13/11/2005

La re-connaissance de soi comme étant le Seigneur n'est-elle pas une pensée ?

La "délivrance" (moksha) n'est pas une question d'expérience, mais de pensée.
 
Telle est, du moins, la thèse d'Abhinavagupta et des autres philosophes de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ).
 
En effet, la délivrance des liens du samsâra est une idée, de même que le samsâra lui-même n'est qu'un enchaînnement d'idées. Dès lors, l'exercice de la réflexion sert à contrer les idées fausses. On remplace ainsi peu à peu l'idée que "je suis untel, voué à la mort", par la conviction que "je suis conscience, je omniprésent, omniscient et omnipotent".
 
On peut se demander comment la conscience, qui est au-delà des pensées, peut être réalisée par la pensée. Abhinavagupta répond que c'est possible, parce que la conscience est omniprésente, et parce que la conscience est libre : pour elle en effet, l'impossible est possible. L'intellect permet de réaliser l'absolu, car il en est une manifestation, au même titre que le corps, l'imagination, etc. Cependant, selon Abhinavagupta, l'intellect est plus proche de la conscience que le corps et la sensation. Quand au vide de l'état de sommeil profond, il est une simple expérience, dans lequel toute faculté de compréhension est paralysée. Il est donc sans intérêt.  
 
En effet, la délivrance n'est pas une question d'expérience. Car toute expérience est déjà cet Apparaître lumineux qu'on appelle, métaphoriquement, Shiva. Ce qui est décisif, en revanche, c'est la manière dont on se représente ce qui apparaît. Et cette "conscience de" est la Puissance, Shakti.
 
Autrement dit, il y a l'Etre, qui ne change pas. Et il y a la manière dont l'être se connait lui-même. C'est cela la conscience, la pensée, le langage et les représentations en générale. Et c'est là que la notion de "délivrance" (ou d'Eveil, ou de Réalisation) intervient.
 
Quand l'Etre se connaît lui-même parfaitement (sur le mode du "je") c'est la "délivrance".
Quand il se connaît lui-même imparfaitement (sur le mode du "oh, une table", "tiens, je suis riche", etc.), c'est le samsâra.
 
Evidemment, en un autre sens, la pensée "je suis Shiva" est elle-même une expérience.

20:33 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : abhinavagupta, utpaladeva, pratyabhijna, tantra |  Facebook |

11/11/2005

Qu'y sont rigolous ces gourous !

Pour se détendre un peu, quelques perles, purs produits du génie humain :
 
http://www.simurgh.net/nada/etnada/ethome.htm Là, j'ai envie de faire une prière, du genre : "Dieu Provident et Bon, faites que je ne devienne jamais comme cela !" Aprés avoir vu pareille chose, vais-je arriver à dormir ? On se le demande...
 
http://www.angermgmt.com/spirituality.asp Personne n'y avait pensé : il l'a fait ! Sacré Bhagwan Râââââ (!) Afrika, va !
 
http://www.womanthouartgod.com/rasa.php Au secour ! J'oserais plus sortir seul dans un bois !
 

http://gaycampers.com/articles/hotnudeyoga.htm Re-Au secour ! (Bon, je vais sans doute passer pour un vieux con aux yeux de certains, je le sais, mais franchement, le rire est le propre de l'homme, et de la femme, et des ET, et (même) des Avatars, etc., etc. Alors pourquoi se priver ?)


 
 

00:45 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/11/2005

Où situer la frontière entre expliquer et justifier ?

Ces jours-ci, un slogan revient sans cesse. "Comprendre".
 
Il faut "comprendre" les "jeunes", nous dit-on. Soit.
Mais, à force d'écouter ce refrain, on a trés vite l'impression qu'il s'agit d'autre chose que de simplement comprendre. Car la frontière est bien mince entre expliquer un acte, et le justifier. C'est pourquoi Elie Wiesel refusait de comprendre le pourquoi les camps de concentration. Son argument était que le Mal doit certes être vu, remémoré et combattu. Mais, chercher à le comprendre, ce serait encore lui reconnaître une certaine intelligibilité. Car, si le Mal est rationnel, s'il a des explications, on pourrait aussi bien dire qu'il a ses raisons. Il serait subrepticement justifié. Le passage de l'un à l'autre serait quasiment inévitable. D'autre part, bien sûr, il y a l'argument qui consiste à dire qu'il faut comprendre le Mal pour le combattre et pour éviter qu'il se reproduise. Ce serait une des fonctions des sciences historiques. Mais éviter le glissement de la compréhension à la justification reste un exercice particulièrement délicat.

Dans la vie, en effet, on cherche souvent à comprendre, pour retarder le moment où l'on devra juger, c'est-à-dire décider.
Ainsi, des parents s'interrogent sans fin sur les causes du comportement de leur enfant. C'est certainement louable. Sauf que comprendre est une démarche purement spéculative. Dans la réalité, il faut aussi agir. Et agir, c'est juger, décider. De sorte que, dans les circonstances présentes, les voix des "experts" sociologues et autres, fonctionnent comme une forme de divertissement. On écoute ces gens pour ne pas avoir à réfléchir soi-même, pour ne pas avoir à prendre ses résponsabilités de citoyen. Le sociologue nous rassure : par son jargon, il transforme des violences physiques en problèmes purements théoriques. Il transforme des attaques manifestes contre la démocratie républicaine en des "phénomènes qu'il faut comprendre". De plus, on nous demande également de faire preuve d'empathie à l'égard des "jeunes". Ils faut les comprendre, les pauvres. Ce sont des victimes, ils appellent au secour. Ils "poussent un cri".
Sans parler des inénarables économistes de tous bords qui viennent eux-aussi nous rassurer : Pour avoir la paix, il suffit de donner aux "jeunes" plus d'argent, plus de travail, etc. Plus, toujours plus, comme si l'argent pouvait règler tous les problèmes...

Comme si, surtout, il n'y avait pas aussi des idées derrière cette violence. Comme s'il n'y avait absolument aucun lien entre l'idéologie islamique puisée dans la lettre du Coran et cette guerre des rues qui rappelle un peu trop l'Intifada.
 
Comme si les terroristes islamistes, aussi, étaient de tous de pauvres victimes analphabètes manipulées.
 
Tout cela est en partie vrai. Mais cela ne suffit pas.
 
Bien sûr, les personnes d'origines maghrébines sont victimes de discrimination et d'injustices sociales insupportables. Bien sûr le racisme rampant et la violence dont font preuve trop de policiers est intolérable. Mais enfin, tous les musulmans, veulent-ils vraiment s'intégrer au peuple ? A la communauté des citoyens ? Pour cela, il faudrait que le Coran lui-même fasse l'objet d'une profonde relecture, mais aussi d'une réécriture. Ce qui semble inconcevable, puisqu'il est "la Parole de Dieu".
 
Bref, les musulmans de France ont sans-doute des raisons de se sentir exclus, mais n'est-ce pas au fond ce qu'ils cherchent ? N'est-ce pas, du moins, ce que veulent les imams de la plupart des mosquées ? Se sentir persécuté, pourchassé (par les américains, les juifs..), n'est-ce pas le sentiment que cherchent à entretenir toutes les idéologies ?
D'ailleurs, pourquoi devrait-on, a priori, respecter l'Islam ? Aucune opinion n'est, a priori, respectable. Seules les personnes le sont. Et les idées formant la religion mulsulmane sont-elles toutes respectables ? Sont-elles compatibles avec la modernité ? Où parle t-on de démocration, de liberté de conscience où d'égalité des sexes dans le Coran ? Comment se fait-il que les pays à majorité musulmane imposent cette religion à leurs citoyens ? Si l'Islam est démocratique en essence, et tolérant, comment expliquer toute cette violence, depuis Mahomet jusqu'à aujourd'hui ? Qu'y a t-il de commun entre les terroristes saoudiens, algériens, chinois, thaïs, indiens, indonésiens, chinois et philippins ? Non pas l'appartenance à une ethnie, non pas un passé commun, non pas la pauvreté. Non. Une seule chose : une idéologie. De plus, si l'Islam est tolérant, pourquoi le territoire de l'Arabie Saoudite est-il interdit aux non-musulmans ?
 
Et surtout, ne serait-il pas temps de chercher à comprendre les victimes de l'Islam, ces millions de personnes opprimées dans leur chair et dans leur conscience, rejetées, exclues dans leur propre pays, parce qu'elles ne sont pas musulmanes ("soumises" - je pense aux minorités du Pakistan, de l'Arabie Soudite, du Soudan, de l'Iran, etc.) ? Sans parler de l'oppression que subissent les "musulmans" des états islamiques, personnes qui ne méritent ce nom que parce qu'on ne leur reconnait nulle liberté de conscience. Sans parler des femmes, non plus...
 
La liberté de penser et de s'exprimer sont des droits qu'il faut sans cesse défendre pour pouvoir les exercer. Comment ? En les exerçant, justement.


19:51 Écrit par David Dubois dans Islam | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

08/11/2005

Y a t-il des états de conscience préférables à d'autres ?

L'état de veille est le Nirmâna Kâya
L'état de rêve est le Sambhoga Kâya (richesse infinie - Thögäl)
L'état de sommeil profond est le Dharma Kâya (simplicité absolue - Trekchöd)
Le quatrième état est le Svabhâvika Kâya
 
Les différents états que l'on atteint et cultive par la méditation, nous les traversons chaque jour, quoi qu'il arrive, que l'on médite ou pas. Ou plutôt; ils nous traversent.
 
Dés lors, la méditation consiste à cultiver délibérement l'un de ces états. En général, c'est le quatrième état que l'on recherche. Les autres, on les évite. Etre dans le quatrième état, c'est "méditer". Etre dans un autre état, c'est être distrait.
 
Si vous vous demandez à quoi ressemble ce "quatrième" état de la conscience, sachez qu'il est comparable à l'orgasme, à l'évanouissement, à l'éternuement et autres moments durant lesquels il y a "conscience de", mais sans objet bien défini. Genre : "Oh !" "Ah !"
 
Pour ce qui est de "faire le vide dans sa tête", cela n'a guère d'utilité. Même quand nous sommes réveillés, nous avons la plupart du temps l'esprit vide. Les pensées sont comme les atomes dans l'espace. On a l'impression qu'elles tissent des murs et des réalités solides. Mais, si l'on y regarde de plus prés (zéro centimètres est l'idéal), on s'aperçoit qu'il y a beaucoup plus d'espace que d'atomes, comme dans un système planétaire, où les planètes occupent en réalité un espace minuscule.
 
Ce qui fait vraiment la différence, ce n'est pas la présence ou l'absence de pensées, de sensations ou d'émotions, mais plutôt la manière d'y réagir.
 
Mais enfin, vu qu'on a guère plus de contrôle sur nos réactions que sur le reste, tout cela revient au même. 
Je me demande si l'état indicible, ultime et absolu que l'on cherche par la méditation n'est pas tout simplement l'état de sommeil profond, l'état de sommeil sans rêves. Un rien de chez Rien. C'est ce que disaient déjà certaines Upanishads il y a 3000 ans (!). Mais peut-être est-ce trop simple... 

14:04 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, upanishad |  Facebook |

06/11/2005

Des inconvénients d'être idolâtré

Aujourd'hui, les lamas semblent unanimes : le bouddhisme Tchan (ou Zen), jadis enseigné au Tibet par un certain Hashang, est une voie erronée. Ce Hashang aurait prôné une pratique de la méditation molle, proche de la torpeur et, pour tout dire, du sommeil. Le contraire de l'Eveil, en somme.
Mêmes les lamas tibétains qui enseignent le Dzogchen professent à présent cette opinion sur le Tchan/Zen. Il est vrai que le Dzogchen fut souvent accusé d'être une survivance déguisée du Tchan de ce Hashang.
 
Pourtant, Longchenpa, que les maîtres Dzogchen tiennent unanimement pour le plus grand maître Dzogchen a dit, dans Le trésors de joyaux du Réel tel quel, sa dernière oeuvre :
 
"Le soleil de la réalité ultime, la connaissance principielle qui surgit spontanément, est voilée autant par les nuages de la vertu - les actes positifs -  que par ceux du vice - les actes négatifs".
Il commente lui même ce vers: "Le grand maître Hashang parla en des termes semblables, et bien que ceux dont l'entendement était moins développer ne purent l'admettre alors, en réalité ce qu'il a dit est vrai."
 
Et oui, Longchenpa, le "saint maître", l'a bien dit, et pourtant ceux qui s'en réclament aujourd'hui disent le contraire ! Voir, par exemple Tulku Tondhup dans Dzogchen Practice, ou bien même Namkhai Norbu...
 
Saviez-vous qu'il n'existe aucun commentaire aux "Septs Trésors" composés par Longchenpa ? Celui-ci est soit divinisé, soit ignoré, à tel point qu'on peut se demander si on ne l'a pas divinisé pour mieux l'ignorer...
Deux des Septs Trésors, les plus importants relativement au Dzogchen, viennent d'être traduit en anglais. Les lamas se gardent bien d'en parler ou de s'en servir comme support pour enseigner, alors que par ailleurs, ils se plaignent de manquer de traductions. A titre d'exemple de l'attitude des maîtres Dzogchen d'aujourd'hui vis-à-vis de leur icône, voici ce qu'on peut lire dans la préface à l'un des Septs Trésors, préface écrite par feu le grand maître Dzogchen Chagdud Tülku : "It should be understood that works of this kind are not casually read and easily comprehended.[...] However, simply having these books in one's home is more valuable than having statues or stupas [...] Such holy works carry powerful blessings and are worthy objects of faith and devotion." En clair : pas la peine de lire le texte, vous pourriez vous créer des obstacles inutilement. Par contre, achetez ce livre, et placez-le sur votre autel bouddhiste. Un objet de décoration : voilà comment un maître Dzogchen nous présente le texte Dzogchen "le plus profond" !
 
Pauvre Longchenpa. L'adoration dont il fait l'objet empêche son message de se répandre.
Un peu comme la Bible, qui ne fut traduite en langues vulgaires qu'au XVème siècle.
 
Cela me rappelle un phénomène semblable qui s'était produit autour d'un célèbre disciple de Ramana Maharshi, qui enseignait dans les années 90 dans une grande ville du nord de l'Inde.
Agé, il était a demi paralysé à cause de son diabète. Il parlait de moins en moins, se contentant de lire des livres durant les satsangs (réunions spirituelles), ou bien des lettres d'admirateurs. Et moins il parlait, plus les gens déliraient sur la puissance de ses "bénédictions". Des femmes entraient en trance, pleuraient ou riaient. Les hommes fondaient aussi en larme, jouaient de la guitarre, du djembé à tout rompre (j'aime beaucoup le djembé), écrivaient des poèmes s'ils avaient eu l'impression d'avoir reçu la grâce d'un regard du Maître. Or, cette hystérie était inversement proportionnelle au silence, involontaire, dudit maître. Il était littéralement empaillé vivant, sur un trône de plus en plus kitsch, avec gardes du corps et ambiance de court avec cabbales façon Versailles. Bref, tout le monde (moi y-compris) semblait avoir oublié la sobre pratique de la réflexion, pourtant prônée comme étant la seule méthode de libération directe par le grand Ramana. Je me souviens que cette atmosphère d'hystérie collective attirait toutes sortes de prophètes. Il me revient notamment le souvenir d'une intervention haute en couleur par une réincarnation de Moïse, venue d'Israel, avec bâton et panoplie complète. Sans parler des Hare Krishnas, qui sont pourtant les ennemis traditionnels des approches non-dualistes. Je me suis farçi pendant 10 jours les élucubrations "personnalistes" d'un prosélyte débarqué de Norvège avec sa Râdhâ rousse et ses disciples Danois. Jolies adaptations des Beatles, effet garanti. Parler de méditation ou de quoi que ce soit en rapport avec la non-dualité ou la connaissance de soi était presque devenu un blasphème. Il fallait chanter, pleurer, lancer des fleurs, bref gagatiser nuit et jour.
 
De tout cela, je conclus que ce sont les disciples qui font le maître, le plus souvent pour neutraliser son enseignement.

15:08 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, longchenpa |  Facebook |

05/11/2005

Nous sommes tous des tülkous, nom d'un clou !

Dans la Grande Complétude (Dzogchen), comme dans toutes les traditions, il y a une tension entre deux approches. Celle qui considère que tout est déjà parfait, d'une part. Et celle qui considère que tout est potentiellement parfait, d'autre part. Ces attitudes ont cristallisés vers le XII-XIIIème siècle. On a alors commencé à distinguer Trekchöd ("Laisser être") et Thögal ("Brûler les étapes").
 
Selon cette dernière approche, les qualités de l'Eveil, à savoir l'omniscience et ce qui en découle, sont déjà présentes en nous. La connaissance parfaite est depuis toujours cachée au sein des ténèbre de notre âme, qui est l'ignorance même. Le feu couve sous les cendres.
Mais, pour raviver ce feu et actualiser les qualités, il faut recourir à des techniques. Il ne suffit pas de re-connaître comment toute chose est parfaite du point de vue vrai. Cela ne suffirait pas, car cela resterait une construction. Au fond, on continuerais à se raconter des histoires... Il faut donc des techniques pour actualiser ce qui, au fond de nous, est le contraire même de toute technique : l'Eveil, absolument simple et infiniment riche.
 
L'autre approche, celle du "laisser être", met l'accent sur le fait que la "complétude" dont parle "la Grande Complétude" est avant-tout une question de point de vue. Tout est toujours-déjà parfait. Pure de tous défauts, dotée de toutes qualités. Il suffit de le re-connaître, de redécouvrir ce qui est, tel qu'il est, grâce à la raison et à l'expérience.
 
C'est dans cette perspective que le Tantra Qui Réduit les Discours en Poussière ("Drathelgyour") dit :
 
"De plus, si l'on considère leur condition, [l'on s'aperçevra] qu'il n'y a pas un seul être ordinaire qui ne soit déjà un Bouddha.
Parce que leur nature est celle de la connaissance principielle (yéshé) qui surgit spontanément, le samsâra n'a jamais été une entité avérée.
Par conséquent, chaque [être ordinaire] est naturellement un Bouddha.
 
Quand on prend conscience de ce que signifie réellement "naître" [d'une femme, on réalise que] demeurer dans le ventre [de la femme], c'est l'Elément Réel.
La conjonction d'un corps et d'un esprit, c'est la conjonction entre l'Elément et l'Intelligence. Etre dans un corps, c'est être les Trois Corps [d'un Bouddha].
Le vieillissement, c'est l'effondrement des phénomènes [karmiques] et la fin des apparences nées de l'égarement.
La maladie, c'est l'expérience directe de la vraie nature des phénomènes.
Et la mort, c'est la vacuité innasignable.
 
Par conséquent, les êtres ordinaires sont des Bouddhas."
 
De même, on lit dans le Tantra de la Guirlande de Perles :
 
"Il n'y a pas libération grâce aux efforts.
Bien plutôt, on est éternellement libéré.
 
Parce qu'ils sont l'union de la Sagesse et de la Méthode, les causes [de notre existence ordinaire] - notre mère et notre père - sont purs.
L'impulsion en forme de désir [qui débouche sur la naissance] est la connaissance d'un Bouddha, consciente d'elle-même est parfaitement bienheureuse.
L'ovule et le sperme, causés par les Cinq Eléments, sont le surgissement des apparences dans l'espace de la vacuité.
La bienheureuse union d'un couple est la Sagesse intellectuelle (prajnâ) qui nait de la Méthode.
L'entrée [de l'esprit transmigrant] dans l'embryon, c'est, depuis le Fond, la venue au plein jour de l'Intelligence qui se connaît elle-même.
Les sept premières semaines sont l'épanouissement de la Réalisation.
En dix mois, les [vingt-et-une] Terres sont traversées.
La naissance est le Corps d'Emanation (tülkou).
La croissance corporelle est le Champs pur du Fond.
L'existence corporelle est le Fond.
La vieillesse est la disparition de l'égarement.
La maladie est la Réalisation en toute certitude.
La mort est la délivrance au sein de la vacuité des phénomènes.
 
De sorte que, sans efforts et éternellement, dans leur incarnation, les êtres ordinaires sont des Bouddhas."
 
Ici, existence ordinaire = existence pure de tous défauts et dotée de toutes les qualités (sangyé, équivalent en tibétain du sanskrit buddha, "éveillé").
 
Il s'agir de re-connaitre ce qui est donné ici et maintenant comme ce dont parlent les textes religieux. La conscience et ses propriétés, ce sont les vertues des Bouddhas, les Puissances de Shiva, les attributs de Dieux, les Noms d'Allah, les Trucs-Qu'on-Veut du Divin Marché Mondial, etc.
 
Tout ce que nous promettent la religion, l'économie, la politique, l'art, les ETs, les Anges, les gens qu'on rencontre, les pigeons, les paysages, les rêves, les rêveries, etc., tout cela est donné, d'une manière incompréhensible, Ici. A zéro centimètre. Puis, de là, partout.
Trouver cet Ici ne prend qu'un instant. En mesurer la richesse prend toute une vie.

18:15 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dzogchen, tulkou |  Facebook |

03/11/2005

Abd el Kader contre al Kaida ?

"Mon coeur est devenu capable de revêtir toutes les formes
Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour le moine
Temple pour les idoles et Ka'aba pour le pélerin
Il est les tables de la Thora et le livre du Coran
Je professe la religion de l'Amour, quelque soit le lieu
vers lequel se dirige ses caravanes
Et l'Amour est ma loi et ma foi."
 
L'interprête des désirs (Tarjumân al-ashwâq), Ibn 'Arabî,
cité dans Abd el Kader, Ecrits spirituels, p. 34.

 

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 La tolérance, au sens moderne, est pour ainsi dire absente des textes pré-modernes (en gros, avant Descartes).
 
Mais, selon leur conception de la vérité, les auteurs pré-modernes préparent ou non le terrain à une certaine tolérance.
 
Pour l'hindouisme, Abhinavagupta est sans doute le plus brillant exemple.
Comme tous les indiens, il intègre toujours les anciens systèmes, ou bien ceux qu'il estime être inférieurs, sans les supprimer. Il hiérarchise les points de vue, sans en exclure aucun. Chaque pensée est un point de vue plus ou moin riche sur l'Etre. 
Les exemples sont ici innombrables, mais je souhaitais en rappeller l'existence, pour corriger l'impression qui ressort  de mes billets précédents, et qui serait que les hindous sont des fanatiques.
Il n'en est rien. La civilisation indienne est profondément tolérante, intégratrice, réconciliatrice, toujours prête à envisager la nouveauté, à faire des compromis. Et les religions tantriques Shivaïtes et Bouddhistes (mais aussi Vishnouïtes et Jains) sont des mouvements religieux d'une richesse sans équivalents ailleurs.
Même dans la pratique, les indiens font preuve d'une incroyable ouverture d'esprit face à l'Islam ou au Christiannisme, alors que ces religions font bien peu d'effort pour s'adapter.
 
Par exemple, saviez-vous que le maître de Lilian Silburn était un hindou, maître d'une lignée soufie réputée, la Naqshbandiyya ? C'est une des plus orthodoxe en manière de loi islamique. Et pourtant, au début du siècle, un maître musulman de cette lignée transmit son enseignement à un hindou ! Au XXème siècle ! Et cette lignée s'est propagée. Des disciples de Lilian Silburn la perpétue, et il y a toujours des satsangs à Kanpur. Par ailleurs, même les hindoux anti-musulmans au plan politique ont souvent une étonnante culture islamique. Ils connaissent le plus souvent des poèmes  arabes et persans. Parfois même, ils en composent, comme l'ex premier ministre de l'Inde, qui était pourtant du parti hindou fondamentaliste BJP !
 
De même, j'ai décris le Shaiva-siddhânta comme une religion sectaire. Ce qui est vrai. Mais certains textes shivaïtes, par exemple, décrivent comment toutes les sectes shivaïstes avaient le droit de chanter leur propres hymnes à Shiva lors des grandes fêtes publiques. Et ce n'est pas qu'un idéal : on a la preuve que cela s'est parfois déroulé ainsi. Evidemment, les shivaïtes ont aussi leur "service d'ordre", hier comme aujourd'hui. Mais bon, il y a aussi une étonnante plasticité.
 
On retrouve cette ouverture d'esprit en Islam, chez Ibn Arabi en particulier. Il n'a pas eu de successeur. Il est en fait devenu immortel, sous la forme de ses oeuvres. Certains ont perpétué son esprit. Le meilleur exemple en est sans doute l'émir Abd el Kader. Authentique mystique non-dualiste, nationaliste arabe, homme d'action, et homme de dialogue impressionnant. Je vous conseil vivement de vous procurer ses Ecrits spirituels, parus dans la collection Points Sagesse.
 
Quand on le lit, on se dit que tout est encore possible.

 

18:05 Écrit par David Dubois dans Islam | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

02/11/2005

Tout rituel n'est-il pas un TOC déguisé ?

En repensant à toutes ces règles qui font la vie des brahmanes, je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec les Troubles Obsessionnels Compulsifs, ou TOC. Par exemple, telle femme ne peut s'empêcher de verifier 100 fois que sa porte est bien fermée. Telle autre doit laver tout ce qu'elle voit, le ranger et le re-ranger à longueur de journée. Faute de quoi,  leur angoisse devient insupportable.
Les rituels ont la même fonction. Ils appaisent une angoisse par la répétion quasi-obsessionnelle d'actes assez absurdes en eux-mêmes. Tout comme on donne un hochet à bébé pour le calmer, on donne un vajra à l'adepte du bouddhisme tibétain. Sans parler du rosaire (mâlâ). Que personne ne doit toucher ni voir, bien sûr...
Au fond, il n'est pas étonnant que l'atmosphère dans les centres bouddhistes tibétains paraisse parfois si bizarre. Le Vajrayana a conservé la plupart des règles inventées par les brahmanes. Règles de castes, de pureté, de secret, de hiérarchie. Qui se retrouvent dans le tantrisme.
On retouve la même obsession de purification, les mêmes répétitions, les mêmes rituels pour se protéger, la même redondances de rituels de confession, etc. On en rajoute, on le fait en double, en triple, juste au cas où, juste pour être sur (100 000 proternations, + 10%, "pour être sûr"). Mais les saints, les vrais pratiquants, eux ne s'arrêtent jamais, nous disent les lamas. Rosaire, mantras, prières, proternations, moulins à prière. On tripote, on bidouille, on se balance à longueur de journées pour éloigner l'angoisse. "Tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il ne sait pas rester en repos dans une chambre" disait Pascal, cet odieux personnage.
Bien sûr aussi, le principe du tantrisme, c'est d'utiliser le mal pour soigner le mal. L'exemple classique, c'est manger des flageolets pour calmer les flatulences... Mais les applications ne sont pas entièremment convaincantes.
Dans toutes les formes de tantrisme, il y a certes une forme de réconciliation de l'esprit et des sens. Mais il y a aussi des aménagements de névroses, des psychoses, de la paranoïa en veut-tu en voilà, des délires de toute-puissance, un fantasme de tout maîtriser avec des techniques, l'idée que la femme est une sorcière, mais qu'on peut s'en servir, l'idée que la fin justifie les moyens, l'idée que l'esprit critique est un démon, l'idée que l'argent et le pouvoir sont des signes de réussite spirituelle, etc.
Bref; restons éveillés. Moi, par exemple, je mange des carottes, et je vais nager trois fois par semaines.

13:17 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Abus et généralisations, suite

(Suite de quelques unes de mes avantures avec les lettrés de l'Inde)

 

Donc, j'ai appris que je devais chercher un nouvel appart. J'ai trouvé un splendide 1er étage, chez une riche veuve joaillère vivant seule avec sa fille, conservatrice au musée des tissus de la BHU. J'ai mal à la gorge. Elles m'offrent un remède à base de Tulsi (basilic). Je m'attendris. Je paie d'avance le loyer. Quelques jours plus tard, je finis de trimballer, en sac-à-dos-cyclette, mes précieux bouquins. A peine assis sur le canapé de leur salon, m'efforçant de redresse mon cou torticolisé, elles m'apprennent que "No", finalement, elles ont changé d'avis. J'ai 15 mn pour évacuer. Encore un revirement inexplicable. Avec les brahmanes, c'est la coutume, je commence à m'y faire, c'est normaaaaaaal. J'ai de la fièvre. Y fait chaud. Rien à boire, jour férié. Je re-débarque, avec mon caravan-sérail (deux cycle-rickshaws spécials trimballage), chez mon gourou. Comme il déménageait récemment encore, mon bordel plus son bordel, ça passait bien. Il a sourit, a dit qu'il était content que Shiva joue ainsi. Youpi. J'étais au bord de l'évanouissement, mais heureux d'avoir un sol sur lequel m'effondrer. Là, je découvre que "l'ami" qui a pris mon appart est en fait un jeune indien, originaire du Gujarat. Je l'avais déjà recontré aux "cours". Il s'occupe du tel portable du gourou. Il a fait un MBA, puis a découvert "qu'il n'y a pas que l'argent dans la vie", et veut maintenant devenir gourou. Il n'y connait rien en sanskrit ni en Shivaisme du Cachemire. Mais il est diplômé en biz, et surtout, il vient de l'ashram de Ganeshpuri... Muktânanda, le Siddha Yoga, ça vous dit quelque chose ? Faites une recherche sur le net. Je préfère ne pas en parler, vu qu'ils ont pleins d'avocats. En gros, le Siddha Yoga, c'est la scientologie, version hindoue. Bref, je commence à comprendre pourquoi le gourou lui a refilé l'appart. Le Siddha Yoga, c'est une multi-nationnale américaine. Pleins aux as. Le gourou, ça lui a fait perdre les pédales. Maintenant, dans son cours, il passe des heures au tel avec "les américains". Du coup, un autrichien qui s'est inscrit à un cursus de deux ans sur "Tantrisme et yoga", se barre. Les autrichiens aiment l'ordre. Le "cursus de deux ans" aura donc duré 3 semaines. Aprés, on a bu du thé pendant encore un moi environ. Et puis, je crois qu'on a fini par laisser la place aux corbeaux et aux écureuils. Le would-be gourou donc, me fait visiter son "appart du 1er étage". Je le met au courant. Le gourou m'avait dit "Tu comprends, mon amis, il est trés pauvre, tu comprends... et il vit avec une femme. Il ne peut pas rester au rez-de-chaussez ave nous. Tu comprends, un homme, une femme, moi, ma femme, ensemble, ce serait mal vu dans le quartier..." J'apprend qu'en fait il est riche. Mais son caprice, c'est d'être là (avec sa soeur, qui n'est pas sa femme, comme aide ménagère). Il me dit, d'un aire mielleux "J'ai besoin de silence pour ma pratique, tu comprend. J'ai une mission, je dois devenir gourou. Ayant éveillé ma kundalinî, je comprend les textes sans efforts". Oui oui. J'ai une forte fièvre. Je ne comprend plus rien. Juste que je me suis bien fait pigeonner comme d'habitude avec les brahmanes. Trés généreux, le disciple humble me propose de dormir par terre, dans sa [ma !!!] chambre, "Il y a un ventilateur, c'est bien contre les moustiques". Ah bon ? Je ne savais pas ! En plus, sitôt arrivé, il met des photos des gourous du Siddha Yoga partout. Il vire mes belles images de Kâlî, Shîtalâ Devî (ma préferré, avec son petit âne)... Le lendemain, je vais voir le seul médecin à 20km à la ronde. Un brahmane, disciple d'Anandamayî. Au bout de 4 heures, quand j'en ai marre de laisser les gens passer devant, je fonce, j'ouvre la porte du cabinet. Il me diagnostique une jaunisse. Deux mois et pleins d'analyses et de médicaments plus tard, j'apprendrais par un autre médecin que je n'ai jamais eu de jaunisse...
Quoiqu'il en soit, je me retrouve au rez-de-chaussez, avec mon gourou et sa famille. J'ai une pièce. La cuisine est dehors, 100 vers la droite. La salle d'eau (1m30 de plafond) est à 100 sur la gauche. Vu que le nuit tombe vers 17h, c'est un vrai plaisir. La pompe à eau est dans ma "chambre". On l'allume tous les matins vers 4h. Ca se marrie bien avec les bhajans techno-shivaïste de notre voisin brahmane. En plus, comme ça, les chiens s'y mettent (vous ais-je parlé de la joie inoubliable de croiser chaque jour, dans les ruelles incourtournables, les mêmes chiens crevés ?). C'est une ascèce multi-dimensionnelle et poli-culturelle. Un peu comme à Sarcelles, mais avec l'humidité en plus, et l'électricité en moins. Je me fais livrer un "lit" (=une plache moisie). Le gourou a alors la bonne idée d'organiser une grande Puja. Une cérémonie pour Shiva. Le jeu consiste à confectionner 150 000 petits Shiva-linga en 24h. On commence à minuit. On roule ces boudins en boue du Gange le plus vite qu'on peut. On les aligne, on en fait les pyramides, on les compte. Puis on s'apperçoit qu'on est pas assez. Le gourou appelle alors ses copains gourous pour qu'ils envoient leurs disciples à la rescousse. Puis tout foire. C'est la coutume. On a fait 50 000 boudins. C'est bien. On les regarde, puis on les jette discrètement dans le terrain vague d'à côté. Avec les mantras (formules rituelles) adéquates, bien sûr.
Je suis parti, définitivement, le lendemain matin, en laissant le lit (1800 roupies, tout de même). Je crois que ce fut la dernière fois que je me suis fait "viré" par un brahmane. 

12:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Toute généralisation est-elle abusive ?

J'ai passé l'aprés-midi d'hier à faire la visite du quartier latin avec un brahmane shivaïte (shaiva-siddhânta : voir le billet sur les mélanges à base de pipi de vache et autres purifications).
 
Y a pas de doute : J'ai du mal avec les brahmanes. Et eux encore plus avec moi. J'ai l'invincible impression d'avoir affaire avec des autistes. Il faut dire que mes relations avec eux ont toujouts été assez tendues.
 
En 95, j'essayais de m'inscrire en doctorat dans une grande université du nord de l'Inde. Deux mois durant, je crapahutais dans les bureaux, les embouteillages et les ruines du campus. Le Président devant donner son accord, j'assiégeais son bunker, situé hors du campus. Entouré d'une muraille de sacs de sables, protégé par plusieurs centaines de militaires, le bougre refusa. Puis on me fis comprendre que, pour 5000 $ de plus, j'aurais la joie de pouvoir me faire raquetter par les caids de ce campus mafioso-guérillaïste. Puis tout a foiré, l'ambassade (de France) m'ayant vivement conseillé de laisser tomber, et mon instinct de survie a fini par reprendre le dessus. J'étais assisté par un grand érudit du Shivaisme du Cachemire, membre du Rotary Club en plus et multi-millionaire. Rien n'y fit (pour mon plus grand bien, certes, mais bon, sur le coup ça énerve).
Ce n'est que deux ans plus tard que j'ai eu le fin mot de l'affaire. Il se trouvait qu'un grand prof d'étude védiques de cette université vint à Paris pour enseigner le sanskrit. Au  cours d'un sympathique snack dans son appart de diplomate indien dans le 15ème, il m'a dit, avec un grand sourire et le plus naturellement du monde "Yes ! C'étais moi qui m'occupais de l'acceuil des étrangers à l'époque. : ) . [Ah ? me dis-je] . Et comme tu étais étranger, j'ai refusé ton inscription. C'est normal, tu comprends, tu est un étranger". Ben voyons. Plus tard, j'ai malencontreusement laissé son épouse (une authentique patate réincarnée en brahmane) voir une photo de mon père. Commentaire : "C'est qui ce nègre, là ?"
Eh oui, les brahmanes et les indiens des classes moyennes sont xénophobes. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais, en gros, on doit savoir (pour son propre bien et celui de tous les êtres) qu'ils sont les gens les plus insupportables qui soient.
Par ailleurs, je me suis fait viré de chez un brahmane maharâja astrologue grand amateur de bierre et de bas-reliefs-pornos-pour-touristes. Malheureusement, j'avais besoin de ses services. Je me suis gélé deux mois dans sa ruine, à être espionné par ses serviteurs à l'oeil torve. Et ce qui devait arriver arriva. Un beau matin, il me présenta à sa fille (la cocaïnomane qu'il avait dû faire rapatrier de Hong-Kong). Salle tronche. Pas aimable du tout. Pas un mot. Juste du père : "Hum... yes, we would like you now go". Traduction : dégage. En fait, la fille (que je n'avais jamais vu, et qui laisse plus ou moins ses parents se débrouiller avec trois sous) avait cru m'aperçevoir avec une jeune indienne dans ma chambre (via les sevriteurs, j'imagine). En brave fille bien éduquée qu'elle était, elle craignait pour la réputation de ses parents. Ceci dit j'avais bien aprécier les virées nocturnes avec le brahmanarâja. Notamment dans les millieux politiques ayant organisé la destruction de la mosquée d'Ayodhya. Je ne vous dis pas les ambiances glauques, genre complots fascistes.
Juste un fait : dans toutes les (rares) librairies de l'Inde, vous trouverrez des édition anglaises ou hindies de Mein Kampf. D'ailleurs, le parti fasciste élu par les classes moyennes, le BJP, est une émanation du RSS, créé par un admirateur indien du Duce. Même structure, mêmes uniformes... une authentique reconstitution. C'est un de leur sympathique militant qui assassinat Gandhi. Il était inspiré par la Bhagavad Gîtâ ("Tue les méchants, de toute façon ils sont déjà morts!"), tout comme un certain Himmler quelques années auparavant (il a tellement aimé, qu'il l'a fait traduire en Allemand, et en a offert un exemplaire à chacunde ses SS). L'ironie de l'histoire, c'est que la candidate du parti ennemi (le Congrès) aux dernières élection, Sonia Gandhi, était née italienne, fille d'un militant fasciste ! Ce qui n'empêcha nullement les politiciens du BJP de l'insulter comme étant une ignoble étrangère. A ce propos, je souviens que, comme par hasard, un blockbuster de l'époque Hum Dilde Chuke Sanam, se passait en partie en Italie, décrit comme un pays de sauvages gangters s'exprimants comme des singes... Bref.
Plus récemment, je me suis fais vider de chez un brahmane Shivaïste cachemirien. Mais il n'est pas cachemirien. Juste bihari, vivant à Bénares. Le Bihar fut le pays du Bouddha. Je ne sais pas ce qui s'est passé depuis, mais on compare volontier le Bihar à la Sicile. En tous les cas, quand je suis arrivé, il vivait avec sa femme, ses trois filles (malédiction !) et son fils dans un temple qui passait des bhajans à fond 24h/24. Il déménageait, et m'a gentillement offert d'habiter avec lui. Dans la nouvelle maison, calme, on m'octroya un appart sur le toit. Je prenais là mes leçons tous les matins. Je tenais ce personnage en haute estime, vu qu'il était disciple de Rameshvar Jha, sans doute le plus grand maître du XXème siècle en Shivaïsme du Cachemire.  Il ne parlais pas un mot d'anglais. Mais ça donnait un côté magique à l'enseignement : Sur les toits de Bénares, en sanskrit et en hindi, avec des ciel intemporels. Les filles nous apportaient des thés et des biscuits, la mère me découpait des morceaux de mangue... En plus, côté magie, le gourou, que j'appellerais K, m'avais annoncé d'emblée qu'il avait vu en rêve que j'arrivais, que je devienddrais moi-même un grand gourou (comme disait Rameshvar : Ici [dans notre tradition] on ne prend pas de disciples : on fabrique des gourous"), il m'a révélé que j'avais un lien avec le Shivaïsme remontant à un lointain passé, il m'a expliqué que les corbeaux se posants sur le toit dans différentes postures était de bons augures (cette science s'appelle le Kawa Tantra; si, si), que tout cela était exceptionnel, merveilleux, etc.
Peu de jours aprés, K, dans sa salle de classe, m'informa que je ne pouvais plus habiter chez lui. Il était, comme toujours, allongé sur l'immense matelas-canapé qui occupait la plus grande partie de la classe, avec ses étudiants lui servant des thés, et faisant des courses importantes. Il n'y avait rien que je puisse identifier comme étant un "cour", mais de nombreux aller-retour, palabres, touchages de pieds (je suis un expert), prosternations, éloges, délires, sirotages de thés, gratouillements de bistouquettes, rots et pets, baîllements et rires juvéniles, tout cela dans ce décors de palais des mille-et-une nuits du collège de sanskrit de la BHU ("la plus grande université de l'Inde"). Pour trouver la classe, c'est pas compliqué : c'est la seule où y a encore quelqu'un. Il suffit de se guider aux voix.
Il m'annonce donc qu'il a un ami qu'il doit aider...

12:17 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/11/2005

Faut-il diviniser l'émotion ?

Hier soir, je regardais sur Canal+  la promotion du documentaire sur Ammaji, célèbre femme gourou, à la tête de nombreux mouvements caritatifs, et originale en ceci qu'elle prend dans ses bras ses fidèles comme une mère. Considérée par eux comme une incarnation de la Déesse, elle sourie tout le temps.
 
Elle me rappelle la bonne que j'avais à Pondy. Deux mois aprés le Tsunami et quelques émeutes, elle était toujours souriante.
 
Bien sûr, je suis touché par cette femme. Mais, quand je vois une femme indienne standard s'occuper de ses enfants sur le trotoir, sur un quai de gare, ou bien dans une campagne ravagée, je suis infiniment plus touché. C'est, comme qui dirait, d'un autre ordre. On peut penser que je ne suis qu'un philosophe coincé, mais tant pis, j'assume. Aller au-delà de l'apparence, de l'impression, du moment présent.
 
Et là, je prend consciencede ce qui m'empêche de pleinement adhérer à Ammaji. Il n'y a que de l'émotion de groupe, centré sur une icône maternelle. Dans cette mise en branle d'instincts grégaires, il y a, me semble t-il, quelque chose de malsain. Une abdication de l'esprit critique, du sens de la mesure. Et cet abandon n'est pas un abandon au divin, mais bien plutôt à une émotion divinisée. Il y a quelque chose comme de l'idôlâtrie là-dedans, l'évocation d'une puissance qui nous dépasse, et qui est bonne, certes. Mais qui pourrait, aussi bien, être mauvaise.
 
Ceci dit, il se trouve que le charisme de cette femme aide certains des plus démunis en Inde. Comme quoi, la Mâyâ (l'illusion) n'est pas un mal en elle-même.

12:55 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

"Dans la Grande Complétude, rien ne manque !"

De nos jours, les enseignements dzogchen (la "Grande Complétude") donnés par les lamas ressemblent de plus en plus aux émissions du genre "Télé-Achat".
On vous montre un fabuleux aspirateur qui peut tout aspirer d'un seul coup et sans efforts. Intéressé, vous achetez le bidule. C'est alors que vous découvrez que, pour pouvoir faire fonctionner la machine-miracle, il faut tout un tas d'accéssoires et de préparatifs. De fil en aiguille, vous vous retrouvez à dépenser des sommes folles, et à nettoyer votre chez-soi à la petite cuillère.
 
Ici encore, le mieux est peut-être d'apprendre le tibétain.

12:42 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen |  Facebook |

30/10/2005

Le Grand et le petit

La question du "je suis" est centrale. Décisive par son enjeu.
Cette question est : Le "je suis" (ou "je-je") est-il l'état ultime, ou bien un indicateur de l'ultime, ou bien carrément une illusion ?
 
Chez Ramana ou Nisargadatta, deux sages indiens du XXème siècle, on peut lire des conseils du genre : "Absorbez-vous dans le 'je', laissez-vous aller, et ce sera la connaissance absolue, et tout irra bien". Mais parfois, chez Nisargadatta, on entend également qu'il faut dépasser le "je suis", source de toutes les illusions.
Le pur "je suis" est ainsi profondément ambivalent : On peut tantôt le considérer comme l'état le plus haut, la dernière étape avant l'absolu; ou bien, au contraire, comme cet état qui porte en germe tout le devenir douloureux du samsâra. Le "je suis" est-il presque l'absolu, ou bien le début de la chute ? La dernière étape, ou bien la première déviation ? Tout cela est une question de point de vue.
Quoi qu'il en soit, il est vrai que le "je suis" porte en lui une certaine ambiguïté. Une sorte d'instabilité. Ce qui peut paraître problématique, dans la mesure où j'affirme en même temps qu'il est ultime et éternel.
 
En fait, voilà comment je vois la chose :
 
Le "je suis" est éternel. En effet, quand je retourne l'attention de 180°, ce que "je vois" est toujours identique. Que je sois débutant ou expert en cette matière, que je sois en retraite ou bien bombardé par de glauques néons d'une sation de RER de banlieue, cette vive conscience demeure identique, telle un miroir inaltéré par les reflets qu'il accueil. A cet égard, le "je suis" est l'absolu se connaissant toujours-déjà absolument, parfaitement. 
 
D'un autre côté, il y a les effets de cette vision sur ma personne, et sur mon rapport au monde et aux autres. Dans ce domaine, tout dépend de mon ardeur à m'absorber dans le "je suis". Les fruits que j'en tire, qui sont des fruits temporels, dépendent assez étroitement de ma fidélité à cette essence de moi-même et de tout. C'est là que la dévotion, l'amour, et toutes ces choses trés intimes ont leur importance. C'est aussi dans ce domaine que des progrès sont possibles. Et, ajouterais-je, que des progrès sont toujours encore possibles. On peut et on doit toujours progresser. Comme disait Rousseau, l'homme est perfectible à l'infini. Autrement dit, il n'y a pas d'être parfait (siddha), "réalisé", "éveillé". Pas de perfection absolue en ce domaine. Seulement des progrès relatifs. De plus, rien n'est jamais définitivement acquis.
 
Pour récapituler donc, il y a d'un côté le "je suis", le "Grand", éternel et éternellement parfait, qui est toujours déjà ce qu'il doit être et ce qu'il peut être. De l'autre, il y a la personnalité et le monde, le "petit", temporel et temporaire, jamais encore parfait.
 
Quant au rapport entre les deux, c'est un mystère. Un mystère que l'on peut penser comme liberté. En d'autres termes, je ne vois pas la "non-dualité" comme la panacée. Le réel, c'est à la fois de l'un et du multiple, de l'identité et de la différence, de l'éternel et du temporel, de l'immuable et de l'évanescent : la liberté.
Mais tout cela est matière à réflexion, et doit constament être remis à l'épreuve du quotidien.
 

11:20 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

28/10/2005

Conscience de soi ou vacuité ?

Assez rapidement, j'ai rencontré les textes de Ramana Maharshi. Grâce à cela, j'ai découvert le "je suis". Pratiquement, il suffit de penser "je-je" sans interruption, pour avoir accès à une conscience océanique s'accompagnant du pressentiment que "tout est bien". Elle perdure ensuite, un peu comme une basse continue dans une mélodie. 
Mais trés vite aussi, j'ai rencontré le bouddhisme, qui s'est toujours méfié de l'idée d'un "je suis" libre et, en quelque sorte, absolu. Pour le Bouddha, toute pensée ou sensation de "je" est un faux semblant cause de souffrance. Grâce à zazen (la méditation assise enseignée dans le bouddhisme zen), je découvrais donc un état de présence vide de tout "je", qu'il soit séparé et malheureux, ou "océanique". 
Mais quand j'ai rencontré le Shivaïsme du Cachemire, le "je" est revenu, pour ainsi dire. Aprés encore, avec le Dzogchen bouddhiste, j'ai de nouveau eu des doutes sur ce "je". Est-ce bien ce que cela semble être, un état de plénitude sans défaut, ou bien même seulement une voie suffisante vers l'accomplissement ?
 
Ces deux "atmosphères" spirituelles me sont longtemps apparues comme un dilemme. Il fallait alors choisir entre une voie "naturelle", celle qui va du "je" limité au "je" éternel, et une voie "à contre-courant", celle du Bouddha et de la dé-construction du "je" sous tous ses masques. Quand je m'absorbe dans ce "je-je", pareil au bruit de fond de l'océan, je sens et pressent tout ce qu'il y a de meilleur. Faut-il faire confiance à ce "je" ? Ou bien faut-il le soupçonner, le tester ?
 
Au cours des années, j'ai fait tout cela. Et ce qui m'apparaissait comme un dilemme a finit par apparaître comme les deux facettes d'une seule et même réalité, deux mode de ma vie contemplative.
Car la réalité a deux versants. En effet, dans toute expérience, il y a deux dimensions ou "pôles", si vous voulez. Il y a, d'une part, ce dont j'ai conscience : ce qui existe ou apparaît (c'est le pôle "objet"); et il y a la conscience de ce qui apparait ou existe (le pôle "sujet").
 
Expérience, ou "réalité"= conscience de (sujet) - quelque chose (objet).
 
Atrement dit, ces deux dimensions sont présentes dans toute expérience. 
 
Or, cela ouvre à deux grandes sortes d'expérience contemplative. 
 
D'une part, on peut laisser la conscience sur les choses, telles quelles, se laissant aller dans cette apparence, sans discriminer, sans saisir ceci plus que cela. De cette façon, on arrive à une sorte d'existence ou d'apparence pure. Il y a présence, sans aucun retour sur soi. On est complèment fluide, sans support, flottant, dissoud, décroché, vacant, ouvert, planant. D'une expérience fragmentée par mille préférences, on arrive à une manière d'être qui est existence indivise, ou apparaître, ou apparence indicible. C'est la méditation vipassana, le zazen, la mahâmudrâ de Gampopa, le trekchöd de certains maîtres Dzogchen. C'est l'Etre pure et simple, la "pure conscience" de l'Advaita Védânta, la "suspension du jugement" des philosphes sceptiques et de la phénoménologie.
 
D'autre part, on peux retourner l'attention sur elle-même. En pensant ou disant "je" ou autre chose, c'est sans grande importance. La présence devient alors beaucoup plus vive. Surtout, il y a une dimension de félicité, de plaisir, voire d'extase bien plus prononcées. En se laissant aller dans cette sorte d'écoulement de soi en soi, on obtient les mêmes effets que dans la méditation précédente. Mais l'absence ou la présence des objets, le silence, etc. perdent de leur importance. Car pour me laisser aller dans la présence spatiale, la pure Apparence ou pure existence, j'ai besoin de certaines conditions. En effet, cette méditation est une forme - essentielle certes - de relaxation, de détente, de libération. J'observe tout ce qui survient sans intervenir, et tout se libère, me libérant par là-même. Je peux m'arranger pour cela, évidemment, et développer cette habitude du lâcher-prise. Mais le "je suis" est, en ce sens, plus direct. Dans le "je suis", il y a de surcroit détente et transparence. Inutile d'observer ce qui se présente. Il suffit de se laisser absorber en soi. Même si les pensées, les compulsions ou les tensions subsistent, elles perdent alors de leur poid et y gagnent une transparence indéfinissable. Surtout, il n'est pas nécessaire de faire attention aux pensées etc., de se tenir tel un chat guettant la souris. La distraction n'est plus un problème. D'autant plus que le "je suis" est plaisir immédiat. Toute l'attention est donc naturellement attirée, unifiée. Il y a comme une fascination qui libère de tout le reste. Nul besoin de se forcer à "ne pas se forcer". Néanmoins, cela demande une sorte d'effort, mais un effort singulier, comparable à nul autre.
Telle est la méditation de la Re-connaissance proposée par les Upanishads, Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaja, Abhinavagupta et Longchenpa, peut-être.
 
Ces sont deux modes, deux manières de la vie contemplative. Davantage une différence d'accent que de réalité. Et l'on gagne sans doute à alterner entre le^pôle "conscience de soi" et le pôle "existence pure".
Les bouddhistes tantriques guelougpas appellent cela "la félicité (l'aspect subjectif de l'Eveil) et la vacuité (sa dimension objective)", respectivement. Le Dzogchen dit "l'Intelligence (rigpa) et l'Espace". Abhinavagupta dit la "Conscience (vimarsha) et la Lumière/Manifestation (prakâsha)". Il y a analogie de rapports.

19:20 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

27/10/2005

Hyiiyuuuummmmm !!!

Ce soir, exceptionnellement, j'écris un second billet. Juste pour signaler une trouvaille. Une authentique perle de chez Perles. Jugez plutôt : www.humuh.org. Enfin une tertön à la hauteur des rêves nos plus fous ! J'adore son terma, nettement plus jouissif que ceux de Chögyam et Traktung (aka "le petits fils de Schubert" et "le fils caché d'Henry Kissinger" respectivement...). Ajoutons, pour le public débutant en ces matières, qu'un terma ("trésor" en tibétain) est généralement un cycle d'enseignement et de pratiques réputé caché au VIIIème siècle dans l'esprit de ses disciples par le superman du Vajrayâna, Padmasambhava, . Ils sont censés s'en souvenir durant leurs réincarnations successives. Pour les nouveaux toujours, je tenais à préciser que je suis moi-même un grand tertön. Si on me voit dans un supermarché, j'ai l'air de n'importe quel crétin, mais en fait, je suis Pay-pal Pas-glop Rimpoché, de la lignée Ripou-pa. Je ne rigole pas. Et vous non plus d'ailleurs, sinon vous irrez en enfer ! Mais je ne prend pas les chèques, conformément au "Sutra Exposant Directement les Points Essentiels du Vajra-Bizz" (rDor-jes Biz-a gyi Nad ki sg'rel-ba [prononcer "wa"] mDo Shes-bya-ba), texte important de mon propre terma.
Sur ce, bon soir (j'ai du boulot, je dois en effet transcrire rapidement, avant qu'elle ne s'efface de mon esprit béni, une nouvelle pratique, spécialement émanée des Bouddhas des Trois Temps pour enfumer les êtres de l'âge sombre que nous sommes : "La Pratique Essentiel du Don [skt : dâna] de Plaisir, Instruction Secrétissimes et Profondes pour Offrir Son Corps au Maître", inspiré du Kâlacakra).

20:02 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Les rues de l'Inde

Quand on se promène dans les ruelles de Bénares, on a peur. On a peur des fils électriques qui pendouillent, des nids de poule (quand il pleut), des singes affamés et des vaches. Les vaches sont omniprésentes, sans compter leur saintes reliques, les saintes bouses purificatrices. Quand c'est mort une vache, ça pourrit et sa sent mauvais. Et quand on traine le cadavre pour le jeter dans le Gange, ça fait des bruits insupportables.
A ce propos, j'avais observé un phénomène étrange lors de la mousson d'il y a deux ans. Je tentais de déjeuner sur la terrasse de ma pizzeria préférée (pas facile, vu que son four avait été englouti par la crue). Je contemplais l'autre rive, frappante par son apparence de campagne déserte, quand un fumet de bête crevée vint s'inviter à mon festin. J'aperçus quelques corbeaux picorants une sorte d'île flottante, qui s'avera être un cadavre de vache. Je me dis : sois patient, le courant l'emportera. Et en effet, aussitôt apparu, aussitôt disparu. Puis, quelques minutes plus tard, re-fumet. Je regarde, et je vois l'île revenir ! Je n'en crois pas mes yeux. Qu'est-ce c'est que ce fleuve qui change de sens toutes les cinq minutes ? En fait, c'est assez courant, lors de la mousson. A cette époque, le fleuve sacré est plus que plein. Or, à Bénares, le cours du fleuve s'incurve vers le nord. C'est d'ailleurs pourquoi ce lieu est particulièrement sacré. Le fleuve, parti de Shiva (au nord, vers le mont Kailash), retourne vers lui provisoirement. C'est faste pour qui désire la délivrance. Le nord étant, de toute façon, la direction de la délivrance. Mais ce virage freine le fleuve. D'ou un ralentissement, une stagnation et, parfois, des retours en arrière. Tout un symbole ! Le Gange est le courant de notre âme, traversant de multiples péripéties, comme le fleuve traverse maintes contrées. Pendant la mousson, autrefois, il arrivait que les fleuves de Bénares (Varunâ et Assî, en plus du Gange) voient leur courant inversés et interconnectés par les inondations. De sorte que l'eau du Gange traversait Bénares, remontait vers le sud, et retournait au Gange ! Une sorte de circuit fermé. Ce phénomène symbolise la dissolution des souffles dans le canal central du corps de l'adepte du yoga : son souffle s'arrête alors, et il "dévore le Temps", il devient immortel.
Ceci dit, même si Kâshî (la "Lumineuse", autre nom de Bénares) est trés sacrée, ses vaches sont sacrément dangereuses ! Combien de fois, moi et mes amis, avons faillis nous faire encorner ! La situation peut devenir dangeureuse, surtout lorsque la vache est avec un petit, ou entreprise par un taureau. Mieux vaut alors se planquer. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de place. Il m'est arrivé de rentrer chez des gens dans la précipitation. Ils me regardaient, éberlués ou vaguement méchants.
Mais les vaches, ce n'est rien à côté des buffles. Car ils sont noirs. Or, le soleil est couché vers 5 h 1/2 - 6 h. Sans éclairages (de toute façon, le courant est coupé la plupart du temps...). Donc, un troupeau de buffles noirs dans le noir, on le voit, mais trop tard. Et quant on sait qu'une seule de ces bêtes pèse plus de 600kgs... En plus, la moutarde leur monte aisément au muffle.
Bien sur, je ne parle pas des millions de cyclistes, charretiers, voituristes, motocyclistes, rickshawistes et autres madmaxs qui font de la circulation dans les rues indiennes un exercice de présence, où le principal signe de réussite (siddhi) est la survie. La rue indienne est, en effet, un maître.
J'en ai un cuisant souvenir. Il y a une dizaine d'année, dans une grande ville du Nord, je sortais d'une université, aprés un aprés-midi passé à pratiquer threkchöd sur un balcon, genre palais des milles et une nuits, en compagnie d'un lama. "Trekchöd" consiste, en gros, à se laisser aller, sans retenue, dans une sorte de présence spatiale qui se révèle peu à peu. Bref, ça détend. Sauf qu'en sortant, je me suis pris un scooter, en traversant une avenue embouteillée. Renversé, à terre, j'ai aperçu un gros camion. Heureusement, une moto Enfield m'a roulé dessus, s'interposant entre le camion et moi. Sonné, je me relève. Une foule se forme, et s'empresse d'attraper le conducteur du scooter. Celui-ci est encore plus amoché que moi. Mais la foule le tient solidement, pour que je puisse le tabasser moi-même, comme le veut la coutume. Je suis touché par tant d'égards, mais je ne me sent l'envie de frapper personne. Grâce à la pratique de l'aprés-midi, peut-être, je trouve la force de faire de grands sourires, je serre chaleureusement la main du monsieur, qui pleure, et qui part sans demander son reste. De plus en plus sonné, je m'échappe moi aussi. Et je continue mon programme, comme si de rien était. Quand j'arrive dans la boutique de musique où j'avais RDV, le type se prend la tête dans les mains (signe d'émotion). Je regarde mon reflet dans la vitrine : ma belle chemise en coton blanc, brodée, est en pièces, j'ai des traces de pneus et de sang. Sans parler de mon regard hagard... Je finis par rentrer, pour tomber dans les pommes chez le médecin.
De ce point de vue, j'ai eu plus de chance que d'autres (Occidentaux, s'entend).
 
 

14:01 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

26/10/2005

On a pas toujours les vaches qu'on veut...

"Voici la recette des 'cinq produits de la vache', qui détruit les plus grands péchés : Un demi-pouce de bouse de vache, 100gr d'urine [de vache, évidemment], 200gr de beurre clarifié, 300gr de lait caillé, 500gr de lait et 100gr d'eau [trempée dans de l'herbe] kusha.
On doit prendre la bouse d'une vache noire, l'urine d'une vache grise, le beurre d'une vache brune, le lait caillé d'une vache blanche, et le lait d'une vache cuivrée.
Mais, si on ne dispose pas [de vaches] de toutes ces couleurs, on recommande de choisir une vache brune..." (Somashambhupaddhati II 110-113, trad. H. Brunner)
 
On secoue, et on boit (je simplifie). Pourquoi ? Pour se purifier. De quoi ? Des manquements aux observances (samaya, vrata), des fautes (bhanga, pâpa, pâtana).
Exemples : "Si le linga de [l'adepte] est détruit, perdu, brûlé ou emporté, ou bien emmené par des souris, des corbeaux, des chiens ou des singes, il faut [...] installer un autre linga. [...] Si le linga est touché par des personnes qui suivent le vâmamârga ou le dakshinamârga [=les rituels des tantras de Bhairava], on récitera 10 000 [mantras] 'Aghora'. [...] Lorsqu'un [adepte de la classe] brahmane est touché par un marchand ou un serviteur (shûdra), il doit jeûner deux jours dans le premier cas, trois dans le second..."
Ces exemples sont extraits d'un manuel composé par un shivaïte libéral du Cachemire, un peu avant Abhinavagupta. A la lecture de ces sympathiques préceptes, on comprendra qu'il n'était pas exactement du même bord qu'Abhinavagupta. Contrairement à ce qu'ont écrit Daniélou et d'autres, le Shivaïsme n'est pas une religion 'égalitaire'. Les shivaïtes furent intolérants. Dans le sud de l'Inde, les pieux shivaïtes commémorent chaque année l'empalement de 10 000 jains (adeptes de la non-viloence qui ont inspiré Gandhi) par un roi shivaïte, sur les conseils du grand saint que fut Sambandhar (on en a une jolie statue à Guimet). Il y a même des bas-reliefs de l'époque, témoignages d'une étonnante virtuosité dans l'art de l'empalement : par en bas, par en haut, en travers, etc.
 
La religion de ce Somashambhu fut la principale religion shivaïte de l'Inde (et de l'Indonésie et de la péninsule indo-chinoise, car les shivaïstes aussi sont des "civilisateurs/colonisateurs") : le Shaiva-siddhânta ou "Dogme de Shiva". Aujourd'hui encore trés vivant dans le sud de l'Inde, ce courant prétend être une révélation supérieure aux Védas. Mais, comme on le voit, le système des castes, le système brahmanique, s'y trouve transposé et bien conservé.
C'est, en fait, une gnose ritualiste: Shiva a révélé la connaissance des rituels à accomplir pour être délivré du samsâra ou renaître dans un paradis, etc.
 
Ceci dit, cette religion est essentielle pour comprendre Abhinavagupta. Car ce dernier appartient à une forme de Shivaïsme "ésotérique" qui dépasse le Shaivasiddhânta, tout en l'intégrant. Ainsi, il faut connaître cette "grammaire du rituel" pour comprendre La Lumière des Tantras (Tantrâloka) d'Abhinavagupta. Car cette lumière veut être celle de tous les tantras, ceux de Bhairava, mais aussi ceux du Shaivasiddhânta. C'est, dit Abh, le "tronc commun" du shivaïsme. Dans la synthèse d'A, dans une optique "non-dualiste", donc, on retrouve le rituel, le sectarisme et la mysoginie. Tout y est rituel. Sauf qu'au lieu d'apserger le linga avec du lait etc (comme dans le shivaïsme "commun"), on lui fait oblation d'alcools, par exemple. Du côté sectarisme, on a une division en d'innombrables sous-sectes, chacune plagiant les autres tout en trétendant détenir LE mantra "plus blanc que blanc". Et pour éviter les mélanges accidentels (grande peur des Indiens), chaque "loge" à un code gestuel secret. Du côté de la mysoginie, on est pas en reste. La femme y est toujours considérée comme naturellement impure, et c'est cette impureté qui la rend intéressente et, éventuellement, adorable. Car qui dit impureté dit puissance (shakti). La femme est donc un instrument. Il s'agit, par les rites sexuels notamment, d'attirer des démonesses, des "femmes-vampires" pour, grâce à des "moyens habiles", les vampiriser à leur tour. C'est le thème de la "conversion des démons", qui deviendra central dans le Bouddhisme tibétain.
 
A ce propos, on dit souvent que les histoires de démons sont, dans le Bouddhisme tibétain, des restes du shamanisme tibétain, comme si rien de tel n'existait en Inde. On cite souvent le "chöd" en exemple. Mais rien n'est plus faux. Les tantrismes de l'Inde sont perclus de shamanisme. Et faut-il rappeller que l'Inde abrite des centaines de tribus animistes, parfois "cannibales", qui ont toujours fait fantasmer les indiens "urbanisés". Le tantrisme est, en grande partie, le résultat de l'interaction entre la mentalité brahmanique et des fantasmes sur les "sauvages" aborigènes (âdivâsî). Car, bien évidemment, tous les rituels, les tantras etc, y-compris bouddhistes, furent composés par des brahmanes se faisant des idées sur les "femmes sauvages" (dâkinî).
 
Bref, tout cela est un peu embrouillé, certes. Mais on ne peut pas se contenter de dire shivaïsme égal "luxe, calme et volupté". Tout est compliqué, rien n'est simple, surtout si l'on en veut rien savoir. Personne n'est tout blanc. Il n'y a pas de "lignée" idéale.
 
Ceci étant, je ne crois pas que ce constat doive nous rendre comfortablement cynique. La compléxité - humaine - du tantrisme, bien comprise, me le rend plus précieux encore et plus estimable.
 
Et puis les vaches sont certes des animaux sympathiques. Mais reservons cela à une prochaine fois.

18:04 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, gourou, dualite, abhinavagupta |  Facebook |

25/10/2005

Un tu l'as vaut mieux que deux tu l'auras (pas).

"Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux."
 
"Aide-toi, et le ciel t'aidera."
 
Depuis quinze ans que je connais le shivaïsme du Cachemire, je n'ai jamais rencontré aucune personne détenant une transmission inninterrompue depuis Abhinavagupta, ni en Inde, ni ailleurs.
 
Mais peu importe. Nous n'avons pas besoin d'être des Shivaïtes du Cachemire. L'absence de maître est peut-être même une bénédiction. Et puis Abhinavagupta est toujours présent, sous la forme de ses oeuvres. C'est un peu comme pour Ibn Arabi. Pas de lignée de maîtres à disciples, mais une continuité à travers son oeuvre écrite. De toutes manières, même dans le cas des traditions "vivantes et intactes", comme le Dzogchen, l'enseignement oral est rarement à la hauteur des textes. Chogyam Trungpa avait une distance critique, certes. Mais la plupart des lamas que j'ai eu la chance de rencontrer se contentent, au mieux, de réciter des réponses toutes faites. Il y a là quelque chose comme une langue de bois. Parfois, comme Nyoshul Khenpo, ils savent insuffler de la poésie à leurs discours. Et une certaine substance, paradoxalement. Se retrouver seul face aux textes, ce n'est donc pas plus mal. On y retrouve ce que disent les lamas et autres gourous, mais en plus clair, en plus profond. On peut aussi tranquillement comparer les points de vue et autres actes critiques quasiment impossibles dans le cadre bigot des centres bouddhistes et néo-hindous. Sans oublier que, même dans le cas du Dzogchen, le caractère "inninterrompu" de la transmission est lui aussi peu crédible. Quand on considère les choses d'un point de vue historique, on s'aperçoit que tous les enseignements sont bricolés. On retrouve d'ailleurs dans le bouddhisme contemporain l'opposition entres les enseignants occidentaux qui revendiquent des origines surnaturelles, et ceux qui assument leur statut simplement humain. Cela étant, tout est possible et les cas individuels sont souvent plus nuancés que ce genre d'opposition. La vie est sans doute plus complexe.
En fait, la "pureté" des enseignements et des transmissions, c'est un peu comme la pureté raciale. Un vieux fantasme. Les enseignements, les pratiques sont faites d'idées, de représentations, de mots, le tout en perpétuelle évolution. Or, les idées évoluent un peu comme les gènes. Si je me souviens bien, c'est Richard Dawkins qui, dans Le Gène égoïste, parut en 1976, a lancé cette idée (!). C'est que les idées, comme les gènes, cherchent avant-tout à se propager. L'étude de l'évolution des idées comparée à des gènes ou des virus s'appelle la mémétique. Son slogan pourrait être "Nous croyons avoir des idées, mais ce sont les idées qui nous possèdent". La raison d'être des animaux humains serait alors de véhiculer et transmettre les idées, tout autant que le patrimoine génétique. Et, de même que la "pureté" du patrimoine génétique est un avantage pour sa reproduction (bien qu'en réalité il n'y a pas de pureté), de même la "pureté" de l'enseignement est un facteur qui attire d'autres sujets, dans lesquelles les idées vont pouvoir s'implanter, etc. D'ailleurs, on voit clairement, dans le tantrisme, une volonté délibérée de calquer la transmission spirituelle sur la transmission génétique. Dans les initiations Kaulas, tout comme dans leur équivalents bouddhistes (Hevajra, par exemple), le candidat doit ingérer un peu de la semence du maître (censée venir de Bhairava ou Vajradhara), en même temps qu'il reçoit un exemplaire des textes, plus une partenaire. On pourrait difficilement être plus explicite !
 
Quoi qu'il en soit, les livres, je m'en contente et je vais trés bien, merci beaucoup.
Une dernière chose. J'ai peut-être donné l'impression, dans ma critique des oeuvres d'Odier, d'être une sorte de fanatique du shivaïsme du Cachemire. Mais il n'en est rien. Dans ce blog, je compte bien partager un peu des merveilles qu'on trouve dans les textes de cette tradition, mais sans craindre de décripter également ses travers.
Enfin, malgré ce qui a été dit plus haut, tout n'est pas simplement bricolé. Un peu comme dans l'art de l'improvisation, les traditions évoluent autour d'archétypes, de sorte qu'au coeur des fabrications humains, il reste toujours possible de découvrir des gemmes.

12:00 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : memetique, tantra |  Facebook |

24/10/2005

Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, même quand ils ont de beaux seins (désolé)

Je n'invalide l'autorité d'aucun "maître". Je ne juge pas, par exemple, la personne de M. Odier. Seulement certains de ses propos. Peut-être est-il quelqu'un de bien, capable de venir en aide à son prochain, de le rendre indépendent, le le faire naître à sa vraie nature, etc.
 
Par contre, quand lui et d'autres disent "J'enseigne le shivaïsme du Cachemire", c'est inexact, car ils n'enseignent pas le shivaïsme du Cachemire. Leur enseignement est peut-être "meilleur", plus adapté. Mais le shivaïsme du Cachemire, où la philosophie de la Reconnaissance, c'est bien autre chose !
 
De même, je ne conteste aucunement que chacun a le droit d'interpéter l'oeuvre Abhinavagupta à sa guise. Lui-même encourage cela. Mais il faut le dire et l'assumer.
 
Reprenons le cas de M. Odier :
- Il enseigne des choses dont on ne trouve pas trace dans les textes. Le massage, par exemple. Sauf dans le Florilège pour s'éveiller soi-même (Svabodhodayamanjarî, attribuée à un certain Vâmanadatta). Pas question non plus, dans les textes, de ne pas éjaculer. Or, lui en fait grand cas. Mais ne pas éjaculer, dans le rituel Kaula (nom de la tradition suprême selon Abhinavagupta), "c'est péché", comme disent nos amis du Sentier. Tout simplement parce que le sperme est le principal ingrédient de l'offrande qui est l'acte principal du rituel. Les Bouddhistes, par contre, n'éjaculent pas. Le tantra de la Roue du Temps (Kâlacakra), composé au Cachemire du vivant même d'Abhinavagupta, condamne les Shivaïtes qui croient honorer le Seigneur Bhairava en lui offrant leurs sécrétions sexuelles. Ce tantra ajoute, à maintes reprises: "Les gens transmigrent dans le samsâra parce qu'ils éjaculent. Conserver sa semence, c'est purifier ses tendances karmiques". C'est d'ailleurs une idée intéressante. Mais ce n'est pas le shivaïsme du Cachemire.
- Inversement, on ne trouve pas chez Odier des éléments essentiels de la pratique Kaula . Par exemple, il n'y a ni sakalîkarana, ni nyâsa, ni ârghyapâtrâvidhi, etc. En clair, il n'y a pas de shivaïsme du Cachemire sans rituels. Toute la vie y est ritualisée, même l'absence apparente de rituels. D'autre part, Odier se réclame de la philosophie de la Reconnaissance, formulée par Utpaladeva. Mais les idées d'Odier contredisent ce philosophe génial et sublime dévot sur des points essentiels. En effet, Odier met les concepts, tous "faux", d'un côté; et les percepts, tous "vrais", de l'autre. A l'entendre, le langage et la pensée ne sont que des constructions imaginaires sans rapport avec la réalité. Mais c'est exactement la thèse des Bouddhistes qu'Utpaladeva cherche à réfuter dans ses Stances pour la reconnaissance du Seigneur !
- Odier affirme que le shivaïsme du Cachemire et le bouddhisme tantriques sont d'accord sur l'essentiel. C'est une intuition trés juste... sauf pour les adeptes de ces deux religions ! Ils n'ont cessé de se combattre et de se plagier mutuellement. De même, Odier cite un certain Yogi Chen, comme étant un exemple d'adepte des deux religions : un adepte du Chan et d'Abhinavagupta à la fois. Mais quand on lit l'opuscule dudit Yogi sur le Vijnâna Bhairava (un texte essentiel du shivaïsme du Cachemire), on s'aperçoit qu'il cherche justement à réfuter l'idée selon laquelle shivaïsme et bouddhisme enseigneraient, au fond, la même chose !
- M. Odier prétend traduire des textes du shivaïsme du Cachemire. Mais en réalité, il prend les traducion anglaises de Jaideva Singh, en les transformant quand il ne comprend pas le texte, ou que celui-ci ne va pas dans le sens de ses idées.
 
N'est-ce pas profondément malhonnête ?
 
Pour connaître la pensée d'Abhinavagupta, mieux vaut se confronter à ses textes, certes difficiles, plutôt qu'aux gens qui s'en prétendent les héritiers autorisés.
Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'on a pas le droit d'interpréter. Au contraire ! Mais ayons le courage de le dire ! Un exemple d'interprétation plus responsable est l'oeuvre de Pierre Feuga . Il "s'inspire" du Shivaïsme du Cachemire. Voilà qui est honnête. Ou bien, dans le domaine de la traduction et de la bonne vulgarisation, on peut citer Jean Papin.
 
Bref, le Shivaïsme du Cachemire, ce sont d'abord, concrètement, les textes.
Le reste, ce sont nos interprétations. Que veut-on de plus ? Quand au sens des textes - que la conscience est le Seigneur Bhairava parce qu'elle est omnisciente et omnipotente comme lui - il est immédiatement accessible ! Comme il est dit, les textes d'Abhinavagupta, c'est notre propre conscience elle-même, en personne, qui apparaît sous la forme de questions et de réponses.

15:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, odier, gourou, autorite spirituelle, shivaisme |  Facebook |

22/10/2005

Extases fugaces et conscience éternelle

Dans le shivaïsme tel que le présente Abhinavagupta (dans la grande synthèse, La Lumière des Tantras), la pratique suprême est dite "kaula". Littéralement, cela veut dire, "pratique relatique aux clans (kula) de yoginîs". En effet, vers le IVème siècle, se forme peu à peu dans l'imaginaire indien, une "culture des champs de crémation". En gros, c'est un courant de la société indienne qui cultive une esthétique un peu "gothique". On va dans les cimetierres (les "champs de crémation"), pour y rencontrer des yoginîs, des sortes de sorcières à la fois effrayantes et trés puissantes. En leur offrant ce qui leur plait, à savoir de l'alcool, des sécrétions sexuelles, du sang et de la chair fraiche, on les séduit. Ceci fait, elles accordent des dons, des pouvoirs extraoodinaires : séduire toutes les femmes que l'on veu, tuer les importuns, tout réussir, voler, être invisible, immortel, etc. En fait, l'adepte espérait devenir "le Seigneur des Yoginîs", à l'image de Shiva-Bhairava.
Dans la pratique, les yoginîs se manifestaient en prenant possession des partenaires féminines de l'adepte. Celles-ci, selon Abhinavagupta, peuvent être des prostituées, des courisanes, des femmes de basse extraction, ou des femmes de sa propre famille, à l'exception de son épouse. Bref, c'est une sorte d'occultisme.
Mais plus profondément peut-être, tout cet imaginaire symbolise ce que nous sommes. Le cimetierre, c'est la conscience, en laquelle tout nait et tout meurt, et ainsi de suite. Abhinavagupta décrit les pratiques Kaula un peu partout, en les interprétant à la lumière de la philosophie de la Reconnaissance de la conscience comme étant Shiva-Bhairava. Ces rituels, particulièrement choquants pour la conscience de l'Indien orthodoxe, sont décrits plus spécialement dans le chapitre 29 de la Lumière des Tantras, récemment traduit en anglais par... un prêtre catholique australien ! Le commentateur, Jayaratha, explique les propos assez obscurs d'Abhinavagupta.
Dans ce rituel Kaula, on consomme "les Trois Brahmans", les Trois "Absolus", appelés ainsi parce que ces trois éléments sont comme une porte vers l'infini : alcool, viande et sperme (plus sang menstruel, considéré comme semence féminine). Le Brahman, l'Absolu, est définit comme "félicité" (ânanda) depuis les Upanishad au moins. Ces trois ingrédients sont appellés "Brahmans", parce que les deux premiers engendrent la félicité, et le dernier en résulte.
Parmis eux, l'alcool (sûra) est "Bhairava en personne", Bhairava-comme-félicité (ânandabhairava). Les vertus du vin sont personnifiés sous les traits de la "Déesse-vin" (sûradevî). Il y a des vins "masculins", "féminins" ou "androgynes". Le meilleurs est celui fermenté naturellement, précise Jayaratha, citations à l'appui.
Evidement, ces pratiques sont obligatoires. Sinon, l'adepte rompt ses serments (samaya), et risque l'enfer !
 
L'ivresse rituelle est, certes, temporaire. Certains s'en féliciterons. Mais du moins est-elle l'occasion de reconnaître la conscience, au-delà des préjugés habituels. Or la conscience est éternelle. Cette reconnaissance, comme toute expérience, laisse des traces, un "parfum" (vâsanâ), qui dure même aprés l'ivresse. L'adepte "titube et tourne de l'oeil" (ghûrnibhûta). Le rituel Kaula, comme tous les rituels, est une sorte de mise en scène symbolique de ce à quoi ressemble les choses du point de vue vrai, du point de vue d'un "Eveillé" (buddha). Ensuite, l'adepte se laisse aller dans ce regard. Pour lui, tout apparence est l'ivresse de la conscience. Il est alors "entièrement éveillé" (suprabuddha).
 
Dans le bouddhisme tantrique on dit que, lors de la troisième initiation, le plaisir sexuel et alcoolique est un exemple, ou un symbole de la réalité ultime. C'est une initiation. Littéralement, une manière de rentrer dans notre vraie nature, une introduction, où une présentation symbolique.
 
Tout cela répond au principe qui anime toutes les pratiques tantriques : Ce qui conditionne l'imbécile libère le sage. Tout est une question de point de vue ou de contexte (upâdhi, vyaktisthâna, dit Abhinavagupta).
 
L'Indien moyen le sait bien : la consommation d'alcool est l'un des cinq péchés capitaux selon le droit hindou. Pour se purifier, il faut boire de l'alcool bouillant... Les moralistes bouddhistes comme Kshemendra se moquent également de ces ivrognes que sont, selon lui, les "tantriques". Mais, selon Abhinavagupta, la morale est justement le lien qui nous retient dans le samsâra. En fait, il ne fait pas de différence entre les coutumes et ce que les Modernes appellent la "conscience morale". Pour lui, toutes les règles morales sont conventionnelles et relatives. Toutes sont basées sur l'ignorance du fait que tout est conscience, et que donc tout est pur et bon.

17:06 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, morale, trasngression |  Facebook |

20/10/2005

Le vin est-il Dieu ?

Dans les philosophies de l'Inde, en général, on entend dire que l'ignorance (a-jnâna) est la cause du samsâra. Le samsâra, c'est le cycle des renaissances et des morts, dans lequel on transmigre depuis des temps sans commencement. C'est le devenir foncièrement douloureux dénoncé par le Bouddha.
 
Mais qu'est-ce que l'ignorance ? Et l'ignorance de quoi ? La réponse de la philosophie du shivaïsme du Cachemire est originale. Le samsâra, c'est être égaré (mohita) par les dieux. Qui sont les dieux ? Les organes de notre corps (oeil, etc.) et nos facultés mentales. Plus la plus grande déesse, la déesse suprême : la conscience. Et nous-mêmes sommes le grand dieu, le Seigneur suprême. Mais, faute de savoir cela, faute de le reconnaître ou de le connaître pleinement, nous sommes pour ainsi dire les victimes de nos propres pouvoirs, de notre puissance infinie, c'est-à-dire de notre liberté. Tout ce que nous vivons est notre libre création, d'instant en instant. Mais, faute de le reconnaître, cette rêverie tourne au cauchemard. Nous nous identifions au produit de notre imagination, tel un peintre effrayé par ses propres toiles.
 
Cette peur, cette crainte (shankâ) sont omniprésentes dans notre vie. Transmigrer, dit Kshemarâja, c'est errer, hanté par des doutes sans fin engendrés par les enseignements religieux, eux mêmes engendrés par la peur. Ainsi, la crainte nourri la crainte, et les aveugles guident les aveugles. Les enseignements religieux, en Inde mais aussi ailleurs, sous des formes certes différentes, divisent l'Etre en pur et impur, bon et mauvais, entre ce qui est à adopter et ce qui est à rejeter. Autrement dit, le shivaïsme du Cachemire critique la religion établie et sa fonction sociale. Ayant son origine dans l'ignorance, elle ne peut que la perpétuer. Cette critique sociale est aussi une critique des hiérarchies.
 
C'est pourquoi, les adeptes du shivaïsme du Cachemire utilisaient l'alcool dans leur pratiques. L'inhibition est ce qui nous retient dans l'aliénation, dans la rigidité et l'étroitesse d'esprit. L'alcool désinhibe, temporairement. Il favorise une percée à travers les nuées de la peur.
 
Je me souviens avoir assisté à un rituel dédié à Bhairava sous sa forme juvénile (Bhairava est la forme terrible de Shiva, à l'origine des enseignements non-dualistes) à Bénares. Une des conditions pour y assister était de boire au moin trois coupelles de whisky. Les adeptes aspergeaient généreusement le sol de vodka, ainsi que les ingrédients à offrir (oeuf, poisson, poulet, grains, et une fleur d'ibiscus rouge symbolisant le sang menstruel). Inutile de préciser que toutes ces choses sont plus qu'impures aux yeux des brahmanes orthodoxes. D'ailleurs, je me souviens qu'un jeune brahmane cachemirien (!) refusa poliment de boire de l'alcool, ainsi qu'un juif assez pratiquant. Ceci dit, les chrétiens boivent (censément) du vin à chaque messe...
 
Les tantras réputés révélés par Bhairava sont clairs : l'alcool est Bhairava en personne. On trouve de nombreuses précisions sur les manière de préparer différentes variétés de vins. Et Abhinavagupta, sans doute le plus grand maître du shivaïsme du Cachemire, est dépeint par l'un de ses disciples, enseignant au millieu des vignes de la vallée du Cachemire...
 
Ceci dit, je n'aime pas l'alcool. Et une dernière chose : l'alcool a été remplacé à partir du XIIème siècle par le cannabis. D'où l'image d'Epinale du sâdhu fumant son chilum...

22:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, alcool, dualite |  Facebook |

19/10/2005

Se concentrer, c'est être distrait

Plutôt que de relater mes déambulations de manière linéaire, je préfère procéder par touches, dans le désordre. Ce style impressionniste est d'ailleurs tout à fait celui des textes indiens. Il y a un certain ordre des pensées, mais il n'a rien à voir avec l'ordre des matières !
 
L'autre soir, je réflechissais sur les instructions du Dzogchen et du Mahâmudrâ (autre tradition bouddhiste trés voisine, mais d'origine plus nettement indienne). Selon elles, tous les préceptes se résument à un seul: "Ne pas méditer, ne pas être distrait". Mais, en fait méditer et être distrait, cela revient au même. Méditer, en effet, c'est se concentrer sur quelque chose, sur un objet grossier ou subtil. Mais cela, c'est ce que nous faisons à longueur de journée. Nous passons notre temps à saisir tel objet, telle image mentale, telle sensation. Ou bien, nous cherchons à nous en dé-saisir en la repoussant, ce qui revient au même. Dans tous les cas, il y a "saisie", c'est-à-dire contration de la conscience et de l'attention. Or, c'est cela la cause fondamentale de toutes les souffrance. On se replie, on devient rigide, immobile, pétrifié, inerte, mécanique. Le "but" de la contemplation, assise ou non, est justement de relâcher cette emprise, de relaxer cette tendance à fixer notre attention sur telle ou telle chose, à se fragmenter, se compartimenter, se diviser. Se délivrer, c'est simplement s'affranchir du réflexe de se focaliser sur un point, sur une zone, en excluant le reste. L'attention redevient alors spatiale, ouverte, sans point de référence, sans but ni repère.
Par conséquent, méditer, se concentrer, c'est être distrait de cette ouverture, de ce regard panoramique, flottant.  
Il s'agit donc de laisser cette compulsion à saisir se détendre, en se laissant aller, et en laissant aller tout ce que l'on sent, imagine ou pense.

15:13 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dzogchen, mahamudra, meditation |  Facebook |

18/10/2005

Où je découvre la Grande Complétude

Parallèlement au shivaïsme du Cachemire, je découvrais le Dzogchen, la "Grande Complétude". Il s'agit d'une tradition contemplative bouddhiste extrêmement riche, élaborée au Tibet depuis le Xème siècle. Selon ses adeptes, c'est la voie vers l'Eveil la plus relevée. Comme l'indique son nom, selon cette tradition, nous sommes déjà éveillés, nous sommes déjà des Bouddhas. Il suffit de le re-connaître pour que toutes nos souffrances disparaissent, comme par enchantement.
 
Manifestement, il y a une profonde parenté entre le Dzogchen et le shivaïsme du Cachemire. Selon la philosophie de la Reconnaissance - qui est le coeur conceptuelle des traditions regroupées sous l'appellation "shivaïsme du Cachemire" - la conscience est le Seigneur, Shiva, ou Dieu omniscient et omnipotent, comme vous voudrez. Il suffit, pour s'épanouir, de le re-connaître. De même, dans le Dzogchen, la conscience est un Bouddha, doué de qualités infinies, dont l'omniscience n'est pas la moindre.
 
Dans les deux traditions, il n'est pas question de rechercher un nouvel état, d'atteindre une condition inédite, mais simplement de changer notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. Le bonheur ou la souffrance ne sont pas déterminés par notre corps et notre envirronnement, mais plutôt par le regard que l'on porte sur eux. 
 
Au début des années 90 donc, j'ai rencontré tous cela. Mais, à l'époque, il y avait encore fort peu de textes. Et comme la nature a horreur du vide, je me faisait beaucoup d'idée sur ce que pouvait être "en réalité" le shivaïsme du Cachemire et le Dzogchen. J'avais, en gros, deux préjugés liés nourris par cette ignorance : 1) Qu'il doit exister des pratiques secrètes fabuleuses, en plus de la simple re-connaissance de notre conscience comme étant Dieu ou Bouddha; 2) Que ces techniques secrètes, on ne peut les reçevoir que d'un maître, oralement, et que les livres ne comptent pas vraiment. Ils nourrissent l'intellect, pas le coeur. Ce sont, en quelque sorte, des publicités pour donner l'envie de passer à la pratique.
 
Du coup, je passais certes du temps à m'émerveiller de cette conscience, exactement la même que celle qui lit ces lignes en ce moment, mais je me sentais également frustré d'aventures spirituelles et exotiques. Je voulais absolument passer de la "théorie" à la "pratique". En plus de méditer dans mon coin, je voulais absolument rencontrer des maîtres pleins de sagesse et d'expérience, et d'autres pratiquants.
 
Vu que le Shivaïsme du Cachemire semblait une tradion à peu prés morte, je me suis davantage tourné vers le bouddhisme tibétain, et le Dzogchen. Lilian Silburn, la grande traductrice des textes du shivaïsme du Cachemire (dont le Vijnâna Bhairava), était alors trés agée, malade, ayant perdu l'usage de ses yeux. Par timidité, je décidais de ne pas la déranger, ce que j'ai eu l'occasion de regretter par la suite.
 
J'ai donc cherché un lieu où l'on pouvait "apprendre" la pratique du Dzogchen, la Grande Perfection...

19:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

17/10/2005

Une découverte décisive : le Vijnâna Bhairava.

Par hasard donc, je tombais sur une traduction du Vijnâna Bhairava Tantra par cette femme hors du commun que fût Lilian Silburn.
 
Depuis, je n'ai jamais cessé de le lire et de le relire. C'est un texte absolument unique dans la littérature de l'Inde. Une sorte de "catalogue" des méthodes et des approches possibles de la connaissance de soi, chacune étant évoquée ou suggérée en une seule stance de deux petites lignes. Ce sont des supports idéaux pour la méditation et la contemplation.
 
Toutes les expériences de la vie quotidienne, sans exception, sont des occasions de découvrir, ou de re-découvrir la conscience avec ses bienfaits.
 
La réalité "ultime", "l'Eveil", n'étaient plus une affaire de pratique, d'effort et de techniques plus ou moins douloureuse. C'était désormais une question de regard sur les choses, sur les personnes et sur soi. Trouver l'extra-ordinaire dans le plus ordinaire, telle est la devise de ce texte et de la philosophie de la Re-connaissance, inspirée par lui.
 
La conscience est toujours présente. Elle est pour ainsi dire notre élément le plus familier. Mais, pour notre plus grand malheur, nous avons tendance à la sous-estimer. Elle nous semble banale. Or, ce qui est toujours là finit par disparaître du champ de notre conscience. Autrement dit, la conscience s'oublie elle-même.
 
Or, la conscience est une "chose" extraordinaire. Pour en profiter, il ne suffit pas de croire, il faut vérifier ses qualités, par soi-même, encore et encore.
 
Grâce à ce texte donc, j'avais fait une découverte essentielle. Par la suite, je me suis aperçu que beaucoup d'autres avaient fait la même découverte. Plusieurs personnes ont également mis ce texte à leur profit, avec sa tradition et son aura "tantrique", pour asseoir leur réputation de "maître tantrique".
 
Le mot tantra est à la mode dans les pays dits développés. Il suffit de taper le mot sur un moteur de recherche, pour tomber sur des milliers d'offres, depuis le développement personnel jusqu'à la prostitution, en passant par la sexologie, l'alchimie, le management et le féminisme. Même en Inde, dans les classes moyennes, le phénomène est tout à fait visible.
 
J'ai eu la chance de tomber directement sur un texte. Cela m'a donné une grande autonomie. Quoi qu'il en soit, cette découverte m'a donné l'envie d'en savoir plus sur ces tradition "du Cachemire". Je me suis donc mis au sanskrit au début des années 90...

10:22 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

16/10/2005

Comment en suis-je arrivé là ?

Le propos de ce blog est de proposer des réflexions sur le shivaïsme du Cachemire, mais aussi sur mon parcours, ou à travers lui (mais ceci n'est pas un journal intime !).
 
Comment donc en suis-je arrivé là ?
Quand j'avais douze ans, ma mère m'a prêté un exemplaire Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc. Je n'ai pas compris grand'chose à cette histoire, celle d'un allemand séjournant au Japon. Il y est question de "tirer sans intention de tirer", etc. Mais j'étais fasciné. Ensuite, j'ai lu tout ce que je trouvais sur le zen, les arts martiaux, le yoga... Je lisais Mircéa Eliade, Deshimaru. Surtout, je découvrais Ramana Maharshi et le Dzogchen, à travers une traduction de la Prière de souhaits du Bouddha Primordial Samantabhadra. De fort beaux textes assurément. Contrairement aux textes zen de Deshimaru ou à ceux sur le yoga, ils décrivaient un état de sérénité au-delà de tout effort délibéré. Une sorte de paix naturelle. Un espace qui serait déjà là. Qu'il suffirait de découvrir, de re-connaître, pour recevoir ses bienfaits. Malheureusement, ces textes ne m'offraient que des aperçus fugitifs. Aucune certitude. Au contraire, j'étais certain que seul l'effort et la pratique d'une concentration systématique pourraient "produire" cet état de sérénité limpide, comparée à un ciel vierge de tout nuage. Je m'efforçais donc de "pratiquer" la méditation zen (zazen), le "contrôle du souffle" (prânâyama) et la concentration sur divers supports.
En fait, avec le recul, je me dis que j'étais assez heureux. Du moins, je me berçais d'images exotiques sur les yogins (pratiquants du yoga), les samouraïs, les ninjas, les shamans, etc. Je rêvais de partir, à pied, vers les himalayas. Je pratiquais toutes sortes d'art martiaux, japonais, indiens puis chinois.
Le monde me paraissait alors divisé en deux : les actifs et les contemplatifs. Paradoxalement, le désir d'être un de ces "contemplatifs" me rendait assez actif, voire inquiet. Toujours en quête de nouvelles initiations et de meilleures techniques.
C'est alors que je suis tombé sur le Vijnâna Bhairava Tantra, traduit par Lilian Silburn...

13:55 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, zen, vijnana bhairava |  Facebook |

Déambulations

En Inde, il est de coutume de commencer avec une stance de bon augure. Et comme la notion de plagiat est pour ainsi dire absente de la mentalité indienne traditionnelle, voici une stance composée par Rameshva Jha, l'un des derniers "maîtres" du Shivaïsme cachemirien:
 
"La noble conscience, une, éternelle,
Apparaît en se déployant de tous côtés.
Elle procure toutes les félicités.
Limpide, c'est elle qui crée et résorbe (tout) !" 
 
Puisse cette Déesse, notre propre conscience, nous donner la force et l'intelligence de l'examiner à fond et sans partialité, elle qui est la moelle de toute intelligence et de toute force !
 
"Shivaïsme du Cachemire" désigne, faute de mieux, un ensemble de traditions religieuses et philosophiques, nés en Inde entre le VIIIème et le XIIème siècle. Il s'est ensuite diffusé, en évoluant, dans toute l'Inde, jusqu'à nos jours, où il suscite de plus en plus d'intérêt en Occident.
L'image de Shiva "roi de la danse (cosmique)", par exemple, est inspiré par une école de pensée originaire du Cachemire, la "reconnaissance" (pratyabhijnâ). Voici une photo d'une statue de cette forme de Shiva, provenant du sud de l'Inde, et actuellement visible au musée Guimet.
 
En gros, selon cette philosophie, nous sommes l'absolu, Shiva, c'est-à-dire Dieu, en somme. Et la conscience est la Déesse (devî), le pouvoir (shakti) de Dieu, définit comme liberté absolue (svâtantrya) ou souveraineté. L'univers - tout ce que nous voyons, sentons, pensons, etc. - est une extension, une manifestation de cette liberté. Y compris notre apparente absence de liberté.
Bref, il s'agit de re-connaître que la conscience est le Seigneur car, comme lui, elle est omnisciente, omniprésente et omnipotente.
La pensée de la Reconnaissance s'attache à démontrer que notre conscience possède ces attributs, en se fondant sur l'expérience commune et la raison.
 
 


13:00 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra |  Facebook |