06/06/2006

Etre ou agir : faut-il vraiment choisir ?

En général, la spiritualité nous somme de choisir entre l'action et la contemplation, entre l'engagement et le retrait. Et, si nous choisissons d'agir, il faut alors renoncer à l'ego, pour agir sans désir, à l'image de Krishna.

De même, certains veulent éliminer toute activité, tout mouvement. Faire de nos océans tumultueux des mers d'huile, tel est le but du yoga (de Patanjali). N'être qu'un pur témoin face aux sensations, tel est le but du Sâmkhya. Pour le Védânta également toute activité, fut-elle sacrée, n'est que perpétuation de l'Ignorance.

Le Tantrisme, quant à lui, voit dans ce dilemme le pilier de la dualité, le noeud qui nous retient dans les limites de l'ego ordinaire, dans ce moi qui n'est qu'une croute, un reliquat du vrai moi.

Autrement dit, agir en ignorant l'Etre, la pure conscience, c'est certes être lié. Mais reposer dans la pure conscience en croyant que l'activité - mentale ou physique - est une entrave à abandonner, c'est aussi être lié. Toutes les variétés de Tantrisme s'accordent sur ce point. Il y a donc deux formes de finitude, celle de celui qui médite et celle de celui qui ne médite pas : 

"1. La liberté ne se manifeste pas mais il y a pure conscience. C'est le cas d'un sujet doué de conscience qui s'imagine à tort qu'il perd sa plénitude (s'il agit). 2. Ou encore la liberté demeure mais la conscience éclairée fait défaut quand on imagine un Soi là où il n'est pas, à savoir dans le corps et les autres attributs.

Comme dit (Utpaladeva) dans les Stances sur la re-connaissance (de soi) comme étant le Seigneur :

La perte de la liberté pour la conscience et aussi la perte de la conscience pour la liberté, voici l'impureté de finitude qui, sous ces deux variétés, cache notre propre essence." (Shivasûtravimarshinî I, 2, trad. L. Silburn).

Les adeptes de la Grande Perfection (Dzogchen) appellent cela "perdre la Vue dans l'Activité" et "perdre l'Activité dans la Vue".

 

 

10:34 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : pratyabhijna, karma, yoga, jnana, atma, tantra, tantrisme |  Facebook |

22/03/2006

Que signifie l'expérience du sommeil profond ?

Le Soi, notre vraie nature, n'est pas un objet connaissable comme cette table, et pourtant il n'est pas inconnaissable. Les choses que l'on peut connaître ne constituent pas la vraie connaissance. La vraie connaissance, c'est connaître ce par quoi tout est connu, et que l'on peut appeler "conscience" (cit) ou "connaissance" (jnâna). Elle est Manifestation, Existence et Lumière, car tout brille dans sa Lumière, tout apparaît et disparaît dans son Apparence. Elle est l'être de ce qui est, et aussi l'être de ce qui n'est pas. Alors que la table n'existe que dans et par l'acte de conscience qui l'illumine, la conscience est connue elle-même par elle-même, comme une lampe. Ce qui nous empêche de la reconnaître dans sa pureté, c'est notre tendance à objectiver, à réifier : nous sommes habitués depuis si longtemps à ne voir que les reflets ! La conscience est le miroir, ce vaste espace sans limite dans lequel nous voyons, espérons et craignons. Elle voit les choses et les pensées, elle est le Témoin. Tout ce qui peut être connu sur le mode du "cela" - tout ce qui peut-être objectivé - n'est pas la conscience. Pour l'appréhender, il suffit donc d'écarter les choses, les objets.

Mais alors, objecte (!) le jeune Ashtavakra au sage roi Janaka, dans le chapitre XVI de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ : "S'il suffit, Ô roi, de ce retrait de l'esprit dont tu as parlé pour que se manifeste la suprême conscience, celle-ci doit aussi bien être révélée dans le sommeil profond [et l'évanouissement et tous les "blancs mentaux"] car l'esprit s'est alors détourné des objets. Dès lors, à quoi bon utiliser d'autres moyens ? Le sommeil, à lui tout seul, permettra d'atteindre le but !"

Le roi répond, en substance, que dans le sommeil profond, sans rêve, le Soi reste obnubilé par l'inconscience, qui est comme l'objet le plus subtil.Cette hébétude est, en effet, encore une forme d'objet, c'est le "rien" qui forme la toile de fond de toutes les autres expériences. C'est une épure de l'objectivité. La pure Manifestation indivise qu'est la conscience commence par se nier elle-même avant de se prendre pour "ce corps face à cette table". L'insconcience, ce voile de torpeur, est le résultat de cet oubli de la plénitude. Cette absence est le prélude nécessaire à la Manifestation divisée et fragmenté. Cet état de vide est un état et un objet connu. On s'en souvient en disant "j'étais inconscient". C'est un objet, une chose, une construction, alors que la conscience ne peut jamais être appréhendée ainsi. Elle est "ce qui connait" cette absence, cette insconscience. Croire que la conscience disparaît réellement lors du sommeil profond est une illusion. Habitués que nous sommes à nous identifier aux sensations, aux pensées et aux objets limités, nous coryons que nous disparaissons lorsqu'ils disparaissent ! En réalité, ils se fondent dans la conscience, en nous, dans l'être pur, qui est l'acte de percevoir. Les objets perçus apparaissent et disparaissent, mais la perception elle-même ne disparait jamais, tout comme l'océan ne disparait pas lorsqu'une vague se résorbe en lui !

La conscience, notre vraie nature, n'est donc ni le sommeil profond ni aucun autre état, mais "ce qui perçoit" ces état changeants. Voilà pourquoi elle est immortelle. Elle est le Souverain Bien : tout ce qu'on peut désirer n'est en effet qu'un fragment de sa Manifestation. Elle est absence de peur, car tout ce que je perçois, c'est moi, pure Manifestation. La mort, la souffrance, gains et pertes n'existent qu'en moi. Voir cela, voir ce qui voit, c'est voir tout ce qu'il y a à voir, et la souffrance s'en trouve transfigurée. Comme un drame. La souffrance est toujours là mais, éclairée à la lumière de l'Eternelle, elle change de visage.

Cette pure conscience est accessible entre deux pensées, entre veille et sommeil, au moment où l'on éternue, où l'on est surpris, perdu, endormis, réveillé, choqué, contrarié, paralysé, stupéfait, etc. On peut cultiver ces "samâdhi furtifs", ces moments atemporels pour nourrir les autres moments. Peu à peu, cet émerveillement imprègne tout, le plaisir comme la souffrance, la légèreté comme la lourdeur.

Ou bien, on peut simplement "retourner" l'attention vers soi, dans un acte de pure conscience de soi. Dire "je". "Je", et non pas "je suis la conscience, je ne suis pas le corps". "Je" est le mantra ultime. Un "je" sans contraires, sans ennemis, un "je" qui n'est ni ceci ni cela, mais qui embrasse tout en lui, sans divisions, mais sans exclure non plus les formes infiniement variées. L'énoncer doucement, de manière vivante, c'est se reconnaître comme Seigneur, dit la Reconnaissance. Enoncez-le et il s'enoncera tout seul, comme une sorte d'extase permanente à l'arrière-plan de toutes les autres pensées et paroles.

 

 

11:28 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : pratyabhijna, soi, atma |  Facebook |