04/06/2007

Gourous graves

Dès que l'on parle d'Inde et de spiritualité, les gens craignent d'avoir à faire à des sectes, d'être manipulés par des gourous. Et ils n'ont pas tord. Le mot de "secte" me  parait néanmoins problématique. La secte, c'est toujours l'Eglise de l'autre... De fait, beaucoup de Chrétiens utilisent cette peur des gens afin de les éloigner des sagesses orientales, comme par exemple le "Père Verlinde" (!). 

adi-da-samraj

 

Cependant, il existe bel et bien des gourous criminels. Le cas le plus célèbre en Inde est peut-être celui de Sai Baba, étudié dans ce documentaire par une courageuse journaliste indienne. Elle se retrouve même face à un ministre indien, Murali Manohar Joshi, qui finit par sortir de ses gonds et la menace directement ! "Mais vous ne savez pas ce que signifie s'adresser à un ministre de mon rang ! Non, non, non !" On croirait voir le méchant Palpatine de Star Wars... Et il n'est pas le seul disciple influent de Sai Baba. Il y a aussi des juges, des policiers, de nombreux ministres, tous prêts à couvrir ses crimes (pédophilie, pots-de-vin...). C'est à vous dégoûter de l'humanité.

A côté de ces gourous "multinationals", il y a aussi des gourous spécialisés dans le shivaïsme du Cachemire. En Inde, il y a eu Muktânanda, lui aussi souçonné de pédophilie. Voici un vieux cliché de son gourou, Nityânanda, dans les bras de son propre gourou :

Nityananda

 

Sa disciple, Chidvilâsânandamayî, est à la tête d'une véritable multinationale, très puissante en Inde et aux Etats-Unis. Ils ont une branche "académique", le Muktabodha Institute, qui octroie des bourses de recherche. Pour ma part, j'ai refusé de recevoir quoi que ce soit, les ayant vu à l'oeuvre, avec leurs méthodes de télévangélistes.

Mais Muktânanda a également inspiré des gourous occidentaux, comme Chetanânanda, directeur d'un institut britannique, qui se paie les services d'un spécialiste réputé du shivaïsme cachemirien pour reconstituer certains rituels tantriques (notamment celui de la déesse Suprême).

Mais dans ce domaine, le maître des maîtres est Adi Da, alias Franklin Jones et une bonne douzaine d'autres pseudos, qui sévit depuis plus de trente ans. Orateur brillant, bon écrivain, il a été l'un des premier à voir le "potentiel" du shivaïsme cachemirien. Il a un ashram aux Fidjis, où il vit avec son harem. Il est même parvenu à embrigader le philosophe américain Ken Wilber, qui depuis semble avoir pris ses distances, mais bien tard...

Comment expliquer cette dévotion, cet aveuglement ? A mon sens, ces comportements donnent raison à Spinoza. Ce n'est pas le gourou qui rend les gens aveugles. Ce sont les gens qui, aveuglés par leur besoin de sécurité, créent leur gourou. Ce n'est pas parce qu'une chose est bonne qu'on la désire, mais c'est parce qu'on la désire qu'on la juge bonne. Autrement dit, ces hommes et ces femmes à gourous sont habités par un tel désir d'infini, qu'à l'image d'une midinette débarquant dans la "capitale", ils sont prêts à cristalliser leurs aspirations sur la première personne venue, pour peu que cette dernière sache s'y prendre. Au fond, peut importe le flacon, pourvu qu'on ai l'ivresse. D'ailleurs, le patron de la chaîne de restaurants "Hard Rock Café", disciple de Sai Baba, le dit explicitement dans le documentaire : "Peu importe qu'il ait violé ou non de jeunes garcons, puisqu'à moi, il m'a fait du bien"... Par où l'on voit le lien entre nihilisme consummériste et fanatisme. 

12:15 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : adi da, sai baba, muktananda, gourou |  Facebook |

02/01/2007

Les guinols du tantra

L'année est à peine commencée, que le guinol 2007 est déjà là. Cette caricature enseigne le Vijnâna Bhairava Tantra. Et il y a des gens pour écouter. Comme disait mon ex-belle grand mère : He Râm ! Bara afsos hei ! Ye sâb kaliyug ke dosh hain !  Mon Lama (de rêve) n'est pas content :

LamaGrogneur

 

22:46 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tantra, gourou, cretin |  Facebook |

27/08/2006

De l'avantage des livres sur les gourous et autres bienfaiteurs

Partout on nous serinne qu'un "maître vivant" est indispensable pour progresser spirituellement. Rien ne peut remplacer, nous assure t-on, la "présence" d'un "éveillé", et surtout pas un livre.

Pour évaluer cette opinion, lisons ce passage d'un ouvrage arabe médiéval, cité dans le merveilleux roman de Denis Guedj, Le théorème du perroquet (p. 303). L'auteur semble d'abord reconnaître que l'on ne saurait, en effet, attribuer aux livres les miracles dont les "êtres réalisés" sont réputés capables :

"Les livres ne ressuscitent pas les morts, ne métamorphosent pas un idiot en homme raisonnable, ni une personne stupide en individu intelligent." Mais alors, que font-ils ? "Ils aiguisent l'esprit, l'éveillent, l'affinent et étanchent sa soif de connaissances. Quant à celui qui veut tout connaître, il vaut mieux, pour sa famille, le soigner ! Car cela ne peut provenir que d'un trouble psychique quelconque.

Muet quand tu lui imposes le silence, éloquent lorsque tu le fais parler. Grâce au livre, tu apprends en l'espace d'un mois ce que tu n'apprendrais pas de la bouche de connaisseurs en une "éternité" et cela, sans contracter de dette du savoir. Il te débarrasse, te délivre du commerce de gens odieux et des rapports avec des hommes stupides, incapables de comprendre. Il t'obéit de jour comme de nuit, aussi bien durant tes voyages que pendant les périodes où tu es sédentaire. Si tu tombes en disgrâce, le livre ne renonce pas pour autant à te servir. Si des vents contraires soufflent contre toi, le livre, lui, ne se retourne pas contre toi. Il arrive, parfois, que le livre soit supérieur à son auteur..."

Paroles à méditer.

11:52 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : gourou, maitre spirituel, eveil |  Facebook |

13/06/2006

Une patte en moins, ça fait parfois du bien

La Vache Cosmique fait son check-up du début de l'été. Depuis longtemps, en effet, l'une de ses pattes lui pose problème. C'est celle baptisée "Ken Wilber". Au départ, ce philosophe américain me paraissait trés utile par son projet de fournir une "carte de tous les savoirs", une sagesse intégrale qui réunirait la religion et la science, la spiritualité et la politique. Malheureusement, le personnage ressemble de plus en plus à un gourou. Frank Visser lui-même, qui était pourtant l'un de ses plus ardant avocats, fait mine de se révolter dans son article "Talking Back To Wilber". En voyant les nouveaux sites de la "Integral University", on le comprend. C'est bizness à tous les étages.

Tout bien réfléchit, cette patte va donc disparaître, quoique certains livres de Wilber conservent leur valeur (on retiendra surtout A Brief History of Everything). Est-ce à dire que notre pauvre vache n'aura plus que trois pattes ? Pas du tout. Simplement, la patte restante redeviendra la Quatrième, la Mystérieuse au-delà des noms et des formes, sources éternelle des noms et des formes...

 

09:44 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : ken wilber, gourou, integral |  Facebook |

18/03/2006

Y a t-il des limites à l'humaine bêtise ?

Ces temps-ci le shivaïsme du Cachemire a le vent en poupe, sous toutes les latitudes. En témoigne ce gourou auto-proclamé, le maaaaaître Ki-shin-dé-sous, "Suprême Avatar de Shiva, suprême yogi shivaïte, océan de sagesse incarné pour éveiller notre kundalinî", etc. Plein d'humilité, "Sa Sainteté" ajoute "I'm the smallest prouting seed !". Pouiit ! In english itself:

"The healer of mankind, the liberator of common masses, the ruler of rich and poor, the wisest of the wise, the imparter of true knowledge, the destroyer of evil forces, co-operator of the deliverance of the world and alleviator of the darkness of duality, is coming to New Zealand in January 2006 for a two week retreat.(...)

In India He is considered to be the highest Shaiva Yogi, yes, the Avatar Shiva Bhairava Himself"

Allez l'ouya ! Allez l'ouya ! Vive l'ouya ! Youpiiiiiiiiiiiii!!! Râaaaaa!!! Quel bonheur !

Spécialisé il est, semble t-il, dans l'élevage des moutons néo-zélandais. Belle barbe aussi, et fort jolie sa compagne est. (bémol politiquement correcte : cet avatar combinné de Bhairava et de Babaji-poile-au-kiki a beau être un mégalo aux ambitions cosmiques, il n'arrive pas à la cheville d'Adidam, alias "le plus grand avatar de tous les temps", qui a lui aussi fait du shivaisme du Cachemire son fond de commerce depuis les années 70.)

Le plus drôle - ou le plus triste - c'est que ce drôle de barbu s'est fait faire une lettre de louange par un authentique maître du shivaïsme cachemirien, le pandit Koukilou. C'est normal faut dire. Si vous n'avez pas un faciès tibétain ou indien, la seule solution pour vous faire entendre des dévots potentiels, c'est de vous déguiser en Indien (la barbe ça marche trés bien) ou de trouver un vieux pandit à moitié sénile pour vous recommander. Ensuite, c'est une affaire de mise en scène et de marketing.

 

En attendant, le Shivaïsme du Cachemire, le vrai, demeure à l'ombre des textes...

09:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : tantra, shivaisme, gourou, guru |  Facebook |

16/12/2005

Meuh ?

Il y a une des 4 pattes (de la Vache) dont je n'ai par encore parlé. Il s'agit de la Philosophie Intégrale de Ken Wilber.
 
Or, il y a une raison à cela : plus le temps passe, moins cette patte me semble viable telle quelle. Comme je l'indique trop brièvement dans la colonne de gauche, chaque patte a ses points faibles. Certes. Mais la papatte wilberienne paraît s'affaiblir au point de mettre en danger la survie de l'organisme tout entier.
 
En effet, sa philosophie m'a d'abord enthousiasmé: Enfin un philosophe (: quelqu'un qui aime réfléchir) qui médite et lit les textes des pensées orientales non-dualistes. De plus, il cherche à réconcilier le plus de point de vue possible. Plus exactement, il recherche le point de vue qui enveloppe le plus de perspectives différentes. Il pense ainsi qu'il existe un "point de vue" à partir duquel toutes les philosophies, les religions, les sciences, sont vraies, chacune à sa façon. C'est pourquoi il affirme que son système est "intégral". Il souhaite de cette façon réconcilier la science et la religion, l'Orient et l'Occident, les sagesses antiques et la pensée moderne, le matérialisme et le spiritualisme. Selon lui, ces points de vue contraires ne sont que différents regard posés sur une seule et même réalité. Il propose alors une grille de lecture "intégrale", qui prend en compte les attitudes objectives et subjectives, ainsi que les différents stades de développement présent selon chacun de ces points de vue. Ainsi, selon lui, la matière n'est pas inférieure à l'esprit, ni l'inverse : la matière et l'esprit sont simplement deux regards (objectif et subjectif, respectivement) portés sur la réalité. A chaque état subjectif correspond un état de la matière, et inversement. De sorte que science et religion sont réconciliées.
Je trouve cette idée de réconciliation, d'unification, trés intéressante et fort utile. Car aujourd'hui, un des problèmes qui se pose à nous est justement celui de la fragmentation des savoirs. Chacun se spécialise, et du coup "on sait presque tout sur presque rien, et presque rien sur presque tout". Dans une démocratie, c'est un grave problème, car cela veut dire que l'on ne peut pas se prononcer sur une question (le nucléaire, par exemple) sans s'appuyer sur l'opinion d'un expert-spécialiste... Par ailleurs, comme je vis depuis longtemps dans un univers de pensée "oriental", cette pensée-là, qui voulait jeter des ponts entre des savoirs qui, au mieux, s'ignorent, était bienvenue. En lisant son best-seller Une brève histoire de tout, j'avais le sentiment de retrouver une certaine harmonie, d'avoir remis un peu d'ordre entre mes différents domaines de savoir. Bref, j'y avais gagné en unité. Quant à l'allure du personnage - 45 ans, super musclé, "méditant 4 h par jours", "le génie américain", crâne rasé, ermitte avec toujours de belles femmes au bras, etc. - , je l'acceptais de bon gré, me disant que c'était simplement la culture américaine, et qu'on ne doit pas juger un philosophe sur sa garde-robe ou l'expression de son visage. 
 
Mais ensuite, j'ai pris de plus en plus pris conscience de certains défauts du personnage qui se retrouvent dans ses écrits. Le principal est sa tendance à se lancer dans de grandes affirmations, en prétendant qu'il y a "des centaines d'études qui ont prouvé cela", alors qu'il n'y a rien. Par exemple, dans la dernière version de sa philosophie ("post post-moderne"), il s'appuit sur ce qu'il nomme le "karma cosmique". Cela signifie entre autres choses que, plus un évènement se produit, plus il aura tendance à se produire aisément, et cela indépendament des distances. Or, il s'agit en fait d'une reformulation de la thèse de la "résonnance morphogénétique" du pseudo-biologiste new-age Rupert Sheldrake. Le hic, c'est qu'aucune étude, aucun protocole expérimental n'a jamais confirmé cette thèse selon les critère de la "bonne science" (tels que définits par Wilber lui-même). La théorie de Wilber n'est donc pas corroborée "scientifiquement", contrairement à ce qu'il prétend. Et il nous fait le même coup à propos des effets "merveilleux" et "indubitables" de la méditation transcenddentale, etc. Par ailleurs, il a apporté son soutient à des gourous comme Adi Da, un psychopathe de premier ordre inspiré (encore un !) par le Shivaïsme du Cachemire. Il croit à la folle sagesse, aux êtres "parfaits" (siddha). Bon, il est vrai qu'il revient parfois sur ses avis, mais il finit toujours par retomber dans les mêmes travers. Evidemment, il a tendance à lui-même devenir l'un de ses gourous...
Je vous conseille de lire cet article instructif, et ceux à propos d'autres gourous que l'on trouve sur le même site :
 
http://www.strippingthegurus.com/stgsamplechapters/wilber.asp
 
Alors, que faire de cette patte ? Et bien j'en conserve la superstructure, c'est-à-dire la grille de lecture "intégrale", mais dans un esprit sceptique. Faisons comme le cygne (hamsa) indien : buvons le lait sans boire l'eau, laissons les gourous dans leurs délires monomaniaques et goûtons seuls, comme des adultes, aux joies de la méditation, de l'observation et de la réflexion. Youpi !

15:55 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : guru, ken wilber, integral, gourou |  Facebook |

26/10/2005

On a pas toujours les vaches qu'on veut...

"Voici la recette des 'cinq produits de la vache', qui détruit les plus grands péchés : Un demi-pouce de bouse de vache, 100gr d'urine [de vache, évidemment], 200gr de beurre clarifié, 300gr de lait caillé, 500gr de lait et 100gr d'eau [trempée dans de l'herbe] kusha.
On doit prendre la bouse d'une vache noire, l'urine d'une vache grise, le beurre d'une vache brune, le lait caillé d'une vache blanche, et le lait d'une vache cuivrée.
Mais, si on ne dispose pas [de vaches] de toutes ces couleurs, on recommande de choisir une vache brune..." (Somashambhupaddhati II 110-113, trad. H. Brunner)
 
On secoue, et on boit (je simplifie). Pourquoi ? Pour se purifier. De quoi ? Des manquements aux observances (samaya, vrata), des fautes (bhanga, pâpa, pâtana).
Exemples : "Si le linga de [l'adepte] est détruit, perdu, brûlé ou emporté, ou bien emmené par des souris, des corbeaux, des chiens ou des singes, il faut [...] installer un autre linga. [...] Si le linga est touché par des personnes qui suivent le vâmamârga ou le dakshinamârga [=les rituels des tantras de Bhairava], on récitera 10 000 [mantras] 'Aghora'. [...] Lorsqu'un [adepte de la classe] brahmane est touché par un marchand ou un serviteur (shûdra), il doit jeûner deux jours dans le premier cas, trois dans le second..."
Ces exemples sont extraits d'un manuel composé par un shivaïte libéral du Cachemire, un peu avant Abhinavagupta. A la lecture de ces sympathiques préceptes, on comprendra qu'il n'était pas exactement du même bord qu'Abhinavagupta. Contrairement à ce qu'ont écrit Daniélou et d'autres, le Shivaïsme n'est pas une religion 'égalitaire'. Les shivaïtes furent intolérants. Dans le sud de l'Inde, les pieux shivaïtes commémorent chaque année l'empalement de 10 000 jains (adeptes de la non-viloence qui ont inspiré Gandhi) par un roi shivaïte, sur les conseils du grand saint que fut Sambandhar (on en a une jolie statue à Guimet). Il y a même des bas-reliefs de l'époque, témoignages d'une étonnante virtuosité dans l'art de l'empalement : par en bas, par en haut, en travers, etc.
 
La religion de ce Somashambhu fut la principale religion shivaïte de l'Inde (et de l'Indonésie et de la péninsule indo-chinoise, car les shivaïstes aussi sont des "civilisateurs/colonisateurs") : le Shaiva-siddhânta ou "Dogme de Shiva". Aujourd'hui encore trés vivant dans le sud de l'Inde, ce courant prétend être une révélation supérieure aux Védas. Mais, comme on le voit, le système des castes, le système brahmanique, s'y trouve transposé et bien conservé.
C'est, en fait, une gnose ritualiste: Shiva a révélé la connaissance des rituels à accomplir pour être délivré du samsâra ou renaître dans un paradis, etc.
 
Ceci dit, cette religion est essentielle pour comprendre Abhinavagupta. Car ce dernier appartient à une forme de Shivaïsme "ésotérique" qui dépasse le Shaivasiddhânta, tout en l'intégrant. Ainsi, il faut connaître cette "grammaire du rituel" pour comprendre La Lumière des Tantras (Tantrâloka) d'Abhinavagupta. Car cette lumière veut être celle de tous les tantras, ceux de Bhairava, mais aussi ceux du Shaivasiddhânta. C'est, dit Abh, le "tronc commun" du shivaïsme. Dans la synthèse d'A, dans une optique "non-dualiste", donc, on retrouve le rituel, le sectarisme et la mysoginie. Tout y est rituel. Sauf qu'au lieu d'apserger le linga avec du lait etc (comme dans le shivaïsme "commun"), on lui fait oblation d'alcools, par exemple. Du côté sectarisme, on a une division en d'innombrables sous-sectes, chacune plagiant les autres tout en trétendant détenir LE mantra "plus blanc que blanc". Et pour éviter les mélanges accidentels (grande peur des Indiens), chaque "loge" à un code gestuel secret. Du côté de la mysoginie, on est pas en reste. La femme y est toujours considérée comme naturellement impure, et c'est cette impureté qui la rend intéressente et, éventuellement, adorable. Car qui dit impureté dit puissance (shakti). La femme est donc un instrument. Il s'agit, par les rites sexuels notamment, d'attirer des démonesses, des "femmes-vampires" pour, grâce à des "moyens habiles", les vampiriser à leur tour. C'est le thème de la "conversion des démons", qui deviendra central dans le Bouddhisme tibétain.
 
A ce propos, on dit souvent que les histoires de démons sont, dans le Bouddhisme tibétain, des restes du shamanisme tibétain, comme si rien de tel n'existait en Inde. On cite souvent le "chöd" en exemple. Mais rien n'est plus faux. Les tantrismes de l'Inde sont perclus de shamanisme. Et faut-il rappeller que l'Inde abrite des centaines de tribus animistes, parfois "cannibales", qui ont toujours fait fantasmer les indiens "urbanisés". Le tantrisme est, en grande partie, le résultat de l'interaction entre la mentalité brahmanique et des fantasmes sur les "sauvages" aborigènes (âdivâsî). Car, bien évidemment, tous les rituels, les tantras etc, y-compris bouddhistes, furent composés par des brahmanes se faisant des idées sur les "femmes sauvages" (dâkinî).
 
Bref, tout cela est un peu embrouillé, certes. Mais on ne peut pas se contenter de dire shivaïsme égal "luxe, calme et volupté". Tout est compliqué, rien n'est simple, surtout si l'on en veut rien savoir. Personne n'est tout blanc. Il n'y a pas de "lignée" idéale.
 
Ceci étant, je ne crois pas que ce constat doive nous rendre comfortablement cynique. La compléxité - humaine - du tantrisme, bien comprise, me le rend plus précieux encore et plus estimable.
 
Et puis les vaches sont certes des animaux sympathiques. Mais reservons cela à une prochaine fois.

18:04 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, gourou, dualite, abhinavagupta |  Facebook |

24/10/2005

Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, même quand ils ont de beaux seins (désolé)

Je n'invalide l'autorité d'aucun "maître". Je ne juge pas, par exemple, la personne de M. Odier. Seulement certains de ses propos. Peut-être est-il quelqu'un de bien, capable de venir en aide à son prochain, de le rendre indépendent, le le faire naître à sa vraie nature, etc.
 
Par contre, quand lui et d'autres disent "J'enseigne le shivaïsme du Cachemire", c'est inexact, car ils n'enseignent pas le shivaïsme du Cachemire. Leur enseignement est peut-être "meilleur", plus adapté. Mais le shivaïsme du Cachemire, où la philosophie de la Reconnaissance, c'est bien autre chose !
 
De même, je ne conteste aucunement que chacun a le droit d'interpéter l'oeuvre Abhinavagupta à sa guise. Lui-même encourage cela. Mais il faut le dire et l'assumer.
 
Reprenons le cas de M. Odier :
- Il enseigne des choses dont on ne trouve pas trace dans les textes. Le massage, par exemple. Sauf dans le Florilège pour s'éveiller soi-même (Svabodhodayamanjarî, attribuée à un certain Vâmanadatta). Pas question non plus, dans les textes, de ne pas éjaculer. Or, lui en fait grand cas. Mais ne pas éjaculer, dans le rituel Kaula (nom de la tradition suprême selon Abhinavagupta), "c'est péché", comme disent nos amis du Sentier. Tout simplement parce que le sperme est le principal ingrédient de l'offrande qui est l'acte principal du rituel. Les Bouddhistes, par contre, n'éjaculent pas. Le tantra de la Roue du Temps (Kâlacakra), composé au Cachemire du vivant même d'Abhinavagupta, condamne les Shivaïtes qui croient honorer le Seigneur Bhairava en lui offrant leurs sécrétions sexuelles. Ce tantra ajoute, à maintes reprises: "Les gens transmigrent dans le samsâra parce qu'ils éjaculent. Conserver sa semence, c'est purifier ses tendances karmiques". C'est d'ailleurs une idée intéressante. Mais ce n'est pas le shivaïsme du Cachemire.
- Inversement, on ne trouve pas chez Odier des éléments essentiels de la pratique Kaula . Par exemple, il n'y a ni sakalîkarana, ni nyâsa, ni ârghyapâtrâvidhi, etc. En clair, il n'y a pas de shivaïsme du Cachemire sans rituels. Toute la vie y est ritualisée, même l'absence apparente de rituels. D'autre part, Odier se réclame de la philosophie de la Reconnaissance, formulée par Utpaladeva. Mais les idées d'Odier contredisent ce philosophe génial et sublime dévot sur des points essentiels. En effet, Odier met les concepts, tous "faux", d'un côté; et les percepts, tous "vrais", de l'autre. A l'entendre, le langage et la pensée ne sont que des constructions imaginaires sans rapport avec la réalité. Mais c'est exactement la thèse des Bouddhistes qu'Utpaladeva cherche à réfuter dans ses Stances pour la reconnaissance du Seigneur !
- Odier affirme que le shivaïsme du Cachemire et le bouddhisme tantriques sont d'accord sur l'essentiel. C'est une intuition trés juste... sauf pour les adeptes de ces deux religions ! Ils n'ont cessé de se combattre et de se plagier mutuellement. De même, Odier cite un certain Yogi Chen, comme étant un exemple d'adepte des deux religions : un adepte du Chan et d'Abhinavagupta à la fois. Mais quand on lit l'opuscule dudit Yogi sur le Vijnâna Bhairava (un texte essentiel du shivaïsme du Cachemire), on s'aperçoit qu'il cherche justement à réfuter l'idée selon laquelle shivaïsme et bouddhisme enseigneraient, au fond, la même chose !
- M. Odier prétend traduire des textes du shivaïsme du Cachemire. Mais en réalité, il prend les traducion anglaises de Jaideva Singh, en les transformant quand il ne comprend pas le texte, ou que celui-ci ne va pas dans le sens de ses idées.
 
N'est-ce pas profondément malhonnête ?
 
Pour connaître la pensée d'Abhinavagupta, mieux vaut se confronter à ses textes, certes difficiles, plutôt qu'aux gens qui s'en prétendent les héritiers autorisés.
Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'on a pas le droit d'interpréter. Au contraire ! Mais ayons le courage de le dire ! Un exemple d'interprétation plus responsable est l'oeuvre de Pierre Feuga . Il "s'inspire" du Shivaïsme du Cachemire. Voilà qui est honnête. Ou bien, dans le domaine de la traduction et de la bonne vulgarisation, on peut citer Jean Papin.
 
Bref, le Shivaïsme du Cachemire, ce sont d'abord, concrètement, les textes.
Le reste, ce sont nos interprétations. Que veut-on de plus ? Quand au sens des textes - que la conscience est le Seigneur Bhairava parce qu'elle est omnisciente et omnipotente comme lui - il est immédiatement accessible ! Comme il est dit, les textes d'Abhinavagupta, c'est notre propre conscience elle-même, en personne, qui apparaît sous la forme de questions et de réponses.

15:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, odier, gourou, autorite spirituelle, shivaisme |  Facebook |