09/03/2006

Qu'en est-il des dâkinîs népalaises ?

On l'oublie trop souvent : le Népal est aussi un pays où le bouddhisme tantrique est bien vivant. Malgré l'avancée des Maoïstes, les pratiques continuent, même si elles s'affaiblissent. Cependant, certains travaillent à préserver les arts de la scène assiociés depuis toujours au Tantrisme, comme ce maître qui enseigne une danse de la déesse Târâ à une fillette :

 

Un certain Prajwal s'emploie aujourd'hui à transmettre cet art en Occident, art qui met en scène les divinités du panthéon bouddhique. Ici, on peut admirer quelque dâkinîs, sorte d'équivalent tantrique des fées : 

 

16:19 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dakini, tantra, nepal |  Facebook |

Le Tantrisme "vivant"

En Inde, l'état du Bihar est connu pour plusieurs raisons : c'est l'état le plus pauvre, le plus illettré, le plus corrompu et le plus "tantrique". C'est en effet dans cet état du nord de l'Inde - et terre natale du Bouddha - que le nombre de sorciers et guérisseurs tantriques est le plus élevé. L'un de mes gourous était originaire du Mithila, une région du Bihar où les tantriques pullulent. Sauf qu'il ne s'agit pas là du Tantrisme raffiné d'Abhinavagupta (voir la colonne de gauche) ni même du néo-tantra occidental. Pour tout dire, ça fait plutôt penser à Indiana Jones. Vous vous rappelez, le "temple maudit", avec le fada aux allures de Kojak, qui arrache le coeur de ses victimes pour l'offrir à Kâlî ? Bon, évidemment, c'est un peu de la vilaine propagande mais, d'aprés cet article, ce n'est pas complètement faux : "According to an unofficial tally by the local newspaper, there have been 28 human sacrifices in western Uttar Pradesh in the last four months. Four tantrik priests have been jailed and scores of others forced to flee." "L'Uttar Pradesh occidental", c'est la région voisine du Bihar, et c'est là où se trouve Bénares. Bénares, ville martyrisée par les extrémistes  musulmans, aujourd'hui encore (cf. les trois attentats du mercredi 8 mars). Sauf que les tantriques n'ont pas fait grand'chose pour améliorer la situation. Ils ont truffé la ville et ses environs d'images des divinités tantriques courroucées (style Bhairava ou Kâlî) censées terrifier les envahisseurs. Mais ça n'a rien fait de plus que les dispositifs magiques qui étaient censés "protéger" le Tibet.  Sauf, peut-être, le pont de Bénares. Il paraît qu'on a sacrifié un enfant pour s'assurer qu'il tiendrait debout, et apparement, ça fonctionne (je rigole). De fait, à Bénares, les histoires tantriques sont omniprésentes. Bénares est la mecque de l'Hindouisme superstitieux, avec ses astrologues et ses marabouts au point que ça en déteint sur tout le reste. Je me souviens d'un attelier "Shivaïsme du Cachemire" organisé sur le campus de la BHU de Bénares par mon gourou K. et sponsorisé par le Siddha Yoga. Plusieurs centaines d'Indiens (plutôt des classes moyennes) avaient payé les 800 rupies pour assister à ces trois jours "d'introduction à la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ)". Aprés la première journée qui fut consacrée aux remerciements et aux enguirlandages mutuels, le second vit l'intervention d'un pandit astrologue qui nous expliqua qu'il détenait les mantras secrets permettant d'avoir "à coup sur un garçon", et que l'on pouvait venir le voir le lendemain matin à son cabinet. Là, quelques Indiens ont protestés, trouvant sans doute que c'était un peu gros. Mais bon, c'est juste pour donner une idée du pouvoir de ces gens.

Au total, j'ai rencontré de nombreux tantriques. En fait, rien n'est plus facile lorsqu'on connait quelque mots de Hindi. Et même sans cela, l'odeur des dollars suffit à en attirer beaucoup... Il y a également des gens plus consciencieux. Mais même ces tantriques-là n'ont pas grand'chose de commun avec ce qu'on imagine en Occident. C'est que les rituels auxquels j'ai pu assister ne cultivaient pas vraiment une esthétique "nature et découverte", voyez-vous. Ces cérémonies impliquant des sacrifices et la consommation d'alcool se déroulent souvent la nuit, dans des coins déserts si possible, ce qui n'est pas évident à trouver en Inde. En plus, il fait trés chaud ou trés froid, l'air est lourd, il y a des moustiques, des grosses fourmis, des criquets qui hurlent (avec des millions de grenouilles dès qu'il pleut). Bref c'est loin d'être de tout repos. Les adeptes ont tendance à débiter les mantras comme des mitraillettes, et vu la quantité de trucs à réciter, la kundalinî monte en 10 secondes, guère plus. On a pas trop le temps de rêvasser sur ses cakras ! C'est l'ambiance bihârî, sicilienne quoi.

 

Tout cela serait amusant si tant de personnes ne souffraient dans leur chair de cet obscurantisme arriéré.

 

 

 

16:10 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, tantrisme |  Facebook |

08/03/2006

Tout est relatif... mais relatif à quoi ?

Le monde "objectif" est le résultat d'un consensus entre les points de vue "subjectifs". Tout est affaire de croyance, et la "réalité" n'est que la croyance dominante. Tel est l'enseignement donné par le yogin au prince égaré, aprés être sortis du "monde à l'intérieur du rocher", au chapitre XIV de la Doctrine secrète.

Chacun imagine, et influence les autres par voie télépathique (non pas au sens occultiste; simplement, si j'ose dire, chaque rêve influence les autres). L'univers est le résultat de cette interaction des imaginations. Plus une croyance ou une création mentale est constante et forte, plus elle a de chance de s'imposer.

S'ensuit une énnumération d'exemples tirés des règnes animaux et humains qui montrent le caractère subjectif de nos perceptions. Le monde surgit des modifications de nos organes sensoriels. Une eau tiède pour untel est froide pour un autre. Rien ne peut être définit objectivement, c'est-à-dire indépendamment de sa relation à notre corps. Et cette multiplicité de points de vue se déploie "dans" l'espace de la conscience infinie. Les choses sont perçues par le corps. Le corps est perçu par le mental, qui est perçu par la conscience. Quant à la conscience, elle se perçoit elle-même par elle-même. "Tout ce qui est manifesté, intérieurement ou extérieurement, est inclus d'avance dans cette essence même de la manifestation (qu'est la conscience). Cette pure essence de la lumière, en laquelle le monde entier est comme résorbé, se manifeste librement à l'intérieur d'elle-même, partout et toujours."

"Quant aux éléments dogmatiques que les uns et les autres surajoutent à cette pure essence, ils sont de peu d'importance. Tout ce qu'elle manifeste demeure contenu en elle, comme les reflets dans le miroir."

On compare souvent la conscience à un espace. Mais la Reconnaissance (qui est la philosophie professée dans la Doctrine secrète) distingue espace et conscience : "L'espace a la nature d'un vide. Aussi est-il capable de contenir autre chose que lui-même, à savoir le monde sensible. Mais la conscience absolue n'est partout et toujours que plénitude indivise. Comment tolérerait-elle en son sein ne serait-ce que l'ombre de la dualité ? Aussi est-ce de manière spontanée, par la surabondance même de sa liberté et sans avoir recours à un quelconque matériau, qu'elle fait apparaître dans le miroir de sa propre essence uniforme la prodigieuse variété des êtres mobiles et immobiles. De même que l'unité du miroir n'est en rien compromise par la diversité de ce qui se reflète en lui, de même l'unité de cette Puissance unificatrice qu'est la conscience n'est en rien compromise ou altérée par le foisonnement des apparences cosmiques."

La conscience se prend librement pour l'espace infini dans lequel apparaissent les univers. Elle se nie elle-même dans le sommeil profond et elle devient le psychisme (citta, sem en tibétain) lorsqu'elle parait recouverte par les traces inconscientes (vâsanâ, bagshag en tibétain).

"Mais la pure conscience 'Je' demeure l'énergie suprême de la conscience, celle qui jamais ne se divise." L'apparence de division est adventice. La conscience cosmique imagine d'abord un univers commun, puis elle s'identifie à une infinité d'êtres limités qui chacun projettent leurs images mentales sur cet univers "objectif" : un rêve dans un Rêve. "Le proche et le lointain, le long et le bref ne sont que pures créations mentales réfléchies dans le miroir intérieur de la conscience. Médite là-dessus et défais-toi de tes illusions en t'appliquant à réaliser mentalement la pure conscience. Tu deviendras alors aussi libre que je le suis."

Pour ma part, je ne crois guère aux miracles. Les "pouvoirs surnaturels" (siddhi), omniprésents dans la culture indienne, sont plutôt une manière de décrire des expériences intérieures autrement difficilement communiquables. Le vrai "troisème oeil", c'est l'oeil unique à partir duquel je perçoit tout ce qui apparaît en lui, tel ce "miroir sans cadre ni support" dont parle le maître Chan Houeï Neng. Au-delà des fariboles et de l'aspect "contes pour enfants" et autres adolescents attardés de ces textes, ces accomplissements expriment des intuitions et des découvertes qui nous concernent tous, quelques soient les temps et les lieux.

 

19:22 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : pratyabhijna, relativisme |  Facebook |

06/03/2006

Les évangiles chrétiens sont-ils dérivés des soutras bouddhistes ?

Chers amis Bouddhistes et Chrétiens, la Trinité n'est-elle pas une déformation du Triratna, etc. etc ? On se le demande, en lisant le site bien argumenté Jesus is Buddha, par un bouddhologue des plus compétents.

 

PS trés trés important : Aprés avoir écrit ce billet, je retourne sur le site de ce monsieur, histoire de déguster mon Smack au lait entier en bonne companie, avant que ma copine ne revienne et que je doive pour de bon faire la vaisselle. Et là, sur la page "liens", je lis, tout en bas :

"Are we to believe, like most people do, in the rumours about some physically and technically impossible gas chambers in which millions of Jews were killed - even though no one to this day has been able properly to locate such places of horror on the map? Even though not even one victim can be mentioned by name? Even though there be no Hitler order?"

Gasp. Méga-gasp, archi-gasp, re-gasp, hyper-gasp, en fait. Comme quoi, il ne faut jamais céder aux belles apparences sans réfléchir. Il faut toujours revenir, vérifier, douter, même si c'est pénible. De toutes façons, cela ne nous empêchera pas de méditer et de profiter de la vie, non ?

17:30 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Dépasser l'ego, ou bien tout dépasser par l'ego ?

Quel est le message des sagesses de l'Inde ? S'agit-il d'anéantir son ego pour continuer une existence toute impersonnelle ? La plupart des formes populaires de sagesses dérivées de l'Hindouisme ou du Bouddhisme prétendent que oui.

 

Pourtant, lorsqu'on lit les sources indiennes, à savoir les textes comme les upanishads ou les tantras, le message est loin d'être aussi unanime... Comme si, au-delà du renoncement à son "petit" moi, il y avait un autre horizon qui, lui, passe par le moi comme par le centre de tout. Un moi qui dépasse tout en embrassant tout. Au lieu de fuir.

 

J'ai trouvé une confirmation de cette idée dans un texte non-dualiste écrit au Cachemire vers 950 Ap. J.-C: le Yogavâsishta (traduction française malheureusement épuisée). C'est un peu comme les Mille et une Nuits, mais dans une version non-dualiste et d'une profondeur spirituelle sans pareille. Sur la forme, cela ressemble aussi beaucoup à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. Bref, c'est un vrai régal.

Voici le passage en question :

 

1  La forme suprême de l'ego (ahankâra) est celle qui est associée à cette compréhension : "Je suis tout cet univers. Je suis le Soi suprême impérissable. Il n'y a rien d'autre."Cette forme d'ego mène à la délivrance, et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant (jîvanmukta).

2  Une seconde forme de l'ego, elle aussi auspicieuse, s'exprime ainsi : "Je suis différent de tout. Je suis plus subtil qu'un centième de la pointe d'un cheveux." Elle mène aussi à la délivrance et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant.

3  "Je suis seulement le corps fait de bras, de jambes, etc." : cette conviction correspond à la troisième forme de l'ego. Elle est imaginaire et non réelle. Cette dernière forme de l'ego est profane (laukika). Elle est absolument sans valeur. L'on doit à tout prix la délaisser. Elle est mauvaise et l'on doit la considérer comme notre ennemi.  (Sthitiprakarana, sarga 33, shlokas 49-54)

 

Le dépassement de l'ego enseigné par la plupart des sages correspond à la seconde forme de l'ego : c'est le "je ne suis rien, je n'existe pas, je suis une illusion" [=dépassement de l'ego grossier], suivit du "je ne suis rien de perceptible ni de pensable, je ne suis aucun phénomène, je suis seulement la pure conscience impersonnelle" [=identification à l'ego subtil].

Mais, au-delà de ces deux formes de l'ego, il y a l'ego "suprême" qui à la fois dépasse et inclus tous les phénomènes auquels on pourrait s'identifier. Au lieu de se dire qu'on est ceci ou cela, ou bien même que l'on est la conscience pure pareille à l'espace infini, on se reconnait comme ego qui est à la fois le Tout et au-delà du Tout. Autrement dit, "je" suis à la fois le sujet (la conscience qui perçoit) et l'objet (le corps, le monde...).

 

Donc, plutôt que de renoncer au "je", il s'agit de l'étendre à l'infini pour lui faire inclure toutes choses.

11:39 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yogavasistha, ego, eveil |  Facebook |

02/03/2006

La vie est-elle autre chose qu'un songe ?

Est-il vraiment possible de démontrer une réelle différence entre l'état de veille (celui que vous vivez en ce moment-même) et le rêve ?

Selon le yogi qui a fait visiter au prince égaré le monde qu'il avait créé à l'intérieur d'un petit rocher, cela est impossible. C'est ce qu'il lui enseigne au chapitre XIII de la Doctrine secrète: ils sortent du rocher. Et là, le prince ne reconnaît plus rien. Le yogi lui annonce alors qu'en une journée passée à l'intérieur du rocher, 12 millions d'années se sont écoulées "à l'extérieur" ! Le prince est effondré. Mais le yogi insiste : "Tout va sans cesse se transformant. Le monde se modifie d'instant en instant. A travers une longue évolution la face même de la terre, avec ses montagnes, ses lacs et ses rivières, est devenue différente. Telle est la loi qui préside au cours du monde. Les collines s'aplanissent et les plaines se soulèvent. Les déserts se mettent à regorger d'eau et les montagnes se transforment en plages de sables (...) Tantôt ce sont les hommes qui se multiplient sur la terre et tantôt les quadrupèdes, ou les vers et les insectes."

Le prince pleure en vain la perte de ses parents. Car "tout se transforme, mais rien ne se perd".  "Il est clair, en effet, que les parties constitutives du corps de tes parents se retrouvent aujourd'hui dans la terre et les autres éléments."

De plus, l'on a coutume de parler de "notre corps", comme si nous étions autre chose que lui. Mais notre moi, notre identité sociale, n'est qu'une construction imaginaire, de même que le monde "réel" dans lequel elle semble exister. Nous n'avons pas "un" moi, mais bien plusieurs. Car tout est magie de l'imagination - mâyâ.

Au prince qui objecte que le monde est réel parce que "stable et jamais démenti", le yogi rétorque que ce monde "réel" n'est qu'un rêve à l'intérieur d'un rêve. Il n'y a aucune différence "objective" entre veille et rêve. En effet :

1/ Les choses vues en rêves produisent certains effets. L'eau étanche la soif.

2/ Si l'on dit que le rêve est démenti au réveil, il faut alors s'aviser que la "réalité" de la veille est elle-même démentie par le sommeil profond, sans rêves ni perception d 'aucune sorte.

3/ Si l'on dit que la veille est davantage réelle parce qu'elle reprend son cour "le lendemain", eh bien l'on peut remarquer que cela est également possible pour le rêve. Certains rêves ont aussi un arrière-plan stable.

4/ De plus, notre soi-disant réalité se modifie d'instant en instant : comment pourrait-elle être réelle ? "Les montagnes elles-mêmes ne demeurent pas intactes d'un instant sur l'autre, érodées qu'elles sont par l'activité incessante des torrents, des sangliers, des multots, des fourmis, etc."

 

Conclusion : "L'expérience du rêve et celle de la veille sont sur le même plan." Il n'y a pas de durée plus réelle qu'une autre : "Lequel des deux temps est vrai, lequel est faux ? Comment en décider ? Il y a là comme deux rêves différents. Tu vois bien que le monde n'est que la croyance que nous projetons sur lui."

 

Etonnantes paroles venues des Indes médiévales ! L'on croirait entendre parler un géologue ou un chercheur en sciences cognitives.

Nous rêvons tous le même monde parce que nous avons tous plus ou moins la même imagination. Enfin, presque. Quand on voit le "choc des civilisations" actuel (qui est plutôt un choc des idéologies), l'on constate aussi à quel point chacun reste enfermé dans sa bulle. Cependant, nous avons un "sens commun" qui nous permet de communiquer tant bien que mal.

 

N.B. : a/ L'imagination qui projette le monde "réel", publique, n'est pas seulement individuelle. Il y a aussi une sorte d'imagination "transpersonnelle". Je veux dire par là que, lorsque nous voyons une table, nous ne l'imaginons pas délibérément et consciemment.

b/ De plus, selon la Reconnaissance, il ne faut pas oublier que tout ce que nous percevons est Shiva ("Dieu"), et la manière dont nous le percevons est sa Shakti (la Déesse). Le monde n'est pas une projection de la conscience, mais plutôt la manière dont l'être (Shiva) se connait lui-même. Evidemment, le plus souvent l'être, l'univers se perçoit de manière trés incomplète. Lorsque par exemple, je me dis "Oh, une table", en fait, c'est l'être (Shiva) se percevant, se reconnaissant lui-même, mais de façon incomplète et erronée. C'est la Mâyâ. Mais c'est aussi la liberté (svâtantrya). L'ignorance n'est donc pas un défaut (dûshana), mais un ornement (bhûshana) de l'être et de la conscience inséparables.

12:24 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : realite, pratyabhijna, reve |  Facebook |

27/02/2006

Ô joie ! Un blog sérieux sur le Tantrisme !

Je viens de découvrir le blog de Somadeva Vasudeva, un excellent indianiste spécialiste du Tantrisme. C'est en anglais bien sûre, mais c'est plein d'informations pour faire réfléchir (par exemple sur le statut des femmes dans le Tantrisme) à partir des textes sanskrits. En voilà de la bonne herbe à vache !

20:09 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : somadeva vasudeva |  Facebook |

25/02/2006

La mémétique ou "comment les idées acquièrent des hommes"

L'autre jour, en me balladant à la FNAC, je prend un livre et lis une page, au hasard : "Pourquoi lisez-vous ce livre ? Vous avez étudié la philosophie [... s'ensuit une liste des philosophes que j'ai effectivement étudiés...] Avec George Berkeley, vous vous êtes finalement demandé si le monde était réel. Vous êtes allé jusqu'en Orient, vous avez grimpé l'Himalaya et vous vous êtes baigné dans le Gange. Vous avez rencontré des hommes sages, des jnani, et tranquillement, tout seul, sans que personne vous voie, tôt le matin, vous vous êtes assis en tailleur et vous avez essayé de méditer sur cette idée simple : "Je suis".

Et puis vous êtes revenu vers les contrées de la rationalité et de l'investigation. Probablement par nécessité de discuter, ou par nostalgie de l'enfance. Car vous aimiez les sciences. On y jouait bien. Vous avez gardé ce goût pour la modélisation, pour la dualité, pour la coexistence des mondes, et particulièrement pour le vertige de l'auto-référence qui vous saisit par exemple lorsque vous lisez avec amusement : "Cette phrase a vingt-huit lettres" ou, mieux encore : "Ceci n'est pas une phrase." [...] Faisons un pari : je dis que si vous n'avez pas lu vous-même l'incroyable Gödel, Escher, Bach : les brins d'une guirlande éternelle, de Douglas R. Hofstadter, quelqu'un dans votre entourage connaît sans doute quelqu'un qui l'a lu, sinon c'est vous qui ne liriez pas ceci. Ai-je raison ?"

"- Argh !" me dis-je aprés avoir lu ces lignes. "Qu'est-ce ? Comment est-ce possible ? Serait-ce un livre commis par une Madame Soleil, omnisciente qui plus est ?"

Eh bien pas du tout. Ce livre, je l'ai trouvé dans le rayon "science". Il s'intitule Comment les systèmes pondent : Une introduction à la mémétique. La mémétique est l'étude de la manière dont les idées se propagent et évoluent. Cette quasi-discipline scientifique part d'une analogie simple : les idées se reproduisent et évoluent comme les gènes (d'où le terme de "même"), comme si elles avaient leur vie propre. Un même est une représentation ou un ensemble d'idées qui détermine notre comportement, comme le fait un gène. Certains biologistes du comportement pensent que les individus ne sont que des véhicules au service de leurs gènes. N'en va t-il pas de même pour les idées ? Est-ce qu'on "a" des idées, ou bien ne faut-il pas plutôt admettre que ce sont nos dées qui nous "possèdent" ? Comme le dit un méméticien (cité ib. p. 41):

"L'important n'est pas de savoir comment un homme acquiert des idées, mais de savoir comment une idée acquiert des hommes."

Ce livre est lui même un "même", mais un même anti-mêmes, car l'une des ambitions de la mémétique est de nous faire prendre conscience de l'emprise de certaines idées ou représentations, de manière à commencer à nous désintoxiquer. La mémétique, même si elle n'est sans doute pas une science "dure", est du moins un outil pour se déconditionner et penser par soi-même. A ce titre, elle rejoint le Bouddhisme et le Shivaïsme du Cachemire dans l'effort de l'homme pour défendre son autonomie.

13:42 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : memetique |  Facebook |

23/02/2006

La relativité de l'espace et du temps

Comment un monde peut-il exister à l'intérieur d'une vulgaire pierre ? Parce que tout est imagination. Tel est l'enseignement du chapitre XII de la Doctrine secrète, Le monde à l'intérieur du rocher. Au disciple Râma qui se demande pourquoi le monde continue à lui apparaître comme réel, même aprés avoir compris qu'il n'est qu'une apparence dans la conscience, le vieux sage répond : le monde persiste tel quel à cause de la stabilité de la croyance en sa réalité. Sa réalité, c'est-à-dire son existence indépendante de la conscience dans laquelle il apparaît. Autrement dit, le monde est un produit de l'imagination tellement ancien, qu'il possède une inertie énorme. Voilà pourquoi il continue de nous apparaître comme avant. Par conséquent, il faut opposer à cette imagination réaliste une imagination déréalisante. Comment ? Par le récit. Par LES récits, plutôt, emboîtés les uns dans les autres à la manière de poupées russes. Cette mise en abîme a le pouvoir de nous liberer de la croyance immémoriale en la réalité de ce monde, qui n'est en réalité qu'un songe bien lié. Le récit a, en effet, plus de force que le simple concept. D'ou le recourt aux rituels symboliques, aux contes et aux paraboles.

Ici, le maître raconte l'histoire de la rencontre entre un yogin et un prince égaré. Le yogin accomplis mène le prince dans le monde qu'il a créé dans un gros rocher, par le seul pouvoir de son imagination. Plus qu'un monde, c'est un cosmos, à la fois semblable au notre et subtilement différent. Un univers dans un univers, car notre univers "infini" est un rêve à l'intérieur d'un rêve. Ce n'est pas que le rocher devienne immense, ni que cet univers intérieur soit compressé. De même qu'un vaste paysage peut se reflèter dans un petit miroir (comme dans notre oeil), de même un milliard d'univers reposent à l'aise dans un grain de poussière. Car tout est imagination. Mais notre imagination est limitée, parce que nous nous identifions à un corps, à des sensations, à une histoire. Cela est certes merveilleux, mais si nous nous identifions à la conscience pure et simple, notre pouvoir sera alors celui qui faconnent les univers : une imagination illimitée.

Voilà la pratique proposée par la philosophie de la Reconnaissance :

Nous reconnaître comme conscience infinie, transparente, mystérieuse et évidente à la fois, pareille à l'espace omniprésent et insaisissable. "Là", nous sommes au centre de tout, à la source de tout. "Là", nous avons mille visages, mille yeux, mille mains. Nous nous sentons en communion avec tout.

Evidemment, cela ne règle pas tous les problèmes de l'individu, loin s'en faut. Mais, d'une façon surprenante et incomparable, cela rend notre existence magique.

12:49 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : pratyabhijna |  Facebook |

20/02/2006

La philosophie intégrale de Ken Wilber

La philosophie intégrale de Ken Wilber

 

La philosophie intégrale prend le meilleur de :

 

PREMODERNE

MODERNE

POSTMODERNE

M
O
D
E
R
E

Nombreux nieaux d’existence

origine divine de l’homme

La Grande Chaîne de l’Être

L’apparition de la science

autonomie de l’ego

progrès culturel

Le sens est basé sur le contexte

l’ego humain n’est pas absolu

multiculturalisme

 

Mais il rejette leur version extrême :


E
X
T
R
E
M
E

conservatisme rigide

systèmes des castes

 oppression hiérarchique

Vision du monde du type “plat-pays”[1]

hyper-individualisme

Euro-centrisme

relativisme culturel

“Mort de l’auteur”

Acharnement contre l’Occident

 

[1] Cette expression désigne la manière qu’à la science positiviste de tout réduire à un simple objet, négligeant ainsi la dimension subjective – la profondeur – de l’expérience humaine, à laquelle seul le dialogue permet d'accéder.

 

Reproduit d’après le tableau du site de Frank Visser

 

21:23 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ken wilber, integral |  Facebook |

18/02/2006

Est-il inévitable que les extrêmes se rejoignent ?

La tentation obscurantiste

 

L'affaire des caricatures de Mahomet me confirme dans l'idée qu'il existe au moins deux gauches ( intuition confirmée et argumentée par Caroline Fourest dans son ouvrage remarquable La tentation obscurantiste :

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/10/29/362 ). L'une défend d'abord les valeurs républicaines contre les totalitarismes quels qu'ils soient. L'autre se veut avant tout anti-colonialiste, quitte à s'allier avec les islamistes. Ainsi voit-on le MRAP intenter un procès à Charlie-Hebdo pour "incitation à la haine raciale". Le président du MRAP considère que critiquer l'islam, c'est faire preuve de racisme. Contre quelle race ? Nul n'a réussi à le lui faire dire. Le fait que l'islam n'est ni une race, ni une ethnie, ni une nationalité ne semble pas l'avoir effleuré. Qu'il apporte ainsi de l'eau au moulin des terroristes islamistes ne semble pas gravement le troubler non plus. Non : il préferre être "révolté contre cette manifestation de haine raciste" qui consiste a représenter un homme, en l'occurence Mahomet - ce sympathique chef militaire et religieux de l'Arabie du VIIème siècle. En revanche, ce monsieur du MRAP ne dit pas un mot sur les violations des droits élémentaires de millions d'hommes, de femmes et d'enfants au nom de cette idéologie morbide. Pas une parole pour se révolter contre les caricatures de l'islam que sont les hommes, les femmes et les enfants qui se font exploser à travers le monde entier au nom de cette "religion de paix". Rien, non plus, à propos des manifestations antisémites de plus en plus fréquentes en France. Sans parler de la haine de la République affichée plus ou moins ouvertement par certains "intellectuels musulmans modérés" comme Tariq Ramadan.

 

Et le soufisme ?

 

Certes, il y a le soufisme, ce courant musulman spirituel, plus ouvert semble t-il et plus tolérant. Mais n'oublions pas que Hassan Al-banna, fondateur des Frères musulmans ( ancêtre des organisations intégristes), était un soufi. Et puis, l'on peut être un grand spirituel et se montrer arriéré sur le plan moral. Prenons le cas d'Ibn Arabî, cet immense penseur de la "doctrine de l'Unité de l'Existence", réputé pour son "intelligence du coeur". Dans La sagesse des prophètes (Albin Michel, p.126), il professe pourant ceci : "Jésus manifesta de l'humilité jusqu'à ordonner à sa communauté qu'ils donnent la dîme en s'humiliant, et que si quelqu'un est frappé sur sa joue, il tende l'autre à celui qui l'a frappé et ne se révolte pas contre lui ni ne cherche vengeance." Morale de l'histoire selon le grand soufi : "Ceci Jésus le tint du côté de sa mère, car c'est à la femme de se soumettre tout naturellement, puisque la femme est légalement et physiquement sujette à l'homme." Et que l'on ne croit pas que tous les soufis ont adopté l'égalité des sexes depuis l'époque Ibn Arabî. J'ai moi-même assisté à des réunions soufies à Paris, dans une tradition pourtant réputée pour son ouverture d'esprit. Mais, au moment de la prière, l'on m'ordonna de passer devant les femmes (qui avaient revétu leur voile par-dessus leur jean pour l'occasion), conformement à l'ordre "légal et physique".

De même, à Bénares, j'ai pu constater chez les Occidentaux alter-mondialistes une certaine complaisance avec les injustices de la société de caste. Toute critique de cette société était accueillie comme un propos "colonialiste", et toute référence aux valeurs universelles de liberté et d'égalité, comme des idées "passéïstes".

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

L'histoire a l'habitude de ces mouvements de balanciers. De l'extrême d'un Occident ethnocentriste et arrogant, l'on est passé en quelques dizaines d'années au culte des cultures et des religions pré-modernes. Le nouveau mot d'ordre est : "Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'exotisme".

Un des éléments qui ont sans aucun doute concouru à ce revirement est la philosophie "post-moderne". On désigne ainsi ce courant qui, depuis Nietszche jusqu'à Derrida, à entrepris de remettre en questions les fondements mêmes de la modernité : la démocration, la raison, les valeurs universelles des droits de l'homme, le progrès, la science. A ces idées, ils opposent celles de relativisme culturel, ainsi que le fait que toute idée est subjective, située historiquement, que la "recherche de la vérité" cache toujours une soif de pouvoir, qu'il n'y a pas de critères universels de justice ou de bonté, que la science n'est qu'un mythe comme un autre, que l'idéal démocratique n'est qu'un instrument au service des puissances impérialistes.

Ce faisant, le post-modernisme a permis à l'Occident de prendre du recul par rapport à lui-même, de relativiser ses projets ambitieux, de se livrer à un salutaire examen de conscience en apprenant à se mettre à la place de l'Autre.

Mais certains post-modernistes ont voulu - et veulent toujours - aller plus loin. Ils sont devenus des "intégristes post-modernes". Selon eux, le Coran, la Bible et les théories scientifiques ont la même validité. De même, les droits de l'homme ne sont pas plus légitimes que la charia, etc. Autrement dit, ces gens veulent être post-modernes en ne conservant rien de la modernité. Pour eux, la démocratie devrait appartenir au passé. Ce faisant, ils font le jeu des intégristes. En effet, la seule façon d'évoluer de façon saine, c'est de dépasser une étape, mais en l'incluant dans la nouvelle construction. Si l'on détruit l'étage que l'on peut dépasser, on se retouve simplement à l'étage du dessous! De même, en rejetant complètement la modernité, certains post-modernistes se retrouvent au niveau-pré-moderne (celui de l'islamisme et de l'Inde des castes), alors qu'il faut certes depasser la modernité, mais en conservant ce qu'elle avait apporté : les droits de l'homme, etc. En voyant partout des complots impérialistes, ils font le lit des terroristes. (Voir, par exemple, la critique du livre de Caroline Fourest sur les pages du "Réseau Voltaire" (!), ainsi que les pages sur le 11 septembre qui exposent la thèse selon laquelle ces attentats n'auraient été qu'un coup monté par la CIA alliés des "sionistes" : http://www.voltairenet.org/article130948.html )

Voilà comment, aujourd'hui, une partie de la gauche et de la droite extrême se retrouvent régulièrement pour faire alliance avec les intégristes et pour condamner la liberté d'expression. Il est temps de réagir, en réaffirmant que les droits humains sont bels et bien universels et intangibles, quoi qu'en disent le Coran , la Bible et autres textes "sacrés". 

 

 

Sur la collusion des intellectuels post-modernistes avec les intégristes hindous, lire aussi l'excellent article (en anglais) de Meera Nanda :

http://www.humanscape.org/Humanscape/1999/Aug/hs8998t.htm

15:37 Écrit par David Dubois dans Islam | Lien permanent | Commentaires (1879) | Tags : caroline fourest |  Facebook |

16/02/2006

Toute conscience est-elle conscience de quelque chose ?

Le chapitre XI de la Doctrine secrète, intitulé Le miroir spirituel, précise en quoi l'univers n'est qu'une illusion dans la conscience. Tout ce que nous expérimentons, c'est nous-mêmes, mais d'une façon erronnée comme une illusion. Toutes les consciences individuelles sont des fragments de la conscience indivise, la Déesse. Une conscience de hibou est une manière pour le Soi de se méprendre. De même pour toutes les autres sortes de consciences. Mais cette fragmentation de la conscience - et donc du Soi - est librement assumée par elle. Tout est illusion inconsistante, mais c'est un jeu, un divertissement tout à la gloire de la conscience.

De plus, même si c'est une illusion, il reste que cette fantasmagorie est perçue dans la conscience et n'existe pas sans elle. La conscience est ainsi l'inimaginable Auteur des milliards d'univers - subjectifs et objectifs, privés et communs - qui apparaîssent et disparaissent en elle comme autant de songes. La cause de tous ces miracle n'est autre que la liberté de la conscience, c'est-à-dire le pouvoir de réaliser l'impossible. En la conscience, émergent spontanément une infinité de formes et de noms, sans pour autant que la conscience/Soi s'en trouve réellement fragmentée. Ni une - car elle apparait sans cesse -, ni multiple, elle est un Etonnement abyssal (gambhîracamatkâra).

"Tu est une pure conscience distincte du corps et, pareillement, le Seigneur est la pure essence consciente, impérissable et dégagée du monde".

"En l'absence de la conscience pure, rien ne peut jamais exister nulle part. L'idée même d'un "lieu" d'où la conscience serait absente est contradictoire." En effet, si ce lieu n'est pas appréhendé par un acte de conscience, même en imagination, alors il est absolument rien. Et encore, même ce "rien" n'existe que dans, pour et par la conscience.

Petit rappel terminologique :

"Apparence" ou "Être" ou "Existence" ou "Lumière" désignent Shiva, c'est-à-dire le versant "objet" du réel, de toute expérience.

"conscience" ou "représentation" désignent la Déesse, le versant "sujet" de toute expérience.

Ces deux versants ou aspects sont inséparables en réalité, comme les deux faces d'une même pièce, ou comme le soleil et sa lumière. Shiva est ce qui est; Shakti, la Déesse, est la connaissance de ce qui est.

Plus Shiva se fragmente, plus la conscience qui l'appréhende se fragmente également. Et inversement, plus la conscience se fragmente, plus la réalité qu'elle appréhende lui apparaît fragmentée. Au début, la Déesse connaît Dieu en sa totalité, de manière indivise. Puis, tout cela se différencie peut à peut en noms (du côté conscience) et en formes (du côté Apparence). Mais toute cette multiplicité n'est qu'un spectacle suscité librement. Le couple divin conscience-Apparence demeure un, tout comme le miroir qui acceuille d'innombrables reflets.

"Tu estimes peut-être que les choses réelles [la table, etc.] existent sans avoir besoin pour cela d'être perçues. Mais réfléchis à ceci : s'il en allait ainsi, il serait impossible, même au niveau de l'expérience quotidienne, de déterminer ce qui "est" est ce qui "n'est pas". L'existence empirique des choses se confond donc avec leur illumination par la conscience. De même que l'existence du miroir conditionne celle des reflets, de même l'existence de la conscience conditionne celle des choses. Et si l'univers est manifesté avec une évidence suprême cela tient à la pureté infinie de la conscience. Ce sont en effet la densité et la pureté de la surface réfléchissante qui déterminent l'aspect flou ou net des reflets, comme chacun peut le constater dans le cas des eaux ou des différents types de miroirs. Cependant les miroirs, choses matérielles et dépourvues de liberté, ont besoin que des objets viennent de l'extérieur se refléter en eux, tandis que la conscience, dans sa liberté infinie, suscite directement en elle-même ses propre reflets. (...) Celle-ci, semblable à un miroir, peut refléter une multitude de formes et de teintes sans que son essence propre subisse la moindre altération. Mais alors que le reflet dans le miroir a pour origine une chose extérieure, l'univers-reflet a pour origine la seule liberté intrinsèque de la conscience.

(...) Le miroir est immobile est le reflets mobiles. (...)

Ce qu'un miroir reflète comme perdu dans les lointains réside, en tant que reflet, dans le miroir même."

 

Ainsi, l'univers n'est que conscience de part en part.

17:43 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti |  Facebook |

11/02/2006

Accouplements

Toute expérience nait de l'interaction du sujet et de l'objet.

Voici un tableau qui mentionne quelques une des manières d'envisager cette interaction entre deux pôles distincts, mais inséparables. Il y a quelques mots sanskrits (pas toujours traduits vers la fin), de même que quelques parallèles avec le Dzogchen. L'intérêt de ce petit jeu est, me semble t-il, qu'il permet d'appréhender de quoi parle la Reconnaissance, au-delà des mots et des symboles changeants :

 

Shiva

Possesseur

Prakâsha

Être

"cela"

Apparence

Manifestation

Expérience "donnée"

Monde connu

Soi

Objet connu/saisi/désiré

Signifié

Chose

Formes

Evènement

Manifestation pure

Manifestation impure

Nirvâna

Samsâra

 

Divinité d'élection

Voyelle

Bindu

 

Samantabhadra

Espace

Vacuité

 

Processus de manifestation,

"versant objet" :

 

Rûpa/Artha-stha - "formes"

      -

Kalâ- Para - 1

      -

Tattva- Sûkshma - 2

      -

Bhuvana- Sthûla - 3

Shakti

Puissance, pouvoir

Vimarsha

Pensée

"je"

Conscience

Représentation

Interprétation, jugement

Connaissance

Reconnaissance

Sujetconnaissant/saisissant/désirant

Signifiant

Mot

Noms

Réaction

Science pure

Science impure

Connaissance complète

Connaissance incomplète

 

Mantra

Consonne

Nâda

 

Samantabhadrî

Conscience éveillée (rigpa)

Sagesse primordiale (yéshé)

 

Processus de prise de conscience,

"versant sujet" :

 

Pada/Nâma-stha - "noms"

    -

Varna- Pashyantî - 1

    -

Pada- Madhyamâ - 2

     -

Mantra-Vaikharî - 3

 

 

14:01 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti |  Facebook |

10/02/2006

Est-ce la réalité qui détermine le langage, ou bien est-ce le langage qui modèle la réalité ?

Quel rapport y a t-il entre le langage et la réalité ? Tel est l'un des problèmes qui reviennent régulièrement, ici comme ailleurs. A l'instar de tous les problèmes philosophiques, l'on ne saurait sérieusement prétendre lui donner une solution définitive. Pourtant, y réfléchir et en prendre la mesure est un travail - une pratique - indispensable pour tous ceux qui se sentent concernés par la connaissance d'eux-mêmes et du monde.

Un ouvrage assez complet vient de paraître à ce sujet. Il s'intitule Catégories de langue et catégories de pensée en Inde et en Occident, textes réunis par François Chenet, Coll. "Ouverture philosophique", L'Harmattan.


http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2747596214/qid=1139589223/sr=1-1/ref=sr_1_8_1/402-6765198-3528902

 

Il regroupe plusieurs réflexions sur le langage en Inde, explorant la question de savoir en quel sens le langage permet-il une connaissance de la réalité - conventionnelle (vyavahâra) ou ultime (pâramârtha).

 

En ce qui concerne la Reconnaissance, une traduction des Stances sur la reconnaissance du Seigneur, oeuvre fondatrice de cette philosophie, sortira chez le même éditeur (L'Harmattan) vers la fin du mois.

Sur ce blog, je souhaite éviter de devenir trop technique. C'est pourquoi je propose une lecture d'extraits de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, qui constitue une excellente introduction à la philosophie de la Reconnaissance.

 

Toutes les questions sont bienvenues, dans le respect des personnes, mais pas nécessairement des opinions ! Le seul respect qui soit du est en effet le respect de la personne humaine. Quant aux opinions et croyances desdites personnes, elles n'ont droit, dans une société démocratique, à aucun respect a priori. Evidemment, chacun comprendra qu'il vaut mieux éviter les propos vulgaires ou confus, qui ne ridiculisent que leur auteur et démontrent seulement le peu de respect dans lequel il tient sa propre personne.

 

18:20 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : pratyabhijna |  Facebook |

08/02/2006

La Cité de la Connaissance

Revenons à présent à la Doctrine secrète de la Déesse Tripurâ (traduction Michel Hulin, Fayard, 1979). La Doctrine est, rappelons le, un exposé de la philosophie de la Reconnaissance à travers des récits emboités les uns dans les autres. Avec le Vijnâna Bhairava, c'est sans doute l'une des oeuvres les plus attachantes du Shivaïsme cachemirien.

 

Dans le chapitre précédent, la princesse avait mené le prince à la révélation du Soi - définit par défaut comme ce qui ne peut absolument pas être connu sur le mode du "ceci". Le Soi n'est pas une chose - fut-elle subtile - mais plutôt cette Lumière en laquelle toutes choses apparaissent.

 

A présent, dans le chapitre X, nous  retrouvons le prince, désireux de se retirer du monde : en effet, il a compris que rien - aucune situation, aucune personne - ne peuvent lui procurer cette paix qui est le Soi. Il reste donc à l'écart, les yeux fermés.

 

La princesse vient le voir, et lui explique, "avec un léger sourire", ceci :

"Cher époux, il semble que le domaine de la suprême pureté demeure inconnu de toi (...) Tout ce que tu as appris jusqu'ici ne vaut pratiquement rien. Ce n'est pas l'ouverture ou la fermeture des yeux qui permet de contempler la Plénitude. Ce n'est pas en faisant quelque chose, ou en t'en abstenant, que tu l'obtiendras. (...) Comment considérer comme absolu un état dont l'accès serait conditionné par la fermeture des yeux, un déplacement ou une activité quelconque ? (...) Dis-moi, comment l'élévation de ces paupières larges comme le doigt pourrait cacher cette conscience dans l'immensité de laquelle les milliards d'univers sont comme égarés ?"

 

Sur ce, la princesse entreprend de dénouer les "noeuds" qui empêchent encore le prince de goûter la parfaite plénitude. Car tout est Apparence - le pur et simple fait d'apparaître. Et toute pensée, parole et représentation est Conscience. L'état sans pensées est Apparence - pure lumière -, l'état avec-pensée l'est aussi. Si l'Apparence cessait, tout cesserait. Les pensées, etc. ne peuvent voiler cette Lumière car, si elle venait à être voilée, les pensées ne pourraient apparaître ! Comme cette Lumière n'est rien de particulier, nous sommes tous un seul et même Sujet connaissant. Celui qui écrit ces lignes et celui qui les lit, sont simplement deux manières différentes dont l'Apparence  se connaît elle-même. Cette Apparence est Dieu, et cette connaissance - pure conscience - est la Déesse installée dans tous les coeurs. Ainsi, chaque perception, chaque pensée, chaque réaction est un acte d'amour entre la Déesse et le Dieu.

 

"Cesse donc de chercher à atteindre ce dommaine en fermant les yeux ! Il est ta nature propre elle-même. Il est l'indépassable conscience absolue. Il est la surface du grand miroir où vient se reflèter le cours du monde dans toute sa diversité. Indique-moi quand, où et sous quel aspect il n'existe pas !

Si tu en venais à dire que sous telle forme, en tel lieu, à tel instant cette conscience propre n'existe pas, alors cette forme, ce lieu, cet instant seront (aussi inexistant que) le fils d'une femme stérile. Sans le miroir, aucun reflet ne peut exister. De même, si l'on élimine cette (conscience), plus rien au monde ne subsiste. (...) Cher époux, où donc est-elle absente cette vaste conscience éclatante comme l'incendie de la fin du monde ? Elle rend semblable à elle-même (en le consumant) le combustible accumulé de nos mille et une pensées. Pour celui qui a connu cette suprême Réalité il ne reste absolument plus rien à faire. Débarasse-toi de ce noeud implanté en toi et consistant à croire qu'" il faut d'abord contrôler (l'activité mentale) pour voir ". Dénoue aussi cet autre noeud, bien serré, en forme de "je ne suis pas cela". Contemple alors le Soi partout présent et débordant de félicité. Vois l'univers entier reflété dans le Soi, comme en un miroir."

 

Aprés cela, nous dit-on encore, la connaissance du Soi se propagea comme une trainée de poudre dans toute la cité où vivait ce couple royal, si bien que la cité devint la "Cité de la Connaissance". La "Cité", c'est Dieu, c'est l'univers. La "Connaissance", c'est la Déesse, la conscience. Car l'histoire de l'univers, c'est l'histoire de Dieu et de la Déesse se séparant pour mieux se réunir. Cette parfaite fusion est-elle, du moins, le point vers lequel tendent l'univers et la vie.

 

21:55 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : pratyabhijna, deesse |  Facebook |

05/02/2006

Le beau n'est-il pas un chemin vers l'Etonnement ?

Une exposition de chefs-d'oeuvre de la sculpture tantrique d'Oddyana, du Cachemire et du Tibet ancient  :

http://www.asianart.com/exhibitions/nyingjei/

 

20:37 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

"L'idée de "lignée" n'est-elle pas toujours qu'un mythe ?" et autres problèmes du même genre

Un excellent ouvrage est paru sur l'histoire du Bouddhisme tantrique : Tibetan tantric Buddhism in the Renaissance Rebirth of Tibetan Culture, par R. M. Davidson, Columbia  University Press, New York, 2004.

 

 Un ouvrage exigeant mais passionnant sur les rapports entre Tantrisme, éthique et politique. Dans une première partie, il démontre que l'évolution du Bouddhisme en Inde reflète son évolution politique. Jusqu'à la fin de la période Gupta, le Bouddhisme ( dans le Vimalakîrt Sûtra, par exemple) est démocratique, car il est l'expression des tendances démocratiques des Etats du nord de l'Inde, tels celui des Licchavis. Puis, à partir du VIIème siècle, l'apparition des textes tantriques correspond à une nouvelle organisation politique, beaucoup moins stable, féodale et organisée en "mandalas", marquée par la recherche du pouvoir à tous prix.

Dès lors, l'on est en droit de se demander si, aujourd'hui que le gouvernement de type démocratique est reconnu par la majorité des Etats comme étant le seul légitime, le Tantrisme bouddhique ne devrait pas, lui aussi, se démocratiser. Il me semble que de plus en plus d'adeptes exigent cela, ou du moins peut-on l'espérer.

 

Si tel est bien le cas, alors nous devons nous interroger sur le caractère moral ou non de certaines pratiques. Par exemple, celles de la "libération des ennemis du Bouddhisme" - activité présente dans la plupart des sâdhanâs tantriques -, ainsi que celle de l'obéissance absolue au lama (ou gourou). L'histoire de la transmission du Bouddhisme tantrique de l'Inde au Tibet est, à cet égard, riche en exemples qui font réfléchir. La "deuxième vague" de traduction des tantras, débutée à la fin du IXème siècle, s'est voulut une réforme morale, un retour à l'éthique de la non-violence et de la compassion. Pourtant, certain traducteurs tibétains se sont servis des pratiques tantriques pour tuer (c'est, du moins, ce qu'ils ont cru). Ainsi Ra Lotsâwa, l'un des plus célèbres traducteurs tibétains du XIème siècle, a pu affirmer :

 

"J'ai tué treize adeptes du Bouddhisme tantriques [vajrins], en tête desquels figure Darma Dodé [le fils ainé de Marpa]. Même si je dois renaître en enfer pour cela, je n'en ai point de regrets.

J'ai pris cinq jeunes filles comme épouses [tout en étant moine pleinement ordonné], en tête desquelles figure Euser Boumé. Même si je suis égaré dans la luxure, je n'en ai point de regret". (cité p. 117).

 

Les tantras affirment en effet - conformément aux sûtras du Grand Véhicule - que tuer un être méchant en le faisant renaître dans une Terre Pure, c'est faire preuve de compassion en le délivrant. Car ici, délivrer, c'est anéantir. Mieux même, le bodhisattva doit anéantir les êtres méchants (entendez - ceux qui refusent de se laisser "dompter"), tout comme il anéantit les mauvaises pensées et les "vues perverves" (viparîtadrishti). On  voit suffisament comment l'obscurantisme et la volonté de "faire le bien des êtres" se combinnent ici pour légitimer le meurtre.

A ce sujet, voici quelques réflexions d'un lama guélougpa célèbre, à propos du cas où deux gourous donnent au même disciple des ordres contradictoires. Ce cas se présente au lama qui s'exprime ici, car l'un de ses gourous lui demande de pratiquer un rituel propitiant Shugden (une entité occulte ayant pour raison d'être l'extermination des contradicteurs de l'école Guélougpa), quand un autre, le Dalaï Lama, lui demande de cesser cette pratique.

D'un côté, ce disciple-lama-en-plein-dilemme conseil les autres disciples qui sont dans la même situation de recourir à la "sagesse discriminante" (prajnâ). D'un autre côté, comme l'idée du gourou infaillible doit bien être sauve, il invoque l'idée d'un "Bouddha unique" qui se cacherait derrière tous les gourous en conflits. Comme disait Bayle  à propos du monisme de Spinoza : "Curieuse théologie qui affirme que Dieu transformé en 100 000 Autrichiens s'en va trucider Dieu transformé en 100 000 Turcs"... Dr Jekyll et Mr Hyde, en somme. En effet, c'est là une bien curieuse harmonie. Quoi qu'il en soit de cette esquisse de théodicée bouddhique, ledit lama finit quand même par conseiller la modération et le bon sens : laissons les gourous à personnalités multiples aux adeptes du transformisme et sachons raison garder. (Notons au passage qu'il invoque l'exemple de Ra Lotsâwa).

 

http://www.lamayeshe.com/lamazopa/shugden.shtml


"It is said in the teachings, “Like an actor, the one Dharmakaya, the great bliss, the ultimate guru, manifests in many different forms.”

Therefore, from your side, you must look at the holy minds of all the gurus with whom you have made a Dharma connection as the great, blissful Dharmakaya. You must see them as being completely free of error and in possession of all good qualities. Your mind must look at all of them as Buddha. By keeping your mind in that view, you don’t lose your guru devotion. If continuously you keep in mind that your gurus are Buddha, non-devotional thoughts, such as disbelief, anger and so forth, do not arise. It is extremely important to avoid generating negative thoughts towards your gurus because such minds create enormous obstacles not only to gaining realizations but even to temporary success. However, the Vinaya teachings say, “If your guru tells you to do something that is not Dharma, do not do it.”

Also, the Fifty Verses of Guru Devotion says in verse 24, “If you cannot do what your guru suggests, you can request permission not to do it by explaining why you can’t.” Humbly, without arrogance, without thinking, “Oh, my guru doesn’t know this, he doesn’t know that,” by looking with devotion at your guru as Buddha, humbly explain how you are incapable of doing what he asks. As skillfully as you can, try to get permission from your guru not to do what he has asked you to do.

His Holiness the Dalai Lama has said, “Special disciples and special gurus, like Milarepa and Marpa or Naropa and Tilopa, are different. In such cases, every single word that the guru says to the disciple, even if it involves killing, stealing and so forth, has to be followed exactly.”

The great translator Ra Lotsawa, one of the main Yamantaka lineage holders, is supposed to have killed many people through his tantric power, but nobody regards Ra Lotsawa as bad. Tantric powers are attained on the basis of bodhicitta, the realization of emptiness and the generation and completion stages of Highest Yoga Tantra, and when you gain the powers that come with the clear light and the illusory body and do wrathful actions—for example, separating evil beings’ consciousness from their body—the main point is to transfer their consciousness to the pure land. That’s the end result of wrathful tantric actions. Wrathful actions like that are done to benefit other sentient beings. When dealing with evil beings through peaceful actions doesn’t benefit them the only way left to benefit them is through wrathful actions. If you possess the necessary powers and qualities you can benefit others in that way with no danger to yourself. Not only can you but you are supposed to. It’s part of your samaya."

 

De même, en lisant les analyses de Davidson, l'on s'aperçoit que la plupart des soi-disant "lignées" tantriques sont des fables. Ainsi, Marpa n'a jamais rencontré Naropa.

 

Dans le même temps, on sent une profonde sympathie de l'auteur pour ces jeunes Tibétains téméraires et ce mélange inextricable semble t-il, de profonde sagesse et d'humaine vanité. On en ressort avec un immense respect pour le monument qu'est le Bouddhisme tantrique, en même temps qu'avec un réel désir de s'approprier cet héritage, au lieu de le recevoir comme on reçoit l'hostie d'un curé.

 

16:20 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tibet, tantra, vajrayana, lignee, tantrisme, naropa, marpa |  Facebook |

Desipere est juris gentium

Aux dires de certains, je suis auteur de "répliques à la con" (Chenille), "bavard" (Lama Kiki), "malsain" (isa), pratiquant la "masturbation" intellectuelle (Pierre), manipulateur, sectaire, vain, sans expérience de la méditation, prétentieux, arrogant, naif... Est-ce tout ?

 

Tenter de discréditer celui qui parle au lieu d'argumenter contre ce qu'il dit, cela s'appelle un argument ad personnam ou ad hominem. Ecoutons ce qu'en dit Arthur Schopenhauer dans son Art d'avoir toujours raison :


" ULTIME STRATAGEME :
Si l'on s'aperçoit que son adversaire est supérieur et qu'on va perdre la partie, que l'on prenne un ton personnel, offensant, grossier. Devenir personnel, cela consiste à passer de l'objet du débat (puisqu'on a perdu la partie) au contradicteur lui-même et a s'en prendre à sa personne, d'une manière ou de l'autre : on pourrait l'appeller argumentum ad personam, afin de le distinguer de l'argumentum ad hominem : celui-ci s'écarte de l'objet proprement dit pour s'attacher à ce que l'adversaire en a dit, ou en a concédé. Mais, lorsqu'on devient personnel, on laisse complètement de côté l'objet et concentre son attaque sur la personne de l'adversaire; on devient donc désobligeant, hargneux, offensant, grossier. C'est un appel des facultés de l'esprit à celles du corps ou à l'animalité. [...]

On se tromperait fort si l'on imaginait qu'il suffit d'éviter soi-même toute allusion personnelle. Car, en démontrant à quelqu'un, sans jamais l'irriter, qu'il a tort et que par conséquent, il juge et pense de travers - et il en va ainsi de tout triomphe dialectique - on l'agace encore plus que par quelque tournure grossière et offensante.

[...] comme dit Thémistocle à Eurybiade : "Frappe, mais écoute".

[...] La seule parade infaillible est donc celle déjà recommandée par Aristote au dernier chapitre des Topiques : ne pas s'engager dans une controverse avec le premier venu, mais seulement avec ceux que l'on connaît et dont on sait qu'ils on assez de raison pour ne pas étaler au jour des absurdités et se rendre ainsi ridicules [...] Il en résulte que de cent hommes, on en trouvera à peine un seul qui soit digne que l'on discute avec lui. Quand aux autres, qu'on les laisse dire ce qui leur passe par la tête car desipere est juris gentium [c'est un droit de l'homme que d'être un idiot], et qu'on médite ce conseil de Voltaire : La paix vaut encore mieux que la vérité. Et un proverbe arabe dit : "C'est à l'arbre du silence que pend son fruit : la paix". Il est vrai que la controverse est souvent bénéfique à l'un comme à l'autre, du fait qu'ils frottent leurs têtes entre elles, et lui sert à rectifier ses propres pensées, et aussi à concevoir des vues nouvelles. Simplement, il faut que les deux duellistes soient à peu près égaux en savoir et en intelligence. Si le premier fait défaut à l'un d'eux, il ne comprend pas tout, n'est pas au niveau. Si la seconde lui fait défaut, l'aigreur qu'il en ressentira l'amènera à faire usage de faux-fuyants, d'astuce ou de grossièreté."

 

Par conséquent, je rappellerais aux lecteurs de ce blog qui souhaitent commenter l'un de ses billets, qu'ils doivent d'abord prendre la peine de lire ce qui a été écrit, et qu'ils doivent, s'il veulent apporter la contradiction, s'en prendre exclusivement à l'objet du billet, et non à son auteur, ou aux auteurs d'autres commentaires. Et cela, sous peine de voir leur intervention ignorée, voire supprimée.

14:20 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : schopenhauer |  Facebook |

01/02/2006

Une synthèse du Bouddhisme tantrique et du Shivaïsme du Cachemire est-elle possible ?

L'idéal, ce serait de garder le meilleur de tout.

Le meilleur du meilleur : le meilleur du Dzogchen, de Mahamudrâ, de Vipassana et de la Reconnaissance.

Du point de vue du Shivaïsme du Cachemire, cela ne pose a priori guère de problèmes. Il n'est que de lire le Vijnâna Bhairava Tantra pour s'apercevoir qu'il a existé, dans cette religion, des courants ecléctiques.

Vu du côté boudhiste, la chose paraitra peut-être moins facile, voir choquante. Les adeptes du Vajrayâna clament en effet que, contrairement aux apparences, le Bouddhisme tantrique n'a en réalité rien de commun avec le Tantrisme shivaïte. La raison principale invoquée est que le la Reconnaissance - le Shivaïsme du Cachemire - affirme que la conscience existe en elle-même, absolument et réellement, alors que le Bouddhisme soutient qu'aucun phénomène n'existe absolument, c'est-à-dire indépendament des causes et des conditions qui concourent à sa production. Tout est vide d'existence propre, même la conscience, même la connaissance propre à un Buddha (yéshé, rigpa).

Mais, à mon sens, cela n'est pas exacte.

En effet, plusieurs passages des tantras shivaïtes affirment que la conscience, personnifiée sous les traits de la Déesse, est "sans nature propre" (nihsvabhâva). Cela est vrai, en particulier dans les textes de la tradition Kâlîkrama, tradition trés influencée par l'idéalisme bouddhique. Outre cette idée que la conscience est vide de nature propre, on y retrouve des idées typiquement bouddhiques, de l'identité du Samsâra et du Nirvâna, de l'essence absolue et des phénomènes relatifs, du vide et des apparences, de la production des univers à la manière d'un rêve, etc.

De plus, lorsque le Shivaïsme du Cachemire dit que la conscience est "réelle", il veut dire qu'elle n'est pas une illusion, qu'elle n'est pas une connaissance erronée, tout comme la connaissance d'un Bouddha est dite sans erreur. Elle n'est pas existente, au sens où elle n'est pas saisissable sur le mode du "ceci". Elle n'est pas une chose. Elle n'est donc ni existente, ni inexistente, comme l'affirment de nombreux textes du Bouddhisme tantrique. De son côté, celui-ci affirme de fait que la connaissance vraie (yéshé), qui est aussi la vraie nature des choses, n'est pas produite en dépendance de causes et de conditions. Au contraire, elle existe spontanément (rangjung). Elle n'est donc pas inexistante. Quand, d'un autre côté, un texte Dzogchen affirme que cette connaissance n'est pas existente, il veut simplement dire qu'elle n'est pas une chose connaissable objectivement. Elle se connait elle-même par elle même, de manière "non-duelle", ou comme "de l'eau versé dans de l'eau". Le Shivaïsme du Cachemire ne dit pas autre chose de la conscience.

Je ne vois donc pas de différence essentielle ni d'incompatibilité entre les messages de ces traditions.

Par ailleurs, la Reconnaissance affirme que tout est engendré par la relation entre l'Apparence (Shiva) et la conscience (Shakti). Le Dzogchen (ou l'Anuyoga) professe, quant à lui, que tous les phénomènes naissent de l'union du Réel (dharmadhâtu - Samantabhadrî) avec la Connaissance (jnâna - Samantabhadra). Certes, ce qui est personnifié par le masculin dans le sytème shivaïte est symbolisé par une déesse (Samantabhadrî) dans le schéma bouddhiste. Mais l'essentiel est que, dans les deux cas, on explique que tout nait de l'union entre un objet passif (l'Apparence-Existence - Vacuité -Espace) et un sujet actif (la Conscience - Intelligence - Connaissance primordiale). Voilà tout ce qui compte.

 

Mais alors, demandera t-on, si les deux systèmes ont le même sens, pourquoi vouloir en faire la synthèse ? C'est que, même s'ils se rejoignent sur l'essentiel, ils se distinguent sur certains autres points. Par exemple, le Tantrisme shivaïte affirme que le "je" est une manifestation de l'Absolu susceptible, à ce titre, de nous ramener à lui, tandis que le Bouddhisme tantrique, conformément à ses origines, se méfie de toutes les habitudes et représentations "naturelles". De même, le Bouddhisme tantrique prescrit de retenir sa semence, alors que le Tantrisme shivaïte fait davantage confiance au cours naturel des choses. En inversement, le Bouddhisme apporte au Shivaïsme ses analyse détaillées des expériences de méditation et sa culture du doute. De sorte que les deux systèmes gagne plus à partager, qu'à s'ignorer.

 

De la même manière, il faudrait conserver le meilleur des traditions anciennes, avec le meilleurs de ce que la modernité nous a apporté : les Droits de l'Homme, l'égalité, l'idée de progrès, etc. Et si l'on nous reproche de vouloir fabriquer une spiritualité selon notre fantaisie, nous répondrons que toute tradition "ancienne" est, en réalité, le produits de maints croisements passés et de moultes réaménagements incessants. La seule chose qui n'est point composée ni fabriquée, c'est ce qui n'existe pas !

29/01/2006

Observer les pensées ou observer celui qui observe ?

Deux possibilités s'offrent à celui qui souhaite se délivrer des pensées (et de tous les phénomènes en général) :

 

- soit il peut observer les pensées. C'est la voie du Mahâmudra de Gampopa. En observant les pensées sans les manipuler, par une attention sans intention, les pensées se calment peu à peu et la connaissance non-duelle se fait jour.

- soit observer d'emblée celui qui observe. C'est la voie du Dzogchen de Longchenpa. En se laissant aller dans cette vision de celui qui voit, on s'établit d'emblée dans la connaissance non duelle, sans jamais se préocupper des pensées.

Ce dernier le confirme dans ses oeuvres, comme le Trésor de l'Elément Réel (Chöying Dzöd). Dans sa biographie intérieure, il intérroge Vajra Yoginî, personnification de la connaissance non-duelle :

 

""Lorsque j'introduis mes disciples à leur vraie nature, dois-je leur precrire de demeurer dans la nature incrée de la pensée, ou bien de laisser l'esprit sans juger d'aucune manière ?" Elle répondit : "A quoi bon calmer les pensées ? Introduit-les à la vaste étendue de la connaissance non-duelle [yéshé]!"". (A Marvelous Garland of Rare Gems, p.111).

 

La première méthode ici mentionnée est l'accès direct à la connaissance non-duelle par le retournement de l'attention - sans intention - vers sa source.

La seconde méthode est celle de l'attention aux pensées : on observe l'esprit ordinaire ; alors que dans la première méthode, on se situe dans la connaissance non-duelle qui se connait elle-même. Cette simple reconnaissance suffit à "purifier" ce qui doit l'être.

 

On peut rapprocher cette opposition de celle que Douglas Harding établit entre Krishnamurti - partisan de l'observation neutre des processus mentaux - et Ramana Maharshi - partisan de l'obervation de l'Observateur. La première voie est psychologique; la seconde est... noétique (?). Mais les deux voies sont graduelles, en ce qu'elles requièrent toutes deux que l'on pratique encore et encore.

Simplement, dans la voie psychologique, on se situe par rapport au mental. Dans la voie noétique, on se situe dans l'étonnement, dans ce que certains mystiques néoplatonniciens ont appelé "la fine pointe de l'âme", dans "l'Un de l'âme", qui n'est pas l'âme. Ainsi, notre expérience de notre vraie nature, de l'essence de notre âme, ne progresse pas. Mais en demeurant en elle, notre mental - notre âme - progresse.

 

14:05 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ramana, longchenpa, douglas harding, dzogchen |  Facebook |

L'abbé rap-cool rimpochey

Interlude n°2 : Si vous vous demandez ce que devient le monastère nyingmapa de Kathok, au Tibet, eh bien il se porte bien, grâce notamment aux dons des disciples Chinois de Taiwan. Sur cette photo prise à Taiwan, on voit l'abbé du monastère se reposer sous un arbre entre deux de ses lamas dirigeants des centres locaux. Ce sont tous de grands pratiquants du dzogchen:

 

 

 

13:33 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, kathok |  Facebook |

My tulku is rich

Interlude du weekend : L'inénarable Steven Seagal a été reconnu officiellement par Pénor Rimpoché, chef de l'école Nyingma du Bouddhisme tibétain, comme étant la réincarnation délibérée (tulku) d'un maître tibétain. Comme il le dit lui-même : "... mais je le savais déjà !" Yee Ha !

 

13:25 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vajrayana, steven seagal, tulkou |  Facebook |

26/01/2006

Faut-il être crétin pour être pieux ?

Un lecteur affirme avoir fait l'expérience du désintérêt des pratiquants du Vajrayana pour les questions historiques.

 

Voici que qu'a dit Nyoshul Khenpo (1931-1999) - peut-être le plus grand maître dzogchen qui enseigna en Occident - sur l'importance de la connaissance historique :


"If we fail to understand this kind of historical background, then what we find these days is that there are many people who don't comprehend the roots of these teachings at all. They may, for example, have studied only one teaching, like the [dzogchen] instruction manual Yéshé Lama, and they conclude, "Well, Yéshé Lama is Dzogchen". Yes, Yéshé Lama certainly is Dzogchen, but it is only one of many. [...] What we need ask ourselves is, what has happened in the meantime [entre les débuts historiques du Dzogchen et le Yéshé Lama] ? Since the first appearance of these teachings, millenia ago, what kind of practice has been done, what kind of transmission has taken place - where has Dzogchen "been" in all that time between its beginning and the writing of Yéshé Lama ? But if you ask people nowadays, many of them will say, "Well I don't know. Other than Yéshé Lama, I don't konw anything. That's all I know. That's Dzogchen". Things have reached such a pass.

It is almost as if we were childern who had lost their mother. Or, to take another example, imagine we have an exquisite vase made of gold, encrusted with gems, and to the handle of this vase we attach a string that goes to another vase, made of clay. From that clay vase, another string is attached that goes to yet another vase, and so on, until we have five, six, seven, eight vases down the line. At a certain point, the person who holds the last one in the succession may have no idea where the original golden vase is. That person has forgotten it or doesn't know how to find it, simply thnking, "Well, I've got this vase that I'm holding in my hands; there's nothing other than this". In order to avoid such a predicament, we need to understand vererything that has gone before. But if you ask people today, "Tell me, is this a tantra ? Is it an explanatory commentary, an âgama ? Or is it a pith instruction, an upadesha ?" they simply do not know what to say. They just blurt on something vague like, "Well, I just take teachings on mind. I get mind teachings... mind teachings ..." They repeat this over and over again, but they do not have the faintes idea of what is constituted by the entirety of Dzogchen." 

(tiré de : Nyoshul Khenpo, A marvellous Garland Of Rare Gems, p. xxxi, Padma Publishing, 2005).


Bien peu d'adeptes du Dzogchen s'intéressent à son histoire, c'est-à-dire aux enseignements "transmis oralement" (kama). Tout le monde semble n'avoir d'oreilles que pour les enseignements "redécouverts" (terma), à l'exception de lamas comme Namkhai Norbu ou Alak Zenkar. Si  vous vous sentez concerné par le devenir du Dzogchen, vous pouvez certes demeurer dans la Nature de l'esprit, mais vous pourriez également lire le livre ci-dessus, sur l'histoire du Dzgochen justement, ou bien la thèse de son disciple Stéphane Arguillère, qui devrait paraître bientôt.

12:49 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, nyoshul khenpo, nyingthig |  Facebook |

25/01/2006

Peut-on vivre sans fables ?

Un ouvrage d'Eric Baret vient de paraître, aux éditions "Almora". Il se propose d'y présenter "le yoga du Shivaïsme cachemirien", tel qu'il fut transmi par feu Jean Klein.

 

C'est un beau livre, illustré de photos parfois magnifiques. L'approche corporelle y est suggérée en grands détails, à travers diverses rubriques, sur l'alimentation, la sexualité, l'assise ou la respiration. Cette écoute du corps tactile sans référence est une belle invitation à l'exploration - poétique - de l'inépuisable richesse du ressenti. Cette approche est indiquée par plusieurs stances du Vijnâna Bhairava Tantra, et c'est le génie de Jean Klein d'avoir su nous en montrer l'étendue, bien que la filiation cachemirienne qu'il revendique me semble peu crédible.

 

En revanche, je suis surpris de lire des propos sans nuances, tel que : "Le raisonnement, la pensée, l'intention ne procurent que des certitudes illusoires..." (p. 54).

 

De part en part de leur enseignement, Jean Klein et Eric Baret semblent, en effet, valoriser uniquement la perception, le "ressenti", en excluant le concept, le "pensé".

Pourtant, il est clair qu'une telle dévalorisation de la raison est absente de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) formulée par Utpaladeva et Abhinavagupta. Non seulement cette dévalorisation en est absente, mais encore le raisonnement (tarka) est la partie suprême du yoga à six membres (et non huit) des tantras shivaïtes. Selon Abhinavagupta, le raisonnement, bien exercé, procure une certitude inébranlable (dridhanishcaya). Cette certitude est une pensée (vikalpa) en harmonie avec la conscience au-delà de toute pensée articulée, qui est Parole (vâk) et source de toutes les pensées. La pensée procure ainsi un véritable accomplissement, en forme de pensée (vikalpâtmikasiddhi). Celui qui a acquit cette certitude, peut à son tour la communiquer à autrui à l'aide de raisonnements. Cette voie est celle du "raffinement des représentations" (vikalpasamskâra) présentée dans le chapitre IV du Tantrâloka, que chacun peut lire en français.

 

Mais s'il en est ainsi, d'où vient ce dualisme entre pensée et perception professé par Eric Baret ? Sa source principale, dans l'histoire de la pensée en Inde, ce sont les philosophes bouddhistes Dingnâga et Dharmakîrti. En effet, ils défendent la thèse selon laquelle la connaissance a deux sources : la perception et le raisonnement. Seule la perception donne accès au Réel ; le raisonnement, quand à lui, construit des concepts sans aucun rapport avec le Réel. C'est la thèse de la "distinction radicale des [deux] moyens de connaissance" (pramâna-vyavasthâ-vâda). Elle s'oppose à la thèse brâhmanique de "la coalescence des deux moyens de connaissance" (pramâna-samplava-vâda). Selon cette philosophie, dite du Nyâya, le premier instant de la perception d'une table n'est qu'une connaissance encore confuse de la table. De même, selon une autre philosophie brahmanique - la Mîmâmsâ - le premier instant de la perception de la table contient confusément le jugement verbal "C'est une table". En d'autres termes, il n'y a pas de rupture entre les deux sortes de connaissance, mais plutôt un seul et même mouvement de clarification. Or, c'est de cette dernière thèse dont s'inspire le shivaïsme du Cachemire, et non de celle des Bouddhistes ! Pour Utpaladeva et Abhinavagupta, en effet, la pensée n'est que l'explicitation de la perception du premier instant. Et toute perception est en réalité un raisonnement, même si celui-ci est trop rapide pour qu'on puisse en avoir conscience, "comme lorsqu'une aiguille transperce cent feuilles collées ensemble". Il n'y a entre ces deux formes de connaissance qu'une différence de degré, et non pas de nature. De même, l'action n'est que le prolongement de la connaissance.

 

Autrement dit, non seulement M. Baret fait dire à Abhinavagupta quelque chose qu'il ne dit pas, mais en plus il lui fait professer la thèse qu'Abhinavagupta réfute !

 

Pourquoi opposer ainsi pensée et perception, dans un enseignement qui se veut pourtant "libre" de tout dualisme du type corps-esprit ? Si le tantrisme intègre les émotions et les sensations dans sa démarche spirituelle, pourquoi donc n'intégrerait-il pas également la pensée ? Abhinavagupta me semble plus tolérant et ouvert à toutes les approches possibles, à l'image du Vijnâna Bhairava Tantra.

 

En outre, il est regrettable que l'auteur ne cite jamais les sources ni les traducteurs des extraits des textes sanskrits ou arabes invoqués pourtant à chaque instant, ainsi que d'autres inexactitudes sur les doctrines du shivaïsme du Cachemire. D'ailleurs, Eric Baret semble en avoir eu conscience, lorsqu'il se démarque, avec un certain mépris, des savants, des traducteurs et autres "universitaires". Il laisse à d'autres ce genre de travail "anecdotique", pour ne se consacrer qu'à "l'essentiel".

 

Enfin, on peut se demander de quels textes du corpus cachemirien M. Baret tire les idées selon lequelles il ne faut pas manger avant midi, manger des céréales crues trempées dans l'eau, etc. Bien sûr, chacun à le droit d'interpréter ces textes à sa guise. Mais alors, ayons l'honnêteté de le reconnaître. Être un adepte enseignant le shivaïsme du Cachemire, ou bien s'inspirer de ses textes (quand ils sont traduits): il faut choisir. Ces deux attitudes ne sont peut-être pas également gratifiantes en apparence, mais pourquoi s'embarrasser de ce genre de détail "anecdotique", au lieu de se consacrer enfin à "l'essentiel", c'est-à-dire au dialogue avec les autres, fut-ce à travers leurs oeuvres ?

PS du 1 er décembre 2008 : suite à plusieurs réactions de lecteurs, je tiens à préciser que malgré ces critiques assez franches, le "yoga du Cachemire" est incontestablement d'une immense richesse. Il n'est donc pas concerné par ces remarques. Je trouve seulement qu'il est dommage qu'Eric Baret n'exprime pas à l'égard de la philosophie - dont celle d'Abhinavagupta - une opinion légèrement plus nuancée. Le yoga du Cachemire me paraît profondément fidèle à Abhinavagupta. Par contre, je ne comprend pas pourquoi il faudrait exclure la philosophie - et donc la philosophie de la Reconnaissance. L'écho des paroles insondables d'Eric baret n'y perdrait aucune profondeur. La perception est un discours. La pensée est un ressenti.

17:45 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : yoga, cachemire, almora, eric baret, jean klein |  Facebook |

23/01/2006

On n'a pas toujours les Eveils auxquels on s'attendait...

Par la suite donc, j'ai visité de nombreux centres. J'ai découvert également le yoga (sur un vieux paquebot russe), la magie à l'occidentale (la Wicca, Crowley and C°), le monastère-zen-d'à-côté-de-chez-moi, les méthodes de castagne indiennes (Varma Kalai, Kalaripayat), les arts internes chinois (sur les toits de Paris, avec l'excellent Wong Tun Ken), etc, mais je revenais toujours au Shivaïsme du Cachemire et au Dzogchen.

 

Je fis une première retraite auprés de Namkhai Norbu à Mérigar en 1992. Aprés avoir installé ma tente en la camouflant soigneusement, j'écoutais les premiers enseignements sur "la Base de Santi Maha Sangha", première étape du cursus mis au point par ce maître. J'étais trés heureux, porté par la vision de cet homme charismatique. Bon, c'est vrai, la nuit je me les gelais grave : j'avais sorti tout le contenu de mon sac - même les slips - pour me réchauffer. J'avais beau essayer de mettre en pratique les instructions sur la Chaleur Intérieure (une version simplifiée, certes), rien n'y faisais. De plus, il n'y avait pas moyen de prendre une douche, et un seul repas par jour : une semaine à la tibétaine ! Mais l'ambiance était sympathique et solidaire. Seulement, tout cela me semblait un brin trop formel.

A la retraite d'Orléan, en 1994, Namkhai Norbu nous parla longuement des "Gardiens". Ce sont des Bouddhas censés protéger les pratiquants. Mais s'adresser à eux est, pour diverses raisons, réputé être une tache dangereuse. Les pratiques qui leur sont consacrées sont donc longues et complexes. Aprés plusieurs années de réflexion sur la question, j'en vins à la conclusion que ces choses-là n'étaient pas pour moi. Certes, je sens la force des rituels, et j'apprécie de m'y plonger, mais cela reste une mise en scène symbolique, plus encore en ce qui concerne les Gardiens, les esprits et les rituels "violents" ou magiques en général. Surtout, cela me touche infiniement moins que les textes Dzogchen. Je décidais donc de ne garder qu'eux et, par respect pour Namkhai Norbu, qui nous demandais de croire que ces gardiens n'étaient pas QUE des personnifications mais aussi des personnes bien réelles, je cessais d'aller à ses retraites.

 

En 1995, je participais à ma dernière retraite bouddhiste : la transmission du Nyingthig Yabshi par Pénor Rimpoché à Lérab Ling.

Lérab Ling, c'est un peu comme le Titanic : tout en haut, il y a les cabines individuelles pour les riches, et tout en bas, il y a des tranchées dégagées au bulldozer. Une vraie mise en espace du samsâra français. Moi, évidement, j'avais la dernière place, tout au bout de la dernière rangée. N'empêche, j'ai bien rigolé. Le chemin de terre avait tendance, malgré la présence des arbres qui nous entouraient, à glisser lentement mais surement vers la rivière en contrebas. Chaque soir, je racommodais donc discretement mon lopin de terre avec les pieds, en plantant ici et là des bouts de bois. En fait, ces opérations paysagères m'intéressaient plus que les enseignements : la plupart du temps, Sogyal Rimpoché nous faisais son show, ou bien il fallait réciter des prières en tibétain translitéré des heures durant. Sogyal Rimpoché, c'est le Garcimore du Vajrayâna. Symphatique et jovial : "Hey men, yes, we have coooosmmic eeeeeegooo.... yes ! hi hi hi ! Look, you don't feel something ? Like something has changed with me, yeah ? Don't you feel this difference now ? Hi hi hi !": en fait, il venait de finir une retraire "solitaire" et faisait allusion aux Accomplissements Spirituels qu'il avait atteint depuis. Pour être clair, il ajoutait : "You know, I prefer to teach you every day, rather than Khenpo [Namdrol, disciple érudit du "vrai" Sogyal], because, you know, for you I'm the Door to the Teachings, yeah... No ? Hi hi hi !". Et effectivement, seule une fraction des enseignements de Pénor Rimpoché fut traduite par Sogyal . Pénor nous montra les postures pour Thögal (dont celle de l'éléphant : je vous laisse imaginer !), mais personne n'expliqua aux gens présents de quoi il s'agissait. On nous réparti en petits groupes, avec des "anciens", pour nous expliquer les choses "plus en détail". Le type de mon groupe n'y connaissait pas grand'chose, où bien il ne voulait pas. Je proposais qu'on lise, au moins, la traduction du chapitre V du Miroir du Coeur de Vajrasattva, par P. Cornu et publiée au Seuil. Ce chapitre décrit précisément les rituels d'initiation auquels nous étions censé participer, mais non, rien n'y fît. Une dame posa alors une question du genre "Mais alors, on est bien dans un centre bouddhiste, ici?", et le type fûr ravi de l'informer.

Ce qui m'a un peu chagriné, c'est l'ambiance radine : il fallait attendre une heure pour avoir une assiette de nouille, et on avait presque pas d'eau, alors que le tarif était celui d'un club touristique !

En revanche, voici ce qui m'a durablement interpelé : un matin, je surpris une conversation dans le secrétariat. Une jeune femme était là, face à un membre du staff. Elle n'avait pas de quoi régler la totalité de la somme pour la "retraite". Elle expliqua qu'elle était seule, avec sa petite fille. Le type ne voulut rien entendre. Il dit, textuellement : "Soit vous payez tout, soit vous partez". Du coup je fus, moi aussi, trés heureux de quitter ce lieu.

 

Depuis, j'ai assité à quelques enseignements de Tenzin Namdak, quelques bricoles à droite à gauche. Mais chacune de ces visites me confirme dans ma réaction initiale : hiérarchies, institutions, pouvoirs, superstitions, violences : injustice. Franchement, cette colère terrible qui m'a envahi face à la violence brute qui se voit dans les centres tibétains en Inde, je ne l'ai ressentie ailleurs que face au système des castes. Entre les textes poétiques des mahâsiddha, de Longchenpa ou de Shabkar, et ces réalités révoltantes, j'ai choisi. Mais j'y reviendrais.

 

Plus tard, en Inde, je retrouverais encore et encore cette reconnaissance insolente de la richesse et de la hiérarchie sociale dans les centres tibétains. Par exemple, à Dharamsala. Opulence et, parfois, arrogance des Tibétains; et pauvreté des Indiens, qui ont pourtant eu la gentillesse d'accueillir les Tibétains dans leur pays pauvre et surpeuplé. J'ai entendu des Tibétains parler des Indiens : ils n'ont que mépris pour eux. A Dharamsala, les seuls Indiens présents lors des enseignements du Dalai Lama sont les mendiants et les ouvriers (presques esclaves), en dehors des sempiternels Cachemiris dans leur boutiques de tapis. Comment ne pas être frappé par cela ?

 

Voilà. En résumé donc, je suis bouleversé par les textes de Longchenpa. Mais je suis aussi bouleversé par l'obscurantisme, le sectarisme et une certaine méchanceté qui ne se cachent même pas. Même chose du côté du shivaïsme du Cachemire (avec en particulier le Siddha Yoga). A mon sens, il faut garder le meilleur de ces traditions, avec le meilleur de la modernité.

17:35 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : tantra, vajrayana, sogyal, tenzin namdak |  Facebook |

Le Palais de la Découverte : une Terre Cachée de Padmasambhava ?

Un aprés-midi au Palais de la Découverte : Ahhh... "Une Guirlande d'Introductions Directes à Notre Vrai Visage : Un Voyage d'Alice Dans le Merveilleux Palais des Vidyâdharas du Sens Définitif et Pas Commun" : on dit que le titre contient tout le contenu de l'oeuvre, n'est-ce pas ? En particulier, je recommande l'expérience "changer de visage", située au premier étage, comme la plupart des expérience intéressantes. Après cela, on peut sérieusement se demander si Newton n'était pas un tulkou ! Pour quelques euros seulement...

16:34 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

20/01/2006

Qu'est-ce qu'un "moyen habile" ?

Aprés cette première expérience, j'étais à la fois déçu et excité. Les gens m'avaient fait bon accueil, s'émerveillant de mon jeune âge (c'était en 1990) et l'atmosphère était à l'enthousiasme général. Je sentait bien que quelques personnes avaient certains défauts de caractère, cependant cela ne me génait aucunement. Par la suite, j'ai donc assisté à de nombreux enseignements dans des centres bouddhistes tibétains.

Parallèlement, je découvrais le Shivaïsme du Cachemire. Un livre de Lakshman Joo venait de sortir, j'eu la chance de rencontrer le grand érudit Alexis Sanderson, et surtout, je découvrais les traductions de feu Lilian Silburn, dont le Vijnâna Bhairava Tantra. Je faisais du tamoul du hindi et du sanskrit, en lisant tout ce qui me tombais sous la main.

Du coup, un regard critique se fit jour en moi. Je voyais bien que le Shivaïtes et les Bouddhistes tantriques étaient proches, qu'ils s'étaient grandement isnpirés mutuellement, et pourtant je ne voyais que haine ou ignorance mutuelle de part et d'autre. Il suffit de lire les hagiographies des 84 mahasiddhas bouddhistes : dès qu'un Bouddhiste rencontre un Shivaïte, ça finit en pugilat. Idem dans les tantras : ils sont souvent trés semblables sur des points essentiels. Alors, ils essaient de montrer leur supériorité en proposant des états "plus profonds", des états non-états, des au-delà de par-delà le mental, des super-mantras qui lavent plus blanc que blanc, etc. Du marketing indien datant du Xème siècle, en somme. Quant aux tibétains, ils ont fidèlement repris la tradition : on dit que lorsque Mipham, le grand maître dzogchen du début du siècle, lu quelques pages de la Bhagavad Gîtâ, il fut si horrifié qu'il jeta le livre dans une rivière. Même aujourd'hui, cela n'a guère changé. Donc, je posais parfois des questions à ce sujet aux lamas, qui me récitaient leur leçon. Par exemple, j'avais demandé à Phendé Rimpoché la raison pour laquelle on disait que Mînapa avait entendu les enseignement tantriques de Shiva et Parvatî. Il me répondit que les enseignements entendu de Shiva ne lui avaient pas permi d'atteindre la libération, mais seulement des pouvoirs magiques "ordinaires". Mais alors, pourquoi relater cette histoire ? Et pourquoi Mînapa est-il qualifié de "grand accomplit" (mahâsiddha) ? La vérité de l'histoire, c'est que ce Mînapa n'est autre que le légendaire Matsyendra Nâth, fondateur supposé des lignées Kaula, formant la quintessence des tantras shivaïtes. Les Bouddhistes ont essayer de l'intégrer, sans y réussir complètement. Parfois, l'instrumentalisation du Shivaïsme tantrique a fonctionné, parfois non. Un exemple de transformation assez réussi est le Kâlachakra Tantra. C'est une imitation délibérée, consciente et critique du Shivaïsme. Un exemple moins convainquant, ce sont certains chapitres des tantras de Samvara qui, sortis de leur contexte shivaïte, deviennent innintelligibles.

Le Bouddhisme tantrique est légitimé, du point de vue bouddhiste, par la doctrine des "moyens habiles" : tous les moyens sont bons pour faire le bien des êtres. On a le droit de pomper les religions à succès et tout ce qui marche, pour "dompter les êtres". Soit.

Mais alors, cela signifie que toute l'iconographie bouddhiste tantrique (et, plus généralement, mahâyaniste), n'a de valeur que dans la mesure où elle est pertinente dans une culrure donnée. Par exemple, l'apparence de Chakra Samvara est efficace seulement parce qu'elle ressemble à Shiva-Bhairava qui, à l'époque où le tantra de Chakra Samvara est apparu, était trés ancré dans les mentalités. Etc, etc. Mais alors, pourquoi faire visualiser à des Occidentaux d'aujourd'hui des divinités dont les symboles ne leur évoquent rien, mais alors rien du tout ? A quoi bon visualiser un Samvara piétinant un pauvre petit Ganesh ? En quoi cela nous touche t-il ? Et le croissant de lune ? Vous avez lu le Mahâ Bhârata et les 18 purânas, vous ? Même les tibétains n'y comprennent rien depuis longtemps. C'est pourquoi, je crois, une partie d'entre eux a voulu créer son propre tantrisme, à l'aide d'un symbolisme davantage propre à toucher les tibétains. Cela a donné le Bön. Même chose pour les mantras : on nous dit qu'il faut les prononcer correctement. Mais les tibétains ne savent pas les prononcer correctement. Personnellement, je m'en fiche car je ne crois pas au pouvoir des mantras. Mais à quoi bon perpétuer ce feuilleté de couches mythologiques si nombreuses et anciennes qu'elles ne veulent plus rien dire ? Franchement, à qui les divinités "courroucées" ou les gardiens, font-ils encore peur ? Ces images sont pittoresques et intéressantes, en tant que témoignages de l'humanité à laquelle nous appartenons, sans plus. Bref, il faudrait des icônes et des mantras capables de nous toucher. Une "Sâdhanâ d'Elvis à Quatre Bras", une "Pratique de Pére Noël dans les Cimetierres de Paris", une "Liturgie Archisecrète de Marilyn Manson dans les Catacombes"... Bref, un truc "qui nous parle". Franchement, vous vous sentez de transformer votre magasin Carrefour en une pagode tibéto-chinoise kitschissime ? Kitsch karmique ou kitsch pur, ça reste kitsch, non ?

De même, les lamas nous répètent que les "esprits" invisible et autres vilains démons sont des constructions mentales, tout en affirmant également qu'on doit réciter des heures de prières, en essayant d'invoquer des gardiens-éveillés-mais-super-dangereux-quand-même, si l'on est un bon disciple, pour essayer de les trucider, c'est-à-dire, ultiment, pour réaliser qu'ils ne sont que des constructions mentales. Comme le Père-Noël. Mais qui croit aux classes d'êtres invisibles ? Pourquoi devrais-je passer des heures (sous peine d'aller en enfer) à réciter des textes en tibétain et en sanskrit pour réaliser l'inexistence d'êtres à l'existence desquels je n'ai jamais cru ? Bien sûr que de nombreux fantômes me hantent. Comme tout le monde, je suppose. Il y a l'Etat, par exemple; les bureaucrates, les technocrates, etc : tous ces êtres que l'on ne voit jamais mais qui nous glacent le sang. Mais les tsen, les gyalpo (dont M. Shougden-le-tueur-de-dzogchenpas) etc., cela me parle autant que les schtroumphs ou les ragondins. Quand Namkhai Norbu, le "roi du dharma", me dit que les "Gardiens" sont des personnes réelles (et pas seulement des symboles) parce qu'il a vu des chauve-souris se transformer en souris quand il était petit, je respecte sa personne, mais pas ces idées-là. Comme disait Aristote : "Je respecte Platon; mais je respecte encore plus la vérité". Et la vérité, c'est que les chauves-souris ne se transforment pas en souris, sauf dans les poèmes et dans nos petits délires entre amis.

J'ai donc fréquenté moultes lamas, et eu moultes déceptions. Même déçu, j'y retournais, enthousiasmé et transporté que j'étais par la lecture des oeuvres de Longchenpa, qui suscitait en moi des expérience profondes d'espaces infinis, de transparence sans limite, d'absence de référence, de têtes-dans-le-poteau,  d'oublis-de-clefs et autres crâmages-de-patates. Je vivais ces déceptions commes des leçons de vérités que m'adressait le Réel, ce maître sans égal.

20:13 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : tantrsime, tantra, vajrayana, samaya, namkhai norbu |  Facebook |

19/01/2006

Tsok et boum

Mon premier contact avec le Boudhisme tibétain, ce fut un tsok (un banquet sacré) dans un centre parisien. J'avais choisi l'école Nyingma, à cause de sa réputation libertaire et son enseignement merveilleux : le dzogchen, la Grande Complétude.

Je débarque donc dans un appartement. La cérémonie commence. On m'explique qu'il faut réciter le mantra du Bouddha Shâkyamuni, car aujourd'hui est un "jour-compte-triple" : nos actes voient leur conséquences, bonnes ou maivaises, démultipliées. Bien plus tard, j'apprendrais que ces histoires de jours "bonus" sont liées à la conception indienne et tantrique du temps : le devenir est toujours cyclique. Et les intervalles entre les cycles (jours-nuit, nouvelle lune, nouvel an, changement de maison astro, éclipse...) sont "méritoires" (punya), car ils sont les moments où il devient possible de se libérer de ces cycles, justement. Ce sont les "points faibles" du samsâra. Ils fonctionnent un peu comme les téléphones dans Matrix. Ces interstices-portes-de-sorties se retrouvent à toutes les échelles : au moment où l'on se réveille, où l'on s'endort, entre deux respirations, entre deux pensées... De même, les cycles comprennent toujours deux temps : un inspir, phase de remplissage, favorable à toutes les activités positives ou paisibles (rituels pour gagner à la loterie, par exemple); et un expir, phase de vidage, favorable à toutes les activités "violentes". Eros et Thanatos, en somme : pulsions de vie, pulsion de mort alternent sans cesse.

Tels sont, en gros, les principes des calendriers hindous et bouddhistes, tantriques en particulier.

Les Bouddhistes que je rencontrais alors n'avair nullement l'air au fait de ces histoires-là, mais nombre d'entres eux spéculaient sur les histoires colportées par les lamas et les Occidentaux en mal d'exotisme (Shambala est un classique). En fait, le Bouddhisme n'a pas tord : personne ne parle; personne n'a d'idées. Ce sont plutôt les idées qui parlent à travers nous, un peu comme nos gènes cherchent à se propager. Telle est, du moins, l'idée de base de la mémétique, expliquée dans un livre récemment paru : Comment les systèmes pondent.

 

Je ne sais pourquoi, mais j'ai toujours été réticent à participer aux rituels. Ce tsok (ganacakra en sanskrit) est, à l'origine, un rituel dans lequel les adeptes, hommes et femmes, boivent du vin, dégustent des viandes et s'accoupplent, avant de consommer leurs sécrétions sexuelles. Ca peut être beau, en tout les cas, c'est assez éloigné du tsok tel qu'il se pratique de nos jours, celui-ci étant plus proche de la "soirée" ou du thé entre amis. Mais ce qui m'a déçu, ce jour là, c'est surtout l'absence de recueillement des participants. Moi, j'étais alors plein de mes lectures de traites de yoga, de zen, et obsédé par les différentes sortes de concentrations. En plus, j'avais cru comprendre que ce genre de rituel tantrique était révervé aux adeptes "avancés". Pour me rendre digne de la chose, j'avais donc médité toute la journée, avec postures, prânâyama et tout le toutim. Vous comprendrez donc quelle a été ma perplexité en voyant le lama regarder sans cesse sa montre, se grattant, exactement comme s'il était "speedé", et pas du tout en train de visualiser ou se receuillir (ce lama, je l'ai recroisé récement dans un resto indien; il avait une jolie jeune fille à son bras, mais il avait toujours l'air aussi "speedé"). Idem pour les autres. Cette atmosphère de fébrilité, de distraction, je l'ai ressentie dans tous les centres que j'ai visité par la suite. Et pas seulement bouddhistes tibétains. Par exemple à Lucknow, chez Papaji (advaita néo-hindou), on faisait la fête tous les soirs. On parlait de toutes nos histoires de relations. En revanche, la non-dualité - coeur de l'enseignement du maître et raison officielle de notre présence à cet endroit - était tout bonnement un sujet tabou. Un truc "intellectuel". "Stay in the Heart, men !" Le seul rituel de tsok à peu prés digne, à ma connaissance, est celui mené par Namkhai Norbu.

Pour une description d'un tsok shivaïte par Abhinavagupta, voir The Kula Ritual, par un prêtre catholique australien.

11:26 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : tantra, dzogchen |  Facebook |

16/01/2006

Le tantrisme est-il moral ?

On entend régulièrement parler des comportements immoraux des maîtres spirituels (gourous) et de leur éventuelle corruption. Certains prennent parti pour la morale, d'autres font remarquer que l'Eveil  des maîtres (c'est-à-dire quelque chose comme leur sainteté) les place a priori au-delà de toute morale ; ou bien, que le tantrisme (bouddhique ou shivaïte) est au-delà de la morale - forcément "dualiste" - de nous autres pauvres Occidentaux.

 

Il est vrai que la morale n'existe pas : il n'y a que DES morales, des points de vue relatifs sur le bon et le mauvais. Ainsi, il n'y a que des coutumes, des habitudes propres à tel lieu à tel endroit, et aucun critère universel du juste et de l'injuste. De plus, on peut ajouter, avec les partisans du néo-Bouddhisme et du néo-Advaita, que toute morale est pétrie de jugement : or, tout jugement est erroné, au motif qu'il divise l'Être, qu'il fait voir des dualités là où il n'y a qu'unité ou réalité ineffable. Par conséquent, quant on juge un éveillé, un bouddha, un gourou, un siddha, bref un Être Réalisé, on ne fait que se juger soi-même : on parle de nos conditionnements, de nos constructions mentales mesquines. Une autre attitude consiste à prendre note des scandales, en se lamentant sur cette décadence, relativement à un Âge d'Or vénéré. Mais, à chaque fois, l'idée est au fond la même : la morale, la vraie - universelle et absolue - n'existe pas.

 

Or, il n'est pas dit qu'il n'existe pas de critères universaux de morale, d'éthique et de justice. L'excision par exemple (l'acte de couper le clitoris d'une jeune femme), n'est-elle pas un acte criminel quelque soit l'époque et le lieu, et cela même si ce n'est pas universellement reconnu ? N'y a t-il pas des actes mauvais en eux-mêmes, mauvais en droit, quand bien même leur caractère mauvais ne serait pas reconnu dans les faits ? Autrement dit, ne doit-on pas admettre qu'il existe des droits universels de l'être humain ? Et ce n'est pas parce que ces droits sont instrumentalisés ou bafoués que l'on doit cracher dessus : ce serait précisément faire ce que les manipulateurs de tous bords veulent ! Le cynisme ne sert que les tyrans.

 

De plus, admettre que toute motale n'est que relative, c'est s'interdire de juger. Or, s'il est vrai que juger, c'est souvent stigmatiser l'autre, il y a également des situations où ne pas juger reient à faire preuve de lâcheté : Peut-on affirmer, dès lors que l'on est informé d'un génocide, que "Moi, je ne juge pas, je ne suis pas dans le mental"? Cela ne revient-il pas à faire sienne la maxime "Chacun pour soi, Dieu (ou le Coeur, le Tout, le Réel, etc.) pour tous" ?

 

Ne faut-il pas, au contraire, admettre qu'à côté des lois et des coutumes, des habitudes et conditionnements sociaux, il doit aussi exister des critères universaux de justice et de morale ? Même en admettant que le monde n'est qu'une illusion sans fondement, "pareille à l'espace", a t-on pour autant le droit de traiter les personnes comme de simples choses ?

 

D'un autre côté, il est clair que la plupart des morales sont conditionnées par les lieux et les époques. Prenons la morale bouddhiste, par exemple : elle est fondée sur la croyance en la réincarnation. De même, la morale chrétienne est fondée sur la croyance en l'existence de Dieu. N'est-ce pas là faire dépendre la morale de croyances bien fragiles ? Que faire si nos connaissances ne nous rendent plus crédibles ces croyances-là ? Et puis, a t-on besoin de la "loi du karma" ou d'un Dieu pour avoir une conscience morale ?

 

Je pense qu'il n'en est rien. Dieu et le karma, ce sont des constructions historiques, utiles en leur temps certes, mais dépassées, et à présent inutiles, voire nuisibles. Ce travail de discrimination entre le bon et le mauvais n'est jamais terminé : c'est un horizon jamais atteint, mais vers lequel on finit toujours par se retourner.

 

Bref, un examen critique, sans restriction aucune, des spiritualités tantriques, me semble aujourd'hui incontournable. Donc, et avant de revenir à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, je me propose de réfléchir, d'un point de vue moral, sur le tantrisme et la notion de gourou.

18:29 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, kshemendra, tantrisme |  Facebook |

14/01/2006

Un nouveau site sur la philosophie de la Reconnaissance!

Un nouveau site sur le Shivaïsme du Cachemire, et plus particulièrement sur la philosophie de la Reconnaissance :

www.pratyabhijna.com

 

12:24 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : pratyabhijna, philosophie indienne |  Facebook |