02/11/2005

Tout rituel n'est-il pas un TOC déguisé ?

En repensant à toutes ces règles qui font la vie des brahmanes, je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec les Troubles Obsessionnels Compulsifs, ou TOC. Par exemple, telle femme ne peut s'empêcher de verifier 100 fois que sa porte est bien fermée. Telle autre doit laver tout ce qu'elle voit, le ranger et le re-ranger à longueur de journée. Faute de quoi,  leur angoisse devient insupportable.
Les rituels ont la même fonction. Ils appaisent une angoisse par la répétion quasi-obsessionnelle d'actes assez absurdes en eux-mêmes. Tout comme on donne un hochet à bébé pour le calmer, on donne un vajra à l'adepte du bouddhisme tibétain. Sans parler du rosaire (mâlâ). Que personne ne doit toucher ni voir, bien sûr...
Au fond, il n'est pas étonnant que l'atmosphère dans les centres bouddhistes tibétains paraisse parfois si bizarre. Le Vajrayana a conservé la plupart des règles inventées par les brahmanes. Règles de castes, de pureté, de secret, de hiérarchie. Qui se retrouvent dans le tantrisme.
On retouve la même obsession de purification, les mêmes répétitions, les mêmes rituels pour se protéger, la même redondances de rituels de confession, etc. On en rajoute, on le fait en double, en triple, juste au cas où, juste pour être sur (100 000 proternations, + 10%, "pour être sûr"). Mais les saints, les vrais pratiquants, eux ne s'arrêtent jamais, nous disent les lamas. Rosaire, mantras, prières, proternations, moulins à prière. On tripote, on bidouille, on se balance à longueur de journées pour éloigner l'angoisse. "Tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il ne sait pas rester en repos dans une chambre" disait Pascal, cet odieux personnage.
Bien sûr aussi, le principe du tantrisme, c'est d'utiliser le mal pour soigner le mal. L'exemple classique, c'est manger des flageolets pour calmer les flatulences... Mais les applications ne sont pas entièremment convaincantes.
Dans toutes les formes de tantrisme, il y a certes une forme de réconciliation de l'esprit et des sens. Mais il y a aussi des aménagements de névroses, des psychoses, de la paranoïa en veut-tu en voilà, des délires de toute-puissance, un fantasme de tout maîtriser avec des techniques, l'idée que la femme est une sorcière, mais qu'on peut s'en servir, l'idée que la fin justifie les moyens, l'idée que l'esprit critique est un démon, l'idée que l'argent et le pouvoir sont des signes de réussite spirituelle, etc.
Bref; restons éveillés. Moi, par exemple, je mange des carottes, et je vais nager trois fois par semaines.

13:17 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

01/11/2005

Faut-il diviniser l'émotion ?

Hier soir, je regardais sur Canal+  la promotion du documentaire sur Ammaji, célèbre femme gourou, à la tête de nombreux mouvements caritatifs, et originale en ceci qu'elle prend dans ses bras ses fidèles comme une mère. Considérée par eux comme une incarnation de la Déesse, elle sourie tout le temps.
 
Elle me rappelle la bonne que j'avais à Pondy. Deux mois aprés le Tsunami et quelques émeutes, elle était toujours souriante.
 
Bien sûr, je suis touché par cette femme. Mais, quand je vois une femme indienne standard s'occuper de ses enfants sur le trotoir, sur un quai de gare, ou bien dans une campagne ravagée, je suis infiniment plus touché. C'est, comme qui dirait, d'un autre ordre. On peut penser que je ne suis qu'un philosophe coincé, mais tant pis, j'assume. Aller au-delà de l'apparence, de l'impression, du moment présent.
 
Et là, je prend consciencede ce qui m'empêche de pleinement adhérer à Ammaji. Il n'y a que de l'émotion de groupe, centré sur une icône maternelle. Dans cette mise en branle d'instincts grégaires, il y a, me semble t-il, quelque chose de malsain. Une abdication de l'esprit critique, du sens de la mesure. Et cet abandon n'est pas un abandon au divin, mais bien plutôt à une émotion divinisée. Il y a quelque chose comme de l'idôlâtrie là-dedans, l'évocation d'une puissance qui nous dépasse, et qui est bonne, certes. Mais qui pourrait, aussi bien, être mauvaise.
 
Ceci dit, il se trouve que le charisme de cette femme aide certains des plus démunis en Inde. Comme quoi, la Mâyâ (l'illusion) n'est pas un mal en elle-même.

12:55 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

27/10/2005

Hyiiyuuuummmmm !!!

Ce soir, exceptionnellement, j'écris un second billet. Juste pour signaler une trouvaille. Une authentique perle de chez Perles. Jugez plutôt : www.humuh.org. Enfin une tertön à la hauteur des rêves nos plus fous ! J'adore son terma, nettement plus jouissif que ceux de Chögyam et Traktung (aka "le petits fils de Schubert" et "le fils caché d'Henry Kissinger" respectivement...). Ajoutons, pour le public débutant en ces matières, qu'un terma ("trésor" en tibétain) est généralement un cycle d'enseignement et de pratiques réputé caché au VIIIème siècle dans l'esprit de ses disciples par le superman du Vajrayâna, Padmasambhava, . Ils sont censés s'en souvenir durant leurs réincarnations successives. Pour les nouveaux toujours, je tenais à préciser que je suis moi-même un grand tertön. Si on me voit dans un supermarché, j'ai l'air de n'importe quel crétin, mais en fait, je suis Pay-pal Pas-glop Rimpoché, de la lignée Ripou-pa. Je ne rigole pas. Et vous non plus d'ailleurs, sinon vous irrez en enfer ! Mais je ne prend pas les chèques, conformément au "Sutra Exposant Directement les Points Essentiels du Vajra-Bizz" (rDor-jes Biz-a gyi Nad ki sg'rel-ba [prononcer "wa"] mDo Shes-bya-ba), texte important de mon propre terma.
Sur ce, bon soir (j'ai du boulot, je dois en effet transcrire rapidement, avant qu'elle ne s'efface de mon esprit béni, une nouvelle pratique, spécialement émanée des Bouddhas des Trois Temps pour enfumer les êtres de l'âge sombre que nous sommes : "La Pratique Essentiel du Don [skt : dâna] de Plaisir, Instruction Secrétissimes et Profondes pour Offrir Son Corps au Maître", inspiré du Kâlacakra).

20:02 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

26/10/2005

On a pas toujours les vaches qu'on veut...

"Voici la recette des 'cinq produits de la vache', qui détruit les plus grands péchés : Un demi-pouce de bouse de vache, 100gr d'urine [de vache, évidemment], 200gr de beurre clarifié, 300gr de lait caillé, 500gr de lait et 100gr d'eau [trempée dans de l'herbe] kusha.
On doit prendre la bouse d'une vache noire, l'urine d'une vache grise, le beurre d'une vache brune, le lait caillé d'une vache blanche, et le lait d'une vache cuivrée.
Mais, si on ne dispose pas [de vaches] de toutes ces couleurs, on recommande de choisir une vache brune..." (Somashambhupaddhati II 110-113, trad. H. Brunner)
 
On secoue, et on boit (je simplifie). Pourquoi ? Pour se purifier. De quoi ? Des manquements aux observances (samaya, vrata), des fautes (bhanga, pâpa, pâtana).
Exemples : "Si le linga de [l'adepte] est détruit, perdu, brûlé ou emporté, ou bien emmené par des souris, des corbeaux, des chiens ou des singes, il faut [...] installer un autre linga. [...] Si le linga est touché par des personnes qui suivent le vâmamârga ou le dakshinamârga [=les rituels des tantras de Bhairava], on récitera 10 000 [mantras] 'Aghora'. [...] Lorsqu'un [adepte de la classe] brahmane est touché par un marchand ou un serviteur (shûdra), il doit jeûner deux jours dans le premier cas, trois dans le second..."
Ces exemples sont extraits d'un manuel composé par un shivaïte libéral du Cachemire, un peu avant Abhinavagupta. A la lecture de ces sympathiques préceptes, on comprendra qu'il n'était pas exactement du même bord qu'Abhinavagupta. Contrairement à ce qu'ont écrit Daniélou et d'autres, le Shivaïsme n'est pas une religion 'égalitaire'. Les shivaïtes furent intolérants. Dans le sud de l'Inde, les pieux shivaïtes commémorent chaque année l'empalement de 10 000 jains (adeptes de la non-viloence qui ont inspiré Gandhi) par un roi shivaïte, sur les conseils du grand saint que fut Sambandhar (on en a une jolie statue à Guimet). Il y a même des bas-reliefs de l'époque, témoignages d'une étonnante virtuosité dans l'art de l'empalement : par en bas, par en haut, en travers, etc.
 
La religion de ce Somashambhu fut la principale religion shivaïte de l'Inde (et de l'Indonésie et de la péninsule indo-chinoise, car les shivaïstes aussi sont des "civilisateurs/colonisateurs") : le Shaiva-siddhânta ou "Dogme de Shiva". Aujourd'hui encore trés vivant dans le sud de l'Inde, ce courant prétend être une révélation supérieure aux Védas. Mais, comme on le voit, le système des castes, le système brahmanique, s'y trouve transposé et bien conservé.
C'est, en fait, une gnose ritualiste: Shiva a révélé la connaissance des rituels à accomplir pour être délivré du samsâra ou renaître dans un paradis, etc.
 
Ceci dit, cette religion est essentielle pour comprendre Abhinavagupta. Car ce dernier appartient à une forme de Shivaïsme "ésotérique" qui dépasse le Shaivasiddhânta, tout en l'intégrant. Ainsi, il faut connaître cette "grammaire du rituel" pour comprendre La Lumière des Tantras (Tantrâloka) d'Abhinavagupta. Car cette lumière veut être celle de tous les tantras, ceux de Bhairava, mais aussi ceux du Shaivasiddhânta. C'est, dit Abh, le "tronc commun" du shivaïsme. Dans la synthèse d'A, dans une optique "non-dualiste", donc, on retrouve le rituel, le sectarisme et la mysoginie. Tout y est rituel. Sauf qu'au lieu d'apserger le linga avec du lait etc (comme dans le shivaïsme "commun"), on lui fait oblation d'alcools, par exemple. Du côté sectarisme, on a une division en d'innombrables sous-sectes, chacune plagiant les autres tout en trétendant détenir LE mantra "plus blanc que blanc". Et pour éviter les mélanges accidentels (grande peur des Indiens), chaque "loge" à un code gestuel secret. Du côté de la mysoginie, on est pas en reste. La femme y est toujours considérée comme naturellement impure, et c'est cette impureté qui la rend intéressente et, éventuellement, adorable. Car qui dit impureté dit puissance (shakti). La femme est donc un instrument. Il s'agit, par les rites sexuels notamment, d'attirer des démonesses, des "femmes-vampires" pour, grâce à des "moyens habiles", les vampiriser à leur tour. C'est le thème de la "conversion des démons", qui deviendra central dans le Bouddhisme tibétain.
 
A ce propos, on dit souvent que les histoires de démons sont, dans le Bouddhisme tibétain, des restes du shamanisme tibétain, comme si rien de tel n'existait en Inde. On cite souvent le "chöd" en exemple. Mais rien n'est plus faux. Les tantrismes de l'Inde sont perclus de shamanisme. Et faut-il rappeller que l'Inde abrite des centaines de tribus animistes, parfois "cannibales", qui ont toujours fait fantasmer les indiens "urbanisés". Le tantrisme est, en grande partie, le résultat de l'interaction entre la mentalité brahmanique et des fantasmes sur les "sauvages" aborigènes (âdivâsî). Car, bien évidemment, tous les rituels, les tantras etc, y-compris bouddhistes, furent composés par des brahmanes se faisant des idées sur les "femmes sauvages" (dâkinî).
 
Bref, tout cela est un peu embrouillé, certes. Mais on ne peut pas se contenter de dire shivaïsme égal "luxe, calme et volupté". Tout est compliqué, rien n'est simple, surtout si l'on en veut rien savoir. Personne n'est tout blanc. Il n'y a pas de "lignée" idéale.
 
Ceci étant, je ne crois pas que ce constat doive nous rendre comfortablement cynique. La compléxité - humaine - du tantrisme, bien comprise, me le rend plus précieux encore et plus estimable.
 
Et puis les vaches sont certes des animaux sympathiques. Mais reservons cela à une prochaine fois.

18:04 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, gourou, dualite, abhinavagupta |  Facebook |

25/10/2005

Un tu l'as vaut mieux que deux tu l'auras (pas).

"Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux."
 
"Aide-toi, et le ciel t'aidera."
 
Depuis quinze ans que je connais le shivaïsme du Cachemire, je n'ai jamais rencontré aucune personne détenant une transmission inninterrompue depuis Abhinavagupta, ni en Inde, ni ailleurs.
 
Mais peu importe. Nous n'avons pas besoin d'être des Shivaïtes du Cachemire. L'absence de maître est peut-être même une bénédiction. Et puis Abhinavagupta est toujours présent, sous la forme de ses oeuvres. C'est un peu comme pour Ibn Arabi. Pas de lignée de maîtres à disciples, mais une continuité à travers son oeuvre écrite. De toutes manières, même dans le cas des traditions "vivantes et intactes", comme le Dzogchen, l'enseignement oral est rarement à la hauteur des textes. Chogyam Trungpa avait une distance critique, certes. Mais la plupart des lamas que j'ai eu la chance de rencontrer se contentent, au mieux, de réciter des réponses toutes faites. Il y a là quelque chose comme une langue de bois. Parfois, comme Nyoshul Khenpo, ils savent insuffler de la poésie à leurs discours. Et une certaine substance, paradoxalement. Se retrouver seul face aux textes, ce n'est donc pas plus mal. On y retrouve ce que disent les lamas et autres gourous, mais en plus clair, en plus profond. On peut aussi tranquillement comparer les points de vue et autres actes critiques quasiment impossibles dans le cadre bigot des centres bouddhistes et néo-hindous. Sans oublier que, même dans le cas du Dzogchen, le caractère "inninterrompu" de la transmission est lui aussi peu crédible. Quand on considère les choses d'un point de vue historique, on s'aperçoit que tous les enseignements sont bricolés. On retrouve d'ailleurs dans le bouddhisme contemporain l'opposition entres les enseignants occidentaux qui revendiquent des origines surnaturelles, et ceux qui assument leur statut simplement humain. Cela étant, tout est possible et les cas individuels sont souvent plus nuancés que ce genre d'opposition. La vie est sans doute plus complexe.
En fait, la "pureté" des enseignements et des transmissions, c'est un peu comme la pureté raciale. Un vieux fantasme. Les enseignements, les pratiques sont faites d'idées, de représentations, de mots, le tout en perpétuelle évolution. Or, les idées évoluent un peu comme les gènes. Si je me souviens bien, c'est Richard Dawkins qui, dans Le Gène égoïste, parut en 1976, a lancé cette idée (!). C'est que les idées, comme les gènes, cherchent avant-tout à se propager. L'étude de l'évolution des idées comparée à des gènes ou des virus s'appelle la mémétique. Son slogan pourrait être "Nous croyons avoir des idées, mais ce sont les idées qui nous possèdent". La raison d'être des animaux humains serait alors de véhiculer et transmettre les idées, tout autant que le patrimoine génétique. Et, de même que la "pureté" du patrimoine génétique est un avantage pour sa reproduction (bien qu'en réalité il n'y a pas de pureté), de même la "pureté" de l'enseignement est un facteur qui attire d'autres sujets, dans lesquelles les idées vont pouvoir s'implanter, etc. D'ailleurs, on voit clairement, dans le tantrisme, une volonté délibérée de calquer la transmission spirituelle sur la transmission génétique. Dans les initiations Kaulas, tout comme dans leur équivalents bouddhistes (Hevajra, par exemple), le candidat doit ingérer un peu de la semence du maître (censée venir de Bhairava ou Vajradhara), en même temps qu'il reçoit un exemplaire des textes, plus une partenaire. On pourrait difficilement être plus explicite !
 
Quoi qu'il en soit, les livres, je m'en contente et je vais trés bien, merci beaucoup.
Une dernière chose. J'ai peut-être donné l'impression, dans ma critique des oeuvres d'Odier, d'être une sorte de fanatique du shivaïsme du Cachemire. Mais il n'en est rien. Dans ce blog, je compte bien partager un peu des merveilles qu'on trouve dans les textes de cette tradition, mais sans craindre de décripter également ses travers.
Enfin, malgré ce qui a été dit plus haut, tout n'est pas simplement bricolé. Un peu comme dans l'art de l'improvisation, les traditions évoluent autour d'archétypes, de sorte qu'au coeur des fabrications humains, il reste toujours possible de découvrir des gemmes.

12:00 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : memetique, tantra |  Facebook |

24/10/2005

Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, même quand ils ont de beaux seins (désolé)

Je n'invalide l'autorité d'aucun "maître". Je ne juge pas, par exemple, la personne de M. Odier. Seulement certains de ses propos. Peut-être est-il quelqu'un de bien, capable de venir en aide à son prochain, de le rendre indépendent, le le faire naître à sa vraie nature, etc.
 
Par contre, quand lui et d'autres disent "J'enseigne le shivaïsme du Cachemire", c'est inexact, car ils n'enseignent pas le shivaïsme du Cachemire. Leur enseignement est peut-être "meilleur", plus adapté. Mais le shivaïsme du Cachemire, où la philosophie de la Reconnaissance, c'est bien autre chose !
 
De même, je ne conteste aucunement que chacun a le droit d'interpéter l'oeuvre Abhinavagupta à sa guise. Lui-même encourage cela. Mais il faut le dire et l'assumer.
 
Reprenons le cas de M. Odier :
- Il enseigne des choses dont on ne trouve pas trace dans les textes. Le massage, par exemple. Sauf dans le Florilège pour s'éveiller soi-même (Svabodhodayamanjarî, attribuée à un certain Vâmanadatta). Pas question non plus, dans les textes, de ne pas éjaculer. Or, lui en fait grand cas. Mais ne pas éjaculer, dans le rituel Kaula (nom de la tradition suprême selon Abhinavagupta), "c'est péché", comme disent nos amis du Sentier. Tout simplement parce que le sperme est le principal ingrédient de l'offrande qui est l'acte principal du rituel. Les Bouddhistes, par contre, n'éjaculent pas. Le tantra de la Roue du Temps (Kâlacakra), composé au Cachemire du vivant même d'Abhinavagupta, condamne les Shivaïtes qui croient honorer le Seigneur Bhairava en lui offrant leurs sécrétions sexuelles. Ce tantra ajoute, à maintes reprises: "Les gens transmigrent dans le samsâra parce qu'ils éjaculent. Conserver sa semence, c'est purifier ses tendances karmiques". C'est d'ailleurs une idée intéressante. Mais ce n'est pas le shivaïsme du Cachemire.
- Inversement, on ne trouve pas chez Odier des éléments essentiels de la pratique Kaula . Par exemple, il n'y a ni sakalîkarana, ni nyâsa, ni ârghyapâtrâvidhi, etc. En clair, il n'y a pas de shivaïsme du Cachemire sans rituels. Toute la vie y est ritualisée, même l'absence apparente de rituels. D'autre part, Odier se réclame de la philosophie de la Reconnaissance, formulée par Utpaladeva. Mais les idées d'Odier contredisent ce philosophe génial et sublime dévot sur des points essentiels. En effet, Odier met les concepts, tous "faux", d'un côté; et les percepts, tous "vrais", de l'autre. A l'entendre, le langage et la pensée ne sont que des constructions imaginaires sans rapport avec la réalité. Mais c'est exactement la thèse des Bouddhistes qu'Utpaladeva cherche à réfuter dans ses Stances pour la reconnaissance du Seigneur !
- Odier affirme que le shivaïsme du Cachemire et le bouddhisme tantriques sont d'accord sur l'essentiel. C'est une intuition trés juste... sauf pour les adeptes de ces deux religions ! Ils n'ont cessé de se combattre et de se plagier mutuellement. De même, Odier cite un certain Yogi Chen, comme étant un exemple d'adepte des deux religions : un adepte du Chan et d'Abhinavagupta à la fois. Mais quand on lit l'opuscule dudit Yogi sur le Vijnâna Bhairava (un texte essentiel du shivaïsme du Cachemire), on s'aperçoit qu'il cherche justement à réfuter l'idée selon laquelle shivaïsme et bouddhisme enseigneraient, au fond, la même chose !
- M. Odier prétend traduire des textes du shivaïsme du Cachemire. Mais en réalité, il prend les traducion anglaises de Jaideva Singh, en les transformant quand il ne comprend pas le texte, ou que celui-ci ne va pas dans le sens de ses idées.
 
N'est-ce pas profondément malhonnête ?
 
Pour connaître la pensée d'Abhinavagupta, mieux vaut se confronter à ses textes, certes difficiles, plutôt qu'aux gens qui s'en prétendent les héritiers autorisés.
Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'on a pas le droit d'interpréter. Au contraire ! Mais ayons le courage de le dire ! Un exemple d'interprétation plus responsable est l'oeuvre de Pierre Feuga . Il "s'inspire" du Shivaïsme du Cachemire. Voilà qui est honnête. Ou bien, dans le domaine de la traduction et de la bonne vulgarisation, on peut citer Jean Papin.
 
Bref, le Shivaïsme du Cachemire, ce sont d'abord, concrètement, les textes.
Le reste, ce sont nos interprétations. Que veut-on de plus ? Quand au sens des textes - que la conscience est le Seigneur Bhairava parce qu'elle est omnisciente et omnipotente comme lui - il est immédiatement accessible ! Comme il est dit, les textes d'Abhinavagupta, c'est notre propre conscience elle-même, en personne, qui apparaît sous la forme de questions et de réponses.

15:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, odier, gourou, autorite spirituelle, shivaisme |  Facebook |

22/10/2005

Extases fugaces et conscience éternelle

Dans le shivaïsme tel que le présente Abhinavagupta (dans la grande synthèse, La Lumière des Tantras), la pratique suprême est dite "kaula". Littéralement, cela veut dire, "pratique relatique aux clans (kula) de yoginîs". En effet, vers le IVème siècle, se forme peu à peu dans l'imaginaire indien, une "culture des champs de crémation". En gros, c'est un courant de la société indienne qui cultive une esthétique un peu "gothique". On va dans les cimetierres (les "champs de crémation"), pour y rencontrer des yoginîs, des sortes de sorcières à la fois effrayantes et trés puissantes. En leur offrant ce qui leur plait, à savoir de l'alcool, des sécrétions sexuelles, du sang et de la chair fraiche, on les séduit. Ceci fait, elles accordent des dons, des pouvoirs extraoodinaires : séduire toutes les femmes que l'on veu, tuer les importuns, tout réussir, voler, être invisible, immortel, etc. En fait, l'adepte espérait devenir "le Seigneur des Yoginîs", à l'image de Shiva-Bhairava.
Dans la pratique, les yoginîs se manifestaient en prenant possession des partenaires féminines de l'adepte. Celles-ci, selon Abhinavagupta, peuvent être des prostituées, des courisanes, des femmes de basse extraction, ou des femmes de sa propre famille, à l'exception de son épouse. Bref, c'est une sorte d'occultisme.
Mais plus profondément peut-être, tout cet imaginaire symbolise ce que nous sommes. Le cimetierre, c'est la conscience, en laquelle tout nait et tout meurt, et ainsi de suite. Abhinavagupta décrit les pratiques Kaula un peu partout, en les interprétant à la lumière de la philosophie de la Reconnaissance de la conscience comme étant Shiva-Bhairava. Ces rituels, particulièrement choquants pour la conscience de l'Indien orthodoxe, sont décrits plus spécialement dans le chapitre 29 de la Lumière des Tantras, récemment traduit en anglais par... un prêtre catholique australien ! Le commentateur, Jayaratha, explique les propos assez obscurs d'Abhinavagupta.
Dans ce rituel Kaula, on consomme "les Trois Brahmans", les Trois "Absolus", appelés ainsi parce que ces trois éléments sont comme une porte vers l'infini : alcool, viande et sperme (plus sang menstruel, considéré comme semence féminine). Le Brahman, l'Absolu, est définit comme "félicité" (ânanda) depuis les Upanishad au moins. Ces trois ingrédients sont appellés "Brahmans", parce que les deux premiers engendrent la félicité, et le dernier en résulte.
Parmis eux, l'alcool (sûra) est "Bhairava en personne", Bhairava-comme-félicité (ânandabhairava). Les vertus du vin sont personnifiés sous les traits de la "Déesse-vin" (sûradevî). Il y a des vins "masculins", "féminins" ou "androgynes". Le meilleurs est celui fermenté naturellement, précise Jayaratha, citations à l'appui.
Evidement, ces pratiques sont obligatoires. Sinon, l'adepte rompt ses serments (samaya), et risque l'enfer !
 
L'ivresse rituelle est, certes, temporaire. Certains s'en féliciterons. Mais du moins est-elle l'occasion de reconnaître la conscience, au-delà des préjugés habituels. Or la conscience est éternelle. Cette reconnaissance, comme toute expérience, laisse des traces, un "parfum" (vâsanâ), qui dure même aprés l'ivresse. L'adepte "titube et tourne de l'oeil" (ghûrnibhûta). Le rituel Kaula, comme tous les rituels, est une sorte de mise en scène symbolique de ce à quoi ressemble les choses du point de vue vrai, du point de vue d'un "Eveillé" (buddha). Ensuite, l'adepte se laisse aller dans ce regard. Pour lui, tout apparence est l'ivresse de la conscience. Il est alors "entièrement éveillé" (suprabuddha).
 
Dans le bouddhisme tantrique on dit que, lors de la troisième initiation, le plaisir sexuel et alcoolique est un exemple, ou un symbole de la réalité ultime. C'est une initiation. Littéralement, une manière de rentrer dans notre vraie nature, une introduction, où une présentation symbolique.
 
Tout cela répond au principe qui anime toutes les pratiques tantriques : Ce qui conditionne l'imbécile libère le sage. Tout est une question de point de vue ou de contexte (upâdhi, vyaktisthâna, dit Abhinavagupta).
 
L'Indien moyen le sait bien : la consommation d'alcool est l'un des cinq péchés capitaux selon le droit hindou. Pour se purifier, il faut boire de l'alcool bouillant... Les moralistes bouddhistes comme Kshemendra se moquent également de ces ivrognes que sont, selon lui, les "tantriques". Mais, selon Abhinavagupta, la morale est justement le lien qui nous retient dans le samsâra. En fait, il ne fait pas de différence entre les coutumes et ce que les Modernes appellent la "conscience morale". Pour lui, toutes les règles morales sont conventionnelles et relatives. Toutes sont basées sur l'ignorance du fait que tout est conscience, et que donc tout est pur et bon.

17:06 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, morale, trasngression |  Facebook |

20/10/2005

Le vin est-il Dieu ?

Dans les philosophies de l'Inde, en général, on entend dire que l'ignorance (a-jnâna) est la cause du samsâra. Le samsâra, c'est le cycle des renaissances et des morts, dans lequel on transmigre depuis des temps sans commencement. C'est le devenir foncièrement douloureux dénoncé par le Bouddha.
 
Mais qu'est-ce que l'ignorance ? Et l'ignorance de quoi ? La réponse de la philosophie du shivaïsme du Cachemire est originale. Le samsâra, c'est être égaré (mohita) par les dieux. Qui sont les dieux ? Les organes de notre corps (oeil, etc.) et nos facultés mentales. Plus la plus grande déesse, la déesse suprême : la conscience. Et nous-mêmes sommes le grand dieu, le Seigneur suprême. Mais, faute de savoir cela, faute de le reconnaître ou de le connaître pleinement, nous sommes pour ainsi dire les victimes de nos propres pouvoirs, de notre puissance infinie, c'est-à-dire de notre liberté. Tout ce que nous vivons est notre libre création, d'instant en instant. Mais, faute de le reconnaître, cette rêverie tourne au cauchemard. Nous nous identifions au produit de notre imagination, tel un peintre effrayé par ses propres toiles.
 
Cette peur, cette crainte (shankâ) sont omniprésentes dans notre vie. Transmigrer, dit Kshemarâja, c'est errer, hanté par des doutes sans fin engendrés par les enseignements religieux, eux mêmes engendrés par la peur. Ainsi, la crainte nourri la crainte, et les aveugles guident les aveugles. Les enseignements religieux, en Inde mais aussi ailleurs, sous des formes certes différentes, divisent l'Etre en pur et impur, bon et mauvais, entre ce qui est à adopter et ce qui est à rejeter. Autrement dit, le shivaïsme du Cachemire critique la religion établie et sa fonction sociale. Ayant son origine dans l'ignorance, elle ne peut que la perpétuer. Cette critique sociale est aussi une critique des hiérarchies.
 
C'est pourquoi, les adeptes du shivaïsme du Cachemire utilisaient l'alcool dans leur pratiques. L'inhibition est ce qui nous retient dans l'aliénation, dans la rigidité et l'étroitesse d'esprit. L'alcool désinhibe, temporairement. Il favorise une percée à travers les nuées de la peur.
 
Je me souviens avoir assisté à un rituel dédié à Bhairava sous sa forme juvénile (Bhairava est la forme terrible de Shiva, à l'origine des enseignements non-dualistes) à Bénares. Une des conditions pour y assister était de boire au moin trois coupelles de whisky. Les adeptes aspergeaient généreusement le sol de vodka, ainsi que les ingrédients à offrir (oeuf, poisson, poulet, grains, et une fleur d'ibiscus rouge symbolisant le sang menstruel). Inutile de préciser que toutes ces choses sont plus qu'impures aux yeux des brahmanes orthodoxes. D'ailleurs, je me souviens qu'un jeune brahmane cachemirien (!) refusa poliment de boire de l'alcool, ainsi qu'un juif assez pratiquant. Ceci dit, les chrétiens boivent (censément) du vin à chaque messe...
 
Les tantras réputés révélés par Bhairava sont clairs : l'alcool est Bhairava en personne. On trouve de nombreuses précisions sur les manière de préparer différentes variétés de vins. Et Abhinavagupta, sans doute le plus grand maître du shivaïsme du Cachemire, est dépeint par l'un de ses disciples, enseignant au millieu des vignes de la vallée du Cachemire...
 
Ceci dit, je n'aime pas l'alcool. Et une dernière chose : l'alcool a été remplacé à partir du XIIème siècle par le cannabis. D'où l'image d'Epinale du sâdhu fumant son chilum...

22:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, alcool, dualite |  Facebook |