25/02/2010

Abhinavagupta - La Liberté de la conscience

abhinavagupta ft

 

Durant l'Âge d'or de l'Inde, le Cachemire fut le coeur vivant
du Tantra, ce vaste mouvement qui cherche à réconcilier
spiritualité et sensualité.
Ce livre est une introduction à l'enseignement du génie
le plus fulgurant du Tantra, Abhinavagupta (Xe siècle).
Il nous fait voir dans l’existence humaine le jeu de l’absolu
jouant à s’oublier dans les choses de ce monde pour ensuite
mieux s’y reconnaître. Abhinavagupta se donne corps et âme
à cette reconnaissance du Soi divin à travers les joies et les
misères de la vie quotidienne, partageant son expérience
paradoxale avec rigueur et vigueur, en mélangeant des registres
que l’Occident oppose. Chez lui, l’expérience et la théorie,
l’intellect et la vie, l’art et l’ascèse, la philosophie et la religion
se conjuguent pour réveiller la conscience libre depuis toujours,
mais assoupie dans ses habitudes mécaniques. Sa métaphysique
s’enracine toujours dans l’expérience. Maître de la parole,
Abhinavagupta n’oublie jamais de s’abreuver à la Source.
Sans moralisme, Abhinavagupta esquisse, au fil des extraits
présentés dans ce livre, une véritable voie d’exploration et de
célébration de la liberté. Loin de tout formalisme religieux ou
conceptuel, il joue de tous les registres du savoir disponible
en son temps pour s’émerveiller et entraîner son lecteur.
Cette oeuvre intéressera le chercheur d’aujourd’hui par sa
dimension universelle et pratique. Sans exotisme, sans
dogmatisme, elle va droit à l’essentiel. Chaque extrait proposé
veut être une ouverture possible vers l’essence de notre être.

Sur Amazon

Chez Almora

24/01/2007

Le Soi ne peut être capturé à coup d'efforts

Ô intellect !  L'époux parti est revenu : ne le délaisse pas ! L'oubli est oublié, notre vraie nature est trouvée ! 150

Lama3

 

Puisque le "je" - mon Soi - est Lumière directement et spontanément présente, sans interruption, immuable, comment pourrais-je être distrait de lui ? 151

 

Je suis présent une fois pour toutes. Je ne "deviendrais" jamais. Je n'ai jamais "été". Voilà pourquoi je suis "toujours" ! Je suis le Seigneur, identique au monde, toujours parfaitement apparent. Je suis Shiva, naturellement pur, sans rien à accomplir. 152

 

Je suis Shiva, fait de l'Apparence qui est le Soi, vide de toute inconscience, qui fait apparaître l'action, le temps et la durée, dépourvu de la dualité contenant-contenu. 153

 

Tout apparaît en moi qui suis, à cet instant même, apparent. Mon essence - le Soi, essence des objets, évident, ne peut jamais devenir un objet. 154

 

[Je n'arrive pas à traduire le 155]

 

Je suis en cet instant complètement affranchis du désir d'atteindre cette merveille bariolée au teintes variées, cette Lumière dépourvue des apparences du "début" et de la "fin". L'être avisé qui voit cela, est délivré en ce corps même ! 156

 

Ce Soi ne peut être appréhendé même par des centaines de raisonnements. Il est conscience toujours prouvée/accomplie/présente. On ne peut le capturer dans les filets des méthodes. Or, je suis Apparence, et non pas quelque chose qui apparait ! 157

 

Le seul maître (gourou) capable d'évéiller au Soi est Shiva lui-même. C'est lui qui apparait avec un corps sous la forme du maître et du disciple. 158

 

Je prend conscience de l'Apparence. Tout n'existe qu'en moi, à partir de moi. Ce "je" est le "je" absolu, dit-on. 159

 

Le bleu, le plaisir, etc. apparaissent scindés en temps et lieux distincts. C'est l'objectivité qui est (ainsi) déterminée, jamais le sujet. 160

 

Il apparait comme pur Apparaître, présent avant tout autre chose. Il est pur et simple acte d'apparaître. Il est donc l'Être primordial. 161

 

La liberté de la conscience (Samvitsvâtantrya), Pandit Râmeshvar Jhâ.

06/01/2007

Doit-on devenir ce que l'on est ?

Contenir, être contenu, grandeur et petitesse, éloignement et proximité n'apparaissent que dans la présence que je suis. 119

 

FemmeGandhara

 

Ce qui est à faire et ce qui est fait, ce qui est à venir et ce qui est passé, le présent et l'activité, la connaissance et l'ignorance apparaissent  toutes en moi. 120

 

Quand je deviens sujet connaissant, la vision est alors imparfaite et je parais diminué. Et je suis aussi la vision parfaite, je suis éternel, je suis celui qui fais apparaître l'apparition et la disparition (des choses). 121

 

De fait, cette condition est expérimentée de bien des manières ! Cette gloire se fait visible même dans le corps. "Le souffle suspendu, l'activité apaisée", (dit-on). Mais notre Soi est partout et toujours identique ! 122

 

Notre Soi est apparant en tant que Soi de tout. Il apparait directement en cet instant même, (car) sa forme est unique. Il ne gagne ni ne perd rien en étant apparent sous telle ou telle (forme). Ce dieu qui embrasse (toutes les formes) est immuable en lui-même. 123

 

Je suis l'essence qui est notre Soi, dont la forme unique ne dévie jamais. Je me manifeste, me divertissant à travers la connaissance et l'action. Rien n'est séparé de moi, ni ce qui a été, ni ce qui sera. 124

 

Rien ne peut apparaître séparé de ce qui est trés pur et (donc) capable d'accueillir (des formes, à la façon d'un miroir limpide). Directement apparent, limpide, absolument libre, je suis celui qui fait apparaître le monde. Celui qui se méprend sur le Soi devient identique à moi/ avec mon Soi quand s'élève la conscience qui est ressaisissement de soi. Le Seigneur tout-puissant présent en ce corps se révèle (ainsi) à moi totalement ou partiellement (seulement). 125

 

Les vagues des pensées et des sensations (vimarsha) brillent éternellement dans l'océan de la conscience. Elles sont remémorations de ma propre souveraineté présente sous toutes ces formes. 126

 

La prolifération des objets des sens en forme de mots et de choses apparaît à l'intérieur et à l'extérieur. Elle surgit tout entière de notre Soi et se dissoud en notre Soi. Voyant cela, je suis heureux ! 127

 

Toujours, avant tout ce qui apparaît en ce moment, "je suis". Je suis celui qui fait apparaître (les choses), je suis celui qui les fait voir. Avant cela, je suis celui qui expérimente leur absence. 128

 

Il est toujours serein, limpide, accompli et inconditionné. Comment pourrais-je le produire à nouveau par une activité ? 129

 

La souillure, le conditionnement : comment et pour qui adviendraient-elles ? Car je suis impartial, toujours indivis, limpide, identique à tout. 130

 

Comment ces phénomènes pourraient-ils cacher mon état naturel ? Car tous, depuis Shiva (jusqu'à l'élément "Terre") surgissent de moi seul. 131

 

"Je suis". Que pourrais-je le devenir ? Etant (déjà existant), je ne le deviens pas. Celui qui, déjà existant, devient "existant", pour lui absolument tout s'effondre en ce monde ! 132

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

03/01/2007

Qu'est-ce qu'un exorcisme ?

De même que l'Eglise entend chasser le démon des âmes, de même les exercices proposés par Douglas Harding ont pour but de nous libérer de l'idée que nous sommes dans un corps qui est dans le monde. L'exercice principal est celui du doigt, lequel semble dire : "Arrière, ô tête ! Retourne là où tu as toujours été !". "Là-bas", c'est-à-dire dans les miroirs et autres surfaces réflechissantes, ainsi que dans le regard d'autrui. Ici, au-dessus des épaules, n'y a t-il pas qu'un espace limpide et clair qui englobe ce corps et ce monde ? Le doigt devient ainsi un véritable scalpel, un sceptre pour exorciser l'idée fausse que nous nous faisons de nous-mêmes.

Mais les aveugles ? Eh bien, les aveugles ne sont nullement exclus de ce Grand Exorcisme, bien au contraire. Il existe une version yeux-fermés de l'exercice du doigt. En voici une version pour les anglophones, inspirée par l'enseignement de Nisargadatta Maharaj.

Visions1

 

13/12/2006

Qui suis-je ?

Quand c'est le Soi seul qui apparait lui-même sous toutes les formes, que reste t-il à atteindre ? que faudrait-il  ensuite rejetter ? 51

La Terre, l'Eau, le Feu, l'Air et l'Espace : voilà l'objectivité qui apparaît de cinq façons. Je suis le sixième élement, Shiva. 52

 

Je me contente de ce que je possède naturellement. Je n'espère ni la disparition de l'irréel, ni la réalisation du réel. Ma forme naturelle, originelle, n'est ni réelle ni irréelle. C'est en elle que viennent mourrir les vagues des constructions imaginaires. 53

 

Le propre Soi du délivré est Shiva, non forgé par l'imagination, limpide, débordant de toutes choses. Même une fois libéré, il est sans aucun doute Shiva lui-même. 54

 

Mes Puissances (shakti) brillent de manière variée, encore et encore ! Océan de nectar, je ne suis pas affecté par les vagues qui émanent du Soi ! 55

 

MiroirCristal2

 

C'est cette Vibration et elle seule qui se manifeste comme essence de toutes choses pour celui dont l'essence est une nuée de félicité et de conscience toujours frémissante ! 56

 

Celui qui connait sa forme naturelle, source des choses et de leur disparition, celui-là se réjouit de tout lorsqu'il perçoit l'univers absorbé en lui-même. 57

 

Quand la forme lumineuse inextinguible et toujours pleine, le Soi, le "je", apparait en moi sous la forme du "cela", alors (seulement) le Tout apparait visible. 58

 

Je suis présent avant toutes choses, car je fais apparaître tout ce qui apparaît distinctement à l'extérieur ou dans l'esprit. 59

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jha.

 

 

04/12/2006

Peut-on mesurer l'Eveil ?

Il me semble que l'Eveil est la reconnaissance de soi, Ici. "Je suis je". Cette ouverture est infinie en étendue et en richesse. En effet, l'Eveil s'accompagne de l'intuition que l'on sait tout, que l'on est tout et, surtout, que tout est bien, au-delà de tout pourquoi et de tout comment.

A première vue, moi seul puis savourer cet espace dans lequel je baigne comme "de l'eau versée dans de l'eau". Cela ne pose d'ailleurs guère de problème, car il reste possible de le communiquer et de le partager, puisque la conscience est toujours présente, comme l'espace pour les corps. C'est même, peut-on dire, la chose la plus aisée à partager. La plus intime et la plus commune à la fois.

Ceci étant, je me suis toujours demandé s'il était possible d'objectiver - de rendre visible - les effets de l'Eveil, et des différentes sortes d'états qui l'accompagnent ou en découlent. Des textes vénérables, comme le Yogavâsishtha, affirment qu'il est impossible de reconnaître depuis l'extérieur cet état de "fraîcheur intime" (antahshîtatva). Autrement dit, tous les symptômes peuvent être imités par d'habiles comédiens ou des charismatiques. Par contre, leur absence ne prouve rien. Tout cela me semble fort prudent : il ne saurait être question d'une sorte de "championnat de l'Eveil". Néanmoins, la curiosité n'est pas toujours un vilain défaut. Aussi serais-je intéressé d'avoir votre avis sur ce petit document, diffusé sur Youtube, et qui montre Ken Wilber (voir lien à droite) se livrant à quelques expériences de corrélation entre des états de conscience et des figures apparaissant sur un écran d'EEG (électro-encéphalo-gramme). 

Ce qui surprend ici, c'est l'apparente aisance et la soudaineté (quelques secondes) avec laquelle il semble faire disparaître son activité cérébrale. Alors, est-ce une corrélation significative ? ou bien une énième pirouette de la divine Mâyâ ?

BuddhaPada

 

14:23 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : meditation, ken wilber, eveil, carottes |  Facebook |

08/11/2006

"Je" est-il le Soi absolu ou juste une entité psychique ?

Pour moi, me recueillir sur le "je" est la "pratique" la plus sublime. C'est sans doute une pratique, car elle peut être répétée jusqu'à ce que cette Présence soit reconnue dans sa permanence, jusque dans les activités les plus banales, jusque dans la maladie, la souffrance et la déchéance physique.

Elle est bien difficile à décrire, pourtant ! Trop proche, trop simple, trop facile. Les seuls obstacles à cette écoute sont les préjugés sur ce que nous croyons être. D'où l'importance de la réflexion, réflexion qui est rapidement dépassée et consummée dans le "je", un peu comme une allumette dans le feu qu'elle a servi à allumer.

On ne peut pas le prouver. Mais il suffit, pour l'éprouver, d'énoncer mentalement "je". En fait, le mental ne peut pas dire "je". Dès que l'on énonce ce mantra, en effet, le mental est attiré comme un aimant vers sa source et s'y dissoud sans tarder. Cette présence résonne alors comme une basse continue, constante à l'arrière-plan de toute expérience. En réalité, elle a toujours été présente. Mais comme le montre l'expérience, ce qui est toujours présent disparait de la conscience mentale, comme un ciel que l'on ne voit plus à force de le voir. Le mental ne peut saisir que la nouveauté et les variations. D'un point de vue darwinien, c'est là sa fonction : avertir l'individu de tout changement pouvant constituer une menace, trier et simplifier pour économiser de l'énergie. Mais le prix à payer pour cette survie de l'individu et de son espèce est l'oubli du Soi véritable, qui est cette présence ininterrompue.

En disant "je", on ne pense à rien. Il y a purement et simplement identité du sujet et de l'objet, par une simple conversion de soi vers soi. On ne crée aucun nouvel objet, mais l'on s'éveille plutôt à ce qui a toujours été là, à quoi nous avions toujours été absents.

Cette présence à la Présence est suffisante pour purifier ce qui doit et ce qui peut l'être. Contrairement à d'autres, je ne crois pas que l'on puisse totalement s'affranchir de l'ego, du mental, dès cette vie. Je peux savoir que je ne suis pas tout cela. Mais, comme le corps n'est que l'autre face de l'ego, l'ego est présent tant qu'il y a un corps. D'ailleurs, cet égoisme naturel n'est pas nécessairement un mal. Il est une étape nécessaire au contraire. Sans lui, il n'y aurait ni individualité ni liberté. Une conscience pure ne vit rien, si elle vit tout. A quoi pourrait bien ressembler l'expérience d'une conscience qui connaîtrait toutes les choses en leurs détails, sous tous les rapports, sans jamais s'identifier un tant soit peu à aucune ? Ne serait-ce pas de l'inconscience ?

Mais il est vrai que ce "je suis untel" qu'est l'ego doit être dépassé vers le "je" pur, immense et ainsi inclusif et de l'ego et de tout. Quoi qu'il en soit des interprétations sur la possibilité de tel ou tel idéal spirituel, en effet, l'essentiel demeure le "je". On peut trés bien s'en contenter. C'est même recommandé. Cette pratique n'implique pas d'être croyant, ni athée. C'est un peu des deux, comme on voudra. Je ne crois pas que ce soit essentiel, comme le montre l'existence de véritables spiritualités athées, le bouddhisme en est l'exemple principal.

Le "je" est l'absolu. Non pas, peut-être, "je suis l'absolu", mais "je suis" est l'absolu. D'ailleurs, dans la tradition judéo-chrétienne, "je suis" est le nom secret de Dieu, Iahvé. Quand Jésus affirme : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie", ne doit-on pas comprendre "Le "je suis" est la Voie, la Vérité et la Vie" ?

La Reconnaissance - le shivaïsme du Cahemire - ne dit pas autre chose : "Le sujet connaissant est cet état de la conscience qu'exprime la pensée 'je suis', indépendamment de toute référence aux moyens (associés au) connaissable, etc." Le commentaire explique que l'acte de conscience "je suis" est prise de conscience globale - "je" en sa plénitude (Tantrâloka, 125b, trad. A. padoux). C'est la connaissance même par laquelle Dieu se connait lui-même. C'est donc la connaissance parfaite. Pourtant, elle ne se compare à rien, puisqu'il n'y a rien d'autre. Ce n'est pas "je suis tout", ou "je suis Dieu" mais, simplement, "je".

Ramana Maharshi dit "Je suis je", souvent traduit en anglais par "I-I". Mais laissons la parole à ce sage incomparable :

"Quand on s'interroge mentalement 'Qui suis-je', le "je (suis untel)" se dissoud quand on atteint le Coeur. Au même instant, la Réalité se manifeste (litt. "brille") comme "je suis je". Bien qu'il apparaisse ainsi (comme s'il était une chose nouvellement produite), ce n'est pas le "je" artificiel,  mais l'Être parfait, le Soi absolu". (Ulladu Narpadu, 30).

"D'où surgit ce "je" ? Cherchez en vous-mêmes ! Alors, ce "je" disparait. Voilà ce qu'est la quête de la connaissance. Quand ce "je" disparait, apparait spontanément un "je suis je". Il est parfait (litt. "complet", pûrnam)." (Upadesa Undiyar, 17-20).

"Quand le 'je (suis untel)' disparait dans sa source, un 'je suis je' apparait de soi-même et sans interruption. C'est le Coeur, l'Être  Suprême infini." (Upadesa Saram, 20).

On ne peut guère être plus clair. Mais pour ceux qui douteraient encore que la pratique qui consiste à énoncer mentalement "je" est la voie royale vers le Soi, le Maharshi ajoute :

"Si vous trouvez la voie de l'investigation rationnelle trop ardue, vous pouvez répéter "je, je". Et cela vous conduira au même but. Il n'y a aucun mal à utiliser "je" comme mantra. Parmi les Noms de Dieu, c'est le premier." (Day by day with Bhagavan 8/5/46)

Et lorsqu'on lui demanda "Comment le Nom ("je") peut-il être un moyen de réalisation ?", il répondit : "Le Nom orriginel s'énonce sans trêve, de lui-même, sans effort de la part de l'individu. Le Nom est aham - "je". Quand il se manifeste il devient le "je" artificiel (l'ego, ahamkâra).  La répétition orale du Nom mène à la récitation mentale, qui se résorbe finalement dans la Vibration éternelle." (Talks, n°591)

 

RamanSourire2

 

 

 

22/10/2006

Et après ?

"...

On purifie son corps avec des jeûnes, et aprés ? On a des fils légitimes, et après ? On pratique la rétention du souffle, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

L'ennemi est vaincu dans la bataille, et après ? L'ami est favorisé, et après ? Les pouvoirs du yoga sont conquis, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On marche sur le eaux, et après ? On contrôle le souffle par la "respiration du vase", et après ? On soulève le mont Mérou dans la main, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On boit du poison comme du lait, et après ? On mange du feu comme du riz, et après ? On vole dans le ciel comme un oiseau, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

Les cinq éléments sont maîtrisés, et après ? De réelles blessures ne sont que rougeurs, et après ? Des pierres sont lancées par des mains invisibles, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On devient un empereur, et après ? On acquiert la suprématie d'Indra sur le autres dieux, et après ? On parvient à la toute-puissance de Shiva, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On obtient tout avec des formules magiques, et après ? On est transpercé sans dommage par des flèches, et après ? On connaît le sort par les astres, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

Le dard d'Eros est brisé, et après ? L'aiguillon de la colère est émoussé, et après ? L'étreinte du désir est repoussée, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

La présomption est repue, et après ? Plus rien sur la terre ne nous exalte, et après ? Les affres de l'envie ont disparu, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On conquiert le monde de Brahmâ, et après ? On contemple le monde de Vishnou, et après ? On commande dans le monde de Shiva, et après ?Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

Celui dans le coeur duquel ce saint dédain du non-Soi sourd constamment et pleinement devient un vase d'élection pour la perception directe du Soi que ne connaîtront pas ici-bas ceux qui s'égarent dans le tourbillon d'un univers illusoire."

 

Le saint dédain du non-Soi (Anâtma-shrî-vigarhanam), attribué à Shankara, extrait de Hymnes et chants Védantiques, traduits du sanskrit par René Allar, Editions Orientales, Paris, 1977 et republié dans Nirvâna, "Les cahier de l'Herne", sous la direction de François Chenet, Paris, 1993.

13:36 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : shankara, eveil, yoga, tantra |  Facebook |

21/10/2006

Quand atteint-on l'Eveil ?

Depuis longtemps, le bouddhisme est agité de débats sur les causes et les circonstances de l'Eveil. Dans le bouddhisme tardif, et dans le chan et le dzogchen en particulier, cette tension est au centre de l'enseignement.

Contre les rituels, les yogas et les techniques, le dzogchen ancien va droit à l'essentiel, droit à cet espace à partir duquel nous percevons les choses, espace transparent qui embrasse le samsâra comme le nirvâna.

Cependant, à partir du XIIème apparait une nouvelle forme de dzogchen basé sur un yoga visant le développement spontané de vision lumineuses à partir de la contemplation du ciel, du soleil ou de l'obscurité. Ces visions sont "spontanées" en ce sens qu'elle ne proviennent ni de l'imagination ni du mental, mais de notre nature de Bouddha inconditionnée. Au lieu donc de changer notre monde en changeant notre façon de voir ce monde, cette nouvelle méthode propose de changer notre monde pour changer notre façon de le voir : le spectacle de ces orbes colorées a, en lui-même, le pouvoir de dissoudre le mental, laissant l'espace transparent de notre nature de Bouddha briller de nouveau.

Au XIVème siècle Longchenpa, un maître dzogchen virtuose, tente une synthèse de la voie progressive (lamrim) et du dzogchen radical des origines, dans un texte disponible en anglais sur le net, le Grand Chariot (Shingta Chenpo).

Il y présente les thèmes traditionnels du catéchisme bouddhique : la souffrance, ses causes, les conséquences inéluctables des actes (karma) - avec moultes détails sur les différents enfers -, la compassion, la concentration, l'interdépendence des phénomènes, la vision pure, les rituels tantriques et les yogas intérieurs... jusqu'au chapitre X (sur un total de XIII), dans lequel il présente la perspective du dzogchen radical. Il invite alors le disciple à "passer le cap". Cette expression revient encore et encore sous sa plume. C'est qu'elle exprime la philosophie de Longchenpa dans cette oeuvre : l'on doit pratiquer méthodiquement les vertus jusqu'à un certain point - une sorte de seuil critique - à partir et au-delà duquel il n'y a plus, du point de vue du pratiquant, ni pratique ni progression. On monte un escalier, on arrive à une porte. Mais, une fois cette porte franchie, il n'y a jamais eu de porte. Autrement dit, il y a bien une voie et des efforts à fournir, il y a des conditions, jusqu'à ce que l'on parvienne à l'Inconditionné. Ce paradoxe est symbolisé dans l'Avatamsaka Soûtra par la "Tour des miracles de Vairocana". Vairocana est la personnification de notre nature de Bouddha. Un adepte exemplaire, Soudhana, parvient enfin, aprés d'innombrables épreuves et pratiques variées, jusqu'à cette tour. Vue de l'extérieur, elle semble avoir une certaine taille; elle est située quelque part dans l'univers, et on peut y parvenir au terme d'un long voyage. Mais, une fois que Soudhana franchit son seuil il découvre, émerveillé, que l'intérieur de la tour est infini, qu'il contient tout, y compris tous les endroits qu'il a parcouru jusque-là. Autrement dit, tant qu'on a pas atteint l'Eveil, cet Eveil apparaît comme un état localisé dans l'espace-temps, produit par des causes précises. Mais, dès que le cap de l'Eveil est franchi, tout a toujours été pur et parfait. C'est d'ailleurs logique, si l'on se souvient qu'un Bouddha est éternel : pour lui, passé, présent et futur sont contemporains. Dès lors, on peut supposer que le maître et les déités que l'adepte rencontre sur la Voie ne sont que la manifestation de son propre Eveil, situé pour lui dans le futur.

Dans la perspective de ce dzogchen progressif, le but de la pratique serait d'atteindre une "masse critique", suffisante pour que notre nature de Bouddha se réveille et poursuive d'elle-même la pratique, ce qui rend crédible la libération en une seule vie (normalement, selon le bouddhisme mahâyâna, il faut des millions de vies successives). L'adepte continue toutefois de pratiquer, du point de vue des autres tout au moins, afin de leur offrir, sans aucune volonté ni plan de sa part, un modèle de la Voie à suivre.

Je suggère que ce "cap" est franchi lorsque l'on retourne la flèche de son attention de 180°. On passe alors la Porte, et l'on voit que l'on a jamais été nullepart, mais plutôt que tout les lieux et tous les état ont toujours reposé en nous, en cet espace. Du point de vue de la troisième personne bien sûr, je suis une chose parmis les choses, contenue dans l'univers. Mais du point de vue de la première personne, c'est moi, en tant qu'espace-conscience, qui contient l'univers. "Misère du petit, grandeur du Grand" pourrait-on dire en paraphrasant Pascal.

Le "cap" est différent pour chacun, de même que la durée du voyage. Mais le but est le même : voir (et non pas croire, imaginer, penser ou visualiser) Qui je suis vraiment, voir cette Absence au-dessus des épaules, Absence qui accueille toutes les voies, spirituelles ou non.

Car l'essentiel est Ici. L'essentiel est attention à ce qui est, et non à ce qui devrait être. Juste une conversion du regard de la conscience vers elle-même, en un instant. Le Diable se cache dans les détails, dit-on. "Elémentaire..." dit Holmes. "Evident !" ajoute Ramana... Encore faut-il avoir l'humilité de se rendre à cette évidence ! Pour certains, cela peut durer fort longtemps à ce qu'il semble. Mais peu importe la durée et peu importes les quantités. Toute Voie, directe ou non, artificielle ou spontanée, est une manière dont l'Être éternel se découvre lui-même. Toute Voie se parcourt Ici, dans l'absence de tête au-dessus des épaules.

Le grand oiseau Garouda plane sans effort, depuis toujours, dans l'espace limpide. Car il est né dans l'azur. Cet espace est son oeuf, sa matrice et sa mère. Puisse t-il lui rendre hommage !

12:08 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : dzogchen, eveil, vision sans tete, longchenpa |  Facebook |

14/10/2006

Le dzogchen ancien : de la liberté à la tradition ?

En lisant le livre de Sogyal Rimpoché Le livre tibétain de la vie et de la mort, peut-être avez-vous entendu parlé du dzogchen, cette fabuleuse école de méditation, fondée sur l'idée d'une perfection naturelle de toutes choses. Selon cette tradition, riche d'une immense littérature encore largement inexplorée, il n'y a qu'une seule réalité. Mais, selon qu'on la voit telle qu'elle est ou que l'on se méprend sur elle, elle apparait comme parfaite (c'est le fameux nirvâna),ou bien, au contraire, essentiellement hostile et étrangère (le samsâra).

Cependant, cette tradition enveloppe en fait plusieurs courants distincts qui ont évolués sur un millénaire au moins. Entre le dzogchen des origines et celui que l'on pratique aujourd'hui, l'on ne s'étonnera donc pas de remarquer des contradictions, à l'instar de ce qui se passe pour le christiannisme (et sans pour autant adhérer aux affabulations d'un Dan Brown).

En effet, le dzogchen était, à l'origine, une sagesse radicale, fondée sur une critique du tantrisme bouddhique. Celui-ci affirme en principe (mais il y a d'importantes variations) que nous sommes en réalité parfaits, purs, bienheureux, éternels et omniscients. Simplement, cette perfection innée est actuellement voilée par les nuages des passions et d'une imagination qui nous échappe, un peu comme dans un rêve. La "voie des mantras" propose alors de purifier ces voiles pour retrouver ce potentiel infini, grâce à une discipline de tout l'être ("corps, parole, esprit"). Arrivé à un certain point de purification, le soleil de notre vraie nature perce à travers les nuages des passions, prend le relais de la pratique, et achève de disperser ces nuages. Mais, jusqu'à ce cap décisif, l'effort et une pratique systématique sont indispensables. Les fruits de cette entreprise apparaissent peu à peu, et s'accompagnent de signes de succès comme la clairvoyance ou l'invisibilité du corps.

Mais à partir du Xème siècle, des textes apparaissent qui déconstruisent ce système basé sur l'effort délibéré. Ils constituent, jusque vers le XIIème siècle, ce qu'il convient d'appeler le dzogchen ancien et radical. En particulier, il y a les "Cinq transmissions premières", les premiers textes dzogchen traduits au Tibet. La tradition comme les chercheurs contemporains s'accordent pour y voir la forme primitive du dzogchen. Afin de montrer en quoi ce dzogchen est "radical", voici quelque extraits de ces textes. Il en existe actuellement trois traductions anglaises : celle d'Eva Neumaier-Dargyay (ND), celle d'Adriano Clemente (AC) et, plus récente, celle de Keith Dowman (KD). Le tibétain est ici concis à l'extrême, ce qui explique les différences de traduction, divergences dont je ne livre qu'un seul exemple.

 

Dans le Grand Art (Tsal Chen, chap. 27 du Kunjé Gyalpo; ND: Great Lore; AC: Great Potency; KD: Radical Creativity) on peut lire ceci :

"Sur la voie erronée des extrémistes où l'on pense en termes de "moi" et de "mien", les naïfs entreprennent une démarche religieuse dans laquelle ils ne trouverons jamais l'occasion de comprendre qu'elle ne mène nulle part ! Comment pourrait-on trouver le Réel en le cherchant ?

Les instructions des maîtres pareils à des singes et privés de jugement sont perclues d'idées fausses..."(v. 5-6).

"privés de jugement" donne "who lacks valid cognition" (ND), "devoid of qualities" (AC) et "who lacks direct insight" (KD). Malgré ces différences d'interprétation, le sens est clair : on ne peut pas trouver ce qui est parfait à l'aide de techniques et de purifications ("preparation and technique" dit KD pour "idées fausses").

Bien que KD penche souvent du côté de la glose, sa traduction me paraît être la plus convaincante. De plus, elle suit de près le commentaire qui accompagne ces textes - bien qu'il soit sans doute postérieur de plusieurs siècles.

 

Le vol du Grand Garouda (Khyung Chen) reprend ce thème de "l'absence d'effort délibéré" (djyadrel) :

"Les anciens sages, obnubilés par la passion de l'effort, s'égarèrent dans les tourments du labeur acharné. L'omniscience - l'immersion dans l'état naturel - devient méditation artificielle lorsqu'elle est articulée" (9)

"Ceux qui, infecté par la maladie des passions, s'efforcent de les trancher, ont soif de progrès, tels des animaux courants aprés un mirage. Leur destination n'est qu'une utopie ! Même les Dix Terres (des bodhisattvas) voilent le plus pur des esprits." (11)

 

L'or extrait de sa gangue affirme quant à lui :

"L'entendement conditionné par les discours de la tradition - à savoir les "trois samâdhis, etc. - se conforme aux dogmes. Au regard de la transmission dépourvue d'effort délibéré, c'est là un travers, une illusion. Reposez-vous plutôt dans le bien-être naturel de la perfection sans rien à faire !" (9)

 

Enfin, le Vaste espace de Vajrasattva fait dire à ce dernier :

"La nature intangible qu'est le Réel innonde l'esprit quand cesse toute recherche. Mettre l'accent sur le comment et le pourquoi empêche son apparition naturelle." (7)

"Certains prennent l'Esprit d'Eveil (=la nature de l'esprit) pour une méthode subtile. Ils cherchent alors à l'isoler; ils s'attachent à vider la nature de l'esprit de l'enchaînnement des pensées. Parce qu'ils s'y efforcent, cette méditation n'est qu'un artifice." (13)

"Non ! Le Royaume du Bouddha ne peuvent être atteint par la recherche et l'effort délibéré. A l'instar de tous les objets, ce n'est pas "quelque chose". Ceux qui le cherchent ainsi sont comme un aveugle qui voudrait attraper le ciel !" (20)

"Le chemin de la purification qui s'élève peu à peu contredit le dharma de l'absence d'effort délibéré. A supposer qu'il existe un tel chemin, jamais son terme ne sera atteint, à l'image de l'espace." (21)

"Extérieur et intérieur ne font qu'un. L'extérieur est l'intérieur. Il n'existe donc nul "état profond" à percevoir." (30a)

Quant à la question des "signes de réussite spirituelle", il ajoute :

"Affranchie de toute image, homogène, la voie du yoga est comme l'empreinte d'un oiseau dans le ciel. En ce qui est incréé et non-né, où trouverait-on trace de son passage ?" 29

KD explique : "Le yogin ne laisse aucune trace de son accomplissement ou de la façon dont il s'est accomplit, ni doctrine ni dogme, ni signes ni indications." Le tantra poursuit :

"Chacune des innombrables techniques produit sa fleur. Mais la perfection est dépourvue de signes caractéristiques, c'est pourquoi elle n'a point de champ spécifique." (39)

 

Ce genre de propos va à l'encontre de la lettre de la plupart des tantras - bouddhistes et hindous - obsédés qu'ils sont de pouvoirs surnaturels et de merveilleux. Cette fascination pour la puissance et ce "règne de la quantité" comme eut dit Guénon, est le sujet de moqueries constantes dans le dzogchen ancien (voir The Supreme Source d'Adriano Clemente) comme dans les sagesses non-dualistes en général. Ces pouvoirs existent certes : mais ils existent déjà. Les rechercher à coups de millions de mantras est donc le comble du ridicule, à l'image de l'imbécile cherchant partout le collier qu'il porte sur lui. D'ailleurs ce collier, ces lunettes, n'est-ce pas l'Oeil Unique, le fameux "Troisième Oeil" par lequel nous voyons tous ? Combien avez-vous d'yeux, en ce moment ? Voyez-vous ces mots au travers de deux trous ? Ou bien n'apparaissent-ils pas plutôt dans un espace grand ouvert ?

 

Ces leçons du dzogchen ancien, le dzogchen "moderne" (j'entend par là le genre "nyinthig") les a largement oubliées. C'est que, s'il n'y a rien à "faire", s'il n'y a pas de temples à construire, de stoupas à financer, de rituels à mener, quels mobiles reste t-il pour mobiliser les foules ? S'il suffit de voir, par soi-même, ici et maintenant, et si la seule difficulté est de s'incliner devant cette évidence, qu'est-ce qui justifierait l'existence des églises et autres communautés ? Le bouddhisme, comme toutes les religions, a donc eut vite fait de s'incliner devant cette autre "évidence" que l'on nomme réalisme ou pragmatisme.

 

Mais nous, chers lecteurs, ne sommes nullement obligés de suivre cette voie-là. Je suggère que nous prenions plutôt celle de l'oiseau, ce chemin sans chemin sur lequel notre Absence nous attend patiemment...

12:43 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : dzogchen, eveil, yoga, vajrayana, tantra |  Facebook |

07/10/2006

L'Etre à la découverte de lui-même

Qui je suis vraiment est la solution à tous mes problèmes.

Où ça ? Dans les Himalayas ? Dans une cabine de retraite? Dans un esprit purifié par des années de "pratique"? Dans l'esprit parfaitement pur du maître? Dans l'au-delà? Dans l'Âme du Monde? Dans le coeur d'un enfant ? Non pas. Ici.

Quand ? Dans douze ans? Dans sept vies? Au prochain kalpa? Aprés une retraite de trois ans? Aprés avoir récité des millions de mantras ? Non Pas. Maintenant.

Voyons par vous-mêmes ! Ici et Maintenant : il suffit de retourner votre regard de 180° vers vous, vers Ici, vers Maintenant, vers cet Espace illimité, juste présent, tranquille, qui embrasse en sa simple majesté tous les "là-bas" et tous les "plus tard". Voyez-vous, cher lecteur, un poil de quoi que ce soit Ici ? Une forme ? Une couleur ? Une structure ? Sans faire appel à votre mémoire ou à votre imagination, pouvez vous dire "jusque là c'est moi, ensuite c'est dehors" ? Pouvez-vous VOIR une frontière entre l'intérieur et l'extérieur ?

 
Trimurti

Or, en l'absence de toute forme, comment peut-on parler de mort ? De vieillissement ? Peut-on mesurer le passage de ce qui n'a point de forme ? Dans cette ouverture, comment faire la différence entre un instant et une éternité ?

Vous me direz, cet espace est rempli. Rempli d'un tumulte. Soit. Mais vous laissez aller dans cet espace-conscience, sans repères ni soucis "comme un vieillard prenant le soleil" (dixit Longchenpa), cela n'a t-il pas pour effet de "mettre de l'huile" dans ce tumulte ? Ce n'est pas le mouvement en lui-même qui fait souffrir, mais l'idée que je suis une chose qui bouge, opposée à d'autres. Face à face. Alors que, de fait, nous sommes face à Absence de face. La Face qui ne périt jamais, dont parle le Coran.

Et puisqu'il n'y a nulle forme Ici et Maintenant, il n'y a donc aucune différence entre "vous" et "moi" Ici et Maintenant. En ce sens, vos problèmes sont les miens, et vice versa. Nous sommes un seul Être à milles yeux (des yeux uniques, notez bien), à mille bras, à mille jambes. Tous nos actes sont un seul Acte. Un seul Être - mille fenêtres sur Lui, sur soi, sur le Soi, sur la vacuité, la Nature de Bouddha. Toute expérience est le déploiement de l'Eveil. Hop ! Hop ! Hop !

Un jour, j'avais fait remarqué à Douglas Harding que nous ne sentons pas ce que sentent les autres. A quoi bon alors dire que nous sommes un seul Espace-conscience ? Il répondit : "Certes, certes. Voir Qui je suis vraiment ne permet sans doute pas de sentir ce que sent autrui, mais cela facilite grandement les relations". Mettre de l'espace, du rien, du vide. Ou plutôt, se laisser aller, en acceptant tout , même les crispations et les sensations de peur, parce que l'on VOIT directement, sans l'intermédiaire d'aucune idée ni d'aucune image, que nous englobons tout cela. Nous embrassons tout, que nous le voulions ou non. Alors embrassons-nous du mieux que nous pouvons.

12:23 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : eveil, douglas harding |  Facebook |

16/09/2006

L'éléphant dans le noir

Une chose me gêne dans le bouddhisme de Nâgârjuna comme dans le Védânta de Shankara. Ils disent "non" à toute pensée, à toutes les constructions mentales.

Je me sens plus proche du point de vue d'Abhinavagupta ou du jainisme. Cette religion fort ancienne, basée sur la non-violence, a développé une véritable philosophie de la tolérance. Elle consiste à dire que toutes les théories sont vraies, d'un certain point de vue. Cela sonne t-il comme une platitude ? Pourtant, c'est là le seul moyen de justifier une attitude véritablement tolérante. Il ne s'agit pas de fermer les yeux sur les différences de point de vue, mais simplement de réaliser que, justement, ce sont des points de vue, c'est-à-dire des représentations partielles de la réalité, basées sur des présupposés. Le bouddha, quant à lui, s'appuie là-dessus pour discréditer toutes les opinions. Il ne veut pas s'égarer dans le "fourré des opinions" et des vaines spéculations. Cet agnosticisme calme le mental et le rend moins prétentieux, mais à quel prix ! Le bouddhisme prêche la tolérance, parce qu'au fond il pense que tout est faux. C'est guérir le malade en le tuant ! Le jainisme, au contraire, essaie de voir que chaque théorie est vraie, dans certaines conditions. Il n'utilise pas une opinion pour en détruire un autre, comme le fait Nâgârjuna. Autrement dit, une théorie philosophique n'est pas fausse simplement parce qu'elle est une construction mentale. Là où elle devient fausse, c'est lorsqu'on oublie les conditions et le contexte dans lequel elle est vraie. La réalité est riche de facettes innombrables. Une théorie qui prétend être vraie absolument est dangereuse, car elle nourrit l'agressivité présente en chacun. Mais le remède ne consiste pas à rejetter toute théorie, car cela est impossible. Ce remède - s'il existe - consiste plutôt à admettre qu'il existe une infinité de perspectives possibles sur la réalité.

Comme les philosophes jains et comme Abhinavagupta, je préfère une vision inclusiviste à la démarche exclusiviste de Nâgârjuna. L'univers - la "réalité" - est comme un éléphant dans le noir, que chacun décrit selon sa perspective. Cela ne veut pas dire qu'on accepte n'importe quoi. Mais cela signifie que la réflexion est une pratique, dans laquelle on essaie de se mettre à la place de l'autre, de "sortir de son trou", de comprendre autrui et de l'inclure, de l'embrasser dans une perspective de plus en plus tolérante.

14:05 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : abhinavagupta, nagarjuna, eveil, shankara, pratyabhijna |  Facebook |

10/09/2006

A quoi servent les textes ?

Le dzogchen est un système de méditation bouddhiste de plus en plus populaire (voir le documentaire "La momie tibétaine" sur La Cinq). Pourtant, les sources premières de cet enseignement sont presque toujours ignorées, alors qu'elles sont disponibles. Il est vrai que le dzogchen enseigne que les mots ne sont pas la chose, et qu'il ne suffit pas de lire pour comprendre profondément. Mais cela est vrai également des enseignement oraux. Il ne suffit pas d'écouter ou de citer tel "grand maître", mais il faut encore réfléchir et vérifier par soi-même.

Cependant, rares sont les personnes qui enseignent effectivement le dzogchen. De fait, quand on va assister à un "enseignement dzogchen", l'on se retrouve plutôt face à des techniciens, des experts en méditations complexes, qui parlent de purification, de "pratique". Ailleurs, nombreux sont les gens qui croient que le dzogchen n'est qu'une "technologie de l'esprit", visant à transformer le corps en pure lumière par une application systématique à l'instar d'une préparation sportive de haut niveau.

Pourtant, si l'on y réfléchit un peu, cette démarche est inconsistante. Comme nous le rappelle l'un des textes faisant autorité dans ce domaine - le Trésor du Mode d'Etre de Longchenpa (XIVème siècle) :

"Ne savez-vous pas que tout ce qui est composé est impermanent et voué à la destruction ?" Il s'explique plus loin : "Même si par ces pratiques [délibérées] vous atteignez à un certain bien-être, cet effet-là est un composé. Par conséquent, il finira par être réduit en pièces, à l'image d'un vase. [...] Tout ce qui est produit délibérément vous est une entrave." Pour étayer l'autorité de cette position radicale, il cite l'un des plus ancien textes du dzogchen, Le Roi Créateur de Toutes Choses : "L'état de Bouddha ne survient pas parce qu'on veut qu'il se produise. Il est présent en soi/naturellement et sans effort, de sorte qu'il est spontanément accompli." Puis Longchenpa compare les pratiques bouddhistes - y-compris les pratiques tantriques - à "ces jeux que jouent les enfants", ces jeux vains et sans importance.

Que faut-il "pratiquer" alors ? "Comme un vieillard prenant un bain de soleil, laissez-vous aller à ce délicieux bien-être, incomparable, qui n'implique nulle [pensée de] causalité du type "cela est à faire, ceci est à abandonner"". 

Assurément, chacun a le droit de parler de "son" expérience. Mais pourquoi appeler cela dzogchen, si cela contredit la lettre même des textes canoniques ?

Nous ne somme pas obligés de parler du dzogchen, mais si l'on choisit de le faire, vérifions également nos sources.

Ainsi, nous pouvons de même confronter nos idées et nos expériences à celle d'innombrables sages et saints de tous les pays et de toutes les époques. Les textes servent donc à tester nos opinions, ou même notre soi-disant "absence d'opinions".

15:22 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, nyingthig, eveil, meditation, tantra |  Facebook |

06/09/2006

La vision du Soi est-elle une pratique ?

L'effort et la grâce, les oeuvres et le pur amour... La querelle entre les partisans du volontarisme et ceux du quiétisme n'est certes point nouvelle, ni exotique. Technique contre spontanéité.

A y regarder de plus près (comme Sherlock - et comme Ramana aussi), les deux affirmations ne sont pas incompatibles. La question est plutôt de savoir QUI "pratique", et ce que l'on entend par là. Personnellement, j'entretiens peu d'espoir d'atteindre un jour à une quelconque perfection de ma personne. L'égoisme est inséparable du corps. Tant qu'il y aura une vie organique, je serais - à un degré variable il est vrai - "égocentré". Or, chacun sait bien que l'effort pour se libérer de ce travers naturel est lui-même nourri d'égoisme.

En revanche, je VOIS la perfection Ici, plus proche de moi-même que mes propres sentiments égoistes. Perfection de silence, de transparence et de légèreté. Le moindre coup de chiffon, et ce serait une souillure de plus.

Dire cela ne revient nullement à prôner la résignation. Il ne fait pour moi aucun doute que la Vision sans fissures requiert un effort. Mais c'est un effort colossale, sur-humain, justement. Je ne crois pas trop à un Dieu - ou une Déesse - qui ne seraient que la Personne Suprême. Mais l'expérience m'enseigne que ma personne doit se laisser aller dans l'espace immaculé de la Vision comme dans des bras invisibles. Et cela exige une pratique, un attention, un sacrifice, un effort, une volonté bref, bien autre chose qu'une simple réflexion ou même une concentration épisodique. Mais voyez comment cet effort-là est singulier ! Unique en son genre, puisque la source de cette énergie ne peut être que la fin que je vise - Ici. Ô hyper-paradoxe ! De fait, l'effort et la grâce forment une boucle mystérieuse, insondable autant que peut l'être la fameuse Trinité.

Pratique donc, ou plutôt "loisir fidèle", "libre vacance" où début et fin se confondent ainsi que toutes choses.

19:32 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : eveil, meditation, tantra, yoga, pratyabhijna, deesse, shiva, shakti |  Facebook |

27/08/2006

De l'avantage des livres sur les gourous et autres bienfaiteurs

Partout on nous serinne qu'un "maître vivant" est indispensable pour progresser spirituellement. Rien ne peut remplacer, nous assure t-on, la "présence" d'un "éveillé", et surtout pas un livre.

Pour évaluer cette opinion, lisons ce passage d'un ouvrage arabe médiéval, cité dans le merveilleux roman de Denis Guedj, Le théorème du perroquet (p. 303). L'auteur semble d'abord reconnaître que l'on ne saurait, en effet, attribuer aux livres les miracles dont les "êtres réalisés" sont réputés capables :

"Les livres ne ressuscitent pas les morts, ne métamorphosent pas un idiot en homme raisonnable, ni une personne stupide en individu intelligent." Mais alors, que font-ils ? "Ils aiguisent l'esprit, l'éveillent, l'affinent et étanchent sa soif de connaissances. Quant à celui qui veut tout connaître, il vaut mieux, pour sa famille, le soigner ! Car cela ne peut provenir que d'un trouble psychique quelconque.

Muet quand tu lui imposes le silence, éloquent lorsque tu le fais parler. Grâce au livre, tu apprends en l'espace d'un mois ce que tu n'apprendrais pas de la bouche de connaisseurs en une "éternité" et cela, sans contracter de dette du savoir. Il te débarrasse, te délivre du commerce de gens odieux et des rapports avec des hommes stupides, incapables de comprendre. Il t'obéit de jour comme de nuit, aussi bien durant tes voyages que pendant les périodes où tu es sédentaire. Si tu tombes en disgrâce, le livre ne renonce pas pour autant à te servir. Si des vents contraires soufflent contre toi, le livre, lui, ne se retourne pas contre toi. Il arrive, parfois, que le livre soit supérieur à son auteur..."

Paroles à méditer.

11:52 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : gourou, maitre spirituel, eveil |  Facebook |

24/08/2006

Gastronomie du vide

Quoi que l'on fasse - ou ne fasse pas - on peut contempler à la fois les choses là-bas et leur absence ici : telle est la "pratique" essentielle de la Vision Sans Tête. Il y a d'innombrables variantes. Tenez par exemple : la saveur sans bouche, bien en bouche mais étendue aux limites du firmament (il s'agit d'un croissant au nutella) :

 

 

19:15 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : douglas harding, eveil |  Facebook |

21/08/2006

Trouver la Sortie

Plusieurs contes de sagesse relatent les aventures d'un homme qui part au loin à la recherche de quelque fabuleux trésor, pour finalement découvrir qu'il se trouvait justement au lieu de son départ. Paulo Coelho s'en est inspiré.

Il est vrai que, l'homme étant un animal désirant, il cherche. Comme il ne semble jamais faire aucune trouvaille définitive, on peut dire qu'il erre, et partager le pessimisme lucide de Pascal, pour qui tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il ne peut rester en repos dans une chambre, à l'image du moine. Moi, je veux bien rester dans une chambre, à condition qu'elle soit inépuisable en informations et d'une richesse infinie. Ne trouvant d'ordinaire rien de tel, je quitte ma chambre. C'est ainsi que je me suis retrouvé au pied d'un magnifique monastère situé, comme il se doit, au fin fond des Himalayas (politiquement en Inde, mais culturellement au Tibet).

Et là, je me suis rappelé le conseil d'un trés vieil ami. Nous cherchons dans toutes les directions, dit-il, sauf une : celle qui va vers Celui Qui Regarde, Ici, à zéro mètres d'où vous et moi sommes. Il suggère que voir celui qui cherche pourrait bien être la trouvaille la plus extraordinaire, incroyable et profonde qui soit. L'indication est précise : il faut et il suffit de retourner l'attention - le regard - de 180° vers soi.

Face à ce monastère, majestueux et mystérieux, je m'apprétais donc à vérifier cette hypothèse, ce qui donna à peu prés ceci.

Je pointais d'abord le vénérable édifice, dont la silhouette escarpée évoquait les techniques secrètes des lamas tibétains et autres confrèreries esotériques, qui permettent d'accéder à de remarquables exploits, tels que le vol aérien (sans avion - trés commode en Inde) ou le franchissement des murs :

 

 

Puis, je retournais mon regard vers moi, ou disons, vers cet espace (infini ?) qui se dévoile Ici, avec lequel je me trouve être on ne peux plus identique :

 

 

Une chose formidable est que cet espace, à présent que je le contemple de nouveau, est absolument le même. Limpide, diaphane, lumineux, mais aussi simple et ... simple. Et je crois que vous aussi, lecteur, si vous vous prêtez à ce jeu innocent, vous découvrirez la même absence de chose, Ici, mais pour accueillir, il est vrai, un spectacle unique (probablement pas un monastère).

Et la tradition, me direz-vous ? N'est-il pas présomptueux de rejeter ainsi les chambres de cette auguste bâtisse pluriséculaire, emplies de centaines de livres de sagesses ?

Et bien, figurez-vous que mon ami, moi et nos nombreux amis d'aujourd'hui, nous ne sommes pas de purs et simples innovateurs. Il se trouve que, dans la tradition tibétaine elle-même, d'autres ont fait la découverte de la Chambre Inépuisable. Voici l'exemple d'un lama du début du XXème siècle, Mipham. Il avait entreprit une retraite stricte pour contempler le bouddha de l'intelligence (bien qu'il fut déjà trés intelligent). Il était alors surtout préoccupé de visualiser clairement le visage du dieu, afin que celui-ci finisse par lui apparaître pour de bon. Quant il fit part de ce souci à son maître, ce dernier lui fit cette confidence :

"Cette voie est trés ardue ! Comme dit l'Omniscient Longchenpa, 'Sans rien faire, demeure dans ta propre face'. C'est ce que j'ai fait moi-même et, bien que je n'ai rien vu qui ait une chair blanche ou un teint éclatant que l'on puisse appeler 'visage de l'esprit', je n'ai plus le moindre soucis au sujet de la mort". Sur ce, il éclata de rire. Ce maître était, dit-on, le plus grand de son temps, il avait étudié et expérimenté toutes les méthodes spirituelles tibétaines.

Mais la plus grande autorité en la matière reste l'expérience que l'on fait soi-même. Pour cela, nul besoin de quitter sa chambre.

 

19:48 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : douglas harding, eveil |  Facebook |

23/06/2006

Sacre et Profane

 

Toutes les spiritualites et les religions sont basees sur la separation du sacre et du profane, du pur et de l'impur. Pourtant, ou se trouve la source de tout espace sacre ? Cette source n'est-elle pas Ici, n'est-elle pas cet Espace qui accueille toutes ces formes et leurs noms ?

 

Par exemple, voici un temple. Il a l'air vaste. Mais c'est une question de perspective. En se placant au bon endroit, il devient meme assez petit pour tenir entre le pouce et l'index :

 

Le veritable temple n'est-il pas plutot cet espace conscient, a la fois vide et lucide, vers lequel pointe a present mon doigt ?

 

 

Meme chose avec la montagne - image universelle du cheminement spirituel. Le sommet est la-bas, au loin,meme si je peux le toucher du doigt, ce qui n'est deja pas si mal :

 

 

Cependant, le vrai sommet n'est-il pas cet espace a partir duquel je percois tout ceci, espace toujours deja "atteint" ?

 

 

PS : Ma connection internet actuelle ne me permet pas d'ecrire souvent. En effet, il me faut parcourir de nombreux kilometres, et le debit est faible. Je reecrirais regulierement quand j'aurais rejoins une terre plus civilisee, a savoir Dharamsala...

08:13 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : douglas harding, eveil |  Facebook |

09/06/2006

Eveil et éternuement

Beaucoup de gens parlent de "rester centrer" malgré les émotions. Mais les chocs émotionnels sont des Eveils à l'Absolu.

Encore des grands mots, me direz-vous. Vous n'avez pas tord : le Bouddhisme tantrique affirme souvent que "les émotions sont la Sagesse". Sauf qu'on ne peut le vérifier qu'aprés 100 000 prosternations et je ne sais combien de millions de prières marmonnées...

Le Shivaïsme du Cachemire formule la chose d'une manière qui la rend immédiatement vérifiable. " L'Eveil est ce dont procède une nouvelle pensée chez un homme (déjà) occupé à la poursuite d'une première. Qu'on en prenne conscience par soi-même !" Evidemment, il ne s'agit pas ici de choc émotionnel. Cet exercice se pratique "à froid", assis ou ailleurs, la seule chose importante étant la capacité d'obervation. Notre vie mentale n'est faite que d'une suite de pensées-sensations. Quand une nouvelle pensée surgit - comme un petit choc ou un petit gong - elle commence par un vide clair, une pure lucidité muette. Habituellement, cet Eveil est si bref qu'il passe complètement inaperçu. Trés vite, en effet, cette limpidité instaurée au premier instant du surgissement se cristallise en une pensée qui s'enchaîne à d'autres. Mais dès lors que l'on a perçu un tant soit peu cet espace, on comprend aisémment que tout changement, tout passage d'une chose à une autre, est une porte ouverte vers "biiiiiiiip" (chacun lui donnera le nom qu'il veut). Et comme tout change sans cesse, chaque instant est une occasion d'Eveil. Tout recommence à chaque petit choc, comparable au son d'un bol tibétain. La pratique consiste alors à suivre cette résonnance assourdissante et à observer comment Elle devient une pensée déterminée. On y gagne plusieurs convictions : L'Eveil est immédiatement disponible ; L'Eveil peut se prolonger sans efforts, pour peu qu'on y mette un peu du sien ; L'Eveil revient, car toute pensée finit, ou est remplacée par une autre. Cette dernière découverte est cruciale : L'Eveil semble ne pas durer, mais toute pensée finit par être interrompue par lui. Du coup, je suis moint angoissé de le "perdre", je le savoure, je m'en délecte. Sur ce fond de plus en plus présent, la pensée prend une autre saveur. Confiant dans le fait que tout changement de pensée ou interruption inopinée est synonyme d'Eveil, je suis moins tenté d'opposer pensée et Eveil. Comme dit le Tailleur de flèches : "Les pensées sont comme des corbeaux sur le mat d'un navire. Même s'ils s'en vont, ils ne peuvent que revenir."

Une fois préparé de la sorte, on peut vérifier que la même chose se passe lors des vrais chocs émotionnels, "à chaud". Sur le plan théorique, il n'est pas difficile de comprendre qu'un choc violent réalise la même chose que les tout petits chocs de notre torpeur douillette. A la limite, plus le choc est rude, plus l'Eveil est puissant, comme un coup de hache qui peut, littéralement, nous laisser sans tête. D'aprés mon expérience, je ne nie pas qu'une discipline méditative soit utile. Elle est même peut-être indispensable pour expérimenter l'Eveil "à froid". Mais dans les situations limites (qui arrivent plus souvent qu'on s'en souvient), les techniques sont par définition inutiles. La seule chose qui compte peut-être, alors, c'est l'amour. Mais l'amour est encore un autre nom pour l'attention, attention qui est la clef.

Quoi qu'il en soit, comme la méditation "à froid" ne suffit pas, il faut un jour ou l'autre se lancer, amour ou pas. Cet Eveil dont parle le Shivaisme est le premier instant de toute pensée ou de toute émotion, avant que celle-ci ne se concrétise en désir de quelque chose ou en peur de quelqu'un.

"Cet (élan) se décèle dans la région du coeur à l'instant où l'on se souvient d'une chose que l'on a à faire, lorsqu'on apparend une nouvelle heureuse, au moment où l'on éprouve de la fraiyeur, où l'on assiste à un spectacle innatendu, dans le flot de l'émission (du sperme), lorsqu'on déclame à toute allure, lorsqu'on s'enfuit à toutes jambes" (Shiva Drishti)

"Au commencement et à la fin de l'éternuement, dans la terreur ou l'anxiété, ou (quand on surplombe) un précipice, lorsqu'on fuit le champ de bataille, au moment où l'on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc., la condition qui est l'existence - le Brahman - (se révèle). A la vue d'un certain lieu, qu'on laisse aller sa pensée vers des objets dont on se souvient. Dès qu'on prive son corps de tout support, le Souverain omniprésent s'avance". (Vijnâna Bhairava)

"La présence du spanda est bien attestée chez celui qui est au comble de l'exaspération, ou de la joie; chez celui qui se demande "Que faire?" ou qui court en tous sens". (Spanda est synonyme d'Eveil dans les Spanda Kârikâ)

"Si l'on réussit à immobiliser l'intellect alors qu'on est sous l'emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l'orgueil, de l'envie, la réalité de ces (états) subsiste seule". (Vijnâna Bhairava).

Peu importe que le choc soit de joie ou de peine, de plaisir ou de douleur, car au premier instant il perce à travers la croûte de nos habitudes et de nos repères. Qu'une telle merveille se cache dans les pires moments de notre existence, c'est aussi ce que l'art nous révèle. Pourquoi autrement se délecterait-on de drames et autres émotions négatives ? 

 

 

29/04/2006

Une tradition non-dualiste bien vivante

Trop souvent, l'Advaita Védânta de Shankara est réduit à quelque clichés, du genre "tout n'est qu'illusion". En réalité, selon Shankara tout est l'Absolu (brahman), définit comme "être, conscience, béatitude", et ultimement inéffable. Selon lui, la méthode enseigné dans les Upanishads (le Védânta) pour connaître l'Absolu consiste à affirmer puis nier tout ce que l'on projette sur lui (arohâpavâdaprakriyâ). A strictement parler (et Shankara est trés précis), aucune activité (rituelle ou yogique) n'est un moyen de connaître l'Absolu.

 

Cette tradition, fondée ou refondée par Shankara au VIIIème siècle, à suscité un immense courant philosophique et spirituel. Au XXème siècle, l'un des plus grand maîtres de l'Advaita traditionnel et bien vivant fut sans doute Swâmi Satchidânandendra, décédé en 1975 aprés une vien bien remplie.

 

Il est notamment l'auteur de The Method of Vedanta (éd. Motilal Banarsidass), traduit du sanskrit par un Anglais. Oeuvre colossale (mille pages !) rédigée en sanscrit, elle passe en revue, de manière critique et sans jamais perdre de vue la délivrance spirituelle, toute l'histoire de l'Advaita Védânta. C'est donc aussi une trés précieuse anthologie de cette littérature.

Sur le non-dualisme de Shankara (car il y en a bien d'autre !), voir aussi l'excellent groupe de discussion Advaitin.

 

 

15:02 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : soi, vedanta, satchidanandendra, shankara, eveil, advaita |  Facebook |

12/04/2006

Si l'Eveil est un, pourquoi les éveillés sont-ils si différents les uns des autres ?

Si notre Soi est unique et le même chez tous, comment expliquer la vériété des comportements observée chez ceux qui sont réputé l'avoir réalisé ? N'est-ce pas plutôt la preuve qu'il y a plusieurs chemins et plusieurs "Eveils" ?

 

Le chapitre XIX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "La hiérarchie des sages", répond à cette question. D'abord, le Soi - la conscience - est un et identique en chacun :

 

"En réalité, aucun moyen ne peut servir à obtenir la connaissance libératrice. Celle-ci n'est pas quelque chose que l'on puisse, à proprement parler, obtenir car, par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

 

La conscience est déjà "atteinte". Elle est l'Eveil même.

Toutefois, pour ceux qui n'entendent pas cela, le sage concède que des "traces" (vâsanâ) recouvrent l'intelligence (buddhi). Les "moyens" sont alors ceux qui peuvent anéantir ces impuretés, comme l'on nettoie un miroir. Il y a d'innombrables sortes de traces, autant qu'il y a de représentations. On peut les ramener à : l'absence de foi, l'esprit tordu ("à rebours" comme disent les Tibétains), les activités volontaires et les espoirs fallacieux. Leur remède, ce sont la prise de conscience de leur conséquences, la grâce et le renoncement. Ainsi, l'intelligence, peu à peu purifiée de ces traces, devient capable de refléter la lumière qu'est la conscience. Mais le facteur le plus important, c'est la passion pour la délivrance :

"Pour obtenir la délivrance, il faut y aspirer avec la même passion qu'un homme brûlé sur tout son corps met à rechercher le contact de l'eau fraiche."

 

Plus profondément, notre Soi apparait à chacun selon ses désirs. Argent, réussite, sécurité, santé, pouvoir, avec les méthodes - naturelles ou non - qui permettent de les atteindre. Puis, en s'apercevant que toutes ces pratiques ne produisent que des effets temporaires, l'on se met en marche vers la délivrance. La "fréaquentation des saints", l'ascèse, les vies antérieures, tous ces facteurs combinnés de façon à chaque fois unique expliquent l'immense variété des voies d'accès à la délivrance.

En résumé donc, la voie de la délivrance est déterminée pour chacun par la quantité et la qualité de ses traces psychiques, de ses conditionnements.

 

Et il en va de même chez les "éveillés". Car, même délivrés, ils héritent, du point de vue de ceux qui les observe, de leur caractère. On peut les répartir ainsi en trois catégories :

1/ Les sages a l'intelligence peu conditionnée n'ont pas besoin d'éliminer les autres traces, les désirs, etc. Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup. Ils ont un "mental multiforme". "Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d'effectuer plusieurs tâches en même temps... Chez ces hommes à l'esprit multiple, l'intuition du Soi peut se disperser à volonter vers les objets extérieurs  sans se contredire elle-même".

2/ Ceux qui avaient un conditionnement important doivent pratiquer longtemps et intensément. Ils doivent éliminer toutes les traces pour arriver à comprendre. Une fois ce résultat obtenu, ils ont le "mental anéanti".

3/ Enfin, ceux qui n'ont pas encore détruits toutes ces traces sont encore conditionnés. Ils ne seront pleinement délivrés qu'au moment de la mort. En cette vie, ils ne perçoivent l'irréalité de toutes choses qu'au moment où ils sont plongés en samâdhi. Ils cultivent donc les samâdhi furtifs afin de ne plus jamais croire "Cette chose existe réellement".

 

Chacun à sa manière, tous ces "éveillés" continuent à percevoir l'Illusion que sont les êtres et les choses, mais ils n'y adhèrent plus. Le ciel continue de paraître "bleu", mais l'on adhère plus à cette illusion. Tout est "dans" la conscience, de même que tout est "dans" l'espace.

 

Il n'y a donc qu'un seul Eveil, mais il se traduit par des comportements et des pratiques différentes selon les constructions imaginaires auquelles la conscience s'identifie librement.

 

14:27 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, eveil, soi |  Facebook |

04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

29/03/2006

Qu'est-ce que la méditation ?

On entend souvent dire que les textes "non-dualistes" (qui enseignent que nous sommes le Soi ou la Nature de Bouddha à laquelle nous aspirons) ne sont que des cartes indiquant le chemin à suivre et la manière de pratiquer. Le sommet de cette pratique serait le "samâdhi sans constructions mentales" (nirvikalpasamâdhi). D'où l'importance de la méditation, seule capable de nous amener à vérifier expérimentalement ce dont parlent les textes non-dualistes.

Or, comme le fait remarquer le sage auteur de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya) en son chapitre dix-septième, la vie quotidienne est pleine de circonstances où disparaissent spontanément les constructions mentales, sans pour autant entrainer la "disparition" de la conscience comme dans le sommeil profond où dans l'évanouissement. Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, une rencontre à couper le souffle, une mauvaise nouvelle. Bref, tous les intervalles, les dicontinuités, les ruptures : entre veille et sommeil, entre une pensée et la suivante... Car la vie mentale et corporelle est discontinue. Et dans ces intervalles, l'on est pas pour autant inconscient.

Pourtant, ces extases passent inaperçues. Pourquoi ? A cause de l'ignorance intellectuelle, consciente. En effet, tant que l'on est pas persuadé que dans ces intervalles se révèle notre Soi, on les vit sans les vivre. Au contraire, une fois informé de leur nature, on peut se laisser aller en eux, de manière à ce qu'ils imprègnent peu à peu toutes nos pensées et perceptions. Evidemment, les pensées sont variées, alors que ces intervalles ont une seule saveur, celle de la prise de cosncience émerveillée de ce "je-ne-sais-quoi" que l'on appelle le Soi.

Par conséquent, le "samâdhi sans constructions mentales" n'est pas, en lui-même, libérateur. Il ne le devient que s'il est cultivé par un intellect informé de sa nature. Alors la pensée se dissoud en lui, en Elle, dans le même temps qu'elle s'y trouve rénovée.

La méditation sans pensées ne suffit pas. Il faut au préalable lire et réfléchir. "Seule la re-connaissance (pratyabhijnâ), expérience qui comporte des constructions mentales (sa-vikalpa), peut tarir cette source de la transmigration qu'est la connaissance incomplète."

A la limite, comme dit plus loin le sage, aucune méditation délibérée n'est nécessaire. Cela peut même être une impasse, qui consiste à croire que les pensées et les sensations "cachent" la conscience sans pensées pleine de félicité.

En réalité, comme l'affirme ici le roi Janaka "Qu'est-ce donc que cette confusion qui s'empare encore de mon esprit ? Je ne fais qu'un avec la félicité absolue du Soi. Qu'ai-je donc à entreprendre ? Qu'y a-t-il, pour moi, à atteindre ? Où et quand pourrais-je obtenir quelque chose que je n'ai pas déjà obtenu ? A supposer que cela ait lieu, comment ce qain serait-il réel ?"

L'effort pour discipliner l'esprit est vain. Tout ce qui apparait, apparait dans la conscience et n'existe qu'à travers elle. De plus, toutes les apparences sont identiques à l'Apparence. Toute expérience, avec ou sans construction mentale, est donc expérience du Soi. Et cette diversité, aprés tout, n'est que l'effet de son libre désir. A quoi bon se fatiguer pour "stabiliser" un "état naturel" (svasthyâ) factice. Le véritable état naturel est le Soi, toujours déjà présent. En le re-connaissant par la lecture, la réflexion et le laisser-être, sans forger d'étapes arbitraires ou de dualité entre "théorie" et "pratique", toute activitée est graduellement transformée. Cette transformation se traduit par une paix intérieure et une certitude croissante. Elle ne peut se mesurer de l'extérieur ou par des expériences visionnaires ou soi-disant miraculeuses qui peuvent toujours être reproduites artificiellement. Le véritable "accomplissement" (siddhi), c'est la conviction que nous ne sommes rien de tout cela.

Voilà la véritable "délivrance-dès-cette-vie" dont parlent les textes non-dualistes.

 

14:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : pratyabhijna, tantra, meditation, eveil |  Facebook |

06/03/2006

Dépasser l'ego, ou bien tout dépasser par l'ego ?

Quel est le message des sagesses de l'Inde ? S'agit-il d'anéantir son ego pour continuer une existence toute impersonnelle ? La plupart des formes populaires de sagesses dérivées de l'Hindouisme ou du Bouddhisme prétendent que oui.

 

Pourtant, lorsqu'on lit les sources indiennes, à savoir les textes comme les upanishads ou les tantras, le message est loin d'être aussi unanime... Comme si, au-delà du renoncement à son "petit" moi, il y avait un autre horizon qui, lui, passe par le moi comme par le centre de tout. Un moi qui dépasse tout en embrassant tout. Au lieu de fuir.

 

J'ai trouvé une confirmation de cette idée dans un texte non-dualiste écrit au Cachemire vers 950 Ap. J.-C: le Yogavâsishta (traduction française malheureusement épuisée). C'est un peu comme les Mille et une Nuits, mais dans une version non-dualiste et d'une profondeur spirituelle sans pareille. Sur la forme, cela ressemble aussi beaucoup à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. Bref, c'est un vrai régal.

Voici le passage en question :

 

1  La forme suprême de l'ego (ahankâra) est celle qui est associée à cette compréhension : "Je suis tout cet univers. Je suis le Soi suprême impérissable. Il n'y a rien d'autre."Cette forme d'ego mène à la délivrance, et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant (jîvanmukta).

2  Une seconde forme de l'ego, elle aussi auspicieuse, s'exprime ainsi : "Je suis différent de tout. Je suis plus subtil qu'un centième de la pointe d'un cheveux." Elle mène aussi à la délivrance et non à la servitude. Elle est perçue par le délivré-vivant.

3  "Je suis seulement le corps fait de bras, de jambes, etc." : cette conviction correspond à la troisième forme de l'ego. Elle est imaginaire et non réelle. Cette dernière forme de l'ego est profane (laukika). Elle est absolument sans valeur. L'on doit à tout prix la délaisser. Elle est mauvaise et l'on doit la considérer comme notre ennemi.  (Sthitiprakarana, sarga 33, shlokas 49-54)

 

Le dépassement de l'ego enseigné par la plupart des sages correspond à la seconde forme de l'ego : c'est le "je ne suis rien, je n'existe pas, je suis une illusion" [=dépassement de l'ego grossier], suivit du "je ne suis rien de perceptible ni de pensable, je ne suis aucun phénomène, je suis seulement la pure conscience impersonnelle" [=identification à l'ego subtil].

Mais, au-delà de ces deux formes de l'ego, il y a l'ego "suprême" qui à la fois dépasse et inclus tous les phénomènes auquels on pourrait s'identifier. Au lieu de se dire qu'on est ceci ou cela, ou bien même que l'on est la conscience pure pareille à l'espace infini, on se reconnait comme ego qui est à la fois le Tout et au-delà du Tout. Autrement dit, "je" suis à la fois le sujet (la conscience qui perçoit) et l'objet (le corps, le monde...).

 

Donc, plutôt que de renoncer au "je", il s'agit de l'étendre à l'infini pour lui faire inclure toutes choses.

11:39 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yogavasistha, ego, eveil |  Facebook |

18/12/2005

Moi je dis que Maître Yoda n'était pas illettré, na !

Nisargadatta Maharaj est un bel exemple de la manière dont les "chercheurs de vérité" se bâtissent des mythes à leur convenance.
 
On dit que Nisargadatta était un homme humble, limite pauvre, vendant des cigarettes indiennes (bidis) dans un bidonville de Bombay. C'est inexact : Il était fabriquant de bidis, c'est-à-dire patron, et propriétaire de plusieurs points de vente. Il était également propriétaire de son logement ce qui, à Bombay, est un véritable privilège.
 
On dit qu'il appartenait à la lignée des Navnâth. C'est inexact. Il n'existe aucune "lignée" Navnâth, seulement un recueil, en langue mârathe, de leur exploits occultes. Ensuite, libre à chacun de se revendiquer d'eux. Le gourou du gourou de Nisargadatta (Bhâva Sâhab Maharâj) appartenait, en revanche, à la lignée de Nîmbârka, célèbre saint dévot de Vishnou.
 
On raconte aussi que Nisargadatta était analphabète et sans aucune culture livresque, une sorte de Yoda des slums. Cela est également inexact. Son discours regorge de concepts datés et localisés précisément. Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, mais sa source principale, et celle de son gourou, est un commentaire de la Bhagavad Gîtâ écrit par Jnânadeva, un trés célèbre yogi du Maharâshtra appartenant à la mouvance des Nâth (les vulgarisateurs médiévaux du hâthayoga et de l'alchimie tantrique). On y retrouve la théorie des 4 (ou 5) états de la conscience, les 4 plans de la Parole (voir The Experience of Nothingness), les 4 corps (dans ses poèmes), le Grand Vide (mahâshûnya) au delà du "Je suis" (ahambhâva), la récitation mentale du "je-je". On y trouve aussi les 4 lumières, dont la fameuse lumière bleue de Muktânanda. Ce qui s'est sans doute passé, c'est donc que le gourou de Nisargadatta à lu cette littérature, et en a tiré sa propre pensée. L'idée principale de sa "réforme" de cet enseignement est une critique des éléments yogiques (la "voie de la fourmi") présents chez Jnânadeva, pour n'en conserver que les éléments védântiques (la "voie de l'oiseau", c'est-à-dire de la pensée).
 
Mais, si cet homme était cultivé, pourquoi ses disciples ont-il propagé cette image de sage inculte ? Le principe en est simple : On cherche - et on veut trouver - ce qu'on croit ne pas avoir, ou ne pas être. Or, depuis que les classes moyennes accèdent à l'éducation gratuite, les gens ont souvent tendance à haïr les livres et tout ce qui est "intellectuel". Si on va en Inde, c'est donc parce que "ça parle au coeur", c'est parce qu'on y cultive de l'authentique (comme dit Hugolin), on y vit "hors du temps", etc. Les sages indiens devant être à l'image du pays, les mots doivent leur venir "du Coeur" et non "de la tête". S'il savent, c'est d'un savoir au-delà des mots, intemporel. 
Que tout cela soit sans fondement n'a aucune importance : en effet, rien n'est vrai, science et mythe se valent, et pis laissez-moi méditer tranquille !
 
C'est ainsi que l'Inde, pays de l'abstraction par excellence, est devenu le pays des pétards sur la plage avec les sâdhus, des raves sous cocotiers et des longues siestes à l'ashram. Et c'est ainsi que Gangaji, réincarnation non-duelle de Candy, vient donner satsang ("bonne compagnie", "while the company is true", comme dit Galadriel) dans un 5 étoiles de Bénares entre deux séquences "shopping" en Floride et en Californie. Comme disait Einstein, "je connais deux choses infinies : l'univers et la bêtise humaine, mais je n'ai pas de certitude absolue au sujet de l'univers"... 

16:54 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, nisargadatta, eveil, ashram, meditation |  Facebook |

Les mythes sur le Mythe de l'Eveil

Dans le chapitre 8 de la Doctrine secrète, la princesse livre à son époux la clef de l'allégorie du chapitre 5. Le sens de cette fable est assez clair, me semble t-il, aussi n'y reviendrais-je pas trés longuement. Toujours est-il qu'à la suite de ces dialogues, le prince se livre à un culte ardent de la Déesse. Il se met alors à réfléchir de manière intense. Le texte souligne, une fois de plus, l'importance de la réflexion:
 
"Cette propension de l'esprit à la réflexion est le signe principal de la (proximité de la) délivrance. Aussi longtemps, ô Râma, que l'esprit ne s'est pas entièrement consacré à la réflexion il ne peut, en aucun cas, accéder au salut, même en usant de centaines de moyens divers."
 
Sur ce, il va questionner son épouse, qui lui répond en lui livrant le sens de l'allégorie et en lui conseillant de s'en servir pour atteindre le "Bien suprême". Cette fable (voir le billet intitulé "Encore un problème de famille !") a un sens limpide : la mère de la princesse, c'est-à-dire aussi bien notre mère à tous, est la "conscience suprême", tombée apparement sous le pouvoir de l'Inconnaissance. De là s'ensuivent tous nos déboires. Mais, à vrai dire, cette allégorie est assez succinte. Elle n'explique pas le pourquoi des choses, et encore moin le "comment" de la délivrance.
Mais il y a peut-être une raison à cela : par son côté simple et simpliste, cette fable symbolise l'idée que se font la plupart des gens au sujet de la sagesse non-dualiste. Nous avons tous plus ou moin une représentation de seconde main de ce qu'est cette sagesse selon laquelle, en dépit des apparences, tout est bien. A travers les médias, les films, les BDs, nous nous sommes forgés une image, assez nette pour nous faire prendre conscience qu'il y a peut-être un vrai trésor là-dedans, mais pas assez claire pour nous y faire accéder en personne. Nous demeurons dépendants de clichés, d'opinions toutes faites, selon lesquelles, il y a des "sages" illuminés, éveillés, sans lesquels jamais nous ne pourrons arriver à une transformation de soi. Il faudrait devenir Chevalier Jedi mais, comme chacun sait, ces choses-là n'existent pas. Voilà à peu prés où en est le prince, à l'instar de notre propre situation. La sagesse, la connaissance de soi, l'Eveil, paraissent toujours inaccessibles, voire exotiques.
 
L'atteinte de l'Eveil en sa plénitude aura lieu dans les deux prochains chapitres. En attendant, qui lit ces lignes ?
 

16:21 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : eveil, pratyabhijna |  Facebook |

20/11/2005

Pratiquer pour atteindre l'Eveil, ou bien parce qu'on l'a déjà atteint ?

Je visitais hier les listes de gourous du site de Sarlo. Et je me disais que leur vocabulaire n'est pas le mien. L'Eveil, le mental, la clarté, le cérébral vs. le corps, la théorie vs. la pratique, l"illusion vs. la réalité : je ne me reconnait tout simplement pas dans ces problématiques. La Reconnaissance non plus, d'ailleurs.
 
"Je suis" est une sorte d'acte de conscience extatique, qui se répand en tout et auxquel toutes choses participent. Ce n'est peut-être pas permanent, mais ça fait plaisir, et ce plaisir donne l'envie d'y replonger.
 
Du coup, je ne ressent pas la nécessité de pratiquer, la méditation par exemple. En fait, quand on me pose la question "Tu médites ? Tu pratiques quoi ?", je me trouve assez embarrassé. Car pratiquer voudrait dire que la conscience "je suis" est ailleurs. Or elle est toujours déjà-là. C'est un fait. C'est un peu comme la "voix de la conscience morale". On peut ne pas l'écouter, mais on ne peut pas ne pas l'entendre. Il suffit de s'y abandonner. C'est bien une sorte d'effort, mais trés particulier. Je ne sais pas si on peut appeller ça méditer. Mais on peut dire, comme Ramana, que jusqu'à un certain point l'effort est nécessaire. Au-delà, il devient impossible.
 
Bref, je ne pratique pas pour atteindre l'Eveil. L'Eveil est mon essence, et tout ce que je fais, que je le sache ou non, est "pratique", c'est-à-dire manifestation de cet Eveil éternel.
En un sens, nous sommes tous l'Eveil. En un autre sens, nous ne l'atteindrons jamais.

20:33 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : eveil, pratyabhijna, ramana |  Facebook |