16/01/2006

Le tantrisme est-il moral ?

On entend régulièrement parler des comportements immoraux des maîtres spirituels (gourous) et de leur éventuelle corruption. Certains prennent parti pour la morale, d'autres font remarquer que l'Eveil  des maîtres (c'est-à-dire quelque chose comme leur sainteté) les place a priori au-delà de toute morale ; ou bien, que le tantrisme (bouddhique ou shivaïte) est au-delà de la morale - forcément "dualiste" - de nous autres pauvres Occidentaux.

 

Il est vrai que la morale n'existe pas : il n'y a que DES morales, des points de vue relatifs sur le bon et le mauvais. Ainsi, il n'y a que des coutumes, des habitudes propres à tel lieu à tel endroit, et aucun critère universel du juste et de l'injuste. De plus, on peut ajouter, avec les partisans du néo-Bouddhisme et du néo-Advaita, que toute morale est pétrie de jugement : or, tout jugement est erroné, au motif qu'il divise l'Être, qu'il fait voir des dualités là où il n'y a qu'unité ou réalité ineffable. Par conséquent, quant on juge un éveillé, un bouddha, un gourou, un siddha, bref un Être Réalisé, on ne fait que se juger soi-même : on parle de nos conditionnements, de nos constructions mentales mesquines. Une autre attitude consiste à prendre note des scandales, en se lamentant sur cette décadence, relativement à un Âge d'Or vénéré. Mais, à chaque fois, l'idée est au fond la même : la morale, la vraie - universelle et absolue - n'existe pas.

 

Or, il n'est pas dit qu'il n'existe pas de critères universaux de morale, d'éthique et de justice. L'excision par exemple (l'acte de couper le clitoris d'une jeune femme), n'est-elle pas un acte criminel quelque soit l'époque et le lieu, et cela même si ce n'est pas universellement reconnu ? N'y a t-il pas des actes mauvais en eux-mêmes, mauvais en droit, quand bien même leur caractère mauvais ne serait pas reconnu dans les faits ? Autrement dit, ne doit-on pas admettre qu'il existe des droits universels de l'être humain ? Et ce n'est pas parce que ces droits sont instrumentalisés ou bafoués que l'on doit cracher dessus : ce serait précisément faire ce que les manipulateurs de tous bords veulent ! Le cynisme ne sert que les tyrans.

 

De plus, admettre que toute motale n'est que relative, c'est s'interdire de juger. Or, s'il est vrai que juger, c'est souvent stigmatiser l'autre, il y a également des situations où ne pas juger reient à faire preuve de lâcheté : Peut-on affirmer, dès lors que l'on est informé d'un génocide, que "Moi, je ne juge pas, je ne suis pas dans le mental"? Cela ne revient-il pas à faire sienne la maxime "Chacun pour soi, Dieu (ou le Coeur, le Tout, le Réel, etc.) pour tous" ?

 

Ne faut-il pas, au contraire, admettre qu'à côté des lois et des coutumes, des habitudes et conditionnements sociaux, il doit aussi exister des critères universaux de justice et de morale ? Même en admettant que le monde n'est qu'une illusion sans fondement, "pareille à l'espace", a t-on pour autant le droit de traiter les personnes comme de simples choses ?

 

D'un autre côté, il est clair que la plupart des morales sont conditionnées par les lieux et les époques. Prenons la morale bouddhiste, par exemple : elle est fondée sur la croyance en la réincarnation. De même, la morale chrétienne est fondée sur la croyance en l'existence de Dieu. N'est-ce pas là faire dépendre la morale de croyances bien fragiles ? Que faire si nos connaissances ne nous rendent plus crédibles ces croyances-là ? Et puis, a t-on besoin de la "loi du karma" ou d'un Dieu pour avoir une conscience morale ?

 

Je pense qu'il n'en est rien. Dieu et le karma, ce sont des constructions historiques, utiles en leur temps certes, mais dépassées, et à présent inutiles, voire nuisibles. Ce travail de discrimination entre le bon et le mauvais n'est jamais terminé : c'est un horizon jamais atteint, mais vers lequel on finit toujours par se retourner.

 

Bref, un examen critique, sans restriction aucune, des spiritualités tantriques, me semble aujourd'hui incontournable. Donc, et avant de revenir à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, je me propose de réfléchir, d'un point de vue moral, sur le tantrisme et la notion de gourou.

18:29 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, kshemendra, tantrisme |  Facebook |