01/09/2006

Le pur amour

Je lis La Tradition secrète des mystiques, de Fénelon, paru chez Arfuyen. Fénelon, en 1694, est un prélat plein d'avenir. Mais il a rencontré une femme étonnante, Madame Guyon. Elle enseigne un état d'union avec Dieu, permanent, sans effort et affranchi des oeuvres (entendons : de la nécessité d'aller à la messe, etc.). Bossuet, tuteur du Dauphin et conseiller des Grands, la prend en chasse. Fénelon est donc ami de deux ennemis. Il choisit et rédige ce texte pour défendre Guyon contre Bossuet. Ce sera un échec. Fénelon devra se rétracter publiquement, et Guyon sera embastillée.

Dans sa défense de ce courant mystique que l'on nomme quiétisme, Fénelon veut montrer qu'il n'y a là rien de neuf ni de nouveau, et que cette attitude apparement "moderne" est, en réalité, dans la continuité de la plus haute sagesse des Pères de l'Eglise. Il s'appuie, en particulier, sur Saint Clément et ses discours sur la gnose chrétienne. Fénelon en tire que "nous voyons donc [chez Saint Clément] une contemplation, qui ne consiste point dans des ravissements, ni dans des extases, ni dans des paroles intérieures, ni dans des communications qui ne peuvent êtres que passagères ; tout au contraire, c'est une contemplation d'amour habituel, qui consiste dans la préparation du coeur, que nulle affaire n'interrompt depuis le matin jusqu'au soir". Cette contemplation n'est "pas un effort du coeur, réitéré de temps en temps pour parvenir à l'union", mais une union "toute établie et fixe" (p.75).

Cette querelle dite "du pur amour", rapelle celle qui oppose, au Tibet, les adeptes de l'entraînement de l'esprit, comme Tzongkhapa, aux partisans de la "grande complétude" (dzogchen) naturelle. Bossuet, comme Tzongkhapa et d'autres, conçoit l'esprit comme un muscle qu'il faut développer par des efforts systématiques et mesurés, à la fois dans le coeur, le corps et l'intellect. Au contraire, pour Madame Guyon comme pour le dzogchen, vouloir parfaire ce qui est déjà parfait est une regrettable erreur. Par là, ils rejoignent la Vision Sans Tête. Chacun peut immédiatement vérifier qu'Ici il n'y a nul voile. Dès lors, la seule voie est celle de l'abandon.

A propos d'abandon, une nouvelle édition de L'abandon à la Providence Divine vient d'être publiée, avec le sous-titre "Autrefois attribué au père de Caussade". En effet, la recherche a démontré que ce texte remarquable de simplicité et de force est l'oeuvre d'une disciple de Madame Guyon.

Par contre, et à la différence du dzogchen, Madame Guyon a tendance à rejeter le corps et le plaisir, comme il apparaît à la lecture du chapitre intitulé "La gnose parfaite exclut tout désir excité" du livre de Fénelon.

L'autre texte trés proche du dzogchen et de la Vision en Occident, ce sont les Nouveau Poèmes de Hadevij d'Anvers, traduits dans la collection Point Sagesse.

Ce qui m'intéresse là-dedans, c'est que ce sont deux femmes. Deux femmes qui ont vécut dans la Chrétienté, et que la Chrétienté a rejetée.

 

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(suite)

En fait, Fénelon ne parle pas seulement d'absence de tout "désir excité" chez le gnostique fixé en Dieu par un amour désinterressé, mais plutôt d'une dés-appropriation des désirs, remplacés peu à peu par les désirs que Dieu lui-même imprime dans l'âme du gnostique.

C'est que celui-ci est établi dans une "contemplation habituelle, sans actes réfléchis et distincts, sans effort ni contention d'esprit, sans extase ni lumière particulière : les différentes pensées ni entrant point (...) et les images en étant exclues" (p. 73).

Le principe de cette contemplation est la passivité, c'est-à-dire la vacuité identique à la "libre vacance" dont parle Hadevij, qui rend l'âme suffisement souple pour que Dieu agisse en elle. C'est exactement ce dont parlent le dzogchen, la Reconnaissance et Douglas Harding. "Voilà cet amour d'abandon, duquel on fait un crime aux mystiques".

Toujours dans ce livre de Fénelon, on trouvera maintes réflexions sur le rapport entre la discipline et la liberté spirituelle, entre l'éthique et le dépassement de toute dualité propre à toute mystique du vide. Ainsi le cas du végétarisme. Le gnostique - certains diraient aujourd'hui le "réalisé" - doit-il manger ou non de la viande, sachant qu'il est sans volonté propre ? Fénelon cite saint Clément :

"Il est vrai que saint Clément dit "qu'il arrivera peut-être que quelqu'un des gnostiques s'abstiendra de viande, de peur que la chair ne soit trop portée au plaisir". Mais ces termes de "quelqu'un d'entre les gnostiques" et celui de "peut-être" marquent une pratique rare ; et il est évident qu'il s'agit là d'un gnostique qui n'est point encore parvenu, au travers des progrès mystiques, jusqu'à l'apathie où il n'y a plus ni vertus à exercer, ni tentations à vaincre" (p. 103). Car le gnostique consommé n'a plus qu'à "demeurer ensuite dans la quiétude en se reposant". Le Christ ou l'Esprit vivent et agissent dans sa passivité. N'est-ce pas là le "vide" que je vois ici même, et qui accueille ces mots et tout le reste ?

"Ainsi, à proprement parler, l'âme n'est jamais sans désirs, quoiqu'elle ne l'aperçoive pas. Elle en a toujours, par un reste d'activité, jusqu'à ce que la passivité soit consommée en elle ; alors tous les désirs excités sont éteints, elle ne s'excite plus, même pour les meilleurs choses". Cependant, cette mort est suivie d'une renaissance : "En cet état où elle est morte à tous désirs propres pour ne plus vouloir que ce que Dieu veut en elle, d'autres désirs plus purs renaissent dans son coeur : c'est Dieu qui les lui imprime, de moment à autre, comme il Lui plaît, sans que l'âme y mette autre chose qu'une non-résistance trés simple et trés libre à l'opération de Dieu en elle" (p. 111). De sorte que le propre du gnostique n'est pas l'absence de tous désirs, mais seulement l'absence des désirs "propres", c'est-à-dire égoistes, remplacés ou transmutés en "désirs surnaturels et divins". N'est-ce pas la doctrine du tantrisme, formulée certes dans un langage différent, mais identique sur le fond ?

Bien sûr, cette sagesse découverte par des femmes (doit-on penser aux dâkinîs ?) a été condamnée et pourchassée sans charité aucune. Aujourd'hui encore, le trés populaire moine catholique "Verlinde" (!) vient d'écrire un ouvrage qui montre que cette aversion n'a pas cessé. Intitulé Les impostures anti-chrétiennes, sa prétendue étude part du roman de Dan Brown pour condamner le tantrisme, l'hindouisme et le bouddhisme. Sa stratégie est simple : il s'en prend à des gourous fumeux néo-tantriques (Mircéa Eliade, Julius Evola, Samael Aum Véor) ; il les cite comme s'ils étaient des représentants du tantrisme et du bouddhisme ; et il met en lumière leurs travers, croyant ainsi ôter indirectement toute crédibilité au tantrisme et au bouddhisme. Purement et simplement malhonnête... "dans la paix du Christ", comme de bien entendu.

18:34 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : douglas harding, fenelon, pur amour, guyon |  Facebook |