25/01/2006

Peut-on vivre sans fables ?

Un ouvrage d'Eric Baret vient de paraître, aux éditions "Almora". Il se propose d'y présenter "le yoga du Shivaïsme cachemirien", tel qu'il fut transmi par feu Jean Klein.

 

C'est un beau livre, illustré de photos parfois magnifiques. L'approche corporelle y est suggérée en grands détails, à travers diverses rubriques, sur l'alimentation, la sexualité, l'assise ou la respiration. Cette écoute du corps tactile sans référence est une belle invitation à l'exploration - poétique - de l'inépuisable richesse du ressenti. Cette approche est indiquée par plusieurs stances du Vijnâna Bhairava Tantra, et c'est le génie de Jean Klein d'avoir su nous en montrer l'étendue, bien que la filiation cachemirienne qu'il revendique me semble peu crédible.

 

En revanche, je suis surpris de lire des propos sans nuances, tel que : "Le raisonnement, la pensée, l'intention ne procurent que des certitudes illusoires..." (p. 54).

 

De part en part de leur enseignement, Jean Klein et Eric Baret semblent, en effet, valoriser uniquement la perception, le "ressenti", en excluant le concept, le "pensé".

Pourtant, il est clair qu'une telle dévalorisation de la raison est absente de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) formulée par Utpaladeva et Abhinavagupta. Non seulement cette dévalorisation en est absente, mais encore le raisonnement (tarka) est la partie suprême du yoga à six membres (et non huit) des tantras shivaïtes. Selon Abhinavagupta, le raisonnement, bien exercé, procure une certitude inébranlable (dridhanishcaya). Cette certitude est une pensée (vikalpa) en harmonie avec la conscience au-delà de toute pensée articulée, qui est Parole (vâk) et source de toutes les pensées. La pensée procure ainsi un véritable accomplissement, en forme de pensée (vikalpâtmikasiddhi). Celui qui a acquit cette certitude, peut à son tour la communiquer à autrui à l'aide de raisonnements. Cette voie est celle du "raffinement des représentations" (vikalpasamskâra) présentée dans le chapitre IV du Tantrâloka, que chacun peut lire en français.

 

Mais s'il en est ainsi, d'où vient ce dualisme entre pensée et perception professé par Eric Baret ? Sa source principale, dans l'histoire de la pensée en Inde, ce sont les philosophes bouddhistes Dingnâga et Dharmakîrti. En effet, ils défendent la thèse selon laquelle la connaissance a deux sources : la perception et le raisonnement. Seule la perception donne accès au Réel ; le raisonnement, quand à lui, construit des concepts sans aucun rapport avec le Réel. C'est la thèse de la "distinction radicale des [deux] moyens de connaissance" (pramâna-vyavasthâ-vâda). Elle s'oppose à la thèse brâhmanique de "la coalescence des deux moyens de connaissance" (pramâna-samplava-vâda). Selon cette philosophie, dite du Nyâya, le premier instant de la perception d'une table n'est qu'une connaissance encore confuse de la table. De même, selon une autre philosophie brahmanique - la Mîmâmsâ - le premier instant de la perception de la table contient confusément le jugement verbal "C'est une table". En d'autres termes, il n'y a pas de rupture entre les deux sortes de connaissance, mais plutôt un seul et même mouvement de clarification. Or, c'est de cette dernière thèse dont s'inspire le shivaïsme du Cachemire, et non de celle des Bouddhistes ! Pour Utpaladeva et Abhinavagupta, en effet, la pensée n'est que l'explicitation de la perception du premier instant. Et toute perception est en réalité un raisonnement, même si celui-ci est trop rapide pour qu'on puisse en avoir conscience, "comme lorsqu'une aiguille transperce cent feuilles collées ensemble". Il n'y a entre ces deux formes de connaissance qu'une différence de degré, et non pas de nature. De même, l'action n'est que le prolongement de la connaissance.

 

Autrement dit, non seulement M. Baret fait dire à Abhinavagupta quelque chose qu'il ne dit pas, mais en plus il lui fait professer la thèse qu'Abhinavagupta réfute !

 

Pourquoi opposer ainsi pensée et perception, dans un enseignement qui se veut pourtant "libre" de tout dualisme du type corps-esprit ? Si le tantrisme intègre les émotions et les sensations dans sa démarche spirituelle, pourquoi donc n'intégrerait-il pas également la pensée ? Abhinavagupta me semble plus tolérant et ouvert à toutes les approches possibles, à l'image du Vijnâna Bhairava Tantra.

 

En outre, il est regrettable que l'auteur ne cite jamais les sources ni les traducteurs des extraits des textes sanskrits ou arabes invoqués pourtant à chaque instant, ainsi que d'autres inexactitudes sur les doctrines du shivaïsme du Cachemire. D'ailleurs, Eric Baret semble en avoir eu conscience, lorsqu'il se démarque, avec un certain mépris, des savants, des traducteurs et autres "universitaires". Il laisse à d'autres ce genre de travail "anecdotique", pour ne se consacrer qu'à "l'essentiel".

 

Enfin, on peut se demander de quels textes du corpus cachemirien M. Baret tire les idées selon lequelles il ne faut pas manger avant midi, manger des céréales crues trempées dans l'eau, etc. Bien sûr, chacun à le droit d'interpréter ces textes à sa guise. Mais alors, ayons l'honnêteté de le reconnaître. Être un adepte enseignant le shivaïsme du Cachemire, ou bien s'inspirer de ses textes (quand ils sont traduits): il faut choisir. Ces deux attitudes ne sont peut-être pas également gratifiantes en apparence, mais pourquoi s'embarrasser de ce genre de détail "anecdotique", au lieu de se consacrer enfin à "l'essentiel", c'est-à-dire au dialogue avec les autres, fut-ce à travers leurs oeuvres ?

PS du 1 er décembre 2008 : suite à plusieurs réactions de lecteurs, je tiens à préciser que malgré ces critiques assez franches, le "yoga du Cachemire" est incontestablement d'une immense richesse. Il n'est donc pas concerné par ces remarques. Je trouve seulement qu'il est dommage qu'Eric Baret n'exprime pas à l'égard de la philosophie - dont celle d'Abhinavagupta - une opinion légèrement plus nuancée. Le yoga du Cachemire me paraît profondément fidèle à Abhinavagupta. Par contre, je ne comprend pas pourquoi il faudrait exclure la philosophie - et donc la philosophie de la Reconnaissance. L'écho des paroles insondables d'Eric baret n'y perdrait aucune profondeur. La perception est un discours. La pensée est un ressenti.

17:45 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : yoga, cachemire, almora, eric baret, jean klein |  Facebook |