20/10/2005

Le vin est-il Dieu ?

Dans les philosophies de l'Inde, en général, on entend dire que l'ignorance (a-jnâna) est la cause du samsâra. Le samsâra, c'est le cycle des renaissances et des morts, dans lequel on transmigre depuis des temps sans commencement. C'est le devenir foncièrement douloureux dénoncé par le Bouddha.
 
Mais qu'est-ce que l'ignorance ? Et l'ignorance de quoi ? La réponse de la philosophie du shivaïsme du Cachemire est originale. Le samsâra, c'est être égaré (mohita) par les dieux. Qui sont les dieux ? Les organes de notre corps (oeil, etc.) et nos facultés mentales. Plus la plus grande déesse, la déesse suprême : la conscience. Et nous-mêmes sommes le grand dieu, le Seigneur suprême. Mais, faute de savoir cela, faute de le reconnaître ou de le connaître pleinement, nous sommes pour ainsi dire les victimes de nos propres pouvoirs, de notre puissance infinie, c'est-à-dire de notre liberté. Tout ce que nous vivons est notre libre création, d'instant en instant. Mais, faute de le reconnaître, cette rêverie tourne au cauchemard. Nous nous identifions au produit de notre imagination, tel un peintre effrayé par ses propres toiles.
 
Cette peur, cette crainte (shankâ) sont omniprésentes dans notre vie. Transmigrer, dit Kshemarâja, c'est errer, hanté par des doutes sans fin engendrés par les enseignements religieux, eux mêmes engendrés par la peur. Ainsi, la crainte nourri la crainte, et les aveugles guident les aveugles. Les enseignements religieux, en Inde mais aussi ailleurs, sous des formes certes différentes, divisent l'Etre en pur et impur, bon et mauvais, entre ce qui est à adopter et ce qui est à rejeter. Autrement dit, le shivaïsme du Cachemire critique la religion établie et sa fonction sociale. Ayant son origine dans l'ignorance, elle ne peut que la perpétuer. Cette critique sociale est aussi une critique des hiérarchies.
 
C'est pourquoi, les adeptes du shivaïsme du Cachemire utilisaient l'alcool dans leur pratiques. L'inhibition est ce qui nous retient dans l'aliénation, dans la rigidité et l'étroitesse d'esprit. L'alcool désinhibe, temporairement. Il favorise une percée à travers les nuées de la peur.
 
Je me souviens avoir assisté à un rituel dédié à Bhairava sous sa forme juvénile (Bhairava est la forme terrible de Shiva, à l'origine des enseignements non-dualistes) à Bénares. Une des conditions pour y assister était de boire au moin trois coupelles de whisky. Les adeptes aspergeaient généreusement le sol de vodka, ainsi que les ingrédients à offrir (oeuf, poisson, poulet, grains, et une fleur d'ibiscus rouge symbolisant le sang menstruel). Inutile de préciser que toutes ces choses sont plus qu'impures aux yeux des brahmanes orthodoxes. D'ailleurs, je me souviens qu'un jeune brahmane cachemirien (!) refusa poliment de boire de l'alcool, ainsi qu'un juif assez pratiquant. Ceci dit, les chrétiens boivent (censément) du vin à chaque messe...
 
Les tantras réputés révélés par Bhairava sont clairs : l'alcool est Bhairava en personne. On trouve de nombreuses précisions sur les manière de préparer différentes variétés de vins. Et Abhinavagupta, sans doute le plus grand maître du shivaïsme du Cachemire, est dépeint par l'un de ses disciples, enseignant au millieu des vignes de la vallée du Cachemire...
 
Ceci dit, je n'aime pas l'alcool. Et une dernière chose : l'alcool a été remplacé à partir du XIIème siècle par le cannabis. D'où l'image d'Epinale du sâdhu fumant son chilum...

22:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, alcool, dualite |  Facebook |