comme ce bien-être qu'est le Soi, pour eux qui ont obtenu le Fruit en voyant les pieds du maître, le monde est leur propre Soi. 29

 

[L’univers est le Soi. Donc toute expérience est expérience du Soi, à la fois « éternel et cependant actuel »]

 

Il y a des fortunés qui reviennent dans le monde pour sauver les êtres.

Ils sont Śiva, ils ont reconnus la réalité par la grâce du maître et de la divinité qu’ils ont adoré avec foi.

Présents dans le royaume terrestre, ils n’ont d’autre corps que la pure conscience.

Pour eux qui sont immergés dans la béatitude du Soi, il n’existe ni bonheur ni souffrance. 30

 

La Liberté de la Conscience, 21-30, Rameshvar Jha.

 

 

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11/05/2006

Parce que je T'ai reconnu

Toutes choses apparaissent en moi

Engendrées par moi, par le Soi.

Je les connais, je les crée, je les consomme

Tel qu’elles se présentent.

Tout ce qui est vécu, connu, est l’Absolu, Vérité sans origine,

Essence limpide.

Chaque jour, encore et encore, je désire ce fragment du Soi qu’est le monde ! 11

 

Ô esprit, mon ami ! Tu me racontes cette fable selon laquelle

Tu es la Sagesse (manutām),

Selon laquelle depuis ma naissance je me suis conformé à toi.

C’est toi qui te conformeras à moi pour le restant de mes jours ! 12

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Nulle dualité ne m’apparaît

En Toi qui est différent du réel et de l’irréel,

Eternel, dont la seule saveur est celle de la non-dualité. 13

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Que l’univers entier soit absolument indifférent de Toi

Pour moi qui ai réalisé

L’unité avec Toi ! 14

 

De même que Tu es l’unique possesseur de la Puissance -

Bien que Tu sois doté d’innombrables Puissances -

Que ma parole soit, de même, absolument Une,

Ayant pour essence (l’acte) « je ». 15

 

Tu as l’univers pour forme, Tu es l’univers.

Tu es aussi sans forme, Ô belle forme !

Différencié et indifférencié, Tu es Un.

Nulle part la dualité ne m’apparaît. 16

 

Que la dualité ou la non-dualité apparaisse,

Il n’existe aucune dualité pour moi.

Toute apparence est Ta Présence

Comment la dualité pourrait-elle m’apparaître ? 17

 

Notre Soi est établi : c’est Lui qui toujours

Illumine l’univers (créé) par Brahmā.

Brahmā, Viṣṇu, Śiva et les autres

Ne créent qu’en Lui. 18

[Le Soi est établi/existe/crée. Tout le reste n’établit/prouve/existe/crée qu’à travers Lui]

 

Il transcende l’objectivité,

Il n’est ni saisissable ni démontrable

Mais Il est spontanément Apparent.

On ne peut dire « Il est ainsi » ou « Il n’est pas ainsi ». 19

 

En réalité, l’Apparence de cet Un ne dépend de rien d’autre.

Au contraire, l’apparence du soleil

Et de tout ce qui n’est pas le Soi

Dépend d’un Autre. 20

[L’apparence/la lumière du soleil dépend de l’Apparence/Lumière qui est le Seigneur]

 

La liberté de la conscience, 11-20, Rameshvar Jha

 

 

 

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08/05/2006

La conscience brille les yeux grand ouverts

L’unique conscience, la Bienheureuse,  éternelle,

brille les yeux grand ouverts.

Elle fait don de toutes les béatitudes.

Limpide, elle dissoud et crée. –1–

 

 

Apparence spontanée,

l’unique conscience brille.

A la fois distinctes et identiques,

les choses apparaissent en elle. 2

 

Car elle est la condition ultime,

l’Apparence qui fait apparaître le reste.

Génitrice de Śiva, de Brahmā et des autres (êtres),

Elle a pour forme propre une éternelle béatitude. 3

 

Ô Seigneur, mon amour pour Toi,

surabondance de l’ultime béatitude, puisse t-il exister toujours !

Amour du non-manifesté pour le Non-manifesté,

de l’éternel pour l’Eternel, 4

de celui qui possède une forme propre délimitée

pour Celui qui possède une forme propre délimitée.

Puisse aussi l’amour de celui qui a un corps exister de façon limitée

Pour celui qui prend appui sur le corps. 5

 

 

En se remémorant ses pieds, il ne reste plus rien à accomplir :

Hommage à lui ! Hommage à mon maître orné d’amour (pour Śiva) ! 6

 

Je célèbre le Seigneur, l’Un, le Soi, l’Indivis,

 le Non-manifesté, manifesté à travers de nombreuses formes

telles que Rāma, Śiva, Brahmā, Gaṇeśa, Sītā, Satī

la Parole, la Puissance infinie. 7

 

Sans second, dépourvu de corps, Śiva

m’accompagne éternellement grâce à la Puissance de souveraine liberté.

Bien qu’il soit apparent parce qu’il est Apparence évidente,

il s’incarne par compassion dans une forme de béatitude. 8

 

Je suis la racine de l’univers, spontanément accompli,

Apparence inninterrompue, sans connaissance.

Doué d’une Puissance de souveraine liberté, je suis manifestation multiple.

Dans le monde des hommes, je brille ici-bas (tel) un soleil incarné. 9

 

Avant l’expérience du bonheur, après celle du malheur, et aussi lorsque que ces expériences ont cessé, j’apparais.

Je suis toujours présent sous forme d’Apparence. 10

 

 Dans ces quelsques stances tirées de La liberté absolue de la conscience, « briller » et « apparaître » traduisent prakāśa et bhāna, qui ont justement ce double sens. Littéralement, ils désignent l’acte d’illuminer. Exister, en effet, c’est apparaître et être illuminé par la conscience. L’existence des choses est leur Apparence (prakāśamānatva). Du coup, cette philosophie n’a plus besoin de supposer une réalité cachée « derrière » les apparences. La réalité ultime est l’Apparence, mais l’Apparence – ou Lumière – indivise. Ce qui divise l’Apparence en apparences multiples, c’est la conscience (la « Puissance infinie » de la stance 7). Mais c’est aussi la conscience qui les unifie en elle-même. Car la dualité (entre les choses et entre les choses et nous) est elle-même Apparence ! Autrement dit, il ne peut y avoir dualité que dans l'absence de dualité. Le fait que l’Apparence (c’est-à-dire l’existence) semble se diviser, tout en demeurant indivise est sa liberté absolue, la souveraineté de Śiva.

10:30 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

06/05/2006

La liberté de la conscience

Après la Doctrine secrète de la déesse Tripurā (Tripurārahasyam), traduite par Michel Hulin et publiée chez Fayard (collection « Documents spirituels »), j’aimerais lire à présent quelques stances composées par un maître contemporain du Śivaïsme cachemirien, Rameshvar Jha. Ces stances seront tirées d’un recueil intitulé La liberté de la conscience (Saṃvitsvātantryam), publié en 2003 à Varanasi (Bénares) par ses disciples. Voici d’abord quelques éléments de sa vie, tels que rapportés dans l’introduction de son œuvre majeure, la Reconnaissance de la plénitude.

Rameshvar Jha naquit en 1895 dans un village du Mithila, une région du Bihar située prés de la frontière népalaise. Ses parents étaient de pieux brahmanes śivaïtes. Il fut instruit dans les sciences traditionnelles (grammaire du sanscrit, logique) auprès de nombreux maîtres de sa communauté. Elève exceptionnellement brillant, il fut très tôt encouragé par ses professeurs a enseigner et a composer ses propres œuvres. En 1933, il obtint des postes dans plusieurs collèges de sanscrit. Sévère avec ses élèves, il était particulièrement indisposé par le mensonge. Il s’exerca au yoga et au chant durant 14 ans auprès de son père, puis d’Akṣaya Jha. Vers cette époque lui advint son premier disciple, Rameshvar Joshi, grâce à qui les œuvres du maître sont aujourd’hui publiées. Joshi invita son maître à venir s’installer chez lui à Varanasi.

C’est alors que Rameshvar Jha rencontra, au Cachemire, le swâmi Lakshman Joo. Par son seul regard, il reçut la Grâce et arriva à la parfaite reconnaissance de son identité au Seigneur (pūrṇatāpratyabhijñā, titre de l’une de ses oeuvres) à laquelle il aspirait depuis toujours. Dès lors, il se plonga dans l'étude des Ecritures śivaïtes. Après 35 années de pratique et d’étude, incité par le grand savant Gopinâth Kavirâj, il fonda en 1940 une maison d’édition qui publia son œuvre majeur La reconnaissance de la plénitude (Pūrṇatāpratyabhijñā).

 

Puis il se mit à voyager au Cachemire et au Bihar pour y enseigner la logique (nyāya), le Védânta, la grammaire et le Śivaïsme du Cachemire. Il permit ainsi à de nombreux élèves, savants ou débutants, de parvenir à la plénitude de la Reconnaissance. Par sa générosité sans bornes, son extraordinaire créativité et sa familiarité innée avec les arcanes des textes, il permit au plus grand nombre d’accéder aux points vitaux de la connaissance et à leur identité avec Śiva.

Un disciple l’incita à écrire un manuel des philosophies traditionnelles, ainsi qu’une élucidation (ṭīkā) du Vākyapadīya de Bhatṛhari, l’un des plus grands penseurs de l’Inde. Mais il avait surtout un talent inné pour composer chaque jour, sans le moindre effort, des vers capables de faire reconnaître le Soi plein de félicité. Nous possedons aujourd’hui environs 10 000 stances composées par lui, ainsi qu’un Hymne au maître (Gurustuti).

En 1980 et 81, il reçut les titres les plus prestigieux de l’Université Hindoue de Bénares et du gouvernement indien. Il eut de nombreux disciples qu’il mena à l’état de Śiva et qui le considéraient comme un « nouvel Abhinavagupta ». Mais il avait coutume de dire ceci :

« Je ne fais pas de disciples ; personne n’est (mon) disciple. Ceux qui veulent être disciples, en un instant je leur confère le statut de maître ! »

« Je demeure dans l’Essence (svarūpa) » : telles furent ses dernières paroles, au milieu de la nuit du 12 décembre 1981.

12:57 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : rameshvar jha, pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga |  Facebook |

04/05/2006

Peut-on partager la connaissance du Soi ?

Dernier chapitre de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "Le démon brahmanique".

Le maître rappelle que la réflexion élimine le voile de confusion qui "recouvre" la conscience. Cependant, une telle introspection s'avère difficile pour qui n'a que peu d'inclination à s'examiner lui-même. D'où l'importance de la Grâce et de l'amour voué à la Déesse à travers le culte qu'on lui voue.

Ainsi détourné des objets extérieurs, "parvenus à un certain degré de connaissance [car le culte est déjà une forme de connaissance], pratiquement sans avoir eu à recourir à d'autres moyens que le culte de la divinité, ils ne cessent de décrire aux autres leur expérience." Faisant écho au conte de la "Cité de la connaissance" du chapitre IV, le maître parle ici du dialogue et du partage comme exercice spirituel : "C'est alors que, s'enthousiasmant de leur propres paroles, ils commencent à pénétrer pour de bon dans l'essence de la divinité. Ils s'y installent ensuite de plus en plus fermement à mesure qu'ils multiplient les descriptions de leur expérience. (...) Le meilleur moyen de parvenir à la connaissance libératrice est donc de communiquer aux autres sa propre expérience d'une participation à l'expérience divine." On est loin, ici, du cliché selon lequel l'on ne peut parler que de ce qu'on a déjà "vécu". Car parler est une expérience, et susceptible en outre de catalyser la "réalisation" spirituelle. En dialoguant avec autrui, en effet, c'est avec soi que l'on s'entretient. Autrement dit, on réfléchit.

 

Mais à quels signes reconnaît-on le "sage", celui qui a reconnu son identité à la Déesse ? La suite du texte répond qu'il n'y a pas de signes extérieurs manifestes. De plus, même si ceux-ci existent (manière de parler, accoutrement...), ils peuvent, par définition, être imités. Ils ne sont donc pas fiables. Les signes intérieures sont, principalement, l'impassibilité et le désir de partager la connaissance. Il y a là un paradoxe : le Soi est incommunicable, et pourtant le symptôme de la reconnaissance du Soi est le désir impérieux de le communiquer ! C'est ainsi que le philosophe Bergson définissait le sentiment mystique : ce qu'il est à la fois impossible de dire et impossible de taire.

Toutefois, le plus important est de s'examiner soi-même. Sur l'état subjectif d'autrui, en effet, on ne peut que conjecturer. En revanche, on peut verifier par soi-même si ces signes apparaissent en soi ou non. "Toutes ces marques [de la connaissance du Soi], Râma, ne servent donc finalement qu'à se connaître soi-même."

 

De plus, le comportement des "sages" varie selon leur intelligence, comme il a déjà été dit. Ceux dont l'intelligence est aiguisée parviennent si vite à la connaissance du Soi que l'impact de cette dernière sur leur personnalité n'est pas encore visible. D'autres doivent leur impassibilité à leur effort constant. Pour s'absorber dans le Soi, ils doivent renoncer à toute vie sociale.Cette "hiérarchie des sages" correspond à deux voies décrites dans les Stances sur la reconnaissance d'Utpaladeva : la voie "instantanée" du "connaissant" (jnânin), et celle, graduée, du yogin. Mais, en définitive, le résultat est le même : la connaissance directe que "je suis tout". Cependant, dans tous les cas, l'essentiel de la démarche proposée ici consiste à réfléchir afin de parvenir à une certitude inébranlable. Le culte et le yoga sont des extensions ou des expressions de cette certitude qui dépasse l'entendement.

 

 

11:05 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : pratyabhijna, tantra |  Facebook |

26/04/2006

Une fois pour toutes

Au chapitre XX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, c'est la Déesse en personne qui répond aux questions. En fait, les personnages précédents étaient déjà la Déesse. La conscience qui lit ces lignes est déjà la Déesse. Mais cette Déesse est la souveraine liberté du Soi, capable d'accomplir l'impossible : se croire absente là où précisémment elle est pésente.

 

"Ma majesté - Ô sages - est sans limites. Sans dépendre de quoi que ce soit, Moi la pure conscience indivise, Je fulgure sous la forme des mondes infinis. Et, tout en me manifestant sous cette forme, Je ne transgresse pas Ma nature de conscience étrangère à toute dualité. Ma majesté réside avant tout dans l'accomplissement de ce prodige."

 

"La connaissance non-duelle n'est autre n'est autre que la conscience absolue (...) Elle se dessine là où le psychisme (citta, sem) ne cherche plus qu'à coïncider avec ce qui constitue son essence. Que son origine immédiate soit une entrée en contact avec la Révélation (=les upanishads ou les tantras) ou l'exercice du simple raisonnement, elle se définit toujours par la manifestation du Soi, destructrice de toute espèce d'identification avec le corps, etc."

 

Il ne s'agit pas de supprimer quoi que ce soit :

"La distinction entre ces termes (la conscience et les phénomènes tels que les pensées ou les sensations) n'a été forgé que pour les besoins de la pratique? Elle ne possède aucun fondement véritable. Il n'y a pas un état de privation du fruit que précéderait son acquisition. C'est seulement dans la mesure où le Soi, à cause de la mâyâ, se manifeste sous forme de la triade connaissant-connaissance-objet connu que le cours du monde paraît aussi réel et indestructible qu'une montagne. Mais que l'on renonce à de telles distinctions inspirées par la peur, et le cours du monde aussitôt se désagrège, comme des labeaux de nuages qui s'effilochent dans la tempête."

 

Ensuite, dit la Déesse, c'est une question de passion.

 

"La réalisation parfaite consiste à comprendre une fois pour toutes qu'on est le Soi et non le corps, etc. L'identification au corps propre est un phénomène universel. Le simple fait d'y renoncer en toute lucidité est déjà la réalisation parfaite. Tous les êtres possèdent une certaine conscience d'eux-même (=ils "connaissent" le Soi) mais ils ne distinguent pas clairement le Soi de ce qui n'est pas lui.(...) Le pouvoirs (siddhi) se rencontrent sur le chemin qui mène à l'intuition du Soi mais constituent, aussi bien, autant d'obstacles à l'obtention de cette connaissance. A quoi bon rechercher ces vains prestiges magiques !"

 

Mais cette réalisation peut être plus ou moins avancées, selon trois degrés : Celui qui "conserve" l'intuition du Soi en vaquant à ses occupations est du type supérieur. Celui qui fait de même, mais au prix d'un effort, est du type moyen. Enfin, celui qui ne peut conserver son intuition qu'en renonçant à toute autre activité, est du type inférieur.

 

"Dans la forme supérieure on se maintient constamment à cette pointe extrême (d'intuition), aussi bien au cours des rêves, etc. que dans les moments où l'on est occupé à réfléchir ".

 

Et cela ne dépend pas d'une activité ou d'une pratique quelconque, comme le précise à la fois le commentaire et la fin de l'enseignement de la Déesse :  "celui qui sait"  "se perçoit comme totalement liéré et totalement asservit à la fois. Voyant clairement que les liens de l'universelle seritude ne sont tissés qu'à l'intérieur de lui-même, il va jusqu'à dédaigner la délivrance elle-même."

 

"A ceux qui, naufragés sur l'océan ténébreux de la transmigration, entonnent jour aprés jour ce Chant de la Sagesse, la Déesse apporte elle-même la barque de la connaissance."

 

Nullepart il n'est question de "pratique", de "signes de réalisation", "d'Eveil" qui confère une autorité sur autrui, de "techniques", de "nombre de mantras à réciter", de "sauver tous les êtres". Juste le soleil brille, on fait la vaisselle et on s'engueule un peu.

 

P.S. : On traduit souvent vikalpa par "pensée discursive" ou "concept". Ce qui permet ensuite d'opposer concept et percept. Comme si la non-dualité était une sagesse anti-intellectuelle, prônant un retour exclusif au "ressenti".

Or, tout cela part d'une erreure de traduction, puisque selon Abhinavagupta et compagnie TOUT est vikalpa : la connaissance intellectuelle par concepts, mais aussi les expériences et les percepts. Tout est construit, tout est illusion qui va et vient dans l'Apparence infinie toujours apparente. Vikalpa signifie "construction imaginaire", ou "dilemme", "hésitation", voire "scrupule". Ainsi, quand Abhinavagupta affirme (au début du chap. 29 du Tantrâloka) que le rituel d'union est réservé aux adeptes qui sont "sans vikalpas", il ne veut pas dire qu'ils sont "sans pensées", mais qu'ils sont "sans hésitation", au sens où il ne sont plus la proie des doutes liés au pur et à l'impur. Nullepart il n'est question de "stopper" le mental à la manière du yoga de Patanjali. Au contraire, Abhinavagupta se moque régulièrement des yogis qui veulent se déssecher l'esprit à force de concentration.

 

 

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24/04/2006

The Shiva Attitude

Vide à l'intérieur vide à l'extérieur, comme un récipient dans l'espace.

Plein à l'intérieur plein à l'extérieur, comme un récipient dans l'océan.

 

Diriger son attention à l'intérieur, tout en ayant le regard tourné vers l'extérieur, sans ouvrir ni fermer les yeux, telle est l'attitude de Shiva.

Hathayoga Pradîpikâ

 

Magnifique illustration dans cette statue de Padmasambhava, célèbre à juste titre :

 

Les vers décrivants cette attitude se retrouvent dans de nombreux tantras.

 

Ecoute Ô Déesse ! Je vais t'exposer tout entier cet enseignement traditionnel : il suffit que les yeux fixent sans cligner pour que se produisent aussitôt la délivrance.

Vijnâna Bhairava Tantra

 

Une image rare du grand savant Gopinâth Kavirâj :

 

 

Feu Nyoshul Khenpo, maître incomparable de la Grande Complétude :

 

Cette posture, tenue avec une ceinture ou des cannes de soutien, se retrouve dans toutes les traditions tantriques. Ici, Narasimha, l'Homme-Lion :

 

La bouche, à l'image de l'ensemble du corps, est détendue, entr'ouverte, "comme les corbeaux".

Attention, toutefois, à ne pas ouvrir trop la bouche !

 

 

12/04/2006

Si l'Eveil est un, pourquoi les éveillés sont-ils si différents les uns des autres ?

Si notre Soi est unique et le même chez tous, comment expliquer la vériété des comportements observée chez ceux qui sont réputé l'avoir réalisé ? N'est-ce pas plutôt la preuve qu'il y a plusieurs chemins et plusieurs "Eveils" ?

 

Le chapitre XIX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "La hiérarchie des sages", répond à cette question. D'abord, le Soi - la conscience - est un et identique en chacun :

 

"En réalité, aucun moyen ne peut servir à obtenir la connaissance libératrice. Celle-ci n'est pas quelque chose que l'on puisse, à proprement parler, obtenir car, par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

 

La conscience est déjà "atteinte". Elle est l'Eveil même.

Toutefois, pour ceux qui n'entendent pas cela, le sage concède que des "traces" (vâsanâ) recouvrent l'intelligence (buddhi). Les "moyens" sont alors ceux qui peuvent anéantir ces impuretés, comme l'on nettoie un miroir. Il y a d'innombrables sortes de traces, autant qu'il y a de représentations. On peut les ramener à : l'absence de foi, l'esprit tordu ("à rebours" comme disent les Tibétains), les activités volontaires et les espoirs fallacieux. Leur remède, ce sont la prise de conscience de leur conséquences, la grâce et le renoncement. Ainsi, l'intelligence, peu à peu purifiée de ces traces, devient capable de refléter la lumière qu'est la conscience. Mais le facteur le plus important, c'est la passion pour la délivrance :

"Pour obtenir la délivrance, il faut y aspirer avec la même passion qu'un homme brûlé sur tout son corps met à rechercher le contact de l'eau fraiche."

 

Plus profondément, notre Soi apparait à chacun selon ses désirs. Argent, réussite, sécurité, santé, pouvoir, avec les méthodes - naturelles ou non - qui permettent de les atteindre. Puis, en s'apercevant que toutes ces pratiques ne produisent que des effets temporaires, l'on se met en marche vers la délivrance. La "fréaquentation des saints", l'ascèse, les vies antérieures, tous ces facteurs combinnés de façon à chaque fois unique expliquent l'immense variété des voies d'accès à la délivrance.

En résumé donc, la voie de la délivrance est déterminée pour chacun par la quantité et la qualité de ses traces psychiques, de ses conditionnements.

 

Et il en va de même chez les "éveillés". Car, même délivrés, ils héritent, du point de vue de ceux qui les observe, de leur caractère. On peut les répartir ainsi en trois catégories :

1/ Les sages a l'intelligence peu conditionnée n'ont pas besoin d'éliminer les autres traces, les désirs, etc. Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup. Ils ont un "mental multiforme". "Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d'effectuer plusieurs tâches en même temps... Chez ces hommes à l'esprit multiple, l'intuition du Soi peut se disperser à volonter vers les objets extérieurs  sans se contredire elle-même".

2/ Ceux qui avaient un conditionnement important doivent pratiquer longtemps et intensément. Ils doivent éliminer toutes les traces pour arriver à comprendre. Une fois ce résultat obtenu, ils ont le "mental anéanti".

3/ Enfin, ceux qui n'ont pas encore détruits toutes ces traces sont encore conditionnés. Ils ne seront pleinement délivrés qu'au moment de la mort. En cette vie, ils ne perçoivent l'irréalité de toutes choses qu'au moment où ils sont plongés en samâdhi. Ils cultivent donc les samâdhi furtifs afin de ne plus jamais croire "Cette chose existe réellement".

 

Chacun à sa manière, tous ces "éveillés" continuent à percevoir l'Illusion que sont les êtres et les choses, mais ils n'y adhèrent plus. Le ciel continue de paraître "bleu", mais l'on adhère plus à cette illusion. Tout est "dans" la conscience, de même que tout est "dans" l'espace.

 

Il n'y a donc qu'un seul Eveil, mais il se traduit par des comportements et des pratiques différentes selon les constructions imaginaires auquelles la conscience s'identifie librement.

 

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05/04/2006

Récapitulation

Le chapitre XVIII de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, intitulée "Servitude et délivrance" dans la belle traduction de Michel Hulin, est à la fois long et dense. En voici d'abord quelques extraits :

 

"Je t'ai décrit, Ô fils de Brighu, cette suprême conscience qui est indépendente des objets connaissables. Nombreuses sont les situations où elle ses laisse appréhender. Mais les gens, égarés par l'illusion, ne parviennent pas, faute d'instruction, à la connaître. Pour la réaliser, il est nécessaire d'être perspicace..."

"...rien de ce qui est perceptible ne peut constituer ta forme propre car cela est éminemment modifiable. Tu n'est donc que la pure aperception, laquelle n'est jamais perceptible. Cette pure lumière, elle-même toujours exempte des traites distinctifs de schoses visibles, est comme irrisée par la diversité multiforme que le corps, l'espace et le temps projettent fictivement sur elle. Ecarte donc toute espèce de représentation synthétique et considère ce qui subsiste, à savoir la pure essence de la conscience, comme ton propre Soi. Ce dernier une fois repéré, il suffit de ne plus prêter attention au reste (le corps, etc.) pour que se dissolve l'inconnaissance, source de la transmigration universelle. La délivrance ne se trouve pas quelque part sur la terre, ni au fond du ciel ni dans les régions infernales. Elle est, pour chacun, le simple déploiement de sa forme propre, une fois suspendue l'activité mentale."

Là, on pourrait croire qu'il est absolument nécessaire de "suspendre l'activité mentale" pour "réaliser" la conscience. C'est pourquoi le sage auteur précise bien :

"Et puisqu'elle constitue notre essence même elle est effective (udita : présente, actualisée) à tout instant. Nous pouvons à tout instant atteindre notre but simplement en mettant un terme à notre propre égarement. Toute autre conception de la délivrance, qui en ferait le résultat d'une activité, est impossible car la délivrance serait alors chose périssable."

Mais Abhinavagupta, dans sa synthèse du Shivaïsme, n'est pas aussi catégorique. En effet, dans sa Lumière des tantras, aprés avoir exposé la "non-voie" qui correspond à peu prés à ce qui vient d'être dit, il expose de nombreuses autres méthodes "inférieures", mais qui mènent au même résultat. Il décrit une multitude de stratagèmes plus ou moins simples pour "atteindre" le Soi toujours-déjà-atteint. Dés lors, la pratique (méditation, rituel) est la manifestation graduelle de notre Soi. C'est la célébration temporelle du préssentiment de ce que nous sommes de toute éternité. Abhinavagupta n'exclut donc pas toute pratique. Comme toute activité, la pratique est la manière dont l'Absolu se reconnait peu à peu. Seulement, il est important de reconnaître d'emblée que notre conscience est parfaite. Sinon, la pratique sera artificielle, voire vaine. L'effort est nécessaire, mais il est lui-même une effet de la grâce toujours disponible et donnée. La Voie, c'est le Fruit qui devient de plus en plus évident, au fur et à mesure que les préjugés s'amenuisent. La Voie inclut son Fruit (comme disent les Sakya). On ne peut sérieusement pratiquer que si l'on a le préssentiment que la pratique ne fait pas réellement "atteindre" le Soi. D'où l'importance de la dévotion. La pratique est une célébration du Soi (âtmaprathâ), elle n'est que dévotion de part en part, dévotion qui consiste à se laisser posséder par l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Mieux encore, tout expérience, même triviale, devient "vénération des empreintes du Maître" (gurupâdukâsmriti) comme disent les Kaulas. Il ne s'agit nullement de s'accrocher à quelque représentation que ce soit, ni de les exclure compulsivement.

Enfin bref, quand vous vous absorbez en vous-mêmes, vous eprouvez une extase ineffable qui emporte tout, non ?

Vous me direz, que signifie "s'absorber en soi-même" ? Eh bien, c'est ce qui se passe, par exemple, au moment de l'orgasme, de l'éternuement, quand vous plogez dans une eau froide, quand vous énoncer intérieurement, presque sans l'articuler "je-je", quand vous énoncez "Om", ou "Ah". C'est une sorte d'embrassement intérieur qui vous prend de partout et nullepart à la fois. Impossible de l'oublier définitivement. Ce "geste intérieur" de la plongée en soi est ensuite répété, à chaque fois comme si cétait la première et la dernière, dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, par curiosité et pour retrouver cette béatitude qui est la source de tout bien-être. Tous les sens ouverts, détendus, le regard absorbé dans le Soi (dans l'espace-conscience), cette attitude émerveillée, dite "de Shiva" peut être savourée, explorée, "pratiquée" au super-marché, en boîte, dans le métro ou bien durant le remplissage de la feuille d'impôt.

Evidement, ses bienfaits ne se déploient que peu à peu et pour autant que l'on fait preuve de "dévotion" envers le Soi.

En fait, cela suffit. Croire en la réincarnation, à l'au-delà, en Dieu, aux anges, aux bonnes vibrations, aux gourous, à la kundalinî et aux chakras, aux esprits frappeurs, aux miracles, tout cela est inutile voire nuisible.

Cette conscience de soi, on peut l'appeller comme on veut. "Plus que cela n'est pas nécessaire, mais moins ne serait pas suffisant", comme dit un maître Dzogchen à propos de la bodhicitta.

 

17:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : pratyabhijna, tripura, shrividya |  Facebook |

04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

01/04/2006

Soyons fous et disons que l'éveil est à la fois éternel et progressif

Les Stances sur la reconnaissance de (soi comme étant) le Seigneur exposent une voie nouvelle, celle de la Re-connaissance. Sa méthode, ce sont des raisonnements pour se défaire de l'idée (fausse) que nous ne sommes que ce corps et cette personne, face à un monde étranger. Le seul effort à fournir sur cette voie est intellectuel : avoir la curiosité d'examiner notre situation sans préjugés.

Cependant, n'oublions pas que cette voie n'est qu'un moyen parmis d'autres enseigné par Shiva dans les tantras. Elle s'inspire de quelques vers du Vijnâna Bhairava. Mais ce tantra révèle bien d'autres possibilités. Au fond, tous les moyens sont bons. Si quelque chose, quelqu'un ou une situation stimulent en nous l'intuition du "je" synonyme d'émerveillement, alors c'est un moyen, c'est notre "divinité d'élection" (ishtadevatâ, yidam). Tout phénomène est une porte, sans exception. Les "méthodes" (upâya) mentionnées ne sont que des stratagèmes (yukti), des outils. De toute façon, quelle que soit la "pratique" choisie, au bout de cinq minutes on se retrouve dans le même émerveillent, la même stupéfaction, n'est-ce pas ? 

De plus, toutes ces approches sont aussi des manifestations, identiques à la Manifestation qu'est Shiva. Rien n'est exclu. Même les constructions mentales peuvent mener à la réalisation de notre souveraineté, car nous sommes doués d'une liberté capable de réaliser l'impossible. Les rituels, les mantras, tout est une occasion d'éveil. En fait, tout est une manifestation de l'éveil, car l'éveil n'est rien d'autre que la texture même de toute expérience. Notre conscience est le disciple questionnant. Tout ce qui se présente est alors le maître et la réponse. Par conséquent, toute expérience, dans la mesure ou elle comporte nécessairement ces deux pôles du sujet et de l'objet, est un dialogue entre le Dieu et la Déesse. Tout est le Grand Tantra qui surgit spontanément ! De même, toute pratique est une manifestation de l'éveil. C'est pourquoi Abhinavagupta, dans la Lumière des tantras, commence par dire que nous sommes toujours déjà éveillés, avant d'exposer les méthodes qui vont amener une manifestation graduelle de cet éveil toujours-déjà-là.

Mais il y a une différence immense entre pratiquer "pour atteindre l'éveil", et laisser l'éveil pratiquer en nous. Entre vouloir s'absorber en Shiva à coups de "techniques" basées sur des "cartes précises", et se laisser posséder par l'évidence de la conscience il y a une différence pratique, justement. La voilà peut-être, la vraie différence entre voies volontaristes et voies de la spontanéité. Par conséquent, la théorie et la pratique du Shivaïsme du Cachemire ne se contredisent nullement. La voie est une manifestation graduelle du fruit éternel, car ce que nous sommes est l'optimisme et la générosité même. 

Mais comme chacun sait, la pierre de touche de tout cela, c'est la vie quotidienne !

 

29/03/2006

Qu'est-ce que la méditation ?

On entend souvent dire que les textes "non-dualistes" (qui enseignent que nous sommes le Soi ou la Nature de Bouddha à laquelle nous aspirons) ne sont que des cartes indiquant le chemin à suivre et la manière de pratiquer. Le sommet de cette pratique serait le "samâdhi sans constructions mentales" (nirvikalpasamâdhi). D'où l'importance de la méditation, seule capable de nous amener à vérifier expérimentalement ce dont parlent les textes non-dualistes.

Or, comme le fait remarquer le sage auteur de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya) en son chapitre dix-septième, la vie quotidienne est pleine de circonstances où disparaissent spontanément les constructions mentales, sans pour autant entrainer la "disparition" de la conscience comme dans le sommeil profond où dans l'évanouissement. Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, une rencontre à couper le souffle, une mauvaise nouvelle. Bref, tous les intervalles, les dicontinuités, les ruptures : entre veille et sommeil, entre une pensée et la suivante... Car la vie mentale et corporelle est discontinue. Et dans ces intervalles, l'on est pas pour autant inconscient.

Pourtant, ces extases passent inaperçues. Pourquoi ? A cause de l'ignorance intellectuelle, consciente. En effet, tant que l'on est pas persuadé que dans ces intervalles se révèle notre Soi, on les vit sans les vivre. Au contraire, une fois informé de leur nature, on peut se laisser aller en eux, de manière à ce qu'ils imprègnent peu à peu toutes nos pensées et perceptions. Evidemment, les pensées sont variées, alors que ces intervalles ont une seule saveur, celle de la prise de cosncience émerveillée de ce "je-ne-sais-quoi" que l'on appelle le Soi.

Par conséquent, le "samâdhi sans constructions mentales" n'est pas, en lui-même, libérateur. Il ne le devient que s'il est cultivé par un intellect informé de sa nature. Alors la pensée se dissoud en lui, en Elle, dans le même temps qu'elle s'y trouve rénovée.

La méditation sans pensées ne suffit pas. Il faut au préalable lire et réfléchir. "Seule la re-connaissance (pratyabhijnâ), expérience qui comporte des constructions mentales (sa-vikalpa), peut tarir cette source de la transmigration qu'est la connaissance incomplète."

A la limite, comme dit plus loin le sage, aucune méditation délibérée n'est nécessaire. Cela peut même être une impasse, qui consiste à croire que les pensées et les sensations "cachent" la conscience sans pensées pleine de félicité.

En réalité, comme l'affirme ici le roi Janaka "Qu'est-ce donc que cette confusion qui s'empare encore de mon esprit ? Je ne fais qu'un avec la félicité absolue du Soi. Qu'ai-je donc à entreprendre ? Qu'y a-t-il, pour moi, à atteindre ? Où et quand pourrais-je obtenir quelque chose que je n'ai pas déjà obtenu ? A supposer que cela ait lieu, comment ce qain serait-il réel ?"

L'effort pour discipliner l'esprit est vain. Tout ce qui apparait, apparait dans la conscience et n'existe qu'à travers elle. De plus, toutes les apparences sont identiques à l'Apparence. Toute expérience, avec ou sans construction mentale, est donc expérience du Soi. Et cette diversité, aprés tout, n'est que l'effet de son libre désir. A quoi bon se fatiguer pour "stabiliser" un "état naturel" (svasthyâ) factice. Le véritable état naturel est le Soi, toujours déjà présent. En le re-connaissant par la lecture, la réflexion et le laisser-être, sans forger d'étapes arbitraires ou de dualité entre "théorie" et "pratique", toute activitée est graduellement transformée. Cette transformation se traduit par une paix intérieure et une certitude croissante. Elle ne peut se mesurer de l'extérieur ou par des expériences visionnaires ou soi-disant miraculeuses qui peuvent toujours être reproduites artificiellement. Le véritable "accomplissement" (siddhi), c'est la conviction que nous ne sommes rien de tout cela.

Voilà la véritable "délivrance-dès-cette-vie" dont parlent les textes non-dualistes.

 

14:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : pratyabhijna, tantra, meditation, eveil |  Facebook |

26/03/2006

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Il y a l'être (sat). Il y a la conscience (cit). Et il y a l'union des deux : félicité (ânanda).

Au départ, cette extase est pur mouvement. Tout est possible, fluide. Puis, ce baîllement de plaisir (vijrimbhana), cette délectation émerveillée (camatkâra) se crystallise (âshyânîkrita). L'origine première, le commencement du commencement de cette perturbation est insondable, comme l'illustre cette magnifique suite mathématique mise en couleur :

 

Cette photo donne une idée des la manière dont les phénomènes s'engendrent les uns les autres dans la continuité. Il n'y a pas rien d'abord puis, soudainement, quelqque chose. Tout existe toujours. Tout est l'être. Mais l'être se connait par touche successives, suscitant ainsi le monde et le temps, un peu comme dans l'histoire de l'éléphant dans le noir. Il n'y a donc pas de commencement absolu. Seulement une succession d'aperçus, d'inspirs et d'expirs, d'éveils et d'assoupissements. Et si l'être se connait ainsi partiellement, successivement, c'est parce qu'il est doué de conscience (caitanya), synonyme de souveraine indépendance (svâtantrya). Ce monde est illusion (mâyâ); l'illusion est ignorance (ou plutôt connaissance incomplète), et cette ignorance est, finalement, liberté. 

La première originalité de la Reconnaissance, c'est de penser le Principe comme mouvement, alors que la plupart des métaphysiques occidentales comme orientale dévalorisent le mouvement. Il va sans dire que ce pur mouvement originel est décrit également en termes sexuels, puisque ce mouvement est issu de l'étreinte du couple être-conscience ou sujet-objet. Autrement dit, et sans vouloir choquer personne, notre monde est, primordialement, l'orgasme éternel du Dieu et de la Déesse. Puis apparaissent les univers et les créatures, comme autant d'embryons en gestation jusqu'à la prochaine extase.

La seconde originalité, c'est d'affirmer que cette extase continue, jusqu'à maintenant et pour toujours. Le plaisir originel semble se cristalliser, se fragmenter, la conscience et le monde se séparent. En réalité, c'est un jeu. La diversité des phénomènes est le divertissement du couple. Et la douleur, dira t-on ? La douleur physique, répond la Reconnaissance, est elle aussi une forme pervertie de l'extase originelle, atemporelle, qui affleure à chaque instant. La succession des plaisiss et des douleurs baigne dans l'extase éternelle. Si je reconnais que tous les phénomènes sont moi, que toute expérience est reconnaissance de soi, alors l'harmonie (sâmya) prédomine. Il y a des souffrances, mais elles sont qualitativement différentes. Sinon, si l'on ne reconnait pas en chaque phénomène, en chaque acte de conscience, un épisode de l'étreinte éternelle, alors règne la disharmonie (vaishâmya). D'un seul être surgissent le samsâra et le nirvâna, selon que l'être est reconnu (se reconnait) en son intégralité ou non. Un peu comme les dessins ambigus d'Escher.

Troisième originalité, enfin. L'Advaita Védânta nie l'objet : seul le Sujet (la conscience) est réel. Le Bouddhisme nie le sujet : seuls les phénomènes (les dharmas) sont réels. Or, il est certain que chacun de ces points de vue comporte sa part de vérité. Donc, unité ou multiplicité, dualité ou non-dualité : faut-il vraiment choisir ? Non, déclare la Reconnaissance, car la réalité ultime, ce n'est ni l'unité ni la dualité, ni la conscience ni les phénomènes, mais plutôt la relation entre le sujet et l'objet. Il n'y a pas à exclure le Dieu au détriment de la Déesse, ou l'inverse. Ce qui est créateur, c'est leur relation. Dès lors, le yogi est celui qui est constament attentif à cette relation entre le sujet et l'objet. Si cette relation est ressaisie en sa globalité, elle engendre une expérience harmonieuse, sinon c'est le devenir ordinaire.

Note : cette idée de relation est bien évidemment à rapporcher de celle, bouddhiste, d'interdépendence des phénomènes (pratîtyasamutpâda).

 

17:12 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti, abhinavagupta, tantra |  Facebook |

22/03/2006

Que signifie l'expérience du sommeil profond ?

Le Soi, notre vraie nature, n'est pas un objet connaissable comme cette table, et pourtant il n'est pas inconnaissable. Les choses que l'on peut connaître ne constituent pas la vraie connaissance. La vraie connaissance, c'est connaître ce par quoi tout est connu, et que l'on peut appeler "conscience" (cit) ou "connaissance" (jnâna). Elle est Manifestation, Existence et Lumière, car tout brille dans sa Lumière, tout apparaît et disparaît dans son Apparence. Elle est l'être de ce qui est, et aussi l'être de ce qui n'est pas. Alors que la table n'existe que dans et par l'acte de conscience qui l'illumine, la conscience est connue elle-même par elle-même, comme une lampe. Ce qui nous empêche de la reconnaître dans sa pureté, c'est notre tendance à objectiver, à réifier : nous sommes habitués depuis si longtemps à ne voir que les reflets ! La conscience est le miroir, ce vaste espace sans limite dans lequel nous voyons, espérons et craignons. Elle voit les choses et les pensées, elle est le Témoin. Tout ce qui peut être connu sur le mode du "cela" - tout ce qui peut-être objectivé - n'est pas la conscience. Pour l'appréhender, il suffit donc d'écarter les choses, les objets.

Mais alors, objecte (!) le jeune Ashtavakra au sage roi Janaka, dans le chapitre XVI de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ : "S'il suffit, Ô roi, de ce retrait de l'esprit dont tu as parlé pour que se manifeste la suprême conscience, celle-ci doit aussi bien être révélée dans le sommeil profond [et l'évanouissement et tous les "blancs mentaux"] car l'esprit s'est alors détourné des objets. Dès lors, à quoi bon utiliser d'autres moyens ? Le sommeil, à lui tout seul, permettra d'atteindre le but !"

Le roi répond, en substance, que dans le sommeil profond, sans rêve, le Soi reste obnubilé par l'inconscience, qui est comme l'objet le plus subtil.Cette hébétude est, en effet, encore une forme d'objet, c'est le "rien" qui forme la toile de fond de toutes les autres expériences. C'est une épure de l'objectivité. La pure Manifestation indivise qu'est la conscience commence par se nier elle-même avant de se prendre pour "ce corps face à cette table". L'insconcience, ce voile de torpeur, est le résultat de cet oubli de la plénitude. Cette absence est le prélude nécessaire à la Manifestation divisée et fragmenté. Cet état de vide est un état et un objet connu. On s'en souvient en disant "j'étais inconscient". C'est un objet, une chose, une construction, alors que la conscience ne peut jamais être appréhendée ainsi. Elle est "ce qui connait" cette absence, cette insconscience. Croire que la conscience disparaît réellement lors du sommeil profond est une illusion. Habitués que nous sommes à nous identifier aux sensations, aux pensées et aux objets limités, nous coryons que nous disparaissons lorsqu'ils disparaissent ! En réalité, ils se fondent dans la conscience, en nous, dans l'être pur, qui est l'acte de percevoir. Les objets perçus apparaissent et disparaissent, mais la perception elle-même ne disparait jamais, tout comme l'océan ne disparait pas lorsqu'une vague se résorbe en lui !

La conscience, notre vraie nature, n'est donc ni le sommeil profond ni aucun autre état, mais "ce qui perçoit" ces état changeants. Voilà pourquoi elle est immortelle. Elle est le Souverain Bien : tout ce qu'on peut désirer n'est en effet qu'un fragment de sa Manifestation. Elle est absence de peur, car tout ce que je perçois, c'est moi, pure Manifestation. La mort, la souffrance, gains et pertes n'existent qu'en moi. Voir cela, voir ce qui voit, c'est voir tout ce qu'il y a à voir, et la souffrance s'en trouve transfigurée. Comme un drame. La souffrance est toujours là mais, éclairée à la lumière de l'Eternelle, elle change de visage.

Cette pure conscience est accessible entre deux pensées, entre veille et sommeil, au moment où l'on éternue, où l'on est surpris, perdu, endormis, réveillé, choqué, contrarié, paralysé, stupéfait, etc. On peut cultiver ces "samâdhi furtifs", ces moments atemporels pour nourrir les autres moments. Peu à peu, cet émerveillement imprègne tout, le plaisir comme la souffrance, la légèreté comme la lourdeur.

Ou bien, on peut simplement "retourner" l'attention vers soi, dans un acte de pure conscience de soi. Dire "je". "Je", et non pas "je suis la conscience, je ne suis pas le corps". "Je" est le mantra ultime. Un "je" sans contraires, sans ennemis, un "je" qui n'est ni ceci ni cela, mais qui embrasse tout en lui, sans divisions, mais sans exclure non plus les formes infiniement variées. L'énoncer doucement, de manière vivante, c'est se reconnaître comme Seigneur, dit la Reconnaissance. Enoncez-le et il s'enoncera tout seul, comme une sorte d'extase permanente à l'arrière-plan de toutes les autres pensées et paroles.

 

 

11:28 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : pratyabhijna, soi, atma |  Facebook |

16/03/2006

A quoi bon s'interroger sur la signification du mot "est" ?

Paroles directrices pour la méditation se rapportant à l'être

 

L'être est ce qu'il y a de plus vide tout en étant profusion

L'être est ce qu'il y a de plus commun tout en étant l'unique

L'être est ce qu'il y a de plus compréhensible tout en étant le retrait

L'être est ce qu'il y a de plus galvaudé tout en étant origine

L'être est l'appui le plus sûr tout en étant abîme

L'être est ce qui est sans cesse redit et en même temps ce qui garde le silence

L'être est ce qui est le plus oublié tout en étant la mémoire

L'être est la contrainte la plus contraignante tout en étant libération

 

Profonde récapitulation des paradoxes de ce que la Reconnaissance appelle l'Apparence (prakâsha) ! tirée du Concept fondamentaux de Heidegger (p.71sqq.).

17:56 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : heidegger, pratyabhijna, etre |  Facebook |

15/03/2006

En quel sens la conscience est-elle "inconnaissable" ?

La conscience n'est pas connaissable sous la forme d'un objet. L'on ne peut appréhender la conscience de la même façon que l'on perçoit une table. Tel est, du moins, l'enseignement de la Doctrine secrète jusqu'à présent.

Mais alors, se demande le disciple, comment peut-on connaître la conscience ? Auparavant, le maître a évoqué la nécessité d'écarter tous les phénomènes pour la saisir en sa pureté, puis il a démontré que tous les phénomènes n'étaient que des illusions projetés sur elle comme des reflets sur un miroir. Mais alors, la connaissance de la conscience ultime, pareille à un ciel vide, est-elle compatible avec la vie quotidienne ? S'il faut que tout disparaisse pour la connaître et se délivrer de la souffrance, le sage cessera de vivre ! Et puis, sans phénomènes, sans objets, à quoi peut bien "servir" cette conscience pure ? N'est-ce pas encore ce "culte du néant" dénoncé par certains ?

Le chapitre 15 de la Doctrine secrète, intitulé La femme-ascète, élucide ces difficultés.

Comme à son habitude, le maître répond par une histoire. Le fils du dieu de la mer, déguisé en brahmane, débat contre une assemblée de brahmanes. Ils perdent chacun leur tour, et le faux brahmane envoie alors ces infortunés rejoindre son père au fond des océans. Ce faux barhmane, c'est Ashtavakra, le "Huit-fois difforme" selon la traduction d'Alain Porte (voir sa traduction de l'Ashtavakra Gîtâ).

Débarque alors une mystérieuses femme-ascète. Elle interroge Ashtavakra sur l'Inconnaissable : "Le connais-tu ?" Il répond que oui, et répète l'essentiel de l'enseignement donné jusqu'ici dans la Doctrine secrète : la conscience est la Déesse qui crée et contient tous les univers comme une cité reflétée dans un miroir.

Mais la vieille femme le questionne sur les difficultés que l'on vient d'évoquer, justement : "Tu affirme d'une part que la conscience est inconnaissable, et d'autre part que c'est en la connaissant que l'on parvient à l'immortalité". Tu te contredis ! En fait, "tu perçois directement la totalité des reflets, mais tu ne perçois pas directement le miroir." Autrement dit, tu te paie de mots.

Ashtavakra, plein de honte, s'en remet à la sagesse de cette femme: "Tant que cette connaissance n'aura pas été intériorisée  dans les profondeurs du Soi elle pourra être proclamée et entendue des milliers de fois, ce sera toujours en vain."

La conscience est inconnaissable au sens où elle n'est pas connaissable par un autre moyen qu'elle-même. Elle se connait elle-même, par elle-même. Pour la connaître, il suffit donc de retourner son attention vers "ce qui regarde". Cette conversion est la connaissance directe du Soi. Cette conscience de soi est le sens véritable du mot "je". C'est une Parole qui s'énonce spontanément à l'arrière-plan de toutes nos paroles.  Personne ne peut l'énoncer délibérement, mais personne ne peut non plus l'empècher de "parler". Elle est à la fois silence et récapitulation de tous les discours possibles.

"La suprême Puissance qu'est la conscience est la Déesse et le fondement de l'univers. Elle qui manifeste toutes choses, en quel temps et en quel lieu n'est-elle pas manifestée ? Là où elle ne se manifeste pas, rien ne serait manifesté. La Puissance qu'est la conscience se manifeste à travers la non-manifestation elle-même !" Comme dit Abhinavagupta dans la Lumière des tantras (I, 53) : "Même la non-existence des choses a (elle aussi) nécessairement pour fondement l'expérience du '(Tiens, la table n'est pas ici!'). La notion 'ceci n'existe pas' diffère, en effet, de (l'état d'inconscience propre à) un objet inanimé, tel un mur." L'inexistence n'existe qu'à l'intérieur de l'existence.

Vous direz peut-être que retourner son attention vers soi, vers le Soi, demande des efforts énormes incompatibles avec une vie ordinaire. Mais "le regard intérieur est dépourvu de toute tension : comment pourrait-il appartenir à un intellect tendu dans l'effort ? C'est pourquoi tu dois approcher ta propre essence en abandonnant toute espèce de tension. Alors, pendant un instant, tu rejoindras ta propre essence et tu t'y maintiendras sans pensée. Puis tu te souviendras (de la question précédente) et tu comprendras en quel sens la conscience est à la fois inconnaissable et parfaitement connue." 

Se laisser aller dans le "je", comme on se laisse bercer par une musique, est possible.

10:13 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : pratyabhijna, abhinavagupta, tantraloka |  Facebook |

10/03/2006

Y-a t-il une philosophie des tantras ?

Depuis quelques années, on voit régulièrement le thème du "Tantra" apparaître dans la presse occidentale. Il y est présenté comme une méthode reposant sur la sexualité, et donc sur le ressenti. Ce n'est pas faux et c'est merveilleux, mais le Tantrisme, ce sont aussi des philosophies et des manières de penser.

La formulation la plus aboutie du Tantrisme est sans doute la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ). Exposée dans un poème en sanskrit, elle a donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée centrale en est aussi simple qu'inouïe : nous sommes Dieu, parce que la conscience est l'attribut divin par excellence. Et le monde est engendré, à chaque instant, par l'union de Dieu et de la Déesse, celle-ci personnifiant la conscience que Dieu a de lui-même. La conscience (la déesse) et le monde (le Dieu). Pour nous convaincre de cette idée assez extravaguante à première vue, l'auteur analyse nos expériences les plus quotidiennes, telles que le souvenir ou le sommeil. Découvrir l'extra-ordinaire dans l'ordinaire, telle est la voie que nous propose cette pensée à la fois exotique et parfaitement d'actualité. Une traduction inédite vient de paraître chez l'Harmattan : les Stances sur la re-connaissance (de soi comme étant) le Seigneur, avec des commentaires, des notes et une introduction au contexte de l'oeuvre, disponible sur Amazon. Vous pouvez également découvrir cette phlosophie et la religion dont elle est issue en allant sur ce site.

08/03/2006

Tout est relatif... mais relatif à quoi ?

Le monde "objectif" est le résultat d'un consensus entre les points de vue "subjectifs". Tout est affaire de croyance, et la "réalité" n'est que la croyance dominante. Tel est l'enseignement donné par le yogin au prince égaré, aprés être sortis du "monde à l'intérieur du rocher", au chapitre XIV de la Doctrine secrète.

Chacun imagine, et influence les autres par voie télépathique (non pas au sens occultiste; simplement, si j'ose dire, chaque rêve influence les autres). L'univers est le résultat de cette interaction des imaginations. Plus une croyance ou une création mentale est constante et forte, plus elle a de chance de s'imposer.

S'ensuit une énnumération d'exemples tirés des règnes animaux et humains qui montrent le caractère subjectif de nos perceptions. Le monde surgit des modifications de nos organes sensoriels. Une eau tiède pour untel est froide pour un autre. Rien ne peut être définit objectivement, c'est-à-dire indépendamment de sa relation à notre corps. Et cette multiplicité de points de vue se déploie "dans" l'espace de la conscience infinie. Les choses sont perçues par le corps. Le corps est perçu par le mental, qui est perçu par la conscience. Quant à la conscience, elle se perçoit elle-même par elle-même. "Tout ce qui est manifesté, intérieurement ou extérieurement, est inclus d'avance dans cette essence même de la manifestation (qu'est la conscience). Cette pure essence de la lumière, en laquelle le monde entier est comme résorbé, se manifeste librement à l'intérieur d'elle-même, partout et toujours."

"Quant aux éléments dogmatiques que les uns et les autres surajoutent à cette pure essence, ils sont de peu d'importance. Tout ce qu'elle manifeste demeure contenu en elle, comme les reflets dans le miroir."

On compare souvent la conscience à un espace. Mais la Reconnaissance (qui est la philosophie professée dans la Doctrine secrète) distingue espace et conscience : "L'espace a la nature d'un vide. Aussi est-il capable de contenir autre chose que lui-même, à savoir le monde sensible. Mais la conscience absolue n'est partout et toujours que plénitude indivise. Comment tolérerait-elle en son sein ne serait-ce que l'ombre de la dualité ? Aussi est-ce de manière spontanée, par la surabondance même de sa liberté et sans avoir recours à un quelconque matériau, qu'elle fait apparaître dans le miroir de sa propre essence uniforme la prodigieuse variété des êtres mobiles et immobiles. De même que l'unité du miroir n'est en rien compromise par la diversité de ce qui se reflète en lui, de même l'unité de cette Puissance unificatrice qu'est la conscience n'est en rien compromise ou altérée par le foisonnement des apparences cosmiques."

La conscience se prend librement pour l'espace infini dans lequel apparaissent les univers. Elle se nie elle-même dans le sommeil profond et elle devient le psychisme (citta, sem en tibétain) lorsqu'elle parait recouverte par les traces inconscientes (vâsanâ, bagshag en tibétain).

"Mais la pure conscience 'Je' demeure l'énergie suprême de la conscience, celle qui jamais ne se divise." L'apparence de division est adventice. La conscience cosmique imagine d'abord un univers commun, puis elle s'identifie à une infinité d'êtres limités qui chacun projettent leurs images mentales sur cet univers "objectif" : un rêve dans un Rêve. "Le proche et le lointain, le long et le bref ne sont que pures créations mentales réfléchies dans le miroir intérieur de la conscience. Médite là-dessus et défais-toi de tes illusions en t'appliquant à réaliser mentalement la pure conscience. Tu deviendras alors aussi libre que je le suis."

Pour ma part, je ne crois guère aux miracles. Les "pouvoirs surnaturels" (siddhi), omniprésents dans la culture indienne, sont plutôt une manière de décrire des expériences intérieures autrement difficilement communiquables. Le vrai "troisème oeil", c'est l'oeil unique à partir duquel je perçoit tout ce qui apparaît en lui, tel ce "miroir sans cadre ni support" dont parle le maître Chan Houeï Neng. Au-delà des fariboles et de l'aspect "contes pour enfants" et autres adolescents attardés de ces textes, ces accomplissements expriment des intuitions et des découvertes qui nous concernent tous, quelques soient les temps et les lieux.

 

19:22 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : pratyabhijna, relativisme |  Facebook |

06/03/2006

Dépasser l'ego, ou bien tout dépasser par l'ego ?

Quel est le message des sagesses de l'Inde ? S'agit-il d'anéantir son ego pour continuer une existence toute impersonnelle ? La plupart des formes populaires de sagesses dérivées de l'Hindouisme ou du Bouddhisme prétendent que oui.

 

Pourtant, lorsqu'on lit les sources indiennes, à savoir les textes comme les upanishads ou les tantras, le message est loin d'être aussi unanime... Comme si, au-delà du renoncement à son "petit" moi, il y avait un autre horizon qui, lui, passe par le moi comme par le centre de tout. Un moi qui dépasse tout en embrassant tout. Au lieu de fuir.

 

J'ai trouvé une confirmation de cette idée dans un texte non-dualiste écrit au Cachemire vers 950 Ap. J.-C: le Yogavâsishta (traduction française malheureusement épuisée). C'est un peu comme les Mille et une Nuits, mais dans une version non-dualiste et d'une profondeur spirituelle sans pareille. Sur la forme, cela ressemble aussi beaucoup à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. Bref, c'est un vrai régal.

Voici le passage en question :

 

1  La forme suprême de l'ego (ahankâra) est celle qui est associée à cette compréhension : "Je suis tout cet univers. Je suis le Soi suprême impérissable. Il n'y a rien d'autre."Cette forme d'ego mène à la délivrance, et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant (jîvanmukta).

2  Une seconde forme de l'ego, elle aussi auspicieuse, s'exprime ainsi : "Je suis différent de tout. Je suis plus subtil qu'un centième de la pointe d'un cheveux." Elle mène aussi à la délivrance et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant.

3  "Je suis seulement le corps fait de bras, de jambes, etc." : cette conviction correspond à la troisième forme de l'ego. Elle est imaginaire et non réelle. Cette dernière forme de l'ego est profane (laukika). Elle est absolument sans valeur. L'on doit à tout prix la délaisser. Elle est mauvaise et l'on doit la considérer comme notre ennemi.  (Sthitiprakarana, sarga 33, shlokas 49-54)

 

Le dépassement de l'ego enseigné par la plupart des sages correspond à la seconde forme de l'ego : c'est le "je ne suis rien, je n'existe pas, je suis une illusion" [=dépassement de l'ego grossier], suivit du "je ne suis rien de perceptible ni de pensable, je ne suis aucun phénomène, je suis seulement la pure conscience impersonnelle" [=identification à l'ego subtil].

Mais, au-delà de ces deux formes de l'ego, il y a l'ego "suprême" qui à la fois dépasse et inclus tous les phénomènes auquels on pourrait s'identifier. Au lieu de se dire qu'on est ceci ou cela, ou bien même que l'on est la conscience pure pareille à l'espace infini, on se reconnait comme ego qui est à la fois le Tout et au-delà du Tout. Autrement dit, "je" suis à la fois le sujet (la conscience qui perçoit) et l'objet (le corps, le monde...).

 

Donc, plutôt que de renoncer au "je", il s'agit de l'étendre à l'infini pour lui faire inclure toutes choses.

11:39 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yogavasistha, ego, eveil |  Facebook |