21/10/2006

Quand atteint-on l'Eveil ?

Depuis longtemps, le bouddhisme est agité de débats sur les causes et les circonstances de l'Eveil. Dans le bouddhisme tardif, et dans le chan et le dzogchen en particulier, cette tension est au centre de l'enseignement.

Contre les rituels, les yogas et les techniques, le dzogchen ancien va droit à l'essentiel, droit à cet espace à partir duquel nous percevons les choses, espace transparent qui embrasse le samsâra comme le nirvâna.

Cependant, à partir du XIIème apparait une nouvelle forme de dzogchen basé sur un yoga visant le développement spontané de vision lumineuses à partir de la contemplation du ciel, du soleil ou de l'obscurité. Ces visions sont "spontanées" en ce sens qu'elle ne proviennent ni de l'imagination ni du mental, mais de notre nature de Bouddha inconditionnée. Au lieu donc de changer notre monde en changeant notre façon de voir ce monde, cette nouvelle méthode propose de changer notre monde pour changer notre façon de le voir : le spectacle de ces orbes colorées a, en lui-même, le pouvoir de dissoudre le mental, laissant l'espace transparent de notre nature de Bouddha briller de nouveau.

Au XIVème siècle Longchenpa, un maître dzogchen virtuose, tente une synthèse de la voie progressive (lamrim) et du dzogchen radical des origines, dans un texte disponible en anglais sur le net, le Grand Chariot (Shingta Chenpo).

Il y présente les thèmes traditionnels du catéchisme bouddhique : la souffrance, ses causes, les conséquences inéluctables des actes (karma) - avec moultes détails sur les différents enfers -, la compassion, la concentration, l'interdépendence des phénomènes, la vision pure, les rituels tantriques et les yogas intérieurs... jusqu'au chapitre X (sur un total de XIII), dans lequel il présente la perspective du dzogchen radical. Il invite alors le disciple à "passer le cap". Cette expression revient encore et encore sous sa plume. C'est qu'elle exprime la philosophie de Longchenpa dans cette oeuvre : l'on doit pratiquer méthodiquement les vertus jusqu'à un certain point - une sorte de seuil critique - à partir et au-delà duquel il n'y a plus, du point de vue du pratiquant, ni pratique ni progression. On monte un escalier, on arrive à une porte. Mais, une fois cette porte franchie, il n'y a jamais eu de porte. Autrement dit, il y a bien une voie et des efforts à fournir, il y a des conditions, jusqu'à ce que l'on parvienne à l'Inconditionné. Ce paradoxe est symbolisé dans l'Avatamsaka Soûtra par la "Tour des miracles de Vairocana". Vairocana est la personnification de notre nature de Bouddha. Un adepte exemplaire, Soudhana, parvient enfin, aprés d'innombrables épreuves et pratiques variées, jusqu'à cette tour. Vue de l'extérieur, elle semble avoir une certaine taille; elle est située quelque part dans l'univers, et on peut y parvenir au terme d'un long voyage. Mais, une fois que Soudhana franchit son seuil il découvre, émerveillé, que l'intérieur de la tour est infini, qu'il contient tout, y compris tous les endroits qu'il a parcouru jusque-là. Autrement dit, tant qu'on a pas atteint l'Eveil, cet Eveil apparaît comme un état localisé dans l'espace-temps, produit par des causes précises. Mais, dès que le cap de l'Eveil est franchi, tout a toujours été pur et parfait. C'est d'ailleurs logique, si l'on se souvient qu'un Bouddha est éternel : pour lui, passé, présent et futur sont contemporains. Dès lors, on peut supposer que le maître et les déités que l'adepte rencontre sur la Voie ne sont que la manifestation de son propre Eveil, situé pour lui dans le futur.

Dans la perspective de ce dzogchen progressif, le but de la pratique serait d'atteindre une "masse critique", suffisante pour que notre nature de Bouddha se réveille et poursuive d'elle-même la pratique, ce qui rend crédible la libération en une seule vie (normalement, selon le bouddhisme mahâyâna, il faut des millions de vies successives). L'adepte continue toutefois de pratiquer, du point de vue des autres tout au moins, afin de leur offrir, sans aucune volonté ni plan de sa part, un modèle de la Voie à suivre.

Je suggère que ce "cap" est franchi lorsque l'on retourne la flèche de son attention de 180°. On passe alors la Porte, et l'on voit que l'on a jamais été nullepart, mais plutôt que tout les lieux et tous les état ont toujours reposé en nous, en cet espace. Du point de vue de la troisième personne bien sûr, je suis une chose parmis les choses, contenue dans l'univers. Mais du point de vue de la première personne, c'est moi, en tant qu'espace-conscience, qui contient l'univers. "Misère du petit, grandeur du Grand" pourrait-on dire en paraphrasant Pascal.

Le "cap" est différent pour chacun, de même que la durée du voyage. Mais le but est le même : voir (et non pas croire, imaginer, penser ou visualiser) Qui je suis vraiment, voir cette Absence au-dessus des épaules, Absence qui accueille toutes les voies, spirituelles ou non.

Car l'essentiel est Ici. L'essentiel est attention à ce qui est, et non à ce qui devrait être. Juste une conversion du regard de la conscience vers elle-même, en un instant. Le Diable se cache dans les détails, dit-on. "Elémentaire..." dit Holmes. "Evident !" ajoute Ramana... Encore faut-il avoir l'humilité de se rendre à cette évidence ! Pour certains, cela peut durer fort longtemps à ce qu'il semble. Mais peu importe la durée et peu importes les quantités. Toute Voie, directe ou non, artificielle ou spontanée, est une manière dont l'Être éternel se découvre lui-même. Toute Voie se parcourt Ici, dans l'absence de tête au-dessus des épaules.

Le grand oiseau Garouda plane sans effort, depuis toujours, dans l'espace limpide. Car il est né dans l'azur. Cet espace est son oeuf, sa matrice et sa mère. Puisse t-il lui rendre hommage !

12:08 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : dzogchen, eveil, vision sans tete, longchenpa |  Facebook |

14/04/2006

Reconnaître les pensées, ou bien développer les visions de l'Eveil ?

Avant de partir pour une petite semaine, je voudrais revenir sur la question des origines du Dzogchen Nyingthig et de ses pratiques visionnaires.

 

Un scénario possible :

Au Xème siècle, au Tibet, le Dzogchen est un enseignement "subitiste" reposant sur une déconstruction systématique du Tantrisme bouddhique. Au départ, "grande complétude" (dzogchen) désignait le résultat des pratiques tantriques de visualisation et de yoga sexuel. Puis, ce terme en vint à désigner un style de pratique des rituels, vus désormais comme des manifestations de l'Eveil éternel et non des techniques produisants cet Eveil. Enfin, dans le Tantra du Roi Créateur de Toutes Choses (Kunjé Gyalpo Do), le Dzogchen est l'intuition que tout est parfait depuis toujours. Cultiver cette intuition devient une voie à part entière.

Voilà ce qu'on peut déduire des textes anciens du Dzogchen, dont ceux retrouvés dans les célèbres grottes de Toun Houang.

Telle est la situation vers la fin du XIème siècle donc, au moment où arrive au Tibet le Kâlachakra Tantra. Lui propose une pratique trés technique : il professe que l'Eveil est présent en nous, mais qu'il est caché par les apparences ordinaires. Ce samsâra est une illusion, vide de toute réalité. Les corps de Bouddha, les qualités de l'Eveils, sont quant à elles vides de tout défaut. Autrement dit, elles sont "vides d'autre chose qu'elle-mêmes". Bref, le nirvâna - conçu comme royaume de la gnose (jnâna) et des apparences pures et immatérielles (sambhogakâya) - est la seule réalité, et notre expérience ordinaire est une pure illusion. Telle est la doctrine du "vide d'altérité" (shentong) proposée par de smaîtres indiens du Kâlachakra comme Sanjana (cachemirien contemporain d'Abhinavagupta) ou tibétains, comme Yumowa. Selon ce dernier, la vacuité vraie, ce n'est pas le "vide d'existence propre" de Nâgârjuna, mais les "formes de la vacuité" (shûnyabimba) "visibles par les yeux" (sâkshât) grâce au yoga du Kâlachakra (voir The Buddha from Dolpo, C. Stearn, p.45). 

En d'autres termes, l'esprit, le mental, n'est pas la nature de l'esprit, et il ne suffit pas de "reconnaître" la nature des pensées pour s'éveiller. Dolpopa, contemporain de Longchenpa, ne dira pas autre chose. Selon lui, l'esprit (sem) est aussi opposé à l'Eveil (yeshe) que les ténèbres à la lumière. Reconnaître la nature des pensées est vain. "Certains disent que si la nature de l'esprit ordinaire est reconnue, c'est la bouddhéité, mais que si elle n'est pas reconnue c'est le samsâra (...) Mais c'est comme de dire que si le feu est reconnu, il est rafraichissant, alors que s'il n'est pas reconnu, il brûle !" (ib. p. 104).

Bref, pour atteindre l'Eveil éternel, il faut stopper l'esprit, et pour cela, il faut appliquer les techniques du yoga de l'obscurité et des visions, révélées dans le Kâlachakra.

Dolpopa et Yumowa critiquent ici le Dzogchen ancien et la Mahâmudrâ des Kagyupas, ainsi que tous ceux qui croient qu'il suffit d'observer les pensées sans les manipuler pour que l'Eveil se fasse jour, "tout comme un verre d'eau emplit de boue devient limpide si on cesse de l'agiter". C'est la rhétorique de "l'état naturel" qu'ils dénoncent donc.

On peut ainsi imaginer qu'au XIème, des adeptes du Dzogchen de l'époque, "anti-techniques", ont été touchés par les critiques venants du Kâlachakra. Ils ont donc voulu combinner ce Dzogchen ancien avec le yoga visionnaire du Kâlachakra.

Cela a donné le Dzogchen Nyingthig, avec ses pratiques visionnaires (thögal).

 

Cependant, la tension entre les deux approches - "spontanéiste" et "techniciste" - n'a jamais complètement disparue. A l'intérieur du Nyingthig lui-même, on trouve en effet deux grande pratiques, le trekchod, approche "spontanéiste" (il n'y a rien à faire, tout effort est un obstacle, vive l'inaction etc.), et le thögal, yoga visionnaire qui critique le trekchöd qui ne consisterait, au fond, qu'à se payer de mots. Cette "non-pratique" du laisser-être qu'est le trekchöd, héritière du Dzogchen "ancien", et qui se veut pourtant anti-intellectuelle, se voit ainsi à son tour taxée de simple "construction intellectuelle", alors que, dans thögal on "voit" vraiment le nirvâna, disent les textes du Nyingthig qui vantent cette pratique. Ce qui revient à dire que la Mahâmudrâ des Kgyupas est une "construction intellectuelle", un artifice superficiel, une illusion en somme !

 

Voilà comment est né le Dzogchen : d'une tension, d'une hésitation que l'on retrouve dans toutes les traditions non-dualistes.

 

D'un côté, l'évidence de la vanité absolue de toutes les techniques, les pratiques, les yogas et les rituels, et l'affirmation radicale que la seule pratique est la simple détente des pensées, instant aprés instant.

 

De l'autre, la tentation récurrente de recourir à des techniques "puissantes" pour "accélérer la purification karmique", comme le yoga de l'obscurité, des lampes et du ciel prônés par thögal et le Kâlachakra.

 

Ce dilemme, ce doute, ce soupçon, reviennent sans cesse chez tous les Dzogchenpas d'aujourd'hui. Les lamas enseignent la "suprême non-méthode de la contemplation non-duelle sans effort", tout en sachant trés bien que, dans leur tradition, ce n'est pas la pratique ultime ! Le must, en effet, c'est le yoga visionnaire de thögal. Mais c'est compliqué et dangereux (rester plusieurs semaines dans l'obscurité complète au milieux des visions !). Je me souvient de la confession désabusée d'un Français adepte du Dzogchen et célèbre spécialiste de ces choses : "Le trekchöd (= la simple pratique de la reconnaissance des pensées), c'est efficace, mais on "libère" les pensées l'une aprés l'autre. Du coup, ça peut prendre un temps fou pour arriver à un changement sensible". Peut-être. Mais moi je dis : les visions d'arc-en-ciel et de Bouddha et de formes fractales etc., c'est bien, mais ce n'est pas l'Eveil, ce n'est as le Soi, ce n'est pas la Vision. Evidemment, cela n'exclu pas l'apparition des visions de l'Eveil. C'est simplement une question de priorités. Qu'est-ce qui prime par-dessus tout ?

D'abord, la Vision. Le reste, les visions ou autre chose, viendra par surcroit.

 

01/02/2006

Une synthèse du Bouddhisme tantrique et du Shivaïsme du Cachemire est-elle possible ?

L'idéal, ce serait de garder le meilleur de tout.

Le meilleur du meilleur : le meilleur du Dzogchen, de Mahamudrâ, de Vipassana et de la Reconnaissance.

Du point de vue du Shivaïsme du Cachemire, cela ne pose a priori guère de problèmes. Il n'est que de lire le Vijnâna Bhairava Tantra pour s'apercevoir qu'il a existé, dans cette religion, des courants ecléctiques.

Vu du côté boudhiste, la chose paraitra peut-être moins facile, voir choquante. Les adeptes du Vajrayâna clament en effet que, contrairement aux apparences, le Bouddhisme tantrique n'a en réalité rien de commun avec le Tantrisme shivaïte. La raison principale invoquée est que le la Reconnaissance - le Shivaïsme du Cachemire - affirme que la conscience existe en elle-même, absolument et réellement, alors que le Bouddhisme soutient qu'aucun phénomène n'existe absolument, c'est-à-dire indépendament des causes et des conditions qui concourent à sa production. Tout est vide d'existence propre, même la conscience, même la connaissance propre à un Buddha (yéshé, rigpa).

Mais, à mon sens, cela n'est pas exacte.

En effet, plusieurs passages des tantras shivaïtes affirment que la conscience, personnifiée sous les traits de la Déesse, est "sans nature propre" (nihsvabhâva). Cela est vrai, en particulier dans les textes de la tradition Kâlîkrama, tradition trés influencée par l'idéalisme bouddhique. Outre cette idée que la conscience est vide de nature propre, on y retrouve des idées typiquement bouddhiques, de l'identité du Samsâra et du Nirvâna, de l'essence absolue et des phénomènes relatifs, du vide et des apparences, de la production des univers à la manière d'un rêve, etc.

De plus, lorsque le Shivaïsme du Cachemire dit que la conscience est "réelle", il veut dire qu'elle n'est pas une illusion, qu'elle n'est pas une connaissance erronée, tout comme la connaissance d'un Bouddha est dite sans erreur. Elle n'est pas existente, au sens où elle n'est pas saisissable sur le mode du "ceci". Elle n'est pas une chose. Elle n'est donc ni existente, ni inexistente, comme l'affirment de nombreux textes du Bouddhisme tantrique. De son côté, celui-ci affirme de fait que la connaissance vraie (yéshé), qui est aussi la vraie nature des choses, n'est pas produite en dépendance de causes et de conditions. Au contraire, elle existe spontanément (rangjung). Elle n'est donc pas inexistante. Quand, d'un autre côté, un texte Dzogchen affirme que cette connaissance n'est pas existente, il veut simplement dire qu'elle n'est pas une chose connaissable objectivement. Elle se connait elle-même par elle même, de manière "non-duelle", ou comme "de l'eau versé dans de l'eau". Le Shivaïsme du Cachemire ne dit pas autre chose de la conscience.

Je ne vois donc pas de différence essentielle ni d'incompatibilité entre les messages de ces traditions.

Par ailleurs, la Reconnaissance affirme que tout est engendré par la relation entre l'Apparence (Shiva) et la conscience (Shakti). Le Dzogchen (ou l'Anuyoga) professe, quant à lui, que tous les phénomènes naissent de l'union du Réel (dharmadhâtu - Samantabhadrî) avec la Connaissance (jnâna - Samantabhadra). Certes, ce qui est personnifié par le masculin dans le sytème shivaïte est symbolisé par une déesse (Samantabhadrî) dans le schéma bouddhiste. Mais l'essentiel est que, dans les deux cas, on explique que tout nait de l'union entre un objet passif (l'Apparence-Existence - Vacuité -Espace) et un sujet actif (la Conscience - Intelligence - Connaissance primordiale). Voilà tout ce qui compte.

 

Mais alors, demandera t-on, si les deux systèmes ont le même sens, pourquoi vouloir en faire la synthèse ? C'est que, même s'ils se rejoignent sur l'essentiel, ils se distinguent sur certains autres points. Par exemple, le Tantrisme shivaïte affirme que le "je" est une manifestation de l'Absolu susceptible, à ce titre, de nous ramener à lui, tandis que le Bouddhisme tantrique, conformément à ses origines, se méfie de toutes les habitudes et représentations "naturelles". De même, le Bouddhisme tantrique prescrit de retenir sa semence, alors que le Tantrisme shivaïte fait davantage confiance au cours naturel des choses. En inversement, le Bouddhisme apporte au Shivaïsme ses analyse détaillées des expériences de méditation et sa culture du doute. De sorte que les deux systèmes gagne plus à partager, qu'à s'ignorer.

 

De la même manière, il faudrait conserver le meilleur des traditions anciennes, avec le meilleurs de ce que la modernité nous a apporté : les Droits de l'Homme, l'égalité, l'idée de progrès, etc. Et si l'on nous reproche de vouloir fabriquer une spiritualité selon notre fantaisie, nous répondrons que toute tradition "ancienne" est, en réalité, le produits de maints croisements passés et de moultes réaménagements incessants. La seule chose qui n'est point composée ni fabriquée, c'est ce qui n'existe pas !

29/01/2006

Observer les pensées ou observer celui qui observe ?

Deux possibilités s'offrent à celui qui souhaite se délivrer des pensées (et de tous les phénomènes en général) :

 

- soit il peut observer les pensées. C'est la voie du Mahâmudra de Gampopa. En observant les pensées sans les manipuler, par une attention sans intention, les pensées se calment peu à peu et la connaissance non-duelle se fait jour.

- soit observer d'emblée celui qui observe. C'est la voie du Dzogchen de Longchenpa. En se laissant aller dans cette vision de celui qui voit, on s'établit d'emblée dans la connaissance non duelle, sans jamais se préocupper des pensées.

Ce dernier le confirme dans ses oeuvres, comme le Trésor de l'Elément Réel (Chöying Dzöd). Dans sa biographie intérieure, il intérroge Vajra Yoginî, personnification de la connaissance non-duelle :

 

""Lorsque j'introduis mes disciples à leur vraie nature, dois-je leur precrire de demeurer dans la nature incrée de la pensée, ou bien de laisser l'esprit sans juger d'aucune manière ?" Elle répondit : "A quoi bon calmer les pensées ? Introduit-les à la vaste étendue de la connaissance non-duelle [yéshé]!"". (A Marvelous Garland of Rare Gems, p.111).

 

La première méthode ici mentionnée est l'accès direct à la connaissance non-duelle par le retournement de l'attention - sans intention - vers sa source.

La seconde méthode est celle de l'attention aux pensées : on observe l'esprit ordinaire ; alors que dans la première méthode, on se situe dans la connaissance non-duelle qui se connait elle-même. Cette simple reconnaissance suffit à "purifier" ce qui doit l'être.

 

On peut rapprocher cette opposition de celle que Douglas Harding établit entre Krishnamurti - partisan de l'observation neutre des processus mentaux - et Ramana Maharshi - partisan de l'obervation de l'Observateur. La première voie est psychologique; la seconde est... noétique (?). Mais les deux voies sont graduelles, en ce qu'elles requièrent toutes deux que l'on pratique encore et encore.

Simplement, dans la voie psychologique, on se situe par rapport au mental. Dans la voie noétique, on se situe dans l'étonnement, dans ce que certains mystiques néoplatonniciens ont appelé "la fine pointe de l'âme", dans "l'Un de l'âme", qui n'est pas l'âme. Ainsi, notre expérience de notre vraie nature, de l'essence de notre âme, ne progresse pas. Mais en demeurant en elle, notre mental - notre âme - progresse.

 

14:05 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ramana, longchenpa, douglas harding, dzogchen |  Facebook |

06/11/2005

Des inconvénients d'être idolâtré

Aujourd'hui, les lamas semblent unanimes : le bouddhisme Tchan (ou Zen), jadis enseigné au Tibet par un certain Hashang, est une voie erronée. Ce Hashang aurait prôné une pratique de la méditation molle, proche de la torpeur et, pour tout dire, du sommeil. Le contraire de l'Eveil, en somme.
Mêmes les lamas tibétains qui enseignent le Dzogchen professent à présent cette opinion sur le Tchan/Zen. Il est vrai que le Dzogchen fut souvent accusé d'être une survivance déguisée du Tchan de ce Hashang.
 
Pourtant, Longchenpa, que les maîtres Dzogchen tiennent unanimement pour le plus grand maître Dzogchen a dit, dans Le trésors de joyaux du Réel tel quel, sa dernière oeuvre :
 
"Le soleil de la réalité ultime, la connaissance principielle qui surgit spontanément, est voilée autant par les nuages de la vertu - les actes positifs -  que par ceux du vice - les actes négatifs".
Il commente lui même ce vers: "Le grand maître Hashang parla en des termes semblables, et bien que ceux dont l'entendement était moins développer ne purent l'admettre alors, en réalité ce qu'il a dit est vrai."
 
Et oui, Longchenpa, le "saint maître", l'a bien dit, et pourtant ceux qui s'en réclament aujourd'hui disent le contraire ! Voir, par exemple Tulku Tondhup dans Dzogchen Practice, ou bien même Namkhai Norbu...
 
Saviez-vous qu'il n'existe aucun commentaire aux "Septs Trésors" composés par Longchenpa ? Celui-ci est soit divinisé, soit ignoré, à tel point qu'on peut se demander si on ne l'a pas divinisé pour mieux l'ignorer...
Deux des Septs Trésors, les plus importants relativement au Dzogchen, viennent d'être traduit en anglais. Les lamas se gardent bien d'en parler ou de s'en servir comme support pour enseigner, alors que par ailleurs, ils se plaignent de manquer de traductions. A titre d'exemple de l'attitude des maîtres Dzogchen d'aujourd'hui vis-à-vis de leur icône, voici ce qu'on peut lire dans la préface à l'un des Septs Trésors, préface écrite par feu le grand maître Dzogchen Chagdud Tülku : "It should be understood that works of this kind are not casually read and easily comprehended.[...] However, simply having these books in one's home is more valuable than having statues or stupas [...] Such holy works carry powerful blessings and are worthy objects of faith and devotion." En clair : pas la peine de lire le texte, vous pourriez vous créer des obstacles inutilement. Par contre, achetez ce livre, et placez-le sur votre autel bouddhiste. Un objet de décoration : voilà comment un maître Dzogchen nous présente le texte Dzogchen "le plus profond" !
 
Pauvre Longchenpa. L'adoration dont il fait l'objet empêche son message de se répandre.
Un peu comme la Bible, qui ne fut traduite en langues vulgaires qu'au XVème siècle.
 
Cela me rappelle un phénomène semblable qui s'était produit autour d'un célèbre disciple de Ramana Maharshi, qui enseignait dans les années 90 dans une grande ville du nord de l'Inde.
Agé, il était a demi paralysé à cause de son diabète. Il parlait de moins en moins, se contentant de lire des livres durant les satsangs (réunions spirituelles), ou bien des lettres d'admirateurs. Et moins il parlait, plus les gens déliraient sur la puissance de ses "bénédictions". Des femmes entraient en trance, pleuraient ou riaient. Les hommes fondaient aussi en larme, jouaient de la guitarre, du djembé à tout rompre (j'aime beaucoup le djembé), écrivaient des poèmes s'ils avaient eu l'impression d'avoir reçu la grâce d'un regard du Maître. Or, cette hystérie était inversement proportionnelle au silence, involontaire, dudit maître. Il était littéralement empaillé vivant, sur un trône de plus en plus kitsch, avec gardes du corps et ambiance de court avec cabbales façon Versailles. Bref, tout le monde (moi y-compris) semblait avoir oublié la sobre pratique de la réflexion, pourtant prônée comme étant la seule méthode de libération directe par le grand Ramana. Je me souviens que cette atmosphère d'hystérie collective attirait toutes sortes de prophètes. Il me revient notamment le souvenir d'une intervention haute en couleur par une réincarnation de Moïse, venue d'Israel, avec bâton et panoplie complète. Sans parler des Hare Krishnas, qui sont pourtant les ennemis traditionnels des approches non-dualistes. Je me suis farçi pendant 10 jours les élucubrations "personnalistes" d'un prosélyte débarqué de Norvège avec sa Râdhâ rousse et ses disciples Danois. Jolies adaptations des Beatles, effet garanti. Parler de méditation ou de quoi que ce soit en rapport avec la non-dualité ou la connaissance de soi était presque devenu un blasphème. Il fallait chanter, pleurer, lancer des fleurs, bref gagatiser nuit et jour.
 
De tout cela, je conclus que ce sont les disciples qui font le maître, le plus souvent pour neutraliser son enseignement.

15:08 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, longchenpa |  Facebook |