24/05/2006

"Je te vois ici-bas..."

J’ai fait ce qu’il y avait à faire.

Je suis comblé.

Je repose en moi-même, par moi-même.

Bien que transmigrant et incarné,

Je ne succombe pas à l’égarement. 41

 

Je suis félicité et conscience, je suis toujours délivré.

Mon corps est toujours plongé dans la félicité et la conscience.

L’univers apparaît tel un tout de conscience et de félicité.

Rien n’apparaît séparé de la félicité de la conscience. 42

 

Ce que je désire être et percevoir encore et encore,

Ce à quoi j’aspire tant et plus en vue d’une satisfation toujours illusoire,

Cela, ce filet de mes imaginations, je le laisse à présent :

Je repose en ma propre essence éternelle, conscience immaculée,

Belle, bonne et vraie (satyam śivam sundaram). 43

 

Ce que je perçois chaque jour et que je m’efforce de comprendre,

Ce que je désire goûter longtemps après l’avoir obtenu,

Tout cela se révèle n’être que mon imagination,

Un quasi-néant voué à disparaître.

L’ayant laissé, je suis appaisé, immaculé, éternel, établi, sans rien à accomplir. 44

 

Voici que j’ai passé ma soixante-et-unième année, et

J’ai découvert la conscience.

Nulle part, jamais je n’avais vu la paix

Promise par les mots « pluie d’ambroisie ». 45

 

Quoi qu’il apparaisse en moi dont le corps est Apparence limpide, libre et sans-second,

C’est sous ces formes que j’apparais toujours, fulgurant en tant que corps.

Mais délaissant la fragmentation engendrée par la durée, je me tiens en mon essence.

Là, je suis établi dans la grande lumière, à la fois support de toutes choses et vide de toutes choses. 46

 

Je ne suis ni le corps ni les organes ni le vide non plus.

Je suis incolore, je suis sans savoir.

Accompli, je ne suis pas une chose à accomplir.

Je suis éternellement baigné de paix, loin de tout affairement et nécessité.

Comblé, je suis plein à raz-bord de tout ce qui est désirable, je suis limpide, sans attentes. 47

 

Ce que je suis, c’est le seigneur éternel.

Partout j’apparais.

Je suis ce dieu qui est Śiva et la Puissance,

Je suis stable, éternel, sans-second. 48

 

Certains te remémorent jours et nuit sous la forme du seigneur Rāma.

Certains vénèrent la lumière toujours sereine, le suprême firmament de la conscience.

D’autres connaissent le Brahman suprême, leur esprit occupé par leur objet.

Mais moi, ô Dieu ! je te vois ici-bas, éternel, un, pur, fait de tout. 49

 

Quand une chose apparaît, j’apparais.

Quand j’apparais, alors elle apparaît.

Cette objectivité qui fragmente l’Apparence

Repose en moi qui suis Apparence. 50

 

La liberté de la conscience, 41-50, Rameshvar Jha.

 

 

10:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

21/05/2006

Apparence parfaite sans effort

 

Bien que je sois Un, je suis fait de toutes choses, infini.

Je suis Apparent, depuis le Temps jusqu’au moustique.

Pour moi, rien à adopter, rien à rejeter.

La voici, cette Puissance créatrice qui est vibration ! 31

 

[le « Temps » est ici l’une des cinq catégories qui définissent la dualité, avec la Nécessité, l’attachement, la capacité, le savoir (limité). Autrement dit, cette seconde ligne signifie que le Soi est, aussi, l’apparence de la dualité désignée par le terme « Māyā »]

 

Dépourvu des altérations artificielles liées à la quête du Soi, demeurant fermement en mon Soi/en moi-même,

Toujours vierge de tout soucis,  je suis vide de tout affairement.

Je suis dépourvu de l’alternative conscient-inconscient.

A l’extérieur, je n’ai nulle conscience du temps, du lieu, de la position.

Je suis incolore. Ma conscience est un océan de béatitude naturelle. 32

 

Ma forme propre est prise de conscience de l’Apparence qui est le Soi/de ma Manifestation.

Elle ne dépend de rien d’autre.

On la célèbre comme « Principe-Conscience ». 33

 

Par conséquent, son Apparence est parfaite sans effort,

Car les phénomènes apparaissent inséparables d’elle. 34

 

Si les phénomènes n’étaient pas identiques à l’Apparence,

Leur apparence n’aurait pas lieu puisqu’ils ne seraient pas apparents ! 35

 

[Cette stance illustre bien le jeu de mots basé sur prakāśa et ābhāsa, qui signifient à la foit illuminer, briller et apparaître]

 

En effet, l’univers devient apparent en moi qui suis l’Apparent.

Je deviens Apparent lorsque l’univers est apparent. 36

 

Car l’univers n’existe pas sans moi, ni moi sans l’univers :

L’univers et la conscience – le Soi – sont toujours inséparables. 37

 

Le sens du mot « je » est Śiva, éternel.

Il est appelé « le Brahman suprême ».

Je suis éternellement Apparent.

Je suis éternellement celui qui fait apparaître/illumine l’univers. 38

 

Connaissant l’omniprésent, indéfinissable, parfait/complet, sans activité, masse de félicité, je jouis de Dieu, adorable, le Soi, impérissable. 39

 

Ce qui m’apparaît indivis, en forme de félicité et de conscience, éternel,

C’est ce que je vois et que je suis, plein/parfait, omniprésent, évident (svarāṭ). 40

 

La liberté de la conscience, 31-40, Rameshvar Jha.

 

 

19:06 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

17/05/2006

Que reste t-il d'autre ?

Parce que j’ai reconnu Śiva, le Soi,

je suis Apparent,

je suis fortuné, je suis accompli :

Que reste t-il d’autre ? 21

Ô Seigneur ! Ta remémoration

Fait se résorber le psychisme (citta)

Porteur de toutes les impressions

Et révèle l’union intime avec Toi. 22

 

Tu es toujours présent et Apparent.

Et pourtant, je Te garde présent

Afin de réduire à néant

Cette délimitation qu’est l’apparence du corps. 23

 

Ayant oublié l’impression du corps,

ne visant que Toi,

Le bonheur suprême engendré par l’identité avec Toi

sera mien. 24

 

L’être incarné qui Te remémore sans cesse

Ô Seigneur, est heureux.

Je crois que c’est par désir pour ce (bonheur)

Que Tu t’es incarné après avoir créé le monde. 25

 

Pour celui qui ne fait qu’un avec Toi,

Qui Te remémore jour et nuit,

Qui a obtenu la divine béatitude,

Pour lui il n’y a pas de différence entre plaisir (bhoga) et délivrance (mokṣa). 26

 

[bhoga désigne l’expérience affective en général (joie, peine, etc.) ainsi que les renaissances paradisiaques et les pouvoirs surnaturels]

 

L’âme dotée de toutes les facultés, caractérisée par la finitude,

Brille dans le Cœur.

Tout ceci apparaît dans Ta Présence,

Car, Ô Grand Seigneur, Tu pénètres le corps et le reste. 27

 

Lui qui embrasse toutes choses, Lui qui est plus grand que le Grand,

Dieu, se tient Un, océan de compassion.

C’est Lui que je suis. Je ne suis pas séparé de Lui,

Puisque rien n’est séparé de Lui. 28

 

Pour ceux qui voient l’univers entier, macrocosme et microcosme, comme engendré par leurs propres Puissances, pour ceux qui goûtent aussi cet objet (à la fois) éternel et cependant actuel, pour ceux qui perçoivent l’existence et l’expérience mondaine - stable ou éphémère - comme ce bien-être qu'est le Soi, pour eux qui ont obtenu le Fruit en voyant les pieds du maître, le monde est leur propre Soi. 29

 

[L’univers est le Soi. Donc toute expérience est expérience du Soi, à la fois « éternel et cependant actuel »]

 

Il y a des fortunés qui reviennent dans le monde pour sauver les êtres.

Ils sont Śiva, ils ont reconnus la réalité par la grâce du maître et de la divinité qu’ils ont adoré avec foi.

Présents dans le royaume terrestre, ils n’ont d’autre corps que la pure conscience.

Pour eux qui sont immergés dans la béatitude du Soi, il n’existe ni bonheur ni souffrance. 30

 

La Liberté de la Conscience, 21-30, Rameshvar Jha.

 

 

17:43 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga |  Facebook |

13/05/2006

Om mahâmohinyai namo namah !

Notre ami Mind nous avait signalé, au mois de Novembre dernier, l'existence de Kirin Mishra, ravissante "yoginî de la lignée du Shivaisme du Cachemire".

Elle a depuis, fait alliance avec Daniel Odier. Il la présente sous un nouveau nom, "Parvati Nanda Nath", comme étant une "yoginî du Bihar" disciple de "Lalitâ Devî". A le lire, on se sent enthousiasmé, on se dit que cette femme est extraordinaire, qu'elle vient du Bihar, qu'elle est une vraie yoginî ayant reçu une formation complète en Inde, etc.

 

Or, cette Kirin Mishra est en réalité une citoyenne américaine, née en Inde certes, mariée à un Américain, Paul, et mère de trois enfants. Selon l'une de ces filles, Ashley, Kirin Mishra a "grandi en Caroline du Sud et a souffert du racisme". Lorsque Kirin avait 8 ans, sa mère décida de l'enmener en Inde "pour lui ouvrir les yeux sur les réalités de son Pays". Récemment, sa fille et elle ont milité pour Amnesty International.

Quand au yoga, voici ce que disait le mari de Kirin en 1998 :

"Je suis un cadre en marketing qui n'a pas si mal joué le jeu politique. J'ai rencontré mon amie, Kirin Mishra, alors que j'enseignais le Karaté". Elle tente de le convertir au yoga, mais en vain. Un soir, il rentre alors qu'elle regarde une cassette vidéo d'un certain "Erich", présenté comme le professeur de yoga de Kirin. Il est séduit, et se converti au mode de vie du yoga de "Erich". Depuis, Kirin, aidée par son compagnon a réussi sa carrière de professeur de yoga. Selon son mari, son cour est passé de 5 élèves à 350.

 

Evidemment, c'est moins romantique que le récit de D. Odier... Cette femme semble être une excellente enseignante de yoga et une ardente militante des Droits de l'Homme. Mais elle n'est pas une "yoginî de la lignée du Shivaïsme du Cachemire".

12:13 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : tantra, yoga, kirin mishra, daniel odier, pratyabhijna |  Facebook |

11/05/2006

Parce que je T'ai reconnu

Toutes choses apparaissent en moi

Engendrées par moi, par le Soi.

Je les connais, je les crée, je les consomme

Tel qu’elles se présentent.

Tout ce qui est vécu, connu, est l’Absolu, Vérité sans origine,

Essence limpide.

Chaque jour, encore et encore, je désire ce fragment du Soi qu’est le monde ! 11

 

Ô esprit, mon ami ! Tu me racontes cette fable selon laquelle

Tu es la Sagesse (manutām),

Selon laquelle depuis ma naissance je me suis conformé à toi.

C’est toi qui te conformeras à moi pour le restant de mes jours ! 12

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Nulle dualité ne m’apparaît

En Toi qui est différent du réel et de l’irréel,

Eternel, dont la seule saveur est celle de la non-dualité. 13

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Que l’univers entier soit absolument indifférent de Toi

Pour moi qui ai réalisé

L’unité avec Toi ! 14

 

De même que Tu es l’unique possesseur de la Puissance -

Bien que Tu sois doté d’innombrables Puissances -

Que ma parole soit, de même, absolument Une,

Ayant pour essence (l’acte) « je ». 15

 

Tu as l’univers pour forme, Tu es l’univers.

Tu es aussi sans forme, Ô belle forme !

Différencié et indifférencié, Tu es Un.

Nulle part la dualité ne m’apparaît. 16

 

Que la dualité ou la non-dualité apparaisse,

Il n’existe aucune dualité pour moi.

Toute apparence est Ta Présence

Comment la dualité pourrait-elle m’apparaître ? 17

 

Notre Soi est établi : c’est Lui qui toujours

Illumine l’univers (créé) par Brahmā.

Brahmā, Viṣṇu, Śiva et les autres

Ne créent qu’en Lui. 18

[Le Soi est établi/existe/crée. Tout le reste n’établit/prouve/existe/crée qu’à travers Lui]

 

Il transcende l’objectivité,

Il n’est ni saisissable ni démontrable

Mais Il est spontanément Apparent.

On ne peut dire « Il est ainsi » ou « Il n’est pas ainsi ». 19

 

En réalité, l’Apparence de cet Un ne dépend de rien d’autre.

Au contraire, l’apparence du soleil

Et de tout ce qui n’est pas le Soi

Dépend d’un Autre. 20

[L’apparence/la lumière du soleil dépend de l’Apparence/Lumière qui est le Seigneur]

 

La liberté de la conscience, 11-20, Rameshvar Jha

 

 

 

11:03 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

08/05/2006

La conscience brille les yeux grand ouverts

L’unique conscience, la Bienheureuse,  éternelle,

brille les yeux grand ouverts.

Elle fait don de toutes les béatitudes.

Limpide, elle dissoud et crée. –1–

 

 

Apparence spontanée,

l’unique conscience brille.

A la fois distinctes et identiques,

les choses apparaissent en elle. 2

 

Car elle est la condition ultime,

l’Apparence qui fait apparaître le reste.

Génitrice de Śiva, de Brahmā et des autres (êtres),

Elle a pour forme propre une éternelle béatitude. 3

 

Ô Seigneur, mon amour pour Toi,

surabondance de l’ultime béatitude, puisse t-il exister toujours !

Amour du non-manifesté pour le Non-manifesté,

de l’éternel pour l’Eternel, 4

de celui qui possède une forme propre délimitée

pour Celui qui possède une forme propre délimitée.

Puisse aussi l’amour de celui qui a un corps exister de façon limitée

Pour celui qui prend appui sur le corps. 5

 

 

En se remémorant ses pieds, il ne reste plus rien à accomplir :

Hommage à lui ! Hommage à mon maître orné d’amour (pour Śiva) ! 6

 

Je célèbre le Seigneur, l’Un, le Soi, l’Indivis,

 le Non-manifesté, manifesté à travers de nombreuses formes

telles que Rāma, Śiva, Brahmā, Gaṇeśa, Sītā, Satī

la Parole, la Puissance infinie. 7

 

Sans second, dépourvu de corps, Śiva

m’accompagne éternellement grâce à la Puissance de souveraine liberté.

Bien qu’il soit apparent parce qu’il est Apparence évidente,

il s’incarne par compassion dans une forme de béatitude. 8

 

Je suis la racine de l’univers, spontanément accompli,

Apparence inninterrompue, sans connaissance.

Doué d’une Puissance de souveraine liberté, je suis manifestation multiple.

Dans le monde des hommes, je brille ici-bas (tel) un soleil incarné. 9

 

Avant l’expérience du bonheur, après celle du malheur, et aussi lorsque que ces expériences ont cessé, j’apparais.

Je suis toujours présent sous forme d’Apparence. 10

 

 Dans ces quelsques stances tirées de La liberté absolue de la conscience, « briller » et « apparaître » traduisent prakāśa et bhāna, qui ont justement ce double sens. Littéralement, ils désignent l’acte d’illuminer. Exister, en effet, c’est apparaître et être illuminé par la conscience. L’existence des choses est leur Apparence (prakāśamānatva). Du coup, cette philosophie n’a plus besoin de supposer une réalité cachée « derrière » les apparences. La réalité ultime est l’Apparence, mais l’Apparence – ou Lumière – indivise. Ce qui divise l’Apparence en apparences multiples, c’est la conscience (la « Puissance infinie » de la stance 7). Mais c’est aussi la conscience qui les unifie en elle-même. Car la dualité (entre les choses et entre les choses et nous) est elle-même Apparence ! Autrement dit, il ne peut y avoir dualité que dans l'absence de dualité. Le fait que l’Apparence (c’est-à-dire l’existence) semble se diviser, tout en demeurant indivise est sa liberté absolue, la souveraineté de Śiva.

10:30 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

06/05/2006

Détail technique

Comme vous voyez, j'essaye d'utiliser les signes diacritiques pour la translitération du sanscrit. Pour qu'ils s'affichent convenablement sur votre écran, vous devez, dans le menu "affichage" de votre navigateur choisir le codage "Unicode (UTF-8)" et avoir installé sur votre ordinateur la police Arial Unicode MS (normalement livrée avec Windows)...

13:02 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

La liberté de la conscience

Après la Doctrine secrète de la déesse Tripurā (Tripurārahasyam), traduite par Michel Hulin et publiée chez Fayard (collection « Documents spirituels »), j’aimerais lire à présent quelques stances composées par un maître contemporain du Śivaïsme cachemirien, Rameshvar Jha. Ces stances seront tirées d’un recueil intitulé La liberté de la conscience (Saṃvitsvātantryam), publié en 2003 à Varanasi (Bénares) par ses disciples. Voici d’abord quelques éléments de sa vie, tels que rapportés dans l’introduction de son œuvre majeure, la Reconnaissance de la plénitude.

Rameshvar Jha naquit en 1895 dans un village du Mithila, une région du Bihar située prés de la frontière népalaise. Ses parents étaient de pieux brahmanes śivaïtes. Il fut instruit dans les sciences traditionnelles (grammaire du sanscrit, logique) auprès de nombreux maîtres de sa communauté. Elève exceptionnellement brillant, il fut très tôt encouragé par ses professeurs a enseigner et a composer ses propres œuvres. En 1933, il obtint des postes dans plusieurs collèges de sanscrit. Sévère avec ses élèves, il était particulièrement indisposé par le mensonge. Il s’exerca au yoga et au chant durant 14 ans auprès de son père, puis d’Akṣaya Jha. Vers cette époque lui advint son premier disciple, Rameshvar Joshi, grâce à qui les œuvres du maître sont aujourd’hui publiées. Joshi invita son maître à venir s’installer chez lui à Varanasi.

C’est alors que Rameshvar Jha rencontra, au Cachemire, le swâmi Lakshman Joo. Par son seul regard, il reçut la Grâce et arriva à la parfaite reconnaissance de son identité au Seigneur (pūrṇatāpratyabhijñā, titre de l’une de ses oeuvres) à laquelle il aspirait depuis toujours. Dès lors, il se plonga dans l'étude des Ecritures śivaïtes. Après 35 années de pratique et d’étude, incité par le grand savant Gopinâth Kavirâj, il fonda en 1940 une maison d’édition qui publia son œuvre majeur La reconnaissance de la plénitude (Pūrṇatāpratyabhijñā).

 

Puis il se mit à voyager au Cachemire et au Bihar pour y enseigner la logique (nyāya), le Védânta, la grammaire et le Śivaïsme du Cachemire. Il permit ainsi à de nombreux élèves, savants ou débutants, de parvenir à la plénitude de la Reconnaissance. Par sa générosité sans bornes, son extraordinaire créativité et sa familiarité innée avec les arcanes des textes, il permit au plus grand nombre d’accéder aux points vitaux de la connaissance et à leur identité avec Śiva.

Un disciple l’incita à écrire un manuel des philosophies traditionnelles, ainsi qu’une élucidation (ṭīkā) du Vākyapadīya de Bhatṛhari, l’un des plus grands penseurs de l’Inde. Mais il avait surtout un talent inné pour composer chaque jour, sans le moindre effort, des vers capables de faire reconnaître le Soi plein de félicité. Nous possedons aujourd’hui environs 10 000 stances composées par lui, ainsi qu’un Hymne au maître (Gurustuti).

En 1980 et 81, il reçut les titres les plus prestigieux de l’Université Hindoue de Bénares et du gouvernement indien. Il eut de nombreux disciples qu’il mena à l’état de Śiva et qui le considéraient comme un « nouvel Abhinavagupta ». Mais il avait coutume de dire ceci :

« Je ne fais pas de disciples ; personne n’est (mon) disciple. Ceux qui veulent être disciples, en un instant je leur confère le statut de maître ! »

« Je demeure dans l’Essence (svarūpa) » : telles furent ses dernières paroles, au milieu de la nuit du 12 décembre 1981.

12:57 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : rameshvar jha, pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga |  Facebook |

04/05/2006

Peut-on partager la connaissance du Soi ?

Dernier chapitre de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "Le démon brahmanique".

Le maître rappelle que la réflexion élimine le voile de confusion qui "recouvre" la conscience. Cependant, une telle introspection s'avère difficile pour qui n'a que peu d'inclination à s'examiner lui-même. D'où l'importance de la Grâce et de l'amour voué à la Déesse à travers le culte qu'on lui voue.

Ainsi détourné des objets extérieurs, "parvenus à un certain degré de connaissance [car le culte est déjà une forme de connaissance], pratiquement sans avoir eu à recourir à d'autres moyens que le culte de la divinité, ils ne cessent de décrire aux autres leur expérience." Faisant écho au conte de la "Cité de la connaissance" du chapitre IV, le maître parle ici du dialogue et du partage comme exercice spirituel : "C'est alors que, s'enthousiasmant de leur propres paroles, ils commencent à pénétrer pour de bon dans l'essence de la divinité. Ils s'y installent ensuite de plus en plus fermement à mesure qu'ils multiplient les descriptions de leur expérience. (...) Le meilleur moyen de parvenir à la connaissance libératrice est donc de communiquer aux autres sa propre expérience d'une participation à l'expérience divine." On est loin, ici, du cliché selon lequel l'on ne peut parler que de ce qu'on a déjà "vécu". Car parler est une expérience, et susceptible en outre de catalyser la "réalisation" spirituelle. En dialoguant avec autrui, en effet, c'est avec soi que l'on s'entretient. Autrement dit, on réfléchit.

 

Mais à quels signes reconnaît-on le "sage", celui qui a reconnu son identité à la Déesse ? La suite du texte répond qu'il n'y a pas de signes extérieurs manifestes. De plus, même si ceux-ci existent (manière de parler, accoutrement...), ils peuvent, par définition, être imités. Ils ne sont donc pas fiables. Les signes intérieures sont, principalement, l'impassibilité et le désir de partager la connaissance. Il y a là un paradoxe : le Soi est incommunicable, et pourtant le symptôme de la reconnaissance du Soi est le désir impérieux de le communiquer ! C'est ainsi que le philosophe Bergson définissait le sentiment mystique : ce qu'il est à la fois impossible de dire et impossible de taire.

Toutefois, le plus important est de s'examiner soi-même. Sur l'état subjectif d'autrui, en effet, on ne peut que conjecturer. En revanche, on peut verifier par soi-même si ces signes apparaissent en soi ou non. "Toutes ces marques [de la connaissance du Soi], Râma, ne servent donc finalement qu'à se connaître soi-même."

 

De plus, le comportement des "sages" varie selon leur intelligence, comme il a déjà été dit. Ceux dont l'intelligence est aiguisée parviennent si vite à la connaissance du Soi que l'impact de cette dernière sur leur personnalité n'est pas encore visible. D'autres doivent leur impassibilité à leur effort constant. Pour s'absorber dans le Soi, ils doivent renoncer à toute vie sociale.Cette "hiérarchie des sages" correspond à deux voies décrites dans les Stances sur la reconnaissance d'Utpaladeva : la voie "instantanée" du "connaissant" (jnânin), et celle, graduée, du yogin. Mais, en définitive, le résultat est le même : la connaissance directe que "je suis tout". Cependant, dans tous les cas, l'essentiel de la démarche proposée ici consiste à réfléchir afin de parvenir à une certitude inébranlable. Le culte et le yoga sont des extensions ou des expressions de cette certitude qui dépasse l'entendement.

 

 

11:05 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : pratyabhijna, tantra |  Facebook |

29/04/2006

Une tradition non-dualiste bien vivante

Trop souvent, l'Advaita Védânta de Shankara est réduit à quelque clichés, du genre "tout n'est qu'illusion". En réalité, selon Shankara tout est l'Absolu (brahman), définit comme "être, conscience, béatitude", et ultimement inéffable. Selon lui, la méthode enseigné dans les Upanishads (le Védânta) pour connaître l'Absolu consiste à affirmer puis nier tout ce que l'on projette sur lui (arohâpavâdaprakriyâ). A strictement parler (et Shankara est trés précis), aucune activité (rituelle ou yogique) n'est un moyen de connaître l'Absolu.

 

Cette tradition, fondée ou refondée par Shankara au VIIIème siècle, à suscité un immense courant philosophique et spirituel. Au XXème siècle, l'un des plus grand maîtres de l'Advaita traditionnel et bien vivant fut sans doute Swâmi Satchidânandendra, décédé en 1975 aprés une vien bien remplie.

 

Il est notamment l'auteur de The Method of Vedanta (éd. Motilal Banarsidass), traduit du sanskrit par un Anglais. Oeuvre colossale (mille pages !) rédigée en sanscrit, elle passe en revue, de manière critique et sans jamais perdre de vue la délivrance spirituelle, toute l'histoire de l'Advaita Védânta. C'est donc aussi une trés précieuse anthologie de cette littérature.

Sur le non-dualisme de Shankara (car il y en a bien d'autre !), voir aussi l'excellent groupe de discussion Advaitin.

 

 

15:02 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : soi, vedanta, satchidanandendra, shankara, eveil, advaita |  Facebook |

26/04/2006

Une fois pour toutes

Au chapitre XX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, c'est la Déesse en personne qui répond aux questions. En fait, les personnages précédents étaient déjà la Déesse. La conscience qui lit ces lignes est déjà la Déesse. Mais cette Déesse est la souveraine liberté du Soi, capable d'accomplir l'impossible : se croire absente là où précisémment elle est pésente.

 

"Ma majesté - Ô sages - est sans limites. Sans dépendre de quoi que ce soit, Moi la pure conscience indivise, Je fulgure sous la forme des mondes infinis. Et, tout en me manifestant sous cette forme, Je ne transgresse pas Ma nature de conscience étrangère à toute dualité. Ma majesté réside avant tout dans l'accomplissement de ce prodige."

 

"La connaissance non-duelle n'est autre n'est autre que la conscience absolue (...) Elle se dessine là où le psychisme (citta, sem) ne cherche plus qu'à coïncider avec ce qui constitue son essence. Que son origine immédiate soit une entrée en contact avec la Révélation (=les upanishads ou les tantras) ou l'exercice du simple raisonnement, elle se définit toujours par la manifestation du Soi, destructrice de toute espèce d'identification avec le corps, etc."

 

Il ne s'agit pas de supprimer quoi que ce soit :

"La distinction entre ces termes (la conscience et les phénomènes tels que les pensées ou les sensations) n'a été forgé que pour les besoins de la pratique? Elle ne possède aucun fondement véritable. Il n'y a pas un état de privation du fruit que précéderait son acquisition. C'est seulement dans la mesure où le Soi, à cause de la mâyâ, se manifeste sous forme de la triade connaissant-connaissance-objet connu que le cours du monde paraît aussi réel et indestructible qu'une montagne. Mais que l'on renonce à de telles distinctions inspirées par la peur, et le cours du monde aussitôt se désagrège, comme des labeaux de nuages qui s'effilochent dans la tempête."

 

Ensuite, dit la Déesse, c'est une question de passion.

 

"La réalisation parfaite consiste à comprendre une fois pour toutes qu'on est le Soi et non le corps, etc. L'identification au corps propre est un phénomène universel. Le simple fait d'y renoncer en toute lucidité est déjà la réalisation parfaite. Tous les êtres possèdent une certaine conscience d'eux-même (=ils "connaissent" le Soi) mais ils ne distinguent pas clairement le Soi de ce qui n'est pas lui.(...) Le pouvoirs (siddhi) se rencontrent sur le chemin qui mène à l'intuition du Soi mais constituent, aussi bien, autant d'obstacles à l'obtention de cette connaissance. A quoi bon rechercher ces vains prestiges magiques !"

 

Mais cette réalisation peut être plus ou moins avancées, selon trois degrés : Celui qui "conserve" l'intuition du Soi en vaquant à ses occupations est du type supérieur. Celui qui fait de même, mais au prix d'un effort, est du type moyen. Enfin, celui qui ne peut conserver son intuition qu'en renonçant à toute autre activité, est du type inférieur.

 

"Dans la forme supérieure on se maintient constamment à cette pointe extrême (d'intuition), aussi bien au cours des rêves, etc. que dans les moments où l'on est occupé à réfléchir ".

 

Et cela ne dépend pas d'une activité ou d'une pratique quelconque, comme le précise à la fois le commentaire et la fin de l'enseignement de la Déesse :  "celui qui sait"  "se perçoit comme totalement liéré et totalement asservit à la fois. Voyant clairement que les liens de l'universelle seritude ne sont tissés qu'à l'intérieur de lui-même, il va jusqu'à dédaigner la délivrance elle-même."

 

"A ceux qui, naufragés sur l'océan ténébreux de la transmigration, entonnent jour aprés jour ce Chant de la Sagesse, la Déesse apporte elle-même la barque de la connaissance."

 

Nullepart il n'est question de "pratique", de "signes de réalisation", "d'Eveil" qui confère une autorité sur autrui, de "techniques", de "nombre de mantras à réciter", de "sauver tous les êtres". Juste le soleil brille, on fait la vaisselle et on s'engueule un peu.

 

P.S. : On traduit souvent vikalpa par "pensée discursive" ou "concept". Ce qui permet ensuite d'opposer concept et percept. Comme si la non-dualité était une sagesse anti-intellectuelle, prônant un retour exclusif au "ressenti".

Or, tout cela part d'une erreure de traduction, puisque selon Abhinavagupta et compagnie TOUT est vikalpa : la connaissance intellectuelle par concepts, mais aussi les expériences et les percepts. Tout est construit, tout est illusion qui va et vient dans l'Apparence infinie toujours apparente. Vikalpa signifie "construction imaginaire", ou "dilemme", "hésitation", voire "scrupule". Ainsi, quand Abhinavagupta affirme (au début du chap. 29 du Tantrâloka) que le rituel d'union est réservé aux adeptes qui sont "sans vikalpas", il ne veut pas dire qu'ils sont "sans pensées", mais qu'ils sont "sans hésitation", au sens où il ne sont plus la proie des doutes liés au pur et à l'impur. Nullepart il n'est question de "stopper" le mental à la manière du yoga de Patanjali. Au contraire, Abhinavagupta se moque régulièrement des yogis qui veulent se déssecher l'esprit à force de concentration.

 

 

15:42 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : pratyabhijna, tantra |  Facebook |

24/04/2006

The Shiva Attitude

Vide à l'intérieur vide à l'extérieur, comme un récipient dans l'espace.

Plein à l'intérieur plein à l'extérieur, comme un récipient dans l'océan.

 

Diriger son attention à l'intérieur, tout en ayant le regard tourné vers l'extérieur, sans ouvrir ni fermer les yeux, telle est l'attitude de Shiva.

Hathayoga Pradîpikâ

 

Magnifique illustration dans cette statue de Padmasambhava, célèbre à juste titre :

 

Les vers décrivants cette attitude se retrouvent dans de nombreux tantras.

 

Ecoute Ô Déesse ! Je vais t'exposer tout entier cet enseignement traditionnel : il suffit que les yeux fixent sans cligner pour que se produisent aussitôt la délivrance.

Vijnâna Bhairava Tantra

 

Une image rare du grand savant Gopinâth Kavirâj :

 

 

Feu Nyoshul Khenpo, maître incomparable de la Grande Complétude :

 

Cette posture, tenue avec une ceinture ou des cannes de soutien, se retrouve dans toutes les traditions tantriques. Ici, Narasimha, l'Homme-Lion :

 

La bouche, à l'image de l'ensemble du corps, est détendue, entr'ouverte, "comme les corbeaux".

Attention, toutefois, à ne pas ouvrir trop la bouche !

 

 

14/04/2006

Reconnaître les pensées, ou bien développer les visions de l'Eveil ?

Avant de partir pour une petite semaine, je voudrais revenir sur la question des origines du Dzogchen Nyingthig et de ses pratiques visionnaires.

 

Un scénario possible :

Au Xème siècle, au Tibet, le Dzogchen est un enseignement "subitiste" reposant sur une déconstruction systématique du Tantrisme bouddhique. Au départ, "grande complétude" (dzogchen) désignait le résultat des pratiques tantriques de visualisation et de yoga sexuel. Puis, ce terme en vint à désigner un style de pratique des rituels, vus désormais comme des manifestations de l'Eveil éternel et non des techniques produisants cet Eveil. Enfin, dans le Tantra du Roi Créateur de Toutes Choses (Kunjé Gyalpo Do), le Dzogchen est l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Cultiver cette intuition devient une voie à part entière.

Voilà ce qu'on peut déduire des textes anciens du Dzogchen, dont ceux retrouvés dans les célèbres grottes de Toun Houang.

Telle est la situation vers la fin du XIème siècle donc, au moment où arrive au Tibet le Kâlachakra Tantra. Lui propose une pratique trés technique : il professe que l'Eveil est présent en nous, mais qu'il est caché par les apparences ordinaires. Ce samsâra est une illusion, vide de toute réalité. Les corps de Bouddha, les qualités de l'Eveils, sont quant à elles vides de tout défaut. Autrement dit, elles sont "vides d'autre chose qu'elle-mêmes". Bref, le nirvâna - conçu comme royaume de la gnose (jnâna) et des apparences pures et immatérielles (sambhogakâya) - est la seule réalité, et notre expérience ordinaire est une pure illusion. Telle est la doctrine du "vide d'altérité" (shentong) proposée par de smaîtres indiens du Kâlachakra comme Sanjana (cachemirien contemporain d'Abhinavagupta) ou tibétains, comme Yumowa. Selon ce dernier, la vacuité vraie, ce n'est pas le "vide d'existence propre" de Nâgârjuna, mais les "formes de la vacuité" (shûnyabimba) "visibles par les yeux" (sâkshât) grâce au yoga du Kâlachakra (voir The Buddha from Dolpo, C. Stearn, p.45). 

En d'autres termes, l'esprit, le mental, n'est pas la nature de l'esprit, et il ne suffit pas de "reconnaître" la nature des pensées pour s'éveiller. Dolpopa, contemporain de Longchenpa, ne dira pas autre chose. Selon lui, l'esprit (sem) est aussi opposé à l'Eveil (yeshe) que les ténèbres à la lumière. Reconnaître la nature des pensées est vain. "Certains disent que si la nature de l'esprit ordinaire est reconnue, c'est la bouddhéité, mais que si elle n'est pas reconnue c'est le samsâra (...) Mais c'est comme de dire que si le feu est reconnu, il est rafraichissant, alors que s'il n'est pas reconnu, il brûle !" (ib. p. 104).

Bref, pour atteindre l'Eveil éternel, il faut stopper l'esprit, et pour cela, il faut appliquer les techniques du yoga de l'obscurité et des visions, révélées dans le Kâlachakra.

Dolpopa et Yumowa critiquent ici le Dzogchen ancien et la Mahâmudrâ des Kagyupas, ainsi que tous ceux qui croient qu'il suffit d'observer les pensées sans les manipuler pour que l'Eveil se fasse jour, "tout comme un verre d'eau emplit de boue devient limpide si on cesse de l'agiter". C'est la rhétorique de "l'état naturel" qu'ils dénoncent donc.

On peut ainsi imaginer qu'au XIème, des adeptes du Dzogchen de l'époque, "anti-techniques", ont été touchés par les critiques venants du Kâlachakra. Ils ont donc voulu combinner ce Dzogchen ancien avec le yoga visionnaire du Kâlachakra.

Cela a donné le Dzogchen Nyingthig, avec ses pratiques visionnaires (thögal).

 

Cependant, la tension entre les deux approches - "spontanéiste" et "techniciste" - n'a jamais complètement disparue. A l'intérieur du Nyingthig lui-même, on trouve en effet deux grande pratiques, le trekchod, approche "spontanéiste" (il n'y a rien à faire, tout effort est un obstacle, vive l'inaction etc.), et le thögal, yoga visionnaire qui critique le trekchöd qui ne consisterait, au fond, qu'à se payer de mots. Cette "non-pratique" du laisser-être qu'est le trekchöd, héritière du Dzogchen "ancien", et qui se veut pourtant anti-intellectuelle, se voit ainsi à son tour taxée de simple "construction intellectuelle", alors que, dans thögal on "voit" vraiment le nirvâna, disent les textes du Nyingthig qui vantent cette pratique. Ce qui revient à dire que la Mahâmudrâ des Kgyupas est une "construction intellectuelle", un artifice superficiel, une illusion en somme !

 

Voilà comment est né le Dzogchen : d'une tension, d'une hésitation que l'on retrouve dans toutes les traditions non-dualistes.

 

D'un côté, l'évidence de la vanité absolue de toutes les techniques, les pratiques, les yogas et les rituels, et l'affirmation radicale que la seule pratique est la simple détente des pensées, instant aprés instant.

 

De l'autre, la tentation récurrente de recourir à des techniques "puissantes" pour "accélérer la purification karmique", comme le yoga de l'obscurité, des lampes et du ciel prônés par thögal et le Kâlachakra.

 

Ce dilemme, ce doute, ce soupçon, reviennent sans cesse chez tous les Dzogchenpas d'aujourd'hui. Les lamas enseignent la "suprême non-méthode de la contemplation non-duelle sans effort", tout en sachant trés bien que, dans leur tradition, ce n'est pas la pratique ultime ! Le must, en effet, c'est le yoga visionnaire de thögal. Mais c'est compliqué et dangereux (rester plusieurs semaines dans l'obscurité complète au milieux des visions !). Je me souvient de la confession désabusée d'un Français adepte du Dzogchen et célèbre spécialiste de ces choses : "Le trekchöd (= la simple pratique de la reconnaissance des pensées), c'est efficace, mais on "libère" les pensées l'une aprés l'autre. Du coup, ça peut prendre un temps fou pour arriver à un changement sensible". Peut-être. Mais moi je dis : les visions d'arc-en-ciel et de Bouddha et de formes fractales etc., c'est bien, mais ce n'est pas l'Eveil, ce n'est as le Soi, ce n'est pas la Vision. Evidemment, cela n'exclu pas l'apparition des visions de l'Eveil. C'est simplement une question de priorités. Qu'est-ce qui prime par-dessus tout ?

D'abord, la Vision. Le reste, les visions ou autre chose, viendra par surcroit.

 

12/04/2006

Si l'Eveil est un, pourquoi les éveillés sont-ils si différents les uns des autres ?

Si notre Soi est unique et le même chez tous, comment expliquer la vériété des comportements observée chez ceux qui sont réputé l'avoir réalisé ? N'est-ce pas plutôt la preuve qu'il y a plusieurs chemins et plusieurs "Eveils" ?

 

Le chapitre XIX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "La hiérarchie des sages", répond à cette question. D'abord, le Soi - la conscience - est un et identique en chacun :

 

"En réalité, aucun moyen ne peut servir à obtenir la connaissance libératrice. Celle-ci n'est pas quelque chose que l'on puisse, à proprement parler, obtenir car, par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

 

La conscience est déjà "atteinte". Elle est l'Eveil même.

Toutefois, pour ceux qui n'entendent pas cela, le sage concède que des "traces" (vâsanâ) recouvrent l'intelligence (buddhi). Les "moyens" sont alors ceux qui peuvent anéantir ces impuretés, comme l'on nettoie un miroir. Il y a d'innombrables sortes de traces, autant qu'il y a de représentations. On peut les ramener à : l'absence de foi, l'esprit tordu ("à rebours" comme disent les Tibétains), les activités volontaires et les espoirs fallacieux. Leur remède, ce sont la prise de conscience de leur conséquences, la grâce et le renoncement. Ainsi, l'intelligence, peu à peu purifiée de ces traces, devient capable de refléter la lumière qu'est la conscience. Mais le facteur le plus important, c'est la passion pour la délivrance :

"Pour obtenir la délivrance, il faut y aspirer avec la même passion qu'un homme brûlé sur tout son corps met à rechercher le contact de l'eau fraiche."

 

Plus profondément, notre Soi apparait à chacun selon ses désirs. Argent, réussite, sécurité, santé, pouvoir, avec les méthodes - naturelles ou non - qui permettent de les atteindre. Puis, en s'apercevant que toutes ces pratiques ne produisent que des effets temporaires, l'on se met en marche vers la délivrance. La "fréaquentation des saints", l'ascèse, les vies antérieures, tous ces facteurs combinnés de façon à chaque fois unique expliquent l'immense variété des voies d'accès à la délivrance.

En résumé donc, la voie de la délivrance est déterminée pour chacun par la quantité et la qualité de ses traces psychiques, de ses conditionnements.

 

Et il en va de même chez les "éveillés". Car, même délivrés, ils héritent, du point de vue de ceux qui les observe, de leur caractère. On peut les répartir ainsi en trois catégories :

1/ Les sages a l'intelligence peu conditionnée n'ont pas besoin d'éliminer les autres traces, les désirs, etc. Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup. Ils ont un "mental multiforme". "Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d'effectuer plusieurs tâches en même temps... Chez ces hommes à l'esprit multiple, l'intuition du Soi peut se disperser à volonter vers les objets extérieurs  sans se contredire elle-même".

2/ Ceux qui avaient un conditionnement important doivent pratiquer longtemps et intensément. Ils doivent éliminer toutes les traces pour arriver à comprendre. Une fois ce résultat obtenu, ils ont le "mental anéanti".

3/ Enfin, ceux qui n'ont pas encore détruits toutes ces traces sont encore conditionnés. Ils ne seront pleinement délivrés qu'au moment de la mort. En cette vie, ils ne perçoivent l'irréalité de toutes choses qu'au moment où ils sont plongés en samâdhi. Ils cultivent donc les samâdhi furtifs afin de ne plus jamais croire "Cette chose existe réellement".

 

Chacun à sa manière, tous ces "éveillés" continuent à percevoir l'Illusion que sont les êtres et les choses, mais ils n'y adhèrent plus. Le ciel continue de paraître "bleu", mais l'on adhère plus à cette illusion. Tout est "dans" la conscience, de même que tout est "dans" l'espace.

 

Il n'y a donc qu'un seul Eveil, mais il se traduit par des comportements et des pratiques différentes selon les constructions imaginaires auquelles la conscience s'identifie librement.

 

14:27 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, eveil, soi |  Facebook |

10/04/2006

De l'origine de certaines pratiques de la Grande Complétude (dzogchen)

A en croire les lamas tibétains qui professent le Dzogchen, ses pratiques "visionnaires" (thögal) seraient propres au Dzogchen Nyingthig, partie la plus secrète du corpus dzogchen, lui-même étant l'enseignement le plus élevé du Bouddhisme. Mais l'originalité n'est t-elle jamais autre chose qu'un mythe, surtout lorsqu'on parle de pratiques tantriques ?

Or, à y regarder de plus prés, ces pratiques ont une origine repérable.

 

1/ Le Dzogchen Nyinthig est un corpus de textes qui prétend enseigner une pratique sans équivalent ailleurs : l'adepte s'installe, dans le noir principalement, et contemple les visions lumineuses qui apparaissent spontanément, aidé par des postures, des mantras et des visualisations. Les visions se développent parallèlement à un accroissement de la clarté intérieure. En quelques années ou quelques mois, l'adepte se dissoud en lumière et devient omniscient.

Notons que cette forme de Dzogchen est la plus tardive. Le Dzogchen "ancien" (plus tard relégué dans la catégorie "inférieure" de "la série de l'Esprit d'Eveil") est dépourvu de ces pratiques. Selon lui, il suffit de s'éveiller, à travers la poésie des textes Dzogchen, comme par exemple le "Roi créateur de toutes choses" (voir "The Supreme Source", ed. Snow Lion).

 

2/ Ce Dzogchen Nyinthig n'apparait qu'à partir du XII ème siècle. Or, qu'est-ce qui apparaît au Tibet en même temps ? Le Kâlachakra Tantra. Selon les termes mêmes du tantra, il serait apparu en Inde en 1027, puis il fut enseigné au Tibet par des Indiens jusqu'en 1447. Le Kâlachakra enseigne aussi un yoga se pratiquant dans l'obscurité (mais également de jour, avec le ciel comme support, comme dans le Nyingthig). Des visions apparaissent, puis des "formes vides" (shûnyabimba). Ces formes deviennent la divinité Kâlachakra, puis toutes les divinités de son entourage apparaissent, tout comme le Dzogchen Nyingthig affirme que les visions mûrissent en la totalité des divinités "paisibles et courroucées" décrites dans le fameux "livre des morts tibétains" (qui dérive en fait du corpus du Nyingthig).

La principale différence tient au fait que le Kâlachakra combinne cette pratique visionnaire dans l'obscurité avec l'autre grande pratique des tantras : le yoga sexuel. Aprés s'être uni avec une partenaire réelle ou imaginée, il peut s'unir à la partenaire qui apparaît spontanément dans l'obscurité, comme les visions du Nyingthig. Le corps de l'adepte se dématérialise alors, les atomes redeviennent lumière, et l'adepte devient un Bouddha immortel.

 

3/ Ce yoga du Kâlachakra lui-même ne surgit pas de nullepart. Il est, presqu'entièremment, une transposition délibérée de pratiques shivaïtes.

Les correspondances macro/microcosme sont identiques à celle compilées par le shivaïte Abhinavagupta (mort vers 1050) dans les chapitres 6 à 10 du Tantrâloka. En particulier, les mises en correspondance du souffle des cycles temporels sont identiques. Il s'agit de "dévorer le Temps" en arrêtant la respiration. Cette connaissance est utilisée pour "tricher avec la mort" (kâlavancana), thème classique des tantras. On y décrit les "signes présageants la mort", ainsi que les moyens d'y remédier. Ces passages de tantras shivaïtes se retrouvent jusque dans le corpus Nyingthig ainsi que ses équivalents Böns (la soi-disant "spiritualité d'origine tibétaine"). D'ailleurs, un tantra shivaïte, le Shivasvarodaya Tantra (traduit par Daniélou), consacré à ce thème, fut traduit en tibétain et intégré au Canon. La lignée donnée par le traducteur tibétain inclut Abhinavagupta ainsi que ses maîtres... On y retrouve le "yoga de l'homme-ombre", assez proche des pratiques visionnaires du Nyingthig.

Les tantras shivaïtes les plus anciens décrivent les pratiques visionnaires du Nyingthig. En dehors du Vijnâna Bhairava qui mentionne les pratiques visionnaires dans l'obscurité, avec pression des yeux, en regardant le ciel, le soleil, la lune ou une lampe, il y a le Mâlinî Vijaya Uttara Tantra. Selon Abhinavagupta, il s'agit là de la quintessence des tantras shivaïtes, un peu comme le Kâlachakra est la quintessence des tantras bouddhistes. Dans ce texte, Shiva-Bhairava enseigne 50 pratiques fondées sur les Cinq Eléments, les facultés sensorielles, le toucher, l'espace ou la lumière. La pratique prenant appui sur "les formes-couleurs" (rûpatanmâtra) est décrite ainsi :

 "Afin d'acquérir tous les accomplissements (siddhi), je vais enseigner la contemplation des formes, faste, fondée sur les visions, qui confère la vision divine (ou :"qui fait voir les dieux"). (1) Quand le yogi ferme les yeux à la vision externe, seul, il voit quelque chose d'indistinct possédant l'éclat des nuages d'automne. Fixant son esprit sur cela, aprés dix jours, il y voit d'abord des sphères (bindu), bien que trés subtiles. Certaines sont blanches, d'autres rouges, jaunes ou bleues. Sans se décourager, il doit établir son esprit sur elles sans autre préoccupation. (2-3) Aprés six mois, il voit des formes apparaître en elles. (4-5) Aprés trois ans, elles brillent d'un éclat pareil au feu et se stabilisent. (6-7) Aprés deux ans, s'il se familiarise avec elles, il perçoit des silhouettes dans les orbes (lumineuses). (8-9) Aprés un an, il voit l'Eclat lumineux (tejas ?). (10-11) Six mois plus tard, il voit des silhouettes humaines (purushâkriti). (12-13). Trois mois plus tard, l'Eclat devient omniprésent. (14-15) Aprés un mois, cela se répand. Selon les durées mentionnées, il atteint les fruits de la "catégorie de la forme-couleur" (rûpatanmâtratattva) ainsi que la vision divine. Telle est la vision qui surgit spontanément, dépourvue de constructions imaginaires (ou : "dépourvue de visualisations"). Dans cette (méthode), les 15 étapes (de la Voie générale décrite par ce tantra) sont parcourues spontanément (svayam eva). Par conséquent, l'on devrait la pratiquer en toute certitude ! A quoi bon le tintammare des autres enseignements ?"

Autre pratique, celle de la catégorie de "l'Eternel Shiva" :

"Se concentrant sur le point entre les sourcils (comme dans le Nyingthig et Kâlachakra), l'on voit rapidemment un grand éclat fait de ces huits couleurs : le saphir, le lustre d'une queue de paon, une couleur pareille au lapis-lazuli, puis une autre pareille à l'oeil-de-chat, au topaz, au corail, au rubis et à la lune. Aprés avoir vu cette suprême lumière lunaire, la vision divine s'élève. De là surgit la connaissance de tout ce qui est mobile et immobile."

Ces descriptions, plus ou moins détaillées, se retrouvent dans tous les tantras. Certains extraits des tantras de Kubjikâ se retrouvent dans l'Advayakâraka Upanishad ou la Mandalabrahmana, qui décrivent en détail les étapes du développement visionnaire. Que ces pratiques étaient extrêmement répandues au Cachemire se voit au fait qu'elles sont mentionnées également dans le Yogavâsishtha, composé au Cachemire vers 950.

Cependant, ce ne sont pas là de pures innovations des tantras. Ainsi, la Brihad Âranyaka, qui est sans doute la plus ancienne Upanishad (c. 800 av.-J.C.), décrit déjà l'anatomie subtile décrite dans le Nyingthig, avec un "coeur", source de tous les canaux subtils, et contenant l'essence subtile des cinq Eléments sous une forme lumineuse.

 

Bref, ce n'est pas le lieu ici de rentrer dans trop de détails. Mais je voulais seulement donner un petit aperçu des ancêtres d'une pratique soi-disant "unique" et "sans équivalent ailleurs". Aucun chercheur, à ma connaissance, ne s'est sérieusement donné la peine de chercher du côté des tantras shivaïtes via le Kâlachakra Tantra, et la plupart préfèrent spéculer sur ses origines "zoroastriennes" ou tibétaines. Or, au regard des éléments présents en abondance dans la littérature tantrique, il est inutile d'aller chercher si loin.

 

La généalogie de ces idées obéit aux mêmes lois d'évolution que celle des êtres vivants. Il n'y a pas de génération spontanée.

 

10:09 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : nyingthig, tantrisme, dzogchen, upanishad, kalachakra |  Facebook |

05/04/2006

Récapitulation

Le chapitre XVIII de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, intitulée "Servitude et délivrance" dans la belle traduction de Michel Hulin, est à la fois long et dense. En voici d'abord quelques extraits :

 

"Je t'ai décrit, Ô fils de Brighu, cette suprême conscience qui est indépendente des objets connaissables. Nombreuses sont les situations où elle ses laisse appréhender. Mais les gens, égarés par l'illusion, ne parviennent pas, faute d'instruction, à la connaître. Pour la réaliser, il est nécessaire d'être perspicace..."

"...rien de ce qui est perceptible ne peut constituer ta forme propre car cela est éminemment modifiable. Tu n'est donc que la pure aperception, laquelle n'est jamais perceptible. Cette pure lumière, elle-même toujours exempte des traites distinctifs de schoses visibles, est comme irrisée par la diversité multiforme que le corps, l'espace et le temps projettent fictivement sur elle. Ecarte donc toute espèce de représentation synthétique et considère ce qui subsiste, à savoir la pure essence de la conscience, comme ton propre Soi. Ce dernier une fois repéré, il suffit de ne plus prêter attention au reste (le corps, etc.) pour que se dissolve l'inconnaissance, source de la transmigration universelle. La délivrance ne se trouve pas quelque part sur la terre, ni au fond du ciel ni dans les régions infernales. Elle est, pour chacun, le simple déploiement de sa forme propre, une fois suspendue l'activité mentale."

Là, on pourrait croire qu'il est absolument nécessaire de "suspendre l'activité mentale" pour "réaliser" la conscience. C'est pourquoi le sage auteur précise bien :

"Et puisqu'elle constitue notre essence même elle est effective (udita : présente, actualisée) à tout instant. Nous pouvons à tout instant atteindre notre but simplement en mettant un terme à notre propre égarement. Toute autre conception de la délivrance, qui en ferait le résultat d'une activité, est impossible car la délivrance serait alors chose périssable."

Mais Abhinavagupta, dans sa synthèse du Shivaïsme, n'est pas aussi catégorique. En effet, dans sa Lumière des tantras, aprés avoir exposé la "non-voie" qui correspond à peu prés à ce qui vient d'être dit, il expose de nombreuses autres méthodes "inférieures", mais qui mènent au même résultat. Il décrit une multitude de stratagèmes plus ou moins simples pour "atteindre" le Soi toujours-déjà-atteint. Dés lors, la pratique (méditation, rituel) est la manifestation graduelle de notre Soi. C'est la célébration temporelle du préssentiment de ce que nous sommes de toute éternité. Abhinavagupta n'exclut donc pas toute pratique. Comme toute activité, la pratique est la manière dont l'Absolu se reconnait peu à peu. Seulement, il est important de reconnaître d'emblée que notre conscience est parfaite. Sinon, la pratique sera artificielle, voire vaine. L'effort est nécessaire, mais il est lui-même une effet de la grâce toujours disponible et donnée. La Voie, c'est le Fruit qui devient de plus en plus évident, au fur et à mesure que les préjugés s'amenuisent. La Voie inclut son Fruit (comme disent les Sakya). On ne peut sérieusement pratiquer que si l'on a le préssentiment que la pratique ne fait pas réellement "atteindre" le Soi. D'où l'importance de la dévotion. La pratique est une célébration du Soi (âtmaprathâ), elle n'est que dévotion de part en part, dévotion qui consiste à se laisser posséder par l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Mieux encore, tout expérience, même triviale, devient "vénération des empreintes du Maître" (gurupâdukâsmriti) comme disent les Kaulas. Il ne s'agit nullement de s'accrocher à quelque représentation que ce soit, ni de les exclure compulsivement.

Enfin bref, quand vous vous absorbez en vous-mêmes, vous eprouvez une extase ineffable qui emporte tout, non ?

Vous me direz, que signifie "s'absorber en soi-même" ? Eh bien, c'est ce qui se passe, par exemple, au moment de l'orgasme, de l'éternuement, quand vous plogez dans une eau froide, quand vous énoncer intérieurement, presque sans l'articuler "je-je", quand vous énoncez "Om", ou "Ah". C'est une sorte d'embrassement intérieur qui vous prend de partout et nullepart à la fois. Impossible de l'oublier définitivement. Ce "geste intérieur" de la plongée en soi est ensuite répété, à chaque fois comme si cétait la première et la dernière, dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, par curiosité et pour retrouver cette béatitude qui est la source de tout bien-être. Tous les sens ouverts, détendus, le regard absorbé dans le Soi (dans l'espace-conscience), cette attitude émerveillée, dite "de Shiva" peut être savourée, explorée, "pratiquée" au super-marché, en boîte, dans le métro ou bien durant le remplissage de la feuille d'impôt.

Evidement, ses bienfaits ne se déploient que peu à peu et pour autant que l'on fait preuve de "dévotion" envers le Soi.

En fait, cela suffit. Croire en la réincarnation, à l'au-delà, en Dieu, aux anges, aux bonnes vibrations, aux gourous, à la kundalinî et aux chakras, aux esprits frappeurs, aux miracles, tout cela est inutile voire nuisible.

Cette conscience de soi, on peut l'appeller comme on veut. "Plus que cela n'est pas nécessaire, mais moins ne serait pas suffisant", comme dit un maître Dzogchen à propos de la bodhicitta.

 

17:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : pratyabhijna, tripura, shrividya |  Facebook |

04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

01/04/2006

Soyons fous et disons que l'éveil est à la fois éternel et progressif

Les Stances sur la reconnaissance de (soi comme étant) le Seigneur exposent une voie nouvelle, celle de la Re-connaissance. Sa méthode, ce sont des raisonnements pour se défaire de l'idée (fausse) que nous ne sommes que ce corps et cette personne, face à un monde étranger. Le seul effort à fournir sur cette voie est intellectuel : avoir la curiosité d'examiner notre situation sans préjugés.

Cependant, n'oublions pas que cette voie n'est qu'un moyen parmis d'autres enseigné par Shiva dans les tantras. Elle s'inspire de quelques vers du Vijnâna Bhairava. Mais ce tantra révèle bien d'autres possibilités. Au fond, tous les moyens sont bons. Si quelque chose, quelqu'un ou une situation stimulent en nous l'intuition du "je" synonyme d'émerveillement, alors c'est un moyen, c'est notre "divinité d'élection" (ishtadevatâ, yidam). Tout phénomène est une porte, sans exception. Les "méthodes" (upâya) mentionnées ne sont que des stratagèmes (yukti), des outils. De toute façon, quelle que soit la "pratique" choisie, au bout de cinq minutes on se retrouve dans le même émerveillent, la même stupéfaction, n'est-ce pas ? 

De plus, toutes ces approches sont aussi des manifestations, identiques à la Manifestation qu'est Shiva. Rien n'est exclu. Même les constructions mentales peuvent mener à la réalisation de notre souveraineté, car nous sommes doués d'une liberté capable de réaliser l'impossible. Les rituels, les mantras, tout est une occasion d'éveil. En fait, tout est une manifestation de l'éveil, car l'éveil n'est rien d'autre que la texture même de toute expérience. Notre conscience est le disciple questionnant. Tout ce qui se présente est alors le maître et la réponse. Par conséquent, toute expérience, dans la mesure ou elle comporte nécessairement ces deux pôles du sujet et de l'objet, est un dialogue entre le Dieu et la Déesse. Tout est le Grand Tantra qui surgit spontanément ! De même, toute pratique est une manifestation de l'éveil. C'est pourquoi Abhinavagupta, dans la Lumière des tantras, commence par dire que nous sommes toujours déjà éveillés, avant d'exposer les méthodes qui vont amener une manifestation graduelle de cet éveil toujours-déjà-là.

Mais il y a une différence immense entre pratiquer "pour atteindre l'éveil", et laisser l'éveil pratiquer en nous. Entre vouloir s'absorber en Shiva à coups de "techniques" basées sur des "cartes précises", et se laisser posséder par l'évidence de la conscience il y a une différence pratique, justement. La voilà peut-être, la vraie différence entre voies volontaristes et voies de la spontanéité. Par conséquent, la théorie et la pratique du Shivaïsme du Cachemire ne se contredisent nullement. La voie est une manifestation graduelle du fruit éternel, car ce que nous sommes est l'optimisme et la générosité même. 

Mais comme chacun sait, la pierre de touche de tout cela, c'est la vie quotidienne !

 

29/03/2006

Qu'est-ce que la méditation ?

On entend souvent dire que les textes "non-dualistes" (qui enseignent que nous sommes le Soi ou la Nature de Bouddha à laquelle nous aspirons) ne sont que des cartes indiquant le chemin à suivre et la manière de pratiquer. Le sommet de cette pratique serait le "samâdhi sans constructions mentales" (nirvikalpasamâdhi). D'où l'importance de la méditation, seule capable de nous amener à vérifier expérimentalement ce dont parlent les textes non-dualistes.

Or, comme le fait remarquer le sage auteur de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya) en son chapitre dix-septième, la vie quotidienne est pleine de circonstances où disparaissent spontanément les constructions mentales, sans pour autant entrainer la "disparition" de la conscience comme dans le sommeil profond où dans l'évanouissement. Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, une rencontre à couper le souffle, une mauvaise nouvelle. Bref, tous les intervalles, les dicontinuités, les ruptures : entre veille et sommeil, entre une pensée et la suivante... Car la vie mentale et corporelle est discontinue. Et dans ces intervalles, l'on est pas pour autant inconscient.

Pourtant, ces extases passent inaperçues. Pourquoi ? A cause de l'ignorance intellectuelle, consciente. En effet, tant que l'on est pas persuadé que dans ces intervalles se révèle notre Soi, on les vit sans les vivre. Au contraire, une fois informé de leur nature, on peut se laisser aller en eux, de manière à ce qu'ils imprègnent peu à peu toutes nos pensées et perceptions. Evidemment, les pensées sont variées, alors que ces intervalles ont une seule saveur, celle de la prise de cosncience émerveillée de ce "je-ne-sais-quoi" que l'on appelle le Soi.

Par conséquent, le "samâdhi sans constructions mentales" n'est pas, en lui-même, libérateur. Il ne le devient que s'il est cultivé par un intellect informé de sa nature. Alors la pensée se dissoud en lui, en Elle, dans le même temps qu'elle s'y trouve rénovée.

La méditation sans pensées ne suffit pas. Il faut au préalable lire et réfléchir. "Seule la re-connaissance (pratyabhijnâ), expérience qui comporte des constructions mentales (sa-vikalpa), peut tarir cette source de la transmigration qu'est la connaissance incomplète."

A la limite, comme dit plus loin le sage, aucune méditation délibérée n'est nécessaire. Cela peut même être une impasse, qui consiste à croire que les pensées et les sensations "cachent" la conscience sans pensées pleine de félicité.

En réalité, comme l'affirme ici le roi Janaka "Qu'est-ce donc que cette confusion qui s'empare encore de mon esprit ? Je ne fais qu'un avec la félicité absolue du Soi. Qu'ai-je donc à entreprendre ? Qu'y a-t-il, pour moi, à atteindre ? Où et quand pourrais-je obtenir quelque chose que je n'ai pas déjà obtenu ? A supposer que cela ait lieu, comment ce qain serait-il réel ?"

L'effort pour discipliner l'esprit est vain. Tout ce qui apparait, apparait dans la conscience et n'existe qu'à travers elle. De plus, toutes les apparences sont identiques à l'Apparence. Toute expérience, avec ou sans construction mentale, est donc expérience du Soi. Et cette diversité, aprés tout, n'est que l'effet de son libre désir. A quoi bon se fatiguer pour "stabiliser" un "état naturel" (svasthyâ) factice. Le véritable état naturel est le Soi, toujours déjà présent. En le re-connaissant par la lecture, la réflexion et le laisser-être, sans forger d'étapes arbitraires ou de dualité entre "théorie" et "pratique", toute activitée est graduellement transformée. Cette transformation se traduit par une paix intérieure et une certitude croissante. Elle ne peut se mesurer de l'extérieur ou par des expériences visionnaires ou soi-disant miraculeuses qui peuvent toujours être reproduites artificiellement. Le véritable "accomplissement" (siddhi), c'est la conviction que nous ne sommes rien de tout cela.

Voilà la véritable "délivrance-dès-cette-vie" dont parlent les textes non-dualistes.

 

14:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : pratyabhijna, tantra, meditation, eveil |  Facebook |

26/03/2006

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Il y a l'être (sat). Il y a la conscience (cit). Et il y a l'union des deux : félicité (ânanda).

Au départ, cette extase est pur mouvement. Tout est possible, fluide. Puis, ce baîllement de plaisir (vijrimbhana), cette délectation émerveillée (camatkâra) se crystallise (âshyânîkrita). L'origine première, le commencement du commencement de cette perturbation est insondable, comme l'illustre cette magnifique suite mathématique mise en couleur :

 

Cette photo donne une idée des la manière dont les phénomènes s'engendrent les uns les autres dans la continuité. Il n'y a pas rien d'abord puis, soudainement, quelqque chose. Tout existe toujours. Tout est l'être. Mais l'être se connait par touche successives, suscitant ainsi le monde et le temps, un peu comme dans l'histoire de l'éléphant dans le noir. Il n'y a donc pas de commencement absolu. Seulement une succession d'aperçus, d'inspirs et d'expirs, d'éveils et d'assoupissements. Et si l'être se connait ainsi partiellement, successivement, c'est parce qu'il est doué de conscience (caitanya), synonyme de souveraine indépendance (svâtantrya). Ce monde est illusion (mâyâ); l'illusion est ignorance (ou plutôt connaissance incomplète), et cette ignorance est, finalement, liberté. 

La première originalité de la Reconnaissance, c'est de penser le Principe comme mouvement, alors que la plupart des métaphysiques occidentales comme orientale dévalorisent le mouvement. Il va sans dire que ce pur mouvement originel est décrit également en termes sexuels, puisque ce mouvement est issu de l'étreinte du couple être-conscience ou sujet-objet. Autrement dit, et sans vouloir choquer personne, notre monde est, primordialement, l'orgasme éternel du Dieu et de la Déesse. Puis apparaissent les univers et les créatures, comme autant d'embryons en gestation jusqu'à la prochaine extase.

La seconde originalité, c'est d'affirmer que cette extase continue, jusqu'à maintenant et pour toujours. Le plaisir originel semble se cristalliser, se fragmenter, la conscience et le monde se séparent. En réalité, c'est un jeu. La diversité des phénomènes est le divertissement du couple. Et la douleur, dira t-on ? La douleur physique, répond la Reconnaissance, est elle aussi une forme pervertie de l'extase originelle, atemporelle, qui affleure à chaque instant. La succession des plaisiss et des douleurs baigne dans l'extase éternelle. Si je reconnais que tous les phénomènes sont moi, que toute expérience est reconnaissance de soi, alors l'harmonie (sâmya) prédomine. Il y a des souffrances, mais elles sont qualitativement différentes. Sinon, si l'on ne reconnait pas en chaque phénomène, en chaque acte de conscience, un épisode de l'étreinte éternelle, alors règne la disharmonie (vaishâmya). D'un seul être surgissent le samsâra et le nirvâna, selon que l'être est reconnu (se reconnait) en son intégralité ou non. Un peu comme les dessins ambigus d'Escher.

Troisième originalité, enfin. L'Advaita Védânta nie l'objet : seul le Sujet (la conscience) est réel. Le Bouddhisme nie le sujet : seuls les phénomènes (les dharmas) sont réels. Or, il est certain que chacun de ces points de vue comporte sa part de vérité. Donc, unité ou multiplicité, dualité ou non-dualité : faut-il vraiment choisir ? Non, déclare la Reconnaissance, car la réalité ultime, ce n'est ni l'unité ni la dualité, ni la conscience ni les phénomènes, mais plutôt la relation entre le sujet et l'objet. Il n'y a pas à exclure le Dieu au détriment de la Déesse, ou l'inverse. Ce qui est créateur, c'est leur relation. Dès lors, le yogi est celui qui est constament attentif à cette relation entre le sujet et l'objet. Si cette relation est ressaisie en sa globalité, elle engendre une expérience harmonieuse, sinon c'est le devenir ordinaire.

Note : cette idée de relation est bien évidemment à rapporcher de celle, bouddhiste, d'interdépendence des phénomènes (pratîtyasamutpâda).

 

17:12 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti, abhinavagupta, tantra |  Facebook |

22/03/2006

Que signifie l'expérience du sommeil profond ?

Le Soi, notre vraie nature, n'est pas un objet connaissable comme cette table, et pourtant il n'est pas inconnaissable. Les choses que l'on peut connaître ne constituent pas la vraie connaissance. La vraie connaissance, c'est connaître ce par quoi tout est connu, et que l'on peut appeler "conscience" (cit) ou "connaissance" (jnâna). Elle est Manifestation, Existence et Lumière, car tout brille dans sa Lumière, tout apparaît et disparaît dans son Apparence. Elle est l'être de ce qui est, et aussi l'être de ce qui n'est pas. Alors que la table n'existe que dans et par l'acte de conscience qui l'illumine, la conscience est connue elle-même par elle-même, comme une lampe. Ce qui nous empêche de la reconnaître dans sa pureté, c'est notre tendance à objectiver, à réifier : nous sommes habitués depuis si longtemps à ne voir que les reflets ! La conscience est le miroir, ce vaste espace sans limite dans lequel nous voyons, espérons et craignons. Elle voit les choses et les pensées, elle est le Témoin. Tout ce qui peut être connu sur le mode du "cela" - tout ce qui peut-être objectivé - n'est pas la conscience. Pour l'appréhender, il suffit donc d'écarter les choses, les objets.

Mais alors, objecte (!) le jeune Ashtavakra au sage roi Janaka, dans le chapitre XVI de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ : "S'il suffit, Ô roi, de ce retrait de l'esprit dont tu as parlé pour que se manifeste la suprême conscience, celle-ci doit aussi bien être révélée dans le sommeil profond [et l'évanouissement et tous les "blancs mentaux"] car l'esprit s'est alors détourné des objets. Dès lors, à quoi bon utiliser d'autres moyens ? Le sommeil, à lui tout seul, permettra d'atteindre le but !"

Le roi répond, en substance, que dans le sommeil profond, sans rêve, le Soi reste obnubilé par l'inconscience, qui est comme l'objet le plus subtil.Cette hébétude est, en effet, encore une forme d'objet, c'est le "rien" qui forme la toile de fond de toutes les autres expériences. C'est une épure de l'objectivité. La pure Manifestation indivise qu'est la conscience commence par se nier elle-même avant de se prendre pour "ce corps face à cette table". L'insconcience, ce voile de torpeur, est le résultat de cet oubli de la plénitude. Cette absence est le prélude nécessaire à la Manifestation divisée et fragmenté. Cet état de vide est un état et un objet connu. On s'en souvient en disant "j'étais inconscient". C'est un objet, une chose, une construction, alors que la conscience ne peut jamais être appréhendée ainsi. Elle est "ce qui connait" cette absence, cette insconscience. Croire que la conscience disparaît réellement lors du sommeil profond est une illusion. Habitués que nous sommes à nous identifier aux sensations, aux pensées et aux objets limités, nous coryons que nous disparaissons lorsqu'ils disparaissent ! En réalité, ils se fondent dans la conscience, en nous, dans l'être pur, qui est l'acte de percevoir. Les objets perçus apparaissent et disparaissent, mais la perception elle-même ne disparait jamais, tout comme l'océan ne disparait pas lorsqu'une vague se résorbe en lui !

La conscience, notre vraie nature, n'est donc ni le sommeil profond ni aucun autre état, mais "ce qui perçoit" ces état changeants. Voilà pourquoi elle est immortelle. Elle est le Souverain Bien : tout ce qu'on peut désirer n'est en effet qu'un fragment de sa Manifestation. Elle est absence de peur, car tout ce que je perçois, c'est moi, pure Manifestation. La mort, la souffrance, gains et pertes n'existent qu'en moi. Voir cela, voir ce qui voit, c'est voir tout ce qu'il y a à voir, et la souffrance s'en trouve transfigurée. Comme un drame. La souffrance est toujours là mais, éclairée à la lumière de l'Eternelle, elle change de visage.

Cette pure conscience est accessible entre deux pensées, entre veille et sommeil, au moment où l'on éternue, où l'on est surpris, perdu, endormis, réveillé, choqué, contrarié, paralysé, stupéfait, etc. On peut cultiver ces "samâdhi furtifs", ces moments atemporels pour nourrir les autres moments. Peu à peu, cet émerveillement imprègne tout, le plaisir comme la souffrance, la légèreté comme la lourdeur.

Ou bien, on peut simplement "retourner" l'attention vers soi, dans un acte de pure conscience de soi. Dire "je". "Je", et non pas "je suis la conscience, je ne suis pas le corps". "Je" est le mantra ultime. Un "je" sans contraires, sans ennemis, un "je" qui n'est ni ceci ni cela, mais qui embrasse tout en lui, sans divisions, mais sans exclure non plus les formes infiniement variées. L'énoncer doucement, de manière vivante, c'est se reconnaître comme Seigneur, dit la Reconnaissance. Enoncez-le et il s'enoncera tout seul, comme une sorte d'extase permanente à l'arrière-plan de toutes les autres pensées et paroles.

 

 

11:28 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : pratyabhijna, soi, atma |  Facebook |

20/03/2006

Les gens du gange

Une image rare : la maison de Mark S. G. Dycckowski, celui qui fut mon principal professeur durant ces deux années passées à Bénares. Le rez-de-chaussez est occupé par des shivalingas. Le triangle blanc, c'est un yantra. Au premier étage, il y a la petite pièce où Mark nous recevait, assis par terre. Il parlait pendant des heures, ou jouait du sitar. Le plus souvent, nous lisions ensemble le Tantrâloka ou les hymnes aux Kâlî, avec le commentaire de son gourou, Swami Lakshman Joo. Depuis 30 ans qu'il vit à Bénares, Mark a transcrit plusieurs dizaines de manuscrits des tranditions tantriques kaulas. Aujourd'hui, il est certainement l'un des plus grands spécialistes du Tantrsime. Cet endroit, contrairement à d'autres, est trés calme à la nuit tombée :

 

  On lave tout dans le Gange, même sa bicyclette :

 

Sur les ghats, on peut méditer...ou pêcher ! :

 

Je n'oublierais jamais les innombrables aller-retours sur ces berges, les nuits d'hiver, avec un brouillard à couper au couteau et une petite lampe de poche... brrr.

16:30 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : varanasi |  Facebook |

Que deviennent les offrandes ?

A Bénares, il y a deux champs de crémation : Mânikârnikâ et celui-ci, Harishchandra, du nom d'un roi légendaire. Comme on voit, les crémations consumment beaucoup de bois. Pour lutter contre la déforestation, le gouvernement a fabriqué un crématorium électrique à cet endroit, mais personne ne l'utilise...:

 

En dehors, des chiens et des vaches, il y a aussi des chèvres : elles adorents les fleurs qu'on offre aux lingas de Shiva :

 

16:15 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : varanasi, assi ghat |  Facebook |

Pourquoi l'autre rive est-elle inhabitée ?

Cela va bientôt faire un an que je suis rentré de mon dernier séjour en Inde. Pour fêter ça, quelque souvenirs :

Une vue du Gange depuis la terrasse de ma pizzeria préferrée, sur Assi ghat :

 

Ma première rencontre avec la Vache Cosmique, à l'Aube, sur les rives du Gange ! :

 

Je me suis toujours demandé pourquoi la rive opposée à la ville de Bénares était inhabitée. On dit que ce côté n'est pas auspicieux, mais tout de même... remarquez, le résultat est fort agréable. On peut être dans une ville de deux millions d'habitants et se croire à la campagne !

16:06 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : varanasi, assi ghat |  Facebook |

18/03/2006

Y a t-il des limites à l'humaine bêtise ?

Ces temps-ci le shivaïsme du Cachemire a le vent en poupe, sous toutes les latitudes. En témoigne ce gourou auto-proclamé, le maaaaaître Ki-shin-dé-sous, "Suprême Avatar de Shiva, suprême yogi shivaïte, océan de sagesse incarné pour éveiller notre kundalinî", etc. Plein d'humilité, "Sa Sainteté" ajoute "I'm the smallest prouting seed !". Pouiit ! In english itself:

"The healer of mankind, the liberator of common masses, the ruler of rich and poor, the wisest of the wise, the imparter of true knowledge, the destroyer of evil forces, co-operator of the deliverance of the world and alleviator of the darkness of duality, is coming to New Zealand in January 2006 for a two week retreat.(...)

In India He is considered to be the highest Shaiva Yogi, yes, the Avatar Shiva Bhairava Himself"

Allez l'ouya ! Allez l'ouya ! Vive l'ouya ! Youpiiiiiiiiiiiii!!! Râaaaaa!!! Quel bonheur !

Spécialisé il est, semble t-il, dans l'élevage des moutons néo-zélandais. Belle barbe aussi, et fort jolie sa compagne est. (bémol politiquement correcte : cet avatar combinné de Bhairava et de Babaji-poile-au-kiki a beau être un mégalo aux ambitions cosmiques, il n'arrive pas à la cheville d'Adidam, alias "le plus grand avatar de tous les temps", qui a lui aussi fait du shivaisme du Cachemire son fond de commerce depuis les années 70.)

Le plus drôle - ou le plus triste - c'est que ce drôle de barbu s'est fait faire une lettre de louange par un authentique maître du shivaïsme cachemirien, le pandit Koukilou. C'est normal faut dire. Si vous n'avez pas un faciès tibétain ou indien, la seule solution pour vous faire entendre des dévots potentiels, c'est de vous déguiser en Indien (la barbe ça marche trés bien) ou de trouver un vieux pandit à moitié sénile pour vous recommander. Ensuite, c'est une affaire de mise en scène et de marketing.

 

En attendant, le Shivaïsme du Cachemire, le vrai, demeure à l'ombre des textes...

09:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : tantra, shivaisme, gourou, guru |  Facebook |

16/03/2006

A quoi bon s'interroger sur la signification du mot "est" ?

Paroles directrices pour la méditation se rapportant à l'être

 

L'être est ce qu'il y a de plus vide tout en étant profusion

L'être est ce qu'il y a de plus commun tout en étant l'unique

L'être est ce qu'il y a de plus compréhensible tout en étant le retrait

L'être est ce qu'il y a de plus galvaudé tout en étant origine

L'être est l'appui le plus sûr tout en étant abîme

L'être est ce qui est sans cesse redit et en même temps ce qui garde le silence

L'être est ce qui est le plus oublié tout en étant la mémoire

L'être est la contrainte la plus contraignante tout en étant libération

 

Profonde récapitulation des paradoxes de ce que la Reconnaissance appelle l'Apparence (prakâsha) ! tirée du Concept fondamentaux de Heidegger (p.71sqq.).

17:56 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : heidegger, pratyabhijna, etre |  Facebook |

15/03/2006

En quel sens la conscience est-elle "inconnaissable" ?

La conscience n'est pas connaissable sous la forme d'un objet. L'on ne peut appréhender la conscience de la même façon que l'on perçoit une table. Tel est, du moins, l'enseignement de la Doctrine secrète jusqu'à présent.

Mais alors, se demande le disciple, comment peut-on connaître la conscience ? Auparavant, le maître a évoqué la nécessité d'écarter tous les phénomènes pour la saisir en sa pureté, puis il a démontré que tous les phénomènes n'étaient que des illusions projetés sur elle comme des reflets sur un miroir. Mais alors, la connaissance de la conscience ultime, pareille à un ciel vide, est-elle compatible avec la vie quotidienne ? S'il faut que tout disparaisse pour la connaître et se délivrer de la souffrance, le sage cessera de vivre ! Et puis, sans phénomènes, sans objets, à quoi peut bien "servir" cette conscience pure ? N'est-ce pas encore ce "culte du néant" dénoncé par certains ?

Le chapitre 15 de la Doctrine secrète, intitulé La femme-ascète, élucide ces difficultés.

Comme à son habitude, le maître répond par une histoire. Le fils du dieu de la mer, déguisé en brahmane, débat contre une assemblée de brahmanes. Ils perdent chacun leur tour, et le faux brahmane envoie alors ces infortunés rejoindre son père au fond des océans. Ce faux barhmane, c'est Ashtavakra, le "Huit-fois difforme" selon la traduction d'Alain Porte (voir sa traduction de l'Ashtavakra Gîtâ).

Débarque alors une mystérieuses femme-ascète. Elle interroge Ashtavakra sur l'Inconnaissable : "Le connais-tu ?" Il répond que oui, et répète l'essentiel de l'enseignement donné jusqu'ici dans la Doctrine secrète : la conscience est la Déesse qui crée et contient tous les univers comme une cité reflétée dans un miroir.

Mais la vieille femme le questionne sur les difficultés que l'on vient d'évoquer, justement : "Tu affirme d'une part que la conscience est inconnaissable, et d'autre part que c'est en la connaissant que l'on parvient à l'immortalité". Tu te contredis ! En fait, "tu perçois directement la totalité des reflets, mais tu ne perçois pas directement le miroir." Autrement dit, tu te paie de mots.

Ashtavakra, plein de honte, s'en remet à la sagesse de cette femme: "Tant que cette connaissance n'aura pas été intériorisée  dans les profondeurs du Soi elle pourra être proclamée et entendue des milliers de fois, ce sera toujours en vain."

La conscience est inconnaissable au sens où elle n'est pas connaissable par un autre moyen qu'elle-même. Elle se connait elle-même, par elle-même. Pour la connaître, il suffit donc de retourner son attention vers "ce qui regarde". Cette conversion est la connaissance directe du Soi. Cette conscience de soi est le sens véritable du mot "je". C'est une Parole qui s'énonce spontanément à l'arrière-plan de toutes nos paroles.  Personne ne peut l'énoncer délibérement, mais personne ne peut non plus l'empècher de "parler". Elle est à la fois silence et récapitulation de tous les discours possibles.

"La suprême Puissance qu'est la conscience est la Déesse et le fondement de l'univers. Elle qui manifeste toutes choses, en quel temps et en quel lieu n'est-elle pas manifestée ? Là où elle ne se manifeste pas, rien ne serait manifesté. La Puissance qu'est la conscience se manifeste à travers la non-manifestation elle-même !" Comme dit Abhinavagupta dans la Lumière des tantras (I, 53) : "Même la non-existence des choses a (elle aussi) nécessairement pour fondement l'expérience du '(Tiens, la table n'est pas ici!'). La notion 'ceci n'existe pas' diffère, en effet, de (l'état d'inconscience propre à) un objet inanimé, tel un mur." L'inexistence n'existe qu'à l'intérieur de l'existence.

Vous direz peut-être que retourner son attention vers soi, vers le Soi, demande des efforts énormes incompatibles avec une vie ordinaire. Mais "le regard intérieur est dépourvu de toute tension : comment pourrait-il appartenir à un intellect tendu dans l'effort ? C'est pourquoi tu dois approcher ta propre essence en abandonnant toute espèce de tension. Alors, pendant un instant, tu rejoindras ta propre essence et tu t'y maintiendras sans pensée. Puis tu te souviendras (de la question précédente) et tu comprendras en quel sens la conscience est à la fois inconnaissable et parfaitement connue." 

Se laisser aller dans le "je", comme on se laisse bercer par une musique, est possible.

10:13 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : pratyabhijna, abhinavagupta, tantraloka |  Facebook |

11/03/2006

Qu'est-ce que la rudra-vînâ ?

Le Tantrisme, c'est aussi la musique. En dehors des oeuvres new age plus ou moins inspirées, il reste que la religion shivaïte prescrit "le chant et la danse" (gîtanritya) dans tous ses textes (les tantras, justement) comme moyen de célébrer le divin.

J'ai entendu la rudra-vînâ  pour la première fois en 1996. Des sons venus de nulle part, des sonorités nuancées, graves, pour une musique à la fois sobre et sensuelle. Instrument à cordes et ancêtre du sitar, la "vînâ de Shiva" existe sous sa forme actuelle depuis le XIVème siècle environ. Cependant, il existait depuis longtemps déjà des formes de vînâ sans frettes. Plusieurs tantras sont consacrés exclusivement au culte de "Shiva-joueur-de-vînâ" (Tumburubhairava). En voici une magnifique représentation du sud de l'Inde, c. XIème siècle. La vînâ a disparu, mais on peut facilement l'imaginer:

 
La Déesse joue, elle aussi, de la vînâ, sur cette sculpture du Xème siècle, où l'on peut voir une forme de vînâ plus ancienne, sans frettes :
Cette musique extrêmement prestigieuse a connue ses heures de gloire dans les cours des Moghols. Sur cette peinture du grand peintre Govardhana, influencée manifestement par le style flamand, on peut admirer un joueur de rudra-vînâ ou bîn. Ses boucles d'oreilles montre qu'il est un yogi adepte du hatha-yoga répandu de nos jours dans le monde entier :

Presque disparu au XXème siècle, cet instrument a été sauvé par l'immense musicien Zia Mohiuddin Dagar :

 
Aujourd'hui, son fils perpétue cette musique, ainsi que Philippe Bruguière, par ailleurs conservateur à la Cité de la Musique à Paris :

Pour écouter quelques extraits de cet instrument, cliquez sur les liens en haut à droite.

15:57 Écrit par David Dubois dans Musique | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : dhrupad, tantra, tantrisme, dagar, rudra vina |  Facebook |

Cosmic Cow On Air !

Meuh ! Ceux d'entre-vous qui se sont levé trés tôt hier matin ont peut-être eu la surprise d'entendre la Vache Cosmique meugler sur France Inter, dans la chaleureuse chronique qui lui a été consacrée par David Abiker dans le cadre de l'émission quotidienne "Blog à part".

15:36 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : vache cosmique |  Facebook |

10/03/2006

Y-a t-il une philosophie des tantras ?

Depuis quelques années, on voit régulièrement le thème du "Tantra" apparaître dans la presse occidentale. Il y est présenté comme une méthode reposant sur la sexualité, et donc sur le ressenti. Ce n'est pas faux et c'est merveilleux, mais le Tantrisme, ce sont aussi des philosophies et des manières de penser.

La formulation la plus aboutie du Tantrisme est sans doute la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ). Exposée dans un poème en sanskrit, elle a donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée centrale en est aussi simple qu'inouïe : nous sommes Dieu, parce que la conscience est l'attribut divin par excellence. Et le monde est engendré, à chaque instant, par l'union de Dieu et de la Déesse, celle-ci personnifiant la conscience que Dieu a de lui-même. La conscience (la déesse) et le monde (le Dieu). Pour nous convaincre de cette idée assez extravaguante à première vue, l'auteur analyse nos expériences les plus quotidiennes, telles que le souvenir ou le sommeil. Découvrir l'extra-ordinaire dans l'ordinaire, telle est la voie que nous propose cette pensée à la fois exotique et parfaitement d'actualité. Une traduction inédite vient de paraître chez l'Harmattan : les Stances sur la re-connaissance (de soi comme étant) le Seigneur, avec des commentaires, des notes et une introduction au contexte de l'oeuvre, disponible sur Amazon. Vous pouvez également découvrir cette phlosophie et la religion dont elle est issue en allant sur ce site.